Togo: Les forces armées togolaises
et le dispositif sécuritaire de contrôle (suite et fin )
L'armée un des gros problèmes de l'Afrique Noire francophone: Comi
Toulabor nous livre ici, dans un brillant exercice de style, une analyse du cas togolais.
Arbitraire, violence, dictature, bicéphalisme, ethnicisme... ndlr
Le premier volet de cette étude a montré les
différentes composantes de ce dispositif sécuritaire de contrôle du
territoire et de la population. Il comprend, avions-nous dit, les forces
armées (FAT) proprement dites autour desquelles gravitent des milices
paramilitaires comme le Hacame et certaines sociétés de gardiennage dont
celles de Robert Montoya (en délicatesse avec le pouvoir Faure) et de
Jeannou Lacaze (décédé en août dernier). Ce second volet porte
principalement le regard à l’intérieur des FAT que d’aucuns aiment à
présenter comme "la seule structure organisée et disciplinée capable
d’assurer et de garantir l’unité nationale dans une société
pluriethnique". Cette vision angélique est démentie dans la réalité
quand on considère que les FAT sont une projection à peine déguisée de
la société plurale togolaise avec ses conflits et querelles de chapelle.
Nous allons aborder ce second volet en deux temps : les FAT, un grand
panier à "clans", puis leur privatisation ou leur banditisation, et en
conclusion on tentera de dégager quelques pistes de sortie du guêpier
militaire.
I- Les FAT, un grand panier à « clans »
Lorsqu’ils descendent dans la rue pour acclamer leur "vaillante
armée" à l’occasion de ces défilés monstres dont Lomé est
régulièrement le théâtre alors que ses "éléments incontrôlés"
viennent de commettre des exactions et des massacres sur des populations
civiles, les Togolais sont en droit de se poser légitimement des
questions sur la nature de "son" armée et sa vaillance martiale. En
réalité c’est une image assez brouillée que donnent les FAT à voir aux
Togolais dans leur relation avec l’institution militaire, image qui se
trouve à l’opposé même de celle savamment cultivée et entretenue par le
pouvoir en place et quelques militarophiles fanatiques ou attardés.
1- Une armée certes quasi monoethnique mais fragmentée en diverses
fractions ou factions communément appelées "clans". A la tête des FAT,
le tout-puissant lieutenant-colonel Narcisse Yoma Djoua, réussit, quoi
qu’on en dise aujourd’hui, à donner des années 1970 aux années 1990, une
relative homogénéité à l’institution militaire tiraillée entre des
loyautés tribales, son devoir républicain et l’allégeance à la personne
d’Eyadéma qui l’a toujours considérée comme son bien personnel. Formé à
Saint-Cyr, commandant plusieurs unités stratégiques à l’apogée de son
pouvoir comme l’Armement, la Sécurité, le Troisième Régiment Inter Armes
de Témédja et la FIR (Force d’intervention rapide) ainsi que le Régiment
commando de la garde présidentielle, Djoua était craint non seulement au
sein des FAT dont les hommes lui obéissaient au doigt et à l’œil mais
aussi par Eyadéma lui-même qui se méfiait énormément de lui. Il n’a pas
toujours donné une image noble de la fonction militaire quand il
intervenait par exemple dans les réserves fauniques de la Kéran en
commettant sur les populations toutes sortes d’exaction. Des officiers
comme Biténiwé, Boko, Kadanga ou Laokpessi étaient les figures
marquantes proches de lui et formaient ce qu’on pourrait appeler le
"clan Djoua". Depuis son embastillement en 1996 pour coup d’État, on a
assisté à la dislocation de son groupe qui donna naissance à plusieurs
clans dont les membres sont néanmoins liés entre eux par une affinité
"fraternelle" non exempte de rivalité et de coups tordus. On peut citer
parmi les principaux groupes : le "clan Biténiwé", le "clan Mèmène", le
"clan Laokpessi" et le "clan Kpatcha".
- le "clan Biténiwé" : contrairement à Djoua son patron et à certains
de ses collègues, le lieutenant-colonel Kouma Biténiwé n’est pas un
officier saint-cyrien. C’est un militaire de terrain et d’action, formé
à Bouaké en Côte d’Ivoire, impliqué dès le début du processus de
démocratisation dans les années 1990 dans toutes sortes de violence et
de terreur sur la population civile, notamment au moment des
présidentielles de 1993 et de 1998, afin de maintenir coûte que coûte
Eyadéma au pouvoir. Promu chef d’état-major de l’Armée de terre en guise
de récompense, il fut dénoncé pour complot par le commandant Abalo
Kadanga, gendre du dictateur défunt. Libéré en juin 2001 après deux mois
de détention grâce aux rumeurs de mutinerie au sein de la FIR dont il
était le patron, Biténiwé s’exila au Burkina Faso où une partie de ses
hommes le rejoignit. Revenu au Togo avec la complicité du
lieutenant-colonel Benoît, responsable de la DGSE à Lomé, qui tenait à
avoir un militaire d’expérience autour de Faure, Biténiwé a abandonné
ses compagnons au Burkina pour se mettre au service du fils de son
ancien patron. Il avait récupéré dans sa faction une bonne partie des
militaires proches de Djoua et des déserteurs qui ont fini par se
convertir à l’idée d’une armée républicaine. Faure a l’intention de lui confier
la direction d’une unité de militaires non armés encore en gestation qui serait
chargée de veiller à ce que les FAT respectent l’ordre républicain : un vaste
programme qu’il accepta en traînant les pieds. Il aurait échappé à une tentative
d’assassinat aux dernières nouvelles;
- le "clan Mèmène" : son chef éponyme le général Seyi Mèmène, un
Kotokoli, est un fidèle parmi les fidèles d’Eyadéma. Ce clan compte
quelques militaires kotokoli mais aussi et surtout les anciens généraux
retraités qui ont propulsé Faure le 5 février 2005 dans le fauteuil de
son père, à savoir Gnofame, Walla et Tidjani, surnommé "Adidas" pour
ses balafres faciales. En 1988, pour une obscure affaire de détournement
de fonds, Mèmène a été incarcéré et rétrogradé au rang de simple soldat
puis libéré juste avant la Conférence nationale de juillet 1991.
