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Le TCE et les pays en
développement
La Constitution européenne n’ épargne pas les pays pauvres, au contraire.
Contribution à l’argumentaire en faveur du Non au
TCE
Je limiterai cette contribution à deux aspects, insuffisamment
couverts par les débats pour ou contre le TCE : les relations commerciales
de l’UE avec les pays en développement (PED) et la politique agricole
commune (PAC) et son impact sur les PED.
I - Un Non au TCE pour freiner les négociations à l’OMC et avec les pays
ACP
Au-delà des excès de la politique de la concurrence sur le marché
intérieur, non contrebalancée par des politiques communautaires sociales
et fiscales, le débat pour ou contre le TCE a largement occulté la
dimension internationale. En particulier les dégâts infiniment supérieurs
que l’UE fait dans les PED, dégâts amplifiés par ses positions à l’OMC et
dans les négociations bilatérales, notamment avec les pays ACP et du
Mercosur.
Compte tenu des énormes risques encourus par les PED, particulièrement les
pays ACP qui comptent parmi les plus pauvres, du fait des négociations
internationales (notamment mais pas seulement agricoles) dans lesquelles
l’UE joue un rôle majeur, tant au niveau de l’OMC que plus encore à celui
des APE (accords de partenariat économique, autrement dit de
libre-échange, avec l’UE), il s’agit de savoir si le Non au TCE ne serait
pas un bon moyen de freiner ces négociations, avant même Hong-Kong et sans
doute plus efficacement.
On examinera pour cela trois points : une comparaison des dispositions du
TCE avec le traité de Nice (TN) et la politique commerciale de l’UE pour
les produits non agricoles et pour les services.
A. Que disent le TCE et le traité de Nice (TC) sur ces questions des
négociations internationales ?
Affirmant péremptoirement que le TCE ne présente aucun recul mais
seulement des avancées par rapport au TN, les "ouistes" de gauche
prétendent que le TCE serait une arme pour défendre une politique plus
solidaire de l’UE avec les PED. Ils citent :
1°) L’article I-3.4 : "Dans ses relations avec le reste du monde, l’Union
affirme et promeut ses valeurs et ses intérêts. Elle contribue à la paix,
à la sécurité, au développement durable de la planète, à la solidarité et
au respect mutuel entre les peuples, au commerce libre et équitable, à
l’élimination de la pauvreté et à la protection des droits de l’homme, en
particulier ceux de l’enfant, ainsi qu’au strict respect et au
développement du droit international, notamment au respect des principes
de la charte des Nations unies".
Certes il y est question de "commerce libre et équitable" mais la version
anglaise ne laisse autant doute sur sa signification - "free and fair
trade" - : il est clair que le libre échange (du renard dans le
poulailler) est radicalement incompatible avec le commerce équitable !
Quant à "l’élimination de la pauvreté et à la protection des droits de
l’homme", ils viennent après le début du paragraphe que "l’Union affirme
et promeut ses valeurs et ses intérêts" : comme dans "commerce libre et
équitable", ici encore il y a contradiction entre "ses valeurs" et "ses
intérêts" d’une part et entre "ses intérêts" et l’élimination de la
pauvreté d’autre part. Quant à "l’élimination de la pauvreté", les
populations des PED savent ce que cela veut dire : tous les programmes
d’ajustement structurel ont été rebaptisés depuis 10 ans "Facilités pour
la réduction de la pauvreté et pour la croissance" par le FMI et
"Documents de stratégie de réduction de la pauvreté" par la Banque
mondiale. Sachant que les pays de l’UE détiennent plus de 40% du capital
du FMI et de la BM (contre 17% pour les Etats-Unis) et y exercent donc une
influence majeure, afficher que l’UE s’engage à éliminer la pauvreté par
le "libre-échange équitable" devrait amener les ouistes de gauche à moins
d’enthousiasme pour le TCE !
De même tous les projets d’APE en cours de négociation avec les groupes de
pays ACP affichent comme principal objectif la réduction de la pauvreté.
