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S’adapter à la nouvelle
géopolitique des Occidentaux au Togo ?
Introduction : la population togolaise sacrifiée
La communauté internationale a avalisé une élection
présidentielle entachée de graves violations des droits humains, de graves
fraudes électorales, de graves violations du droit à l’information, de
falsification des résultats électoraux et de refus de recomptage des
bulletins qui n’ont pas fait l’objet de « confiscation » par les
éléments « contrôlés » de l’armée togolaise au service de Faure
Gnassingbé. En restant sourde aux appels d’une partie de la population qui
a payé de sa vie, une autre blessée souvent par balles réelles, une autre
réfugiée dans les pays voisins, une autre se terrant de peur de
représailles uniquement pour défendre le droit à la liberté, la communauté
internationale et africaine a cédé à une partie de l’armée togolaise qui a
initié le coup d’Etat constitutionnel. La population togolaise a été
sacrifiée sur l’autel de la nouvelle géopolitique des Occidentaux où les
intérêts et les valeurs occidentales sont « supérieurs » à ceux des
peuples africains.
Le Togo dispose donc d’un Président, Faure Gnassingbé,
héritier d’un régime dictatorial de plus de 38 ans sous la houlette de feu
Eyadéma Gnassingbé. Sa légitimité repose sur des fraudes électorales
massives assorties de brutalités policières et d’atteintes graves aux
droits de l’Homme. La légitimité est fixée par la force d’une partie de
l’armée qui ne souhaite pas voir ses privilèges, son droit à abuser du
pouvoir et du droit prendre fin. En filigrane, la validation de la «
légitimité » du Président togolais est en fait déterminée par la
lecture que les gouvernements occidentaux intéressés au Togo se font du
processus de stabilisation du pays. Ils n’oublient pas pour autant de
défendre leurs intérêts particuliers dans un contexte géopolitique et
géoéconomique qui fait passer les intérêts de la population en priorité
seconde.
1. La légalisation du détournement des résultats
électoraux au Togo
Les partis de l’alternance au Togo et plus
particulièrement la Coalition de l’opposition démocratique togolaise
(unité de six partis) ont sous-estimé l’importance des relations
personnelles et financières du régime Eyadéma avec les chefs d’Etats et
leurs réseaux basés sur des cascades d’allégeances diverses. Ainsi, bien
avant les élections et dès que Faure Gnassingbé avait accepté de se
retirer provisoirement du pouvoir sur la base des pressions conjuguées de
l’Union africaine et des Etats-Unis, le réseau de chefs d’Etats de la
CEDEAO et de la Franceafrique avait décidé de maintenir Faure Gnassingbé
comme leur contrepartie au Togo et une des figures montantes au sein de ce
club bien fermé où l’allégeance et le silence font office de mode
opératoire. Les soutiens financiers et les moyens matériels ont permis
alors d’organiser l’un des plus fragrants hold-up électoraux du siècle
lequel mérite de figurer dans les livres des records.
Quel que soit le choix réel des Togolais que devaient
refléter les bulletins contenus dans les urnes et malgré plus de 1,5
millions d’électeurs togolais y compris ceux de la Diaspora empêchés de
voter, un consensus coupable s’est dégagé pour déclarer vainqueur Faure
Gnassingbé sur la base de la proclamation de résultats émanant de
structures telles que la Commission électorale nationale
« dite » indépendante et la Cour
constitutionnelle. Les membres de ces institutions, au même titre que le
parlement togolais, ont fait allégeance à la famille Gnassingbé et à un
groupe de militaires contrôlant les affaires « juteuses » au Togo.
La neutralité et l’impartialité de ces institutions laissent donc à
désirer puisqu’elles sont nommées par ceux qui représentent la dictature
et l’Etat de non-droit au Togo.
En
écho à une partie du peuple togolais pressée d’aller
aux élections pour en découdre une fois pour toute avec le nom des
Gnassingbé associé au destin misérable du peuple togolais, les dirigeants
des partis de l’alternance n’ont pas voulu prévoir comme une alternative
crédible les éventualités de leur « non-victoire » déclarée
unilatéralement par le régime en place. Sûre de sa majorité et de sa
victoire électorale malgré les possibilités de fraudes massives et le
contrôle des institutions chargées de proclamer les résultats par le
pouvoir de Faure Gnassingbé et son armée, la Coalition a sous-estimé la
capacité de falsification « légale » des résultats par l’Etat
Eyadéma. En se privant des avis et conseils d’une partie de la Diaspora,
la Coalition ne pouvait pas jouer à jeu égal avec un Faure Gnassingbé
assisté par un groupe de l’armée togolaise formé en France, une cohorte de
mercenaires en col blanc et des milices en treillis militaires,
déliquescences d’une armée privée grassement payée.