Réhabilité, il occupera successivement les portefeuilles de l’Intérieur
et de la Justice. Comme d’autres militaires, il a été président de la
Fédération togolaise de football en 1971-1972, puis de 1977 à 1982 et de
1992 à 1998. Il dirige actuellement la commission Défense de l’Assemblée
nationale. Mais ce clan jouit d’une sulfureuse réputation, car ses
illustres membres sont plutôt réputés dans des trafics mafieux (drogue,
armes, voitures d’occasion, diamant, sang, etc.). Plus qu’à tout autre,
c’est au "clan Mèmène" que Faure doit d’abord la capture de la
succession de son père, et on comprend dès lors qu’il ne peut grand-chose contre
ceux qui l’ont fait roi, d’autant qu’il est lui-même le produit de la maison;
- le "clan Laokpessi" : ministre de la Sécurité de Faure après avoir été
pendant longtemps responsable de la gendarmerie nationale qu’il a
transformée en camp de torture, le colonel Pitalouna-Ani Laokpessi était
l’homme à tout faire d’Eyadéma. Nanti en tout et pour tout d’un BEPC
(Brevet d’étude du premier cycle), il sait qu’il doit sa promotion aux
basses œuvres commanditées par Eyadéma, comme l’assassinat en 1976 de
Gaston Gnéhou, beau-frère du dictateur. Dans ce clan se retrouvent les
agents de renseignements et d’espionnage ainsi que quelques délateurs
dont est truffé le système Eyadéma. L’actuel commandant de la
gendarmerie nationale, le chef d’escadron Dameham Yark, doit normalement
émarger à ce clan, lui qui avait auparavant dirigé le Centre de
traitement et de recherche (entendez espionnage) à Lomé II, en réalité
un véritable centre de la torture raffinée qui bénéficie de ses connaissances en
sociologie, qu’il a étudié à l’université de Lomé avant d’être recruté dans les
FAT;
- le "clan Kpatcha" : c’est le plus important. Kpatcha Gnassingbé,
demi-frère de Faure, n’est pas militaire. Bien que son père le destinait
à cette carrière, il a été renvoyé en classe de seconde au Collège
militaire de Tchitchao (CMT) pour insuffisance scolaire. Après trois ans
de galère de luxe en Grande Bretagne puis en France, Kpatcha rentre au
pays en s’autodécernant le titre de "docteur". Il faut dire qu’hormis
quelques rares spécimens, les fistons du dictateur souffrent de déficits
intellectuels lourds, obligeant leur père à recourir aux forces occultes
censées améliorer leurs performances scolaires et aux jugements
supplétifs afin de proroger la durée de leurs études, comme ce fut le
cas de Faure et son frère Ernest, lesquels ont décroché leur
baccalauréat grâce à des complaisances du président du jury, en
l’occurrence Cyprien Atakora, disparu dans des circonstances assez
troublantes. Kpatcha a joué un rôle clé dans l’accession de son frère
Faure au pouvoir qui doit être conservé, selon lui, dans le giron
familial quitte à lever une milice meurtrière comme le firent certaines
de ses sœurs consanguines. Le 5 février, au conseil réunissant la
famille Gnassingbé et des officiers fidèles, il se disait prêt à prendre
la place de son père si Faure refusait de le faire. Autour de Kpatcha on
trouve notamment son beau-frère le commandant Félix Abalo Kadanga de la
FIR, affable dans le civil mais qui se mue en fauve sanguinaire dès
qu’il endosse le treillis : un « lycaon » pour reprendre Ahmadou
Kourouma dans En attendant le vote des bêtes sauvages. Prévu pour suivre
un stage de formation en France, il a dû renoncer craignant une mise en
examen pour ses actions meurtrières. Ensuite le colonel Béréna, un
officier transparent sans charisme, chargé par Eyadéma de prendre Faure
sous sa protection, mais "l’aveugle" (surnom qu’on lui donne au sein
des FAT à cause de ses lunettes) a fini par faire bande avec Kpatcha.
Lequel lui promet le poste de chef d’état-major des armées en
remplacement de Zakari Nandja qu’il juge « trop tiède » quant à son
soutien au système. Ce clan compte aussi le lieutenant-colonel Titikpina
Atcha, ancien responsable du Régiment commando de la garde
présidentielle plus connu sous le nom de "Bérets verts", promu
actuellement aide de camp de Faure, et aussi le lieutenant-colonel Abalo Nabiyou, chef du Régiment de soutien et d’appui ainsi que le
lieutenant-colonel Soka, ancien commandant du 3ème Régiment Inter Armes
de Témédja, qui a coordonné avec le major retraité de gendarmerie
Bilizim Kouloune, la terreur à Atakpamé et dans la préfecture de l’Ogou
ainsi que dans la région des Plateaux lors de la présidentielle d’avril
2005. Ce clan semble avoir le vent en poupe et on estime qu’entre 60 et
70 % de la réalité du pouvoir est entre ses mains. D’autres "clans"
existent qui n’ont pas un véritable impact politique comme ceux qui sont
évoqués et qui sont incontournables dans le jeu des rapports de force
qui se dessinent actuellement depuis la disparition du dictateur Eyadéma.
Malgré la division et les querelles qu’il a provoquées au sein du Clan
Gnassingbé, ce « clan » a imposé la célébration du 13 janvier 2006 dont
les préparatifs vont bon train. Bref, signalons que Kpatcha souffre
actuellement d’insuffisances respiratoires liées à une importante
obésité qui l’a conduit l’été 2005 à l’Hôpital américain de
Neuilly-sur-Seine, en France, où lui et sa famille ont leurs habitudes,
et durant l’automne suivant en Chine. Il aurait profité de ses
différents séjours pour se ravitailler en armes.