Par exemple "la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement avait
adopté, en janvier 2003, le mandat de négociation de l’Accord de
Partenariat Economique Afrique de l’ouest (CEDEAO + Mauritanie) - Union
Européenne. Les termes de ce mandat, s’articulent notamment autour des
objectifs suivants : 1) la création progressive, conformément aux règles
de l’OMC, d’une zone de libre échange entre la CEDEAO et la Communauté
Européenne pendant une période de douze ans à compter du 1er Janvier 2008
; 2) la nécessité de donner la priorité au développement et à la réduction
de la pauvreté".
Loin d’être une "avancée", l’article I-3.4 du TCE marque donc un recul par
rapport au TN, qui proclame dans son préambule : "ENTENDANT confirmer la
solidarité qui lie l’Europe et les pays d’outre-mer, et désirant assurer
le développement de leur prospérité, conformément aux principes de la
charte des Nations unies". Or ce considérant a disparu du préambule du TCE.
Et, précisément, le libre-échange ne fait pas partie des buts et principes
de la Charte des Nations Unies, et il n’apparaît pas davantage dans son
article 55 relatif à la "Coopération économique et sociale
internationale".
2°) L’article III-292 sur "l’action de l’Union sur la scène
internationale" précise que "L’Union définit et mène des politiques
communes et des actions et oeuvre pour assurer un haut degré de
coopération dans tous les domaines des relations internationales afin :...
d) de soutenir le développement durable sur le plan économique, social et
environnemental des pays en développement dans le but essentiel
d’éradiquer la pauvreté ; e) d’encourager l’intégration de tous les pays
dans l’économie mondiale, y compris par la suppression progressive des
obstacles au commerce international". On a vu que la stratégie de l’UE
pour "éradiquer la pauvreté" (point d) était basée sur le "libre échange
équitable", ce que le point e) confirme explicitement. L’intégration des
PED les plus pauvres, non compétitifs, dans le marché mondial en
supprimant toute protection à l’importation n’est pas particulièrement
équitable !
Certes l’article III-292 reprend pour l’essentiel l’article 177 du TN :
"La politique de la Communauté dans le domaine de la coopération au
développement, qui est complémentaire de celles qui sont menées par les
États membres, favorise : - le développement économique et social durable
des pays en développement et plus particulièrement des plus défavorisés
d’entre eux, - l’insertion harmonieuse et progressive des pays en
développement dans l’économie mondiale, - la lutte contre la pauvreté dans
les pays en développement". Mais, précisément, le TCE remplace
"l’insertion harmonieuse et progressive des pays en développement dans
l’économie mondiale" du TN par "l’intégration de tous les pays dans
l’économie mondiale, y compris par la suppression progressive des
obstacles au commerce international"ce qui, ici encore représente un recul
par rapport au TN du point de vue des intérêts des PED.
3°) L’article III-314 ("Par l’établissement d’une union douanière
conformément à l’article III-151, l’Union contribue, dans l’intérêt
commun, au développement harmonieux du commerce mondial, à la suppression
progressive des restrictions aux échanges internationaux et aux
investissements étrangers directs, ainsi qu’à la réduction des barrières
douanières et autres") ajoute également à l’article 131 du TN - qui
reproduit lui-même l’article 110 du traité de Rome (TR) - les
"investissements étrangers directs" ainsi que "et autres" après "barrières
douanières", ce qui constitue aussi un recul pour les partisans d’un "oui
de combat de gauche" : "En établissant une union douanière entre eux, les
États membres entendent contribuer, conformément à l’intérêt commun, au
développement harmonieux du commerce mondial, à la suppression progressive
des restrictions aux échanges internationaux et à la réduction des
barrières douanières". L’ajout des "investissements étrangers directs"
souligne que l’UE entend bien ressusciter l’Accord multilatéral sur
l’investissement (AMI) qui est l’un des 4 "thèmes de Singapour" que les
PED ont catégoriquement refusés en septembre 2003 à Cancun et dans
l’Accord-cadre du 31 juillet 2004 à Genève. Quant à l’ajout "et autres"
après "barrières douanières", il permet précisément d’englober, entre
autres, les 3 autres thèmes de Singapour : "transparence dans les marchés
publics", "concurrence" et "facilitation des échanges".