Oui, le contrôle du pouvoir ne dépend plus de la
volonté du peuple, à supposer que ceci ait jamais été vrai au Togo. La
mondialisation, les stratégies géopolitiques et géoéconomiques des
gouvernements de l’hémisphère nord ont contribué à accentuer la dilution
du rôle du peuple togolais sur sa propre souveraineté. Ceci est d’autant
plus incontestable du moment qu’un nouveau pouvoir apparaît de près ou de
loin comme une menace pour une communauté internationale et africaine
assoiffée d’immobilisme, de conservatisme, de médiatisation/désinformation
et d’opacité dans la gouvernance au Togo. En réalité, la communauté dite
internationale s’appuie majoritairement sur les positions des pays
ex-colonisateurs et, au mieux, ne s’y oppose pas. Dans un tel contexte, la
meilleure manière pour cette communauté internationale de réussir un «
changement dans la continuité » est de changer d’individus pour faire
croire au changement tout en les contrôlant suffisamment pour les empêcher
de remettre en cause l’ordre géopolitique et géoéconomique établi. Faure
Gnassingbé fait office du meilleur « portrait-robot type ».
2. Punir le peuple togolais et lui couper l’envie de
défier les choix exogènes
La « traversée du
désert » de Faure Gnassingbé, à savoir la période de quelques semaines
entre le jour où il s’est autoproclamé Président par la grâce d’un coup
d’Etat constitutionnel et celui où des institutions officielles l’ont
proclamé Président sur la base de chiffres fantaisistes, lui a donné le
temps, avec l’argent du budget de l’Etat togolais, d’aller offrir ou
confirmer des allégeances diverses en Afrique et en Europe. Il faut savoir
que c’est au cours de telles périodes que les puissances occidentales ou
africaines peuvent obtenir « pratiquement tout » des dirigeants ou
futurs dirigeants africains tout en s’assurant de leur « soumission »
aux patrons (il y en a plusieurs) au sein du syndicat des chefs
d’Etat.
Ce syndicat fonctionne sous la forme d’un réseau
interdépendant de luttes intestines et de concurrence auprès des
puissances occidentales avec comme objectif d’assurer une compétition
entre les plus zélés d’entre les chefs d’Etat africains pour défendre au
mieux les intérêts des pays occidentaux. Ce zèle est d’autant plus
apprécié quand les chefs d’Etat africains ou leurs agents affirment en
cœur que les puissances occidentales, impliquées jusqu’au cou, ne font pas
d’ingérence avant, pendant et après les crises africaines. A y regarder de
près et compte tenu de l’utilisation des milices et armées privées, ceci
est vrai. Cela n’empêche pas les pays occidentaux de porter la
responsabilité pleine et entière des morts et blessés et de contribuer à
la préparation de futures crises qui ne sont que des préludes à des luttes
marathoniennes vers la conquête de la liberté du peuple africain, noir en
particulier. Le vrai défi est que les politiques d’aide d’urgence qui
prennent le pas sur celles de l’aide au développement de l’Union
européenne (UE) sont devenues des outils de la politique étrangère de
rayonnement de l’UE. A ce titre, la défense des intérêts de l’UE est en
contradiction directe avec ceux du peuple africain, même si certains
dirigeants choisissent de servir en priorité les intérêts de l’UE aux
dépens de ceux de leurs peuples.
Si en général sur 100 Euros envoyés sous la forme
d’aide et de prêts concessionnels en Afrique, moins de 10 Euros restent
effectivement dans le pays et plus de 80 Euros retournent aux Occidentaux
sous la forme d’expertises diverses, il est clair que le renforcement des
capacités dont tout le monde parle n’est qu’une vaste blague. Les 10 Euros
manquant disparaissent dans des comptes particuliers ici et là, mais ne
sont certainement pas réinvestis en Afrique. Il y a donc un intérêt
particulier à récupérer les millions d’Euros qui dorment à l’UE depuis
1993 et devant être affectés au Togo. La gestion de ce fonds devra être
confiée à une personnalité de la Coalition, si un accord est trouvé pour
sa participation dans un gouvernement dans lequel la Coalition de
l’opposition togolaise sera effectivement aux commandes de postes
ministériels choisis et ne sera pas appelée pour faire de la figuration.