2- Ces clans qui se superposent à d’autres clivages. Le clivage de base
est un clivage foncièrement ethnique qui fait des Kabyé le groupe
dominant au sein surtout de l’armée de terre, la plus importante par son
effectif et la plus considérée aussi. Principalement il y a les Kabyè
d’un côté et les autres groupes ethniques de l’autre. Mais ce clivage
basique doit être affiné en intégrant d’autres clivages comme par
exemple la différenciation entre les enfants de troupe sortis du Collège
militaire de Tchitchao (CMT) et les autres recrutés principalement par
la voie des luttes traditionnelles kabyè, les evala. Les premiers sont
appelés à devenir cadres militaires et paramilitaires, alors que les
seconds, souvent analphabètes ou peu instruits, constituent le troupeau
des hommes du rang taillables et corvéables à merci. Par le décorum, les
enfants de troupe forment la caste supérieure de la hiérarchie militaire
à laquelle sont attachés des avantages matériels et symboliques qui les
distinguent objectivement et subjectivement des hommes du rang sur
lesquels ils exercent une autorité quasi féodale. Ce sont eux qui
détiennent la réalité du pouvoir politique et économique, les deux étant
inextricablement mêlés dans un système très patrimonial où sont en
collusion les domaines public et privé.
Un autre clivage tient à l’échelle de prestige lié aux différents corps
d’armée et à l’ethnicisation de leur commandement. Pour Eyadéma, il n’y
a de véritable armée que l’armée de terre, c’est elle qui compte
vraiment et son commandement est systématiquement confié à des Kabyè :
Djoua, Biténiwé, Berena. Tandis que la Marine et l’Air sont déclassés
dans l’estime du dictateur disparu qui les a toujours perçus comme
"des
structures trop intellectuelles", et leur commandement réservé aux Ewe/Losso
pour la première et aux Bassar/Losso pour le second. Ainsi par exemple
la Marine a-t-elle été dirigée par le capitaine losso de Corvette
Mignarbouga puis par le capitaine ewe de corvette Fogan Adegnon. Car
pour Eyadéma, l’armée de terre est éminemment une affaire de "muscle",
de "physique" où excellerait son groupe identitaire, les Kabyè : d’où
une spécialisation ethnique des commandements de la Marine, de l’armée
de Terre et de l’Air. Ce qui ne va pas sans une tribalisation des FAT,
exagérément bâties autour de l’armée de terre qui compte à elle seule 12
212 hommes sur un effectif d’un peu plus de 13 000 hommes sous le
drapeau.
Il existe aussi une autre fracture au sein des FAT apparue au grand jour
à la Conférence nationale de juillet 1991 quand des militaires réunis au
sein d’une association de militaires démocrates étaient venus témoigner
et prendre parti pour la démocratie. La Conférence a été l’espace de
révélation de la ligne de démarcation entre d’une part ces « militaires
démocrates » aspirant à un ordre républicain et au changement politique,
et d’autre part les militaires partisans de l’ordre dictatorial qu’ils
cherchent à préserver par tous les moyens. Il faut dire que le
positionnement des membres de ces « clans » participe du nomadisme
politique : ils basculent dans le camp de la démocratie quand ils sont
confrontés à des conflits et à des tensions dans leur « clan »
d’origine. Comme dans la société globale, les « démocrates par
conviction » et les « démocrates par convenance » sont difficiles à
déterminer, rendant le rapport à la démocratie plus complexe qu’on ne le
pense. Toutefois il est à noter que les coups d’Etat, réels ou
imaginaires, depuis la Conférence, sont des actes désespérés qui
traduisent au moins l’adhésion de leurs auteurs à l’ordre républicain au
FAT, même si des bémols sont à mettre à cette assertion.
3- Des « clans » qui entretiennent des passerelles entre eux pour sauver
l’essentiel : le pouvoir politique dont dépendent ses membres éminents.
Les clans ne sont pas figés ; en fonction des intérêts et des
circonstances, leurs membres émigrent d’un clan à l’autre. Cette
migration est une démarche différente du franchissement du Rubicon de la
démocratie précédemment évoqué. La migration interclan est facilitée par
trois facteurs essentiels : 1) Les liens ethniques, de mariage, de
cousinage et de village (Pya de préférence), qui unissent les membres. A
cet égard les FAT sont une véritable "armée de cousins" comme Apédo-Amah le soulignait à la Conférence nationale ; 2) La plupart des
officiers sortent du Collège militaire de Tchitchao. Cette institution a
formé depuis sa création en septembre 1979, un peu plus de 800 cadres
militaires et paramilitaires. Les Esso Boko et Abalo Kadanga, pour ne
citer qu’eux, sont passés par le CMT dont les élèves cultivent et
entretiennent entre eux la fraternité d’armes et sont sociétaires de
l’association Anciens enfants de troupe, qui est un vaste réseau
relationnel composé de plusieurs nationalités où l’on retrouve des
militaires aussi bien français que ressortissants des pays d’Afrique
francophone. Le numerus clausus d’officiers qui forment le pilier du
pouvoir politique est constitué surtout de la première promotion et
quelques pistonnés de la seconde promotion du CMT. Ils ne dépassent pas
plus de 200 individus, il faudra aussi le clivage en termes
générationnels, un facteur explicatif non négligeable à prendre en
compte; 3) Permet aussi ce nomadisme interclan l’émargement de nombre de
ces officiers à la Grande Loge Nationale de France (GLNF), l’obédience
maçonnique réputée la plus affairiste et la plus magouilleuse de France,
qui a lancé à partir de 1995 une offensive de recrutement dans les pays
d’Afrique francophone. Outre ceux de Lomé, la GLNF dispose d’un temple à
Kara, construit aux frais du dictateur, où ils tiennent régulièrement
réunion; elle fonctionne comme un conseil d’administration du système
Eyadéma. Si à la différence de ses frères Ernest et Kpatcha, Faure n’est
pas encore initié à la GLNF (ce qui ne saurait tarder, son parrain le
président nigérien Tandja exerce des pressions en ce sens), son
directeur de cabinet Pascal Bodjona recrute en ce moment à tour de bras
des maçons pour consolider son pouvoir. Mais la proximité ethnique et la
fraternité d’armes ne dispensent pas de conflits lourds que ces liens
affectifs accentuent au contraire, comme lors des mutineries et des
épurations, celles de mars 1993 ayant été particulièrment sanglantes de
mémoire des FAT.