4°) Certes les ouistes avancent que le PE a désormais des pouvoirs accrus
par rapport au TN en matière de politique commerciale commune de l’UE
puisque "La loi européenne établit les mesures définissant le cadre dans
lequel est mise en œuvre la politique commerciale commune" (article III-
315.2), que la plupart des accords commerciaux internationaux ne peuvent
être conclus par le Conseil qu’avec l’approbation du PE (article
III-325.6.a) et que l’article III-315-3 impose à la Commission de faire
"régulièrement rapport au comité spécial, ainsi qu’au Parlement Européen,
sur l’état d’avancement des négociations". Cependant cela ne couvre pas
tous les accords commerciaux avec les PED, notamment ceux pour lesquels il
n’y a pas "des implications budgétaires notables pour l’Union" (article
III-325.6.a.IV), tels que par exemple celui négocié avec le Mercosur (à la
différence des APE négociés avec les pays ACP).
Mais cette implication accrue du PE par rapport au TN (où le Conseil
statuait seul) ne garantit en rien que l’adoption du TCE conduira à une
politique commerciale de l’UE plus favorable à un développement durable
des PED puisque non seulement la majorité du PE est largement à droite
mais que, en outre, la majorité des socialistes ou socio-démocrates ont la
même approche des relations commerciales avec les PED. Ainsi Michel
Rocard, Président de la Commission du développement et de la coopération
du Parlement européen en 1998 et "père" de l’Accord de Cotonou et des APE,
affirmait alors : "Il n’y a de développement que par le commerce. Il n’y a
pas de commerce fiable et équilibré sans libre concurrence et toute
protection douanière finit toujours par être asphyxiante pour le pays
protégé" [1] . Et le ministre français chargé de la Coopération, le
rocardien Charles Josselin, confirmait en 1999 : "Nous n’avons pas d’autre
choix que le libre-échange" [2]. Et n’est-ce pas à Pascal Lamy - membre du
Parti socialiste français, Commissaire sortant au commerce extérieur de
l’UE, prochain Directeur-général de l’OMC, et actuel Président du
mouvement "Notre Europe" fondé par Jacques Delors - que le Président du
Parti socialiste européen (PSE) a confié la présidence d’un groupe de
travail chargé de développer une vision socialiste des politiques de
l’Union européenne pour la période 2005-2009, le rapport ayant été
présenté en novembre 2004 à Madrid à tous les responsables de partis
socialistes de l’UE, sachant que "Le PSE continuera à s’inspirer de ce
rapport et de ses recommandations au cours des mois et années à venir, et
notamment dans les débats sur la ratification du projet de Traité
Constitutionnel [3]" ?
Ayant assisté le 16 avril 2005 à la réunion du bureau de la Commission
économique de l’Assemblée parlementaire paritaire UE-ACP à Bamako [4] et
obtenu le document préparatoire, j’ai constaté que les parlementaires de
l’UE (comme du reste des pays ACP) étaient totalement inconscients des
dégâts monstrueux dans les pays ACP qui découleraient de l’ouverture
quasi-totale de leur marché intérieur aux exportations agroalimentaires de
l’UE ! Le document et les intervenants dans le débat n’en ont d’ailleurs
pas parlé alors qu’ils ont insisté sur les difficultés d’accès au marché
de l’UE des exportations agroalimentaires des pays ACP. Mais il n’a pas
été difficile pour le représentant de la Commission européenne de montrer
qu’il s’agit d’un faux problème puisque l’UE a pratiquement aboli toutes
ses restrictions quantitatives et tarifaires à ces exportations depuis des
décennies et que cette abolition est totale pour les PMA depuis la
décision "Tout sauf les armes" de 2002, même s’il subsiste quelles limites
quantitatives jusqu’à 2009 pour le sucre et les bananes.