En contrepartie du zèle mentionné plus haut, certains
chefs d’Etat et agents ayant fait allégeance sous des formes diverses,
bénéficient du soutien officiel et sans faille des autorités occidentales
ou régionales, servant de canaux de transmission pour faire passer de
nouvelles instructions. Ce soutien ne remet pas en cause la possibilité de
« mater » une population
qui de temps à autre se réveille pour rappeler son droit à gérer son
destin, ou tout simplement à rappeler son droit à bénéficier des
traitements universels consacrés par l’application des droits humains.
Bref, outre le mépris, ces élections togolaises, reposant sur une
falsification officielle des résultats, ne sont en fait qu’une opération
punitive. Pour une communauté internationale baignant dans sa
contradiction structurelle basée sur la ruse et le dol, il faut utiliser
le Togo comme un exemple et couper l’envie à d’autres peuples africains de
se réveiller. Le peuple africain, celui du Togo en particulier, doit
revoir la liste de ses vrais amis tant localement qu’au plan mondial.
3. Le Togo : exemple d’un racisme électoral ?
Faut-il croire que si le peuple togolais était de race
blanche à l’instar de ceux de l’Ukraine ou le Kirghizstan, la communauté
occidentale aurait eu plus de courage pour annuler les élections truquées,
puis demander et financer de nouvelles élections libres et transparentes ?
Faut-il croire que le noir, togolais en particulier, n’a pas droit à la
démocratie ? Ne s’agit-il pas tout simplement d’une forme perverse de
racisme électoral que tentent d’inaugurer certaines puissances
occidentales ? Sous le couvert d’arguments aussi fallacieux les uns que
les autres, que l’on peut résumer en la volonté de garantir une certaine
stabilité à leur profit, les principaux pays occidentaux s’intéressant au
Togo ont opté pour un silence coupable. C’est une honte pour les
dirigeants des pays dits « civilisés
et donneurs de leçons ».
Comment ne pas remettre en cause une élection entachée
d’irrégularités choquantes et honteuses pour des pays donneurs de leçons
de démocratie ou chasseurs de dictature. Apparemment, on ne chasse donc
pas la dictature au Togo comme en Irak ou Haïti, on la réforme ! En
conséquence et d’après l’interprétation occidentale, le Togo n’est pas mûr
pour l’alternance ! Il faut donc nécessairement assurer au plan des
institutions, ceci en tout respect des pré-carrés coloniaux, une
démocratie de façade. On procède donc à des élections entachées
d’irrégularités et on bloque toute velléité d’alternance présidentielle.
En effet, à en croire les nombreuses déclarations des pays occidentaux
dont la France et les Etats-Unis, toutes les formations politiques du Togo
sont « exhortées d’entamer le dialogue en vue de la formation d’un
gouvernement d’union nationale ». Il n’est pas question de remettre en
cause les élections frauduleuses. Des deals géopolitiques et
géoéconomiques ont donc bien eu lieu sur le dos de la population
togolaise.
4. Le Gouvernement d’interdépendance nationale : vers
des garanties contractuelles
Les Etats-Unis, notamment la secrétaire d’Etat
Condoleezza Rice en harmonie avec le Président nigérian Olusegun Obasanjo
en sa qualité de Président de l’Union africaine lors de sa visite à
Washington (5 mai 2005), ont tracé le programme de travail du gouvernement
d’union nationale non encore constitué. Ce futur gouvernement devra
s’atteler à « réformer la loi
électorale et les institutions togolaises ». Pourquoi personne ne
s’est soucié d’exiger ceci avant les élections présidentielles comme cela
avait été demandé à maintes reprises par les partis de l’opposition et une
grande partie de la société civile, la Diaspora et les communautés
ecclésiastiques ?