4- L’existence de « clans » au sein des FAT : signe de l’inexistence
d’une armée digne de ce nom. L’impression de force que les FAT affectent
et dégagent lors des défilés d’anniversaires du régime ne doit pas faire
oublier que la discipline militaire n’est pas la vertu cultivée au sein
de la maison contrairement aux allégations officielle. Or une armée sans
discipline est un peu comme une voiture sans roues ou sans volant. La
discipline hiérarchique, de l’officier à l’homme du rang, cette
discipline verticale-là, est souvent mise à mal en raison des liens
ethniques ou simplement affectifs dont le subordonné peut se prévaloir
auprès du dictateur défunt pour refuser d’obtempérer. Mieux le
subordonné peut faire sanctionner son supérieur hiérarchique, et des
exemples sont nombreux où des officiers sont mis aux arrêts de rigueur
sur simples dénonciations de leurs hommes. On rapporte au sein des FAT
cette mésaventure survenue à Tidjani lorsque Eyadéma le propulsa à la
tête du camp Landja à Kara, considéré comme son fief. C’est une
coalition d’hommes du rang et de sous-officiers qui l’ont malmené lui
reprochant son origine yoruba (donc Nigérian, donc un étranger ou un
intrus) qui le disqualifierait du commandement du "camp Landja où se
situe le nombril même des Kabyè et du pays kabyè". Ce qui est à leurs
yeux inadmissible ! C’est sur intervention du dictateur lui-même que le
pauvre "Adidas" a pu être sauvé. Mais le commandant Ameyi, qui n’est
pas kabyè, a eu, lui, de plus chance que Tidjani.
D’autre part, la discipline horizontale entre militaires de même grade
n’est pas garantie non plus. Elle est sérieusement ébranlée par un
système de délation et de surveillance panoptique, rendant improbable
toute tentative de déstabilisation du régime. La délation et la
surveillance panoptique sont instrumentalisées pour régler des comptes,
tant les frustrations et les mécontentements sont foison au sein d’une
institution où il n’y a pas de statut du militaire ni de tableau
d’avancement, où les écarts entre les soldes atteignent des sommets
himalayens et où la seule véritable autorité régulatrice (si on peut
dire) est la volonté du dictateur qui maintient l’édifice constamment
sur le fil du rasoir. Pour éliminer un adversaire voire un ami dont on
convoite la place, il suffit de rapporter auprès du dictateur qu’un coup
d’Etat se prépare pour que la sanction tombe sans que l’on se donne
vraiment la peine de réunir les preuves. Ainsi Djoua a-t-il été trahi
par Biténiwé lequel le fut à son tour par Kadanga : nous sommes là entre
officiers. Mais des hommes du rang "surveillent" leurs supérieurs
hiérarchiques et obtiennent leur promotion en les dénonçant comme cela
est assez courant dans la société globale.
Par ailleurs, l’installation durable des FAT dans la vie politique et
dans la gestion des affaires publiques, commencée sournoisement après
l’assassinat de Sylvanus Olympio en janvier 1963, consolidée de façon
informelle après le coup d’État contre Nicolas Grunitzky en janvier
1967, ont participé à porter conflit et tension ainsi que rivalités
non-militaires au cœur de la Grande muette d’une part et à modifier les
missions traditionnelles de l’institution militaire d’autre part. Le RPT
en le validant dans ses textes fondateurs en 1969 a non seulement
amplifié cet état de fait mais aussi a contribué à fragiliser et à
déstructurer dangereusement et durablement l’institution militaire.
Est-il besoin en guise d’illustration de rappeler que des officiers
supérieurs siègent dans les instances dirigeantes du RPT et ne s’en sont
pas retirés à l’avènement du multipartisme en 1990 ? De même les
militaires ont occupé et occupent des fonctions dans le gouvernement et
dans l’administration civile, oubliant complètement ce pour quoi ils ont
été formés.
Enfin des généraux, de surcroît retraités de l’armée, en organisant la
capture de la succession d’Eyadéma au profit de son fils en conseil de
famille ont donné un coup assez sérieux à une institution militaire déjà
décriée et discréditée. Cette succession tragi-comique confirme au mieux
les conflits d’intérêts au sein des FAT et au pire l’inexistence d’une
armée républicaine au Togo. En réalité, on est en présence d’une infime
minorité d’éléments, longtemps encouragés par le dictateur défunt
lui-même, qui ont pris leur institution en otage, l’empêchant de jouer
le rôle qui devrait être le sien. Ces individus ont réussi à détourner
l’armée de sa mission originelle en lui imposant une fonction bandite
que toute l’armée en tant qu’institution n’assume pas.
II- Privatisation ou banditisation des FAT : une armée aux dérives
mafieuses ?
La banditisation des FAT renvoie à quatre facteurs intrinsèquement
imbriqués (il n’est pas aisé de déceler le facteur causal du facteur
consécutif, nous sommes en présence d’une causalité circulaire où cause
devient effet et inversement, amplifiant sur la longue durée de 40 ans
le processus de banditisation des FAT, du moins en ce qui concerne cette
infime minorité) qui sont des récurrences depuis l’avènement du régime
Eyadéma :
1) aux modalités illégales et illicites de prise du
pouvoir revendiquées par les FAT en janvier 1963 et en janvier 1967 au
travers du dictateur décédé et en avril 2005 au travers de son fils ;
2) à la précarisation des normes et des institutions qui conduit à
l’impunité la plus totale ;
3) au racket (sur les routes et ailleurs par exemple) et au pillage
systématique de l’économie comme modes d’enrichissement : ce que Eyadéma
et Faure ainsi que leur Clan n’ont cessé de démontrer ;
4) à la violence et à la terreur comme méthode d’exercice pratique du
pouvoir : violence et terreur étant consubstantielles au système Eyadéma.