B - La politique de l’UE pour forcer l’accès au marché des PED pour ses
exportations de produits industriels et de services
1°) L’accès au marché des produits non agricoles des PED
Le dernier rapport de la Commission européenne sur la politique
industrielle de l’UE affirme clairement que "Le principal enjeu dans les
négociations multilatérales sur l’accès au marché pour les produits
[industriels] est de comprimer le niveau actuel des droits de douane
appliqué par les pays membres de l’OMC d’une façon aussi uniforme que
possible, et de plafonner les pics tarifaires. Améliorer les conditions
d’accès au marché pour les exportateurs européens prend aussi la forme de
l’intégration de nouveaux pays à l’OMC et...la conclusion d’accords
commerciaux bilatéraux" [5].
Sachant que les droits de douane sur les produits non agricoles sont en
moyenne de 4% dans l’UE-15 (droits NPF, c’est-à-dire vis-à-vis des pays
sans préférences commerciales, les niveaux étant moindres vis-à-vis des
PED compte tenu du SPG - système généralisé des préférences - de l’UE)
contre 40% dans les PED, la formule de réduction qu’elle a proposée à l’OMC
est de ramener à 15% tous les droits supérieurs à 50%. Le fait que ce soit
moins pire que la proposition des Etats-Unis - qui ramènerait dans les PED
un droit de 60% à 7,1%, la plupart des droits chutant à 6% dans une
première phase avant d’être totalement éliminés ensuite - n’est pas
particulièrement réjouissant [6] !
Qui plus est, l’UE a proposé "que tous les pays membres de l’OMC acceptent
des réductions plus profondes pour les textiles, vêtements et chaussures,
avec l’objectif de les ramener dans une fourchette aussi proche de zéro
que possible" [7] ! Cette proposition en dit long sur l’insouciance de
l’UE qui a beau jeu de s’étonner maintenant, sous la pression des
industriels, de la crise actuelle de la filière textile-habillement de
l’UE provoquée par l’explosion des importations de Chine. Il est vrai que
l’UE était encore en 2003 le premier exportateur mondial de textiles avec
15% de part de marché et le deuxième pour l’ensemble textiles-habillement
après la Chine, bien qu’elle était aussi le deuxième importateur avec 20%
du total mondial pour cet ensemble (après les Etats-Unis avec 22%), et que
donc son solde net était déjà largement négatif et le sera de plus en
plus. Mais la crise la plus grave de la suppression des quotas sur cette
filière depuis janvier 2005 frappe les autres PED, et notamment le Maroc
et la Tunisie à nos portes. Et que dire des pays d’Afrique de l’Ouest,
tous producteurs de coton, mais où l’industrie textile-habillement est
restée insignifiante, concurrencée qu’elle est au surplus par les
importations de friperie quand ce n’est pas "l’aide vestimentaire" dont
l’impact n’est pas moins ravageur que celui de l’aide alimentaire.
Pourtant, face à la baisse constante des prix du coton, la seule
alternative raisonnable à moyen et long terme pour permettre un
développement global de cette région est bien d’instaurer une forte
protection de son marché intérieur tant pour les produits agroalimentaires
que pour les produits de la filière textile-habillement.
C’est pourquoi un grand nombre d’ONG de l’UE ont demandé en avril 2005 à
l’UE d’arrêter ses pressions pour réduire les droits de douane des PED sur
leurs produits non agricoles car "un grand nombre de pays en développement
font face à une perspective de désindustrialisation avec des impacts
sévères sur le niveau et la qualité de leurs emplois et la perte
d’importantes ressources douanières très nécessaires pour financer les
services publics essentiels. Les négociations sur l’accès au marché des
produits non agricoles conduiront à enfermer de nombreux pays en
développement dans leur dépendance actuelle de l’exportation de matières
premières" [8].
2°) L’accès au marché des services des PED
Les pressions de l’UE pour ouvrir le marché des services des PED sont
encore plus fortes, ce qui n’est pas peu dire. Car "l’UE en est le premier
exportateur et importateur mondial, avec 24% du commerce mondial dans ce
secteur (contre 19% seulement du commerce des marchandises). Certaines
entreprises qui comptent parmi les meilleures au monde dans de nombreux
secteurs de services, comme les télécommunications, les services
financiers, les services aux entreprises et les services liés à
l’environnement, sont établies dans l’UE et il va sans dire qu’il est dans
l’intérêt de celle-ci de faciliter leur accès aux marchés étrangers" [9] .