Qui peut accorder une crédibilité à un régime contrôlé
par des militaires qui considèrent comme allogènes toutes personnalités
politiques n’ayant pas fait allégeance directe ou indirecte au parti
présidentiel ? Qui peut accorder une crédibilité à un régime qui refuse de
renouveler les passeports de ceux en dehors de la ligne de pensée du parti
présidentiel ? Qui peut accorder une crédibilité à un régime qui refuse à
l’ensemble de sa Diaspora de voter ? Qui peut accorder une confiance à un
régime qui veut le pouvoir pour honorer des engagements permettant
d’accéder à des fonds de l’Union européenne restée en veilleuse depuis
1993 ? Qui peut accorder une crédibilité à un régime dont les militaires
tirent à balles réelles sur une population qui n’aspire qu’à définir de
manière pacifique son droit à l’autodétermination ? Personne sauf la
communauté internationale. Il faut donc s’adapter à la nouvelle
géopolitique des Occidentaux au Togo.
Faut-il rappeler le message du Président français,
Jacques Chirac, adressant ses félicitations à Faure Gnassingbé,
«Je formule le vœu que vous puissiez
désormais concrètement mettre en œuvre l’ouverture politique et les
engagements pris il y a un an avec l’Union européenne et sur lesquels vous
avez fondé votre campagne ». Concrètement, il est question de réaliser
un gouvernement d’union nationale acceptable pour la communauté
internationale pour faciliter le « transfert des reliquats » des
fonds de la convention de Lomé IV qui ne font pas l’objet d’une
compétition entre pays européens.
L’essentiel de ces fonds transférés au Togo pourrait
retourner vers le pays européen qui a le plus contribué à constituer et à
débloquer ces fonds auprès de l’UE… Ainsi si les partis de l’opposition
souhaitent réviser leur position de refus de participation à un
gouvernement d’interdépendance nationale, alors ils doivent
s’assurer le contrôle des postes ministériels stratégiques tels que la
défense, l’intérieur, l’économie et les finances, l’information et la
communication, la zone franche, le port autonome de Lomé et de la
coopération internationale et africaine. En effet, sans un changement
radical sur ces postes, le gouvernement dit d’union nationale sera un
gouvernement de façade à l’image des élections. Il faut d’ailleurs parler
d’interdépendance pour neutraliser l’hypocrisie véhiculée par la notion de
Gouvernement d’union nationale. Les activités du parlement togolais
doivent nécessairement être suspendues en attendant les élections
législatives, de peur que des lois anti-alternances ne soient « votées
» à l’unanimité par des parlementaires ayant fait allégeance au parti
présidentiel.
A moins qu’il n’y ait eu un accord secret entre le
Président en exercice de l’Union Africaine, le pouvoir en place et
certains dirigeants de l’opposition, un gouvernement d’union nationale est
un fourre-tout qui relève tout simplement du mépris du peuple togolais. On
a l’impression qu’il n’est pas question donc de tenir compte du vote des
Togolais alors que manifestement il y a consensus sur la falsification des
résultats et qu’il y a consensus mondial sur les irrégularités révoltantes
au Togo. Rien ne peut garantir que les fraudes massives d’une élection
présidentielle togolaise ne se reproduiront pas lors des élections
législatives. En jouant ce jeu sans garantie contractuelle,
l’opposition togolaise risque à nouveau de se faire flouer lors des
élections législatives et aura, par la même occasion, servi de garant à
une double mascarade électorale à l’échelle du pays. Le contrat
devra être rendu public et des sanctions précises doivent être proposées
en cas de non respect des engagements. L’Union africaine en partenariat
avec les Nations Unies, l’Union européenne, les Etats-Unis et le Canada
sera garante d’un tel accord et rendra compte en toute transparence à la
communauté togolaise et internationale.
5. De la CEDEAO à l’Union africaine comme intermédiaire
neutre
Il importe de rappeler que feu Gnassingbé Eyadéma avait
pris le soin de financer grassement les campagnes électorales de la
plupart des chefs d’Etats actuels de la CEDEAO et d’ailleurs. Le retour de
l’ascenseur devait nécessairement profiter à son fils. C’est cela le
respect de la parole donnée en Afrique de l’Ouest. On comprend mieux le
mutisme des chefs d’Etat de la CEDEAO qui finissent par avaliser par la
voix de leurs représentants des contrevérités en refusant de confronter
les chiffres fournis par la Coalition et ceux fournis par la CENI. Quand
des Africains au pouvoir luttent par des contrevérités contre d’autres
Africains, Togolais en l’espèce, lesquels luttent démocratiquement pour
leur liberté et le droit à un avenir meilleur, alors on se demande si la
CEDEAO n’est pas téléguidée pour empêcher la vérité et la liberté
d’émerger au Togo. Il faut savoir aussi que pour s’assurer du respect de
la parole donnée, il n’est pas puéril de rappeler que des cérémonies
occultes et des pactes valables même dans l’outre-tombe, pour ceux qui y
croient, font office de contrats synallagmatiques, même si l’une des
parties est désincarnée.