Les nombreux rapports nationaux et internationaux sont suffisamment
éloquents à cet égard pour que l’on insiste davantage. Rappelons
simplement le rapport d’Amnesty international de mai 1999 intitulé Togo
: état de terreur et celui d’août 2005 de l’ONU qui sont assez
éclairants sur la violence politique dans le pays.
Banditisation et privatisation sont deux processus très liés, ils
échappent tous deux au contrôle institutionnel. Les FAT sont au-dessus
des lois et n’ont de compte à rendre à une quelconque instance
judiciaire, c’est au contraire la justice qui est soumise aux FAT,
notamment à certains de leurs officiers éminents. Les FAT fonctionnent
en toute autonomie, en circuit fermé, en dehors de tout cadre légal, et
on ne voit pas comment il pourrait en être autrement dans le contexte
juridique assez particulier du Togo où la seule norme existante est la
volonté d’un seul individu qui décide de ce qu’un individu ou une chose
doivent être. Sans que la Conférence nationale l’ait pris véritablement
au sérieux, Togoata Apédo-Amah a beaucoup insisté lors de son
intervention sur les FAT en tant que corps enkysté dans le tissu social
qu’elles finissent par détruire lentement de son endotoxine. Lorsqu’une
institution comme l’armée est soumise au bon vouloir d’un individu et
échappe à tout contrôle social, obéissant uniquement à celui qui se dit
son créateur, c’est qu’elle relève plutôt de la bande ou de la milice
privée: les FAT ne sont pas de ce point de vue en tout cas une armée
nationale. Et il n’y a rien de « national » ou de « public » qui
n’appartienne en propre à Eyadéma et à son Clan. Une fois cette
généralité posée, il convient de la reconsidérer afin d’en dessiner des
contours plus précis en vue de refléter plus ou moins bien la complexité
de la réalité.
1- Toutes les FAT, en tant qu’institution, ne sont pas impliquées dans
la banditisation ou la privatisation du pays.
C’est une fausse impression de penser que le régime togolais est un
régime militaire où les FAT en tant qu’institution seraient versées dans
la banditisation. S’il y a au sein des FAT une tendance lourde à la
banditisation en raison de l’absence de leur assujettissement à la norme
collective et à la discipline militaire, en réalité c’est une infime
minorité d’officiers qui participe à ce processus qui capte sur sa
périphérie une bonne poignée de civils : c’est une minorité dominante
qui s’est imposée et en impose au reste de la société, une minorité qui
fait la loi ainsi que le dictateur disparu l’a voulu ainsi et qu’il fait
partie de cette minorité. Ce sont des militaires qui en tant
qu’individus se servent de l’institution militaire à des fins
personnelles sous le haut patronage du dictateur. Ils commandent des
unités qu’ils engagent dans la banditisation alors même que ces unités
n’en tirent aucun avantage matériel ni symbolique.
Illustrons : sous l’appellation générique contrôlée de « Commandos de la
mort », se distinguent le Régiment commando de la garde présidentielle (RCGP),
plus connu sous le nom “ Bérets verts ” et le Régiment para-commando
(RPC) appelé aussi “ Bérets rouges ” auxquels s’ajoute la FIR (Force
d’intervention rapide), soit un peu plus de 4 000 hommes qui sont
directement impliqués dans la banditisation, théoriquement. La FIR, à la
création de laquelle le général français Jeannou Lacaze n’a pas été
étranger au lendemain de l’attaque du 23 septembre 1986, est la seule
structure des FAT spécialisée dans la répression des populations à la
différence du RCGP et du RPC détournés de leur fonction originelle. Mais
le fait d’avoir crée la FIR censée être l’unité anti-émeute au sein des
FAT, et non au sein de la police ou de la gendarmerie, consacre
officiellement le détournement de l’armée de sa fonction de défense du
territoire vers une fonction de police avec la complicité active de la
France.
En outre, d’autres unités participent indirectement,
mais de façon décisive, à la banditisation. Ce sont essentiellement les
services de renseignement et d’espionnage où intervient le "clan
Laokpessi" : ce sont la Brigade Anticriminalité, la Brigade de Recherche
et d’Investigation, le Centre de Traitement et de Recherche et le
Service de Renseignement et d’Investigation qui regroupent quelque trois
cents hommes, plutôt liés aux FAT qu’à la police et à la gendarmerie
nationales. Ils excellent beaucoup plus dans la torture que dans la
collecte de preuves, utilisant pour ce faire des nuées de délateurs.
Leur victime, qui peut être n’importe quel Togolais, est conduite dans
ces endroits thanotogènes disséminés à travers Lomé et le reste du pays
: Lomé II, villas banalisées, prisons, camps militaires, commissariats
de police ou de gendarmerie, état-major d’Agouényivé, etc.
Resserrons un peu plus l’analyse. En novembre 1994, un article paru dans
La Tribune des démocrates faisait état de « 500 militaires [qui]
organisent la terreur au Togo ». Depuis cette date, d’élection en
élection, on peut avancer que quelque trois mille militaires, prélevés
sur différentes unités dont essentiellement la FIR, le RCGP et le RPC
sont organiquement impliqués dans les cycles de violence et de terreur.
Ce sont ces quelque 3 000 hommes qui donnent cette image détestable des
FAT. Il faut ajouter naturellement les miliciens qui forment des forces
conjoncturelles d’appoint, avec une portion conséquente des militaires
en civil : une fluidité extraordinaire entre milices et FAT.
Dans les années 1990, quand Pascal Bodjona, l’actuel directeur de
cabinet de Faure était à sa tête, le Hacame comptait au maximum un
demi-millier de miliciens kabyè. Lors de la présidentielle d’avril 2005,
cette milice paramilitaire a probablement mobilisé quelque 2 000 membres
sous son pavillon. Le Clan Gnassingbé a levé aussi des miliciens, comme
Kpatcha surtout, ses sœurs ainsi que Bilizim Kouloune, major de
gendarmerie à la retraite et régisseur des intérêts personnels d’Eyadéma
dans la préfecture de l’Ogou. Ce sont autour de 5 000 paramiliciens
kabyè, affublés des fusils et d’armes blanches, qui étaient à pied lors
de la présidentielle d’avril 2005.