C’est pourquoi, pour la Commission européenne, "L’accès aux services de
haute qualité, en particulier des services liés aux infrastructures tels
que les télécommunications, les services de transport et financiers
bénéficient à toute l’économie en accroissant la productivité dans tous
les secteurs et sont cruciaux pour le développement économique. En
éliminant les restrictions omniprésentes aux fournisseurs étrangers de
services et en créant ainsi une plus grande concurrence internationale, l’AGCS
peut inciter les sociétés à se battre pour être compétitives et plus
efficientes économiquement et cela peut aider à garantir aux consommateurs
de meilleurs choix en termes de qualité et de prix des services" [10].
Ici encore, les ONG de l’UE constatent que "L’UE continue à exiger des
pays en développement des engagements d’ouverture de leur marché dans les
secteurs clés des finances, de l’énergie, de l’eau, du tourisme et des
services postaux et de transport. Curieusement, il se trouve que ces
secteurs comptent parmi les services pour lesquels les grosses firmes
privées européennes cherchent à étendre leur marché au niveau mondial...
Pour citer Suez-Lyonnais, la première société mondiale dans le domaine des
eaux, l’eau représente un "produit qui normalement serait gratuit mais
notre travail est de le vendre". De toute évidence, l’exigence de l’UE
conduira à une marchandisation irréversible de l’accès à ce bien essential
qu’est l’eau".
C - Conclusion partielle
Pour toutes ces raisons, le Non au TCE est une occasion à saisir pour
arrêter le train infernal de la mondialisation néo-libérale et laisser
enfin le temps non seulement à l’UE - qui en constitue le principal
moteur, avant même les Etats-Unis dans bien des domaines, notamment dans
le secteur des services et des flux financiers - mais surtout aux PED de
prendre le temps d’évaluer les conséquences de 10 ans de libéralisation
tous azimuts sur la situation économique et sociale du plus grand nombre.
En effet le poids politique et surtout économique déterminant de l’UE dans
les négociations commerciales multilatérales et infiniment plus encore
dans les négociations bilatérales avec les pays ACP et du Mercosur fait
que la non ratification du TCE mettra l’UE en position de fragilité et
l’obligera à lever le pied dans toutes ces négociations, pour le plus
grand bonheur des PED.
II - Un Non au TCE pour obliger à réformer la politique agricole
commune
On se limitera à deux points : 1) le TCE n’apporte pas vraiment de
perspectives pour améliorer la PAC ; 2) les méfaits de la PAC sur les PED
justifie de voter Non au TCE pour provoquer une réforme en profondeur.
A - Le TCE n’apporte pas vraiment de perspectives pour améliorer la PAC
1°) Le mépris avec lequel le TCE traite de la PAC
Une première remarque est que l’essentiel des articles relatifs à la PAC
dans le TCE ne sont que le copier-coller du traité de Nice (TN) consolidé
(articles 32 à 38), lui-même copier-coller pour l’essentiel du traité de
Rome (TR) de 1957 (articles 38 à 47). Cette quasi reproduction à
l’identique de dispositions qui avait un sens en 1957 apparaît totalement
absurde aujourd’hui. En 1957 en effet la Communauté économique européenne
(CEE) à 6 s’interrogeait sur les formes que prendraient ses règles
d’organisation des marchés agricoles - soit simplement des "règles
communes en matière de concurrence", soit des "coordinations des
organisations nationales de marché", soit des "organisations européennes
de marché" (article III-230 reprenant l’article 40.2 du TR) - et
s’interrogeait même sur "Une politique commune éventuelle des prix"
(article III-228 reprenant l’article 40.3 du TR),.
La reprise de ces dispositions dans le TCE est effarante puisqu’elles sont
aux antipodes de la réalité actuelle de l’agriculture et de la PAC. Dès
lors le maintien de ces dispositions du TR dans le TCE peut s’interpréter
de deux façons cumulatives :
1) Le mépris avec lequel les rédacteurs du TCE ont traité de
l’agriculture, sans se préoccuper de la pertinence de dispositions
totalement obsolètes par rapport aux réalités actuelles.