C’est donc dans cette démocratie complexifiée à
l’africaine que Faure Gnassingbé a été désigné comme Président d’une armée
togolaise qui n’a pas renoncé à gérer le Togo comme sa propriété privée.
C’est dans ce contexte que les pays occidentaux ont préféré s’aligner sur
les positions de la CEDEAO. Cette dernière a perdu sa crédibilité du fait
des nombreuses contrevérités sur le déroulement des élections et son refus
de tenir des positions neutres tenant compte des doléances des partis de
l’alternance. Heureusement, l’Union africaine a pris la relève et associe
la CEDEAO à ses démarches sans toutefois sanctionner la CEDEAO pour un
comportement inadmissible de désinformation. On a donc l’impression qu’en
matière électorale, la CEDEAO est devenue un bras avancé des injonctions
occidentales en Afrique. Les puissances occidentales qui acceptent d’être
impartiales dans la recherche de solution à la crise de
légitimation du régime togolais, ne devraient pas se sentir engagées par
les positions de la CEDEAO. En contrepartie, les pays occidentaux doivent
accepter de prendre en compte le point de vue du Président en exercice de
l’Union Africaine, si ce dernier associe l’ensemble des acteurs et ne fait
pas de préférences personnelles.
6. Eviter un gouvernement d’union nationale de façade
Les Etats-Unis et la France demandent à la Coalition et
à Faure Gnassingbé de trouver les voies et moyens de former un
Gouvernement dit « d’union nationale
». On peut s’interroger sur la définition de l’union dans un contexte
togolais d’intimidation et d’absence de liberté chronique. Il ne s’agit en
fait dans ces conditions que de phagocyter une partie des dirigeants
togolais qui n’émargent pas dans les rangs de l’opposition alternative et
ont entretenu des rapports de convivialité, voire de compromission avec
les agents gestionnaires de la dictature de plus de 38 ans au Togo.
Tous les avertissements, plaintes, déclarations,
évidences et signes manifestes portant sur les graves et sanglantes
irrégularités identifiées et signifiées au Gouvernement, à la CEDEAO, à
l’Union africaine, à la communauté internationale sont restées lettre
morte. Ce n’est donc pas le peuple togolais qui n’est pas mûr pour la
démocratie mais bien une certaine communauté internationale et
africaine qui n’est pas mûre pour l’alternance politique au Togo. Du
fait de la fin de la guerre froide et de la montée en puissance du
multilatéralisme, le Togo est devenu une variable d’ajustement où les
Etats dits « amis » font d’abord passer leurs intérêts particuliers
avant ceux du peuple togolais.
Les pays occidentaux viennent de prouver collectivement
que les pourparlers qui ont conduit au découpage de l’Afrique ou à
l’octroi de l’indépendance de certains pays africains francophones sont
encore des pratiques courantes aujourd’hui. En effet, il n’y a pas, au
niveau d’une gouvernance basée sur le multilatéralisme, de désaccords sur
le fond entre les pays occidentaux sur le Togo. Lorsqu’il y a différence
d’opinions, les discussions portent sur les modalités d’interventions
surtout en cas de crises circonscrites comme le Togo. En cas de dommages
comme pour la destruction du centre culturel allemand au Togo, des
compensations ont lieu entre pays occidentaux sur d’autres sujets
d’intérêts stratégiques en dehors du cas spécifique du Togo et conduisent
le pays ayant subi des dommages à garder le silence sans pour autant céder
sur les positions de principe. L’ex-ministre de l’intérieur, François Esso
Boko, réfugié à l’ambassade d’Allemagne après des déclarations
fracassantes sur les plans d’éradication des militaires togolais en cas
d’échec de Faure Gnassingbé, a pu finalement regagner la France et
bénéficier d’un titre de séjour, sa femme étant française[1].
Les dirigeants des partis de l’alternance n’ont pas
réellement pris en compte la dimension géopolitique et géoéconomique du
Togo où des affaires, mais aussi des trafics de tous genres, s’opèrent.