2- La banditisation des FAT, une situation pleinement assumée.
Souvent d’aucuns, fascinés par sa convivialité et son hospitalité
bourrues, disculpent Eyadéma des exactions et des actes de violence que
commet régulièrement son armée. « Il n’est pas au courant de tout ça »
est la rengaine souvent entendue. Or tout indique qu’il est impossible
qu’il ne soit pas informé et qu’il n’en soit pas le commanditaire.
Certes, il est possible qu’il ne soit pas au courant de tout ce qui se
passe sur le territoire national. Mais il a crée une ambiance, une
atmosphère, un climat délétères qui permettent à ses mandataires de
commettre des actes répréhensibles en toute impunité, en son nom. Des
auteurs de crimes et délits avérés et signalés ne sont jamais inquiétés.
Si Eyadéma n’est peut-être pas coupable, il en est au moins
politiquement responsable. Le vieux dictateur togolais disparu était un
politique retors qui cultivait à l’envi l’unité nationale, la paix, le
dialogue et la réconciliation sur les tribunes officielles, alors que
dans sa pratique quotidienne du pouvoir, il était un ultratribaliste né,
un népotiste fieffé et un tortionnaire raffiné. Il avait une curieuse
conception de l’unité nationale fondamentalement centrée sur son groupe
ethnique au point de le piéger et l’enfermer dans la sauvagerie et la
barbarie. Lorsque le dictateur nommait un non-kabyè à la direction d’une
unité de l’armée de terre, supposée être le domaine réservé des Kabyè,
il prenait soin de lui adjoindre systématiquement un Kabyé qui en était
le véritable patron, comme cela était de règle dans l’administration
civile. Ce que l’on ne prend pas assez en compte est qu’Eyadéma a réussi
à faire des Kabyè une catégorie politique où il fait payer un droit
d’entrée élevé à toutes les contre-valeurs (vol, viol, violence,
assassinat, etc.), et de ce point de vue le RPT est strictement kabyè
qui regroupe des Ewe, des Kabyè, des Bassar, des Mina, des Moba, etc.
avec l’an-humanité pour dénominateur politique commun. Il a réussi aussi
cette performance qui est de rendre son groupe ethnique le plus détesté
et le plus détestable auprès des autres composantes ethniques du pays
tout en le détruisant dans ce qu’il possède de positif et
d’enrichissant.
Les "militaires démocrates" venus témoigner à la Conférence
nationale ont souligné ce paradoxe du pouvoir Eyadéma vis-à-vis de sa
propre ethnie sans être compris ; c’est à tort qu’ils ont été épurés ou
embastillés.
Après son père, Kpatcha et son groupe composé de
Kabyè extrémistes et/ou tortionnaires, incarnent mieux que les autres «
clans » cette conception d’Eyadéma du pouvoir. Il a des liens avec le
"clan Mèmène" où les généraux Tidjani, Walla comme Mèmène lui-même
n’étaient pas des enfants de chœur lorsqu’ils étaient aux affaires. Ces
généraux sont des piliers des affaires interlopes et ont des intérêts
liés avec Kpatcha, directeur de la fameuse Société d’administration des
zones franches et cheville ouvrière du trafic d’armes et de voitures
d’occasion. On pourrait résumer cette représentation du pouvoir par ce
jeu de mots en éwé dont Kpatcha pourrait faire sa devise : "Kpatcha le
kpatchê ku kpatchan" qui signifie : Kpatcha gouverne au coupe-coupe, le
coupe-coupe étant le symbole de la violence et de l’horreur politiques
dans les pays africains. C’est autour du "clan Kpatcha" que se
trouve aujourd’hui la réalité du pouvoir et non autour de Faure : en le
surnommant "Monsieur le vice-président de la République" les Togolais
ont une juste vue des choses. Ce n’est pas un hasard s’il a imposé ses
hommes à la direction des principales unités des FAT et au gouvernement
d’Edem Kodjo où il détient le portefeuille stratégique de la Défense. Il
attend le moment opportun pour annoncer sa décision de remplacer la
colombe Zakari Nandja, chef d’état-major des armées, par le faucon
Gnakoudè Berena qui a changé d’alliance passant de Faure à Kpatcha.
3- Implication et jeu trouble de la France au sein des FAT.
C’est l’évidence même : les FAT sont la fille de l’armée française qui
les forme, les équipe et les entretient. Six mois après l’assassinat de
Sylvanus Olympio, son successeur le très francophile Nicolas Grunitzky
signe à Paris, le 10 juillet 1963, l’accord de défense, resté secret,
qui permet à la France de faire des interventions militaires au Togo
chaque fois que le pouvoir en place y est menacé comme ce fut le cas
lors de l’attaque du 23 septembre 1986 à la suite de laquelle la FIR a
été créée. Le 29 avril 1965 Grunitzky récidive en signant une autre
convention qui fixe "les règles et conditions du concours au soutien
logistique des forces terrestres, aériennes et de la gendarmerie". Six
mois plus tard, le 28 octobre, c’est un autre protocole relatif à la
sécurité des vols des aéronefs militaires qu’il signe. Pour parachever
le tout, le 23 mars 1976, Eyadéma paraphe en grande pompe l’accord de
coopération militaire technique qui permet la formation, l’encadrement
et l’équipement des militaires togolais par la France. Par ces séries de
conventions, le Togo a en fait sous-traité à son ancien colonisateur son
domaine militaire qui relève de son champ de souveraineté nationale si
ce terme a encore un sens pour le système Eyadéma. C’est dans ce cadre
juridique général que la France intervient plus particulièrement au
niveau du Collège militaire de Tchitchao, de l’École de Formation des
officiers des FAT de Pya, de la Force d’intervention rapide, du Régiment
para-commando, du Régiment commando de la garde présidentielle qui sont
les points névralgiques du système Eyadéma.