2) La ruse consistant à se donner des marges de manœuvre en maintenant
néanmoins des dispositions permettant de poursuivre le démantèlement de la
PAC et de la renationaliser.
Par exemple l’article III-232 permettrait même de gérer la fin de la libre
circulation des produits agroalimentaires au sein de l’UE en
réintroduisant des pseudo droits de douane ou montants compensatoires
comme conséquence de la renationalisation des organisations de marchés :
"Lorsque, dans un État membre, un produit fait l’objet d’une organisation
nationale du marché ou de toute réglementation interne d’effet équivalent
affectant la position concurrentielle d’une production similaire dans un
autre État membre, une taxe compensatoire à l’entrée est appliquée par les
États membres à ce produit en provenance de l’État membre où
l’organisation ou la réglementation existe, à moins que cet État
n’applique une taxe compensatoire à la sortie".
2°) Le progrès remarquable qui résulterait de la codécision du Parlement
européen (PE) en matière agricole ?
Parmi les arguments des "ouistes", notamment auprès des agriculteurs, il y
a le fait que désormais le Parlement européen aurait la codécision avec le
Conseil sur toute la politique agricole. Si bien que le PE codéciderait
désormais sur 95% des dépenses du budget de l’UE, sachant que la PAC
représente à elle seule 43% de ce budget.
Effectivement selon l’Article III-231, paragraphe 2 " La loi ou loi-cadre
européenne établit l’organisation commune des marchés agricoles prévue à
l’article III-228, paragraphe 1, ainsi que les autres dispositions
nécessaires à la poursuite des objectifs de la politique commune de
l’agriculture et de la pêche. Elle est adoptée après consultation du
Comité économique et social." Rappelons que la terminologie des actes
juridiques communautaires a en effet changé, puisque les termes de "loi"
et "loi cadre" n’existent pas encore et désignent des actes couverts
aujourd’hui par les règlements (lois du TCE) et directives (lois-cadre du
TCE), sachant que dans le TCE les actes juridiques contraignants autres
que les lois et lois-cadre s’appelleront encore règlement ou décision (le
terme directive disparaissant).
Toutefois, au-delà de la fixation du cadre général des organisations de
marché, le paragraphe 3 précise immédiatement après que "Le Conseil, sur
proposition de la Commission, adopte les règlements ou décisions européens
relatifs à la fixation des prix, des prélèvements, des aides et des
limitations quantitatives, ainsi qu’à la fixation et à la répartition des
possibilités de pêche". Autrement dit, sur les questions les plus
importantes de fixation des prix agricoles, des contributions des
agriculteurs ("prélèvements"), des aides et des quotas de production, le
Parlement n’a pas la codécision et c’est le Conseil seul qui décide (sur
proposition de la Commission) par de simples règlements ou décisions et
non par des lois ou lois-cadre.
Au moins dans le TN le Conseil consultait-il le PE pour la fixation des
prix agricoles, aides et quotas (Article 37.2), ce qu’il n’est plus obligé
de faire dans le TCE, une fois que le PE a codécidé sur les grandes lignes
des organisations de marché.
En outre l’article III-230, précise en son paragraphe 2 que "Le Conseil,
sur proposition de la Commission, peut adopter un règlement européen ou
une décision européenne autorisant l’octroi d’aides : a) pour la
protection des exploitations défavorisées par des conditions structurelles
ou naturelles ; b) dans le cadre de programmes de développement
économique" ce qui, il est vrai, reproduit l’article 42 du TR. Ce qui
confirme que, en matière d’aides au développement rural aussi et non plus
seulement pour la politique des prix et des revenus, c’est à nouveau le
Conseil qui décide seul, sans même l’avis du PE.
B - Un Non au TCE peut aider à réformer la PAC dans le sens d’une
agriculture durable et solidaire avec le reste du monde
Les ouistes de gauche ne contestent pas les effets terriblement négatifs
de la PAC sur les exploitants familiaux tant de l’UE que du Sud mais
prétendent que le TCE permettra de la réformer plus facilement dans le
sens d’une agriculture durable et solidaire.