Ces « affaires » bénéficient
directement et indirectement à certains responsables importants de
l’armée, à des pays de la sous-région, à des pays occidentaux, mais aussi
à des groupes privés, voire des membres de la société civile et des
journalistes-communicateurs qui ont choisi de s’enrichir, souvent
légalement, aux dépens d’une population locale pauvre. La population
togolaise, désabusée, est enlisée dans un environnement de fatalisme que
véhiculent certaines communautés ecclésiastiques ou églises qui préfèrent
opter pour la continuation du statu quo en espérant des récompenses dans
l’au-delà que de laisser leurs fidèles organiser la course pour la liberté
au Togo. Cela n’enlève rien aux efforts d’autres communautés religieuses
qui soignent les blessés et enterrent les morts au risque des bastonnades
des militaires. Que dire des réfugiés qui arrivent dans des camps de
fortune et doivent faire face à la bureaucratie onusienne qui conduit à
avoir un demi repas par jour depuis que les militaires ne tirent plus à
balles réelles pour empêcher cette population apeurée de fuir les
exactions qu’une certaine presse refuse d’évoquer.
7. Le détournement des activités de la zone franche
vers des activités mafieuses
Ne présentant aucun risque particulier pour la sécurité
et la paix mondiales et ne disposant pas de matières stratégiques sauf le
port en eaux profondes, un Togo avec à sa tête un candidat consensuel de
la coalition des partis de l’alternance, ne peut intéresser qu’une
association de chefs d’Etat qui avaient déjà conclu des
« deals » avec Faure Gnassingbé. Même la
démocratie et les droits de l’homme sont sacrifiés au profit des intérêts
des pays s’intéressant au Togo. En réalité, on ne traite qu’avec des
riches. Faure Gnassingbé, avec l’héritage du feu père, tient l’armée, les
mercenaires en col blanc, certaines banques, sociétés multinationales dans
la télécommunication et certains gouvernements à sa merci. Afin de
permettre à Faure Gnassingbé de conserver le pouvoir, le deal avec les
Etats « amis » a consisté à céder, entre autres, sur des
transactions en cours notamment au niveau du port en haut profonde et de
la zone franche togolaise si en contrepartie ces derniers s’arrangeaient
pour « avaliser » la légalité des résultats électoraux ne reflétant
pas la réalité des urnes
D’après les statistiques de la Société d'Administration
des Zones Franches (SAZOF) datant de juillet 2004 et malgré la crise
togolaise depuis cette période, les activités de la Zone franche togolaise
vont bien. La SAZOF est une société d'économie mixte sous la tutelle du
Ministre du commerce, de l'industrie, des transports et du développement
de la zone franche. En effet, entre 2001 et 2003, on a assisté à une
augmentation annuelle moyenne de 9,1 % des activités de la SAZOF avec un
chiffre d’affaires en augmentation moyenne annuelle de plus de 15,2 %. Le
nombre d’emplois togolais créés est passé de 7 382 à 8 811, soit une
augmentation annuelle de 6,3 %, essentiellement des emplois précaires, en
moyenne mal payés (en dessous du salaire minimum togolais autour de 15 000
FCFA, soit 23 Euros par mois).
Ce qui pose problème est qu’une zone Franche est censée
en principe promouvoir des activités à l’exportation[2].
Les ventes à l’exportation ont certes progressé d’environ 9,5 %
annuellement entre 2001 et 2003 alors que les ventes locales ont explosé
de manière exponentielle avec plus de 125 % de variation annuelle moyenne.
Les produits de la zone franche sont donc vendus au niveau local en
franchise de douane contrairement à l’objectif de la zone franche. Une
telle approche dans un contexte de suspension de l’aide européenne depuis
1993 a conduit au développement d’activités mafieuses et semble avoir
attirer même des « affairistes » intéressés par la criminalisation
des activités dans le secteur informel. Le lien entre le développement et
le contrôle par les militaires des activités dans le port et la zone
franche ouvre le champ à toutes formes de spéculation. Il ne faut pas
s’étonner que la moyenne annuelle du montant des investissements cumulés
dans la SAZOF s’élève à 18,5 %.