Pour le directeur français de la coopération militaire et de défense, le
vice-amiral Hervé Giraud, la politique de coopération militaire avec le
Togo « s’inscrit bien dans la logique de la politique française d’aide
au développement », et selon lui « il s’agit précisément d’aider le Togo
à assurer la sécurité de son espace national en insérant l’outil de
défense dans la construction de l’État de droit (…) ». Une vingtaine de
coopérants militaires français mettent en œuvre cette merveilleuse idée
de coopération, coordonnée par le chef de la mission de coopération
militaire et de défense à l’ambassade de France à Lomé qui est aussi
puissant qu’un ministre français dans une ex-colonie. Ces coopérants
sont les véritables patrons des FAT dans leurs différents corps et
unités.
En guise de "sécurité" et d’« Etat de droit », les militaires français,
qui disposent dans les ex-colonies d’une marge de manœuvre
extraordinaire, ont importé ce qu’ils savent faire le mieux et qui est
une tradition militaire bien française : la guerre psychologique. Elle
consiste à ériger la population en « ennemie intérieure » et à la
combattre comme telle. La population est perçue comme un corps subversif
qu’il faut éradiquer en lui faisant la guerre antisubversive, la guerre
contre-révolutionnaire par un quadrillage sécuritaire du territoire et
de la population, et en mettant à disposition des moyens adéquats de
répression et de torture : espionnage, délation, fichage, enlèvement,
écoutes téléphoniques, etc. On spécialise des corps et des unités de
l’armée dans ce genre de travail. La doctrine de la guerre psychologique
vise à maintenir la population sous la pression constante de la peur de
manière à casser en elle tout ressort moral. Elle cible le cas échéant
des individus ou groupes d’individus qu’on harcèle ou terrorise. Non
seulement cette doctrine est enseignée dans les académies et écoles de
guerre françaises, mais encore elle est exportée vers les pays
d’Amérique latine, notamment en Argentine et au Brésil au moment des
dictatures, par des militaires français qui ont une réputation établie
en la matière. La guerre d’Algérie, le Chili de Pinochet, la guerre
antiterroriste de W. Bush sont reliés entre eux par cette doctrine. Au
Togo d’Eyadéma où la France est chez elle, la guerre psychologique a
bien lieu qui a complètement détruit la dynamique sociale existant dans
les années 1960. Mais la France joue aussi un rôle indirect assez
troublant qui participe aussi de cette guerre de la peur au travers de
certains de ses ressortissants comme Robert Montoya, Charles Debbasch,
Jeannou Lacaze et le lieutenant-colonel Benoît. Arrêtons-nous
succinctement sur deux parcours.
1er parcours : le lieutenant-colonel Benoît responsable local de la DGSE
(Direction générale des services extérieurs). Il est établi au Togo
depuis les années 1960 et ses bureaux sont situés au sein de l’ambassade
de France à Lomé. Il renseigne à la fois sa tutelle en France et le
dictateur Eyadéma à qui il aurait probablement fait la promesse
d’organiser le retour du lieutenant-colonel Biténiwé du Burkina Faso où
il s’était réfugié avec ses hommes après ses déboires avec Eyadéma. Pour
Benoît, il est indubitablement l’homme qu’il faut auprès de Faure (il
n’a peut-être pas tort) et il a mis tout son poids dans la balance,
contre l’opposition farouche du chef d’état-major de l’armée de terre
Berena qui l’a remplacé. Il est difficile de penser comme au ministère
français des Affaires étrangères que Benoît n’est qu’un électron libre
agissant pour son propre compte sans l’aval de sa tutelle. Par ailleurs,
le fait qu’il ait pu imposer Biténiwé à l’armée indique l’autorité qu’il
a sur elle. En conflit ouvert avec son compatriote Charles Debbasch, il
est rentré récemment en France. En attendant de connaître les raisons de
son départ inopiné, on note que Debbasch, ce Bob Denard du droit
constitutionnel, avec son titre de conseiller avec rang de ministre,
constitue un élément important dans le dispositif de pouvoir de Faure.
2ème parcours : Robert Montoya et ses affaires interlopes. Il est un
ancien gendarme du GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie
nationale), la cellule antiterroriste de l’Élysée sous François
Mitterrand. Il s’est installé depuis une vingtaine d’années dans des
pays d’Afrique francophone en créant diverses sociétés de gardiennage et
de surveillance branchées sur les pouvoirs en place. Il s’est lancé par
la suite dans le trafic des armes qu’alimentent les nombreux conflits du
continent guerres. Son implantation au Togo coïncide avec le processus
de démocratisation au début des années 1990. Aidé par le général Jeannou
Lacaze, ancien conseiller militaire de Mitterrand et conseiller
sécuritaire d’Eyadéma, Montoya crée à Lomé SAS-Togo, succursale de sa
SAS International, qui emploie environ 400 agents. Au début, SAS-Togo
était dirigée par le capitaine Paul Barril qui fut responsable du GIGN,
patron alors de Robert Montoya. C’est la SAS-Togo qui fournissait du
matériel de répression au régime : menottes, matraques, bombes
lacrymogènes, gilets pare-balles, etc. Elle réussit à enlever en 1996 le
marché de la mise sur écoutes téléphoniques de quelque 300 opposants,
chiffre qui doit être largement dépassé aujourd’hui. Jeannou Lacaze a
été pendant longtemps l’agent de recouvrement de SAS International avant
de créer lui-même en 2002 sa propre agence sécuritaire L’Assaut Veille.
La SAS International a eu des liens très étroits avec Executive Outcomes,
la puissante société sud-africaine spécialisée dans le recrutement de
mercenaires. Lorsqu’Eyadéma a voulu sauver son grand ami Mobutu, acculé
au Zaïre par la rébellion de Kabila à la fin des années 1990, c’est à
Montoya qu’il fit appel pour recruter des mercenaires. C’est à lui qu’il
eut recours pour alimenter en armes l’UNITA de Savimbi dans la longue
guerre qui l’opposa au MPLA de dos Santos. Dans la crise ivoirienne,
violant l’embargo, c’est de l’aéroport de Lomé que partirent les avions
de Laurent Gbagbo, montés par Montoya, bombarder en novembre 2004 les
positions des Forces nouvelles et celles de la mission Licorne. Il y a
quelque chose qui échappe à l’entendement si c’est seulement aujourd’hui
que les autorités togolaises (et françaises) découvrent que Montoya est
un trafiquant d’armes et lancent leur justice à ses trousses. Il y a
fort à parier que cette affaire Montoya n’est pas appelée à connaître le
développement judiciaire attendu, car elle risque de faire sauter la
marmite dans laquelle se trouvent les plus hauts responsables togolais
et des membres de la famille Gnassingbé. Il est sûr qu’avec la
disparition de Jeannou Lacaze en août 2005, le départ de
lieutenant-colonel Benoît et la brouille de Montoya avec la justice, ce
sont trois parrains, et non des moindres, que perd le pouvoir Faure coup
sur coup.
Conclusion : que faire pour sortir du guêpier militaire ?
Des volets 1 et 2 de cette étude, la logique conduit à dire que pour
instaurer un Etat de droit et une démocratie authentiques au Togo, il
faut enlever l’hypothèque militaire qui depuis janvier 1963 pèse sur la
vie politique du pays. Pour ce faire, on peut envisager trois pistes,
l’une radicale, la deuxième indolore et la troisième incolore (douce)
dont les prémices importent ici plus que les détails. Bien sûr, insipide
et sans saveur est la quatrième voie que le pouvoir et l’opposition ont
toujours actionnée depuis une quinzaine d’années maintenant.
- la piste radicale consiste à extraire au scalpel la partie des FAT
qui cause problème. Elle est une infime minorité, hier réunie autour du
dictateur disparu et aujourd’hui autour du "clan Kpatcha" avec
des connexions à d’autres clans, notamment avec celui des généraux
putschistes du 5 février et du "clan Laokpessi" ; cependant elle
est en position hégémonique, ce qui complique l’opération. Cette
opération chirurgicale au bistouri peut venir de l’armée elle-même.
C’est-à-dire, des officiers authentiquement républicains, sinon
démocrates, décident d’en finir avec la petite bande qui a pris en otage
leur institution. On a assisté à cette opération, de façon spectaculaire
et sanglante, en juin 1979, au Ghana sous l’égide du capitaine Jerry
Rawlings quand lui et ses compagnons ont décidé de nettoyer les écuries
d’Augias, et plus tard en 1991 dans sa version soft au Mali sous
l’impulsion du lieutenant-colonel ATT. La solution radicale peut venir
aussi de l’insurrection populaire, le peuple tout entier prend son
destin en main. Cela suppose qu’il trouve les moyens de sa révolution
soit dans une alliance avec la partie républicaine des FAT soit en
dégageant une branche populaire armée. Il suppose en amont toute une
organisation et des stratèges idoines. Peut-on faire l’économie d’un
coup d’État dans l’optique radicale ? Dans tous les cas, de nombreux
officiers sont conscients de la perversité et de la nocivité qui
empêchent leur institution de jouer pleinement son rôle comme Akila Boko,
voire Kouma Biténiwé, mais ils en tirent un train de vie assez
confortable pour entreprendre des actions de conviction pour la faire
basculer dans la voie républicaine, attitude qu’on retrouve aussi bien
au sein des partis politiques que dans la société civile.
- la solution indolore fait appel aux organisations
internationales en vue de réformer les FAT. On pense surtout à la Banque
mondiale et au FMI qui dans les années 1980 ont imposé une réforme à l’État
togolais se traduisant essentiellement par la réduction de son personnel et de
son train de vie tout en oubliant, curieusement, les FAT qui en ont le plus
besoin.
- la piste incolore consiste à mettre le pays sous la tutelle
des Nations unies. L’organisation mondiale y nomme un représentant qui organise
les élections générales et entreprend avec le nouveau pouvoir légitimé par les
urnes une réforme en profondeur des FAT et de l’administration. Cela suppose une
mise en parenthèse pendant trois ans au moins de la fameuse souveraineté
nationale qui n’a pas servi à grand-chose de positif pour le moment afin de
créer des règles nouvelles de jeu acceptables pour le plus grand nombre.
Quelle que soit l’option qui est prise, elle devra
déboucher sur une démilitarisation des structures de l’État, une
dépolitisation des FAT; une remise en cause de la doctrine de la guerre
psychologique qui a émasculé la société togolaise ; un renforcement de
la régulation démocratique et civile de l’institution militaire ; une
professionnalisation des FAT qui ne donneront plus la fâcheuse
impression d’avoir affaire à un ramassis de lycaons et de soudards
recrutés pour semer la violence et l’arbitraire d’où le Clan Gnassingbé
puise sa cuvée d’épectase; une réduction drastique de leur nombre et
une plus représentativité des composantes ethniques. Par ailleurs, il
faudra que les parties aux sempiternels dialogues mettent le problème
militaire sur la table pour en discuter. Pour ce faire les FAT doivent y
être conviées, de même que la France qui ne peut plus se contenter
uniquement du statut d’acteur-observateur externe à la vie politique
togolaise comme à la Conférence nationale. La France est partie
prenante, elle est acteur interne à part entière de la vie politique
togolaise, si elle veut faire preuve d’un peu d’honnêteté. Les FAT et la
France doivent être impliquées dans tout dialogue qui veut être un tant
soit peu sérieux et crédible : toutes deux constituent à ce jour les
maillons manquants à la dizaine de dialogues qui ont ponctué le
processus de démocratie, ce qui leur donne ce goût insipide et sans
saveur, puisque sans résultat probant.
Comi M. Toulabor
CEAN-Sciences Po Bordeaux
Dapaong (Togo), 28 décembre 2005
Source:
LeTogolais.com
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