Ainsi le port en eau profonde du Togo sert de point
focal pour le transfert de nombreuses activités vers les pays de la CEDEAO
en franchise de douane. Avaliser une alternance, c’est remettre en cause
ces privilèges qui permettent à toute une chaîne de personnes liées
directement ou indirectement au pouvoir de vivre ou de survivre grâce à
l’évasion fiscale. La réalité est que le produit intérieur brut annuel du
Togolais moyen a diminué de près de moitié en 20 ans. Le secteur informel
s’est « militarisé » et l’on a assisté à des trafics d’armes, de
drogues, de personnes humaines et d’enfants, de blanchiment d’argent, de
trafics de véhicules d’occasion comme éléments fondateurs du commerce
intérieur et extérieur du Togo. S’il est vrai que l’on ne retrouve pas le
Togo parmi les pays considérés comme des « narcotrafiquants »,
compte tenu des progrès extraordinaires enregistrés par la zone franche
togolaise, cela ne devrait pas tarder. Il faut rappeler, à l’instar du
Journal Financial Times[3], qu’un rapport des
Nations Unies a cité le Togo en 2000 comme une des principales bases où
les armes des rebelles angolais étaient entreposées. Cette expérience a
permis de développer un commerce informel fleurissant d’armes légères avec
les pays de la sous-région qui est reflété dans l’augmentation fulgurante
de 125 % des ventes dites « locales ». Le Togo est en train de
devenir un port pour les affairistes mafieux. Le fait que les principaux
responsables de l’armée togolaise aient été formés en France et reçoivent
régulièrement des formations par des conseillers français militaires, ne
peut justifier une corrélation directe entre les réseaux d’affairistes
mafieux que l’on retrouve au niveau de la haute direction de l’armée
togolaise. Quoique…
La communauté internationale en fermant les yeux, et ce
en contradiction avec ses engagements pour la bonne gouvernance, est en
train de favoriser le commerce des armes légères et les activités
mafieuses au Togo. Les conséquences en termes d’instabilité, de guerres
civiles et de violence dans la sous-région ne doivent pas être négligées.
Avec des armes qui circulent librement dans des milieux fermés et souvent
bien moins chères que le prix international, il faut s’attendre à une
augmentation des risques d’actions incontrôlées compte tenu du niveau de
frustration et de colère de la population privée de sa victoire. La
croissance économique de la zone franche ne profite pas à la population
togolaise compte tenu de la précarité des emplois offerts dans la zone
franche. Ne faut-il pas remettre en cause la gestion et la direction de la
SAZOF par un des grands frères de Faure Gnassingbé, Kpatcha Gnassingbé ?
Comment faire cela dans le cadre d’un gouvernement dit «d’union
nationale et de réconciliation » ? Il faut nécessairement reparler
d’un gouvernement de transition avec une Coalition de l’opposition élargie
et occupant l’essentiel des postes clés du Gouvernement à commencer par le
poste de Premier ministre dont les pouvoirs doivent s’apparenter à celui
d’un Chancelier. Un autre préalable fondamental peut être levé par Faure
Gnassingbé s’il déclare qu’il est prêt à faire évoluer son armée tribale
vers une armée moderne et républicaine, au service de l’ensemble de la
population togolaise.
Est-ce dans cette perspective que d’après le journal
satyrique Le Canard enchaîné[4], une équipe
de la direction générale de sécurité extérieure française (DGSE et
services secrets français) aurait été mandatée pour récupérer tout
document compromettant sur les 38 ans d’implication de la France aux côtés
du feu président Eyadéma Gnassingbé ? Les démentis de la ministre de la
Défense française, Michèle Alliot-Marie, se limitent à disculper cette
dernière sans pour autant préciser qui a donné l’ordre. Elle rappelait sur
les ondes de LCI (La Chaîne Info)[5] « Je ne sais pas
du tout ce qu’il en est, ni d’où viendrait cette initiative ». La
communauté internationale et africaine est visiblement gênée et honteuse.
Elle recherche une porte de sortie honorable pour tous les partis. C’est
l’occasion pour les partis de l’alternance et le peuple togolais, spoliés
de leur victoire, de placer haut les conditions de négociations pour
participer éventuellement à un gouvernement de transition lequel aura pour
objectif de mener à des élections législatives, et plus tard à des
présidentielles.
8. Conclusion : vers un gouvernement d’interdépendance
nationale
En référence aux afflictions du peuple togolais et
tenant compte des rapports de force militaires, géopolitiques et
géoéconomiques, il est suggéré que les forces de l’alternance s’unissent
pour participer à un Gouvernement d’interdépendance nationale. Il ne
s’agit nullement d’une union puisque les élections ont été entachées
d’irrégularités graves et ne peuvent servir de cadre de légitimité pour la
population.
Une fois les postes stratégiques négociés avec une
priorité sur la sécurité (défense et intérieur), les finances (le contrôle
de la zone franche, le port autonome de Lomé), les affaires étrangères (la
négociation avec l’Union européenne) et l’information (radio et
télévision) par les partis de l’alternance, le gouvernement devra
activement s’assurer du soutien de l’Union africaine, de l’Union
européenne, des Etats-Unis, du Canada pour préparer, conduire et procéder
à l’évaluation des résultats des futures élections législatives. Qu’on le
veuille ou non, le gouvernement d’interdépendance nationale sera un
gouvernement de transition qui devra nécessairement changer une fois que
les élections législatives, effectuées dans la transparence, seront
terminées.
Alors et seulement alors, le peuple togolais commencera
à faire l’objet d’un respect tardif. Il appartient ainsi à ce nouveau
parlement d’organiser le destin du Togo. Le partage du pouvoir souhaité
par les Etats-Unis ne peut être réel si des pressions fortes ne sont pas
exercées sur Faure Gnassingbé afin d’éviter une nouvelle falsification des
élections législatives et un accaparement des recettes de l’Etat pour des
usages qui ne sont pas nécessairement au service du peuple togolais.
En participant dans les conditions précitées à un
gouvernement d’interdépendance nationale, les dirigeants des partis de
l’alternance auront dépassé le syndrome de la frustration pour poser les
fondements d’une conciliation sur la base d’un contrat devant mener à des
élections législatives transparentes et non falsifiables. Une seconde
défaillance du processus électoral sera alors considérée comme un coup
d’Etat électoral de la communauté internationale contre le peuple
togolais. Il ne s’agira alors plus de démocratie, ni d’élection, mais de
punition du noir qui ose se soulever contre l’injustice, l’arbitraire, la
démocratie de façade et la recolonisation économique par dirigeants
africains interposés.
Il restera aux partis offrant des perspectives
d’alternance élargie à des personnalités représentatives de la population
togolaise d’inscrire leurs conditions de participation sur un contrat qui
devra faire l’objet de négociation avec les pouvoirs en place et tenir
compte de la nouvelle géopolitique des Occidentaux au Togo. Bien informé,
le peuple togolais pourra alors s’y retrouver si elle sait sur quelles
bases le « partenariat » avec le
régime actuel pourra se faire. Toute tentative de division de la Coalition
et de minimisation du rôle des partis de l’alternance risque de se solder
par une non-participation à un gouvernement d’interdépendance de tous les
risques.
Par Yves Ekoué Amaïzo
Auteur et Economiste à l’Organisation des Nations Unies
pour le développement industriel (ONUDI).
Il s’exprime ici à titre personnel.
Note :
Compte tenu des changements rapides au Togo, il importe
de lire cet article en liaison avec d’autres qui l’ont précédé et signés
par le même auteur, à savoir : « La
souveraineté confisquée au Togo », « Le mépris du peuple togolais ?
», « La spirale de la sagesse », « L’union sacrée face à la
démocratie de la honte », « Choisir entre allégeance et liberté au Togo :
Les vraies « fausses urnes » », « Gouverner avec un Chancelier au Togo
?L’impossible crédibilité des résultats », « Consensus sur la fraude
électorale au Togo :Vers un gouvernement d’union nationale », (voir
www.afrology.com).
1. Voir
http://www.letogolais.com/article.html?nid=2100
2. L’objectif affiché de la zone franche était, et
demeure, de favoriser le développement des activités industrielles
orientées vers l'exportation, en garantissant aux entreprises opérant sous
ce régime, des meilleures conditions de compétitivité.
3. Dino Mahtani, “Criminals find haven in Togo as economy
declines”, in Financial Times, Thursday 5th May, 2005, p. 6.
4. Claude Angeli, « Des archives gênantes pour la France
au Togo », in Le Canard Enchaîné, Mercredi 4 mai 2005, p. 3.
5. LCI, « Togo: Michèle Alliot-Marie ignore toute
intervention de la DGSE », voir sur l’Internet : http://www.letogolais.com/article.html?nid=2085
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Y. Ekoué Amaizo
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Voir aussi :
La souveraineté confisquée au
Togo
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