1°) Effectivement la libéralisation croissante des échanges agricoles a
conduit à une élimination massive des exploitants familiaux du monde
entier et a eu tout un ensemble d’effets négatifs sur la sécurité
alimentaire quantitative et qualitative et sur l’environnement car,
contrairement au discours dominant, les produits agricoles ne sont pas des
marchandises comme les autres et les marchés agricoles ne s’autorégulent
pas. Si bien que l’on a assisté à un effondrement des prix, contrairement
aux prédictions des modèles économétriques diffusés avant la signature de
l’Accord sur l’agriculture (AsA) de l’OMC en 1994.
En réalité la PAC comme le Farm Bill et les politiques agricoles de tous
les pays ainsi que l’AsA ont été sciemment élaborés avec l’objectif de faire
baisser fortement les prix agricoles, sous la pression et dans l’intérêt
exclusif des firmes agroalimentaires de plus en plus concentrées, sans
bénéfice pour les consommateurs. Cela n’a été possible dans les pays développés
et notamment dans l’UE que parce qu’ils ont pu compenser ces baisses de
prix par des subventions de plus en plus massives, subventions qu’ils
avaient pris la peine d’autoriser dans l’AsA (dans les "boîtes" bleues et
vertes).
Dans le même temps les PED, d’autant plus incapables de subventionner
leurs agriculteurs qu’ils y représentent généralement la majorité de la
population, ont été obligés de réduire leur protection à l’importation,
non seulement du fait de l’AsA mais aussi sous la pression du FMI et de la
Banque mondiale pour les pays les moins avancés (PMA), pourtant dispensés
de réduire leur protection par l’AsA. Sous l’effet du dumping massif
autorisé par l’OMC - car camouflé sous des subventions internes autorisées
bénéficiant aussi aux produits agroalimentaires exportés -, les PED ont
enregistré une forte hausse du déficit de leurs échanges agroalimentaires
et le nombre d’affamés, loin de baisser conformément aux "objectifs du
millénaire", a augmenté de 18 millions de 1995-97 à 2000-02, étant passé à
852 millions.
Il est vrai que si ce dumping est considéré par l’UE et les Etats-Unis
comme légal vis-à-vis des règles de l’OMC, c’est parce qu’ils ont pu
tricher massivement avec ces règles depuis le début de la mise en œuvre de
l’AsA (1995) et que, aujourd’hui encore, la nouvelle PAC comme le Farm
Bill ne sont pas du tout conformes à ces règles. Par exemple l’UE proclame
avoir fortement réduit ses subventions à l’exportation des céréales de 2,2
milliards (Md) d’écus d’écus en 1992 à 121 millions (M) d’euros en 2002.
Mais, en tenant compte des aides directes bénéficiant aux céréales
exportées, passées de 117 M d’écus en 1992 à 1,28 Md d’euros en 2002, et
les exportations ayant baissé de moitié (de 36,4 à 18,4 M de tonnes), la
subvention par tonne exportée a augmenté de 20% (de 62,5 écus à 75,1
euros). De même, si les subventions à l’exportation de la viande de
volaille qui font tant de mal à l’Afrique subsaharienne ont baissé de 116
M d’écus en 1996 à 90,5 M d’euros en 2002, les subventions totales
incluant les aides directes aux céréales consommées par les volailles
exportées ont augmenté de 182,6 M d’écus à 194,4 M d’euros !
La tricherie la plus massive porte sur les subventions aux céréales,
oléagineux et protéagineux dont 60% de la production est en fait destinée
à l’alimentation du bétail, dans l’UE comme aux Etats-Unis.
Il s’ensuit que 60% des aides directes à ces produits sont des aides aux
intrants et sont astreintes à réduction comme étant des aides "couplées" à
la production, mais l’UE et les Etats-Unis les ont placées dans les aides
"bleues" ou "vertes" autorisées à l’OMC.
Le scandale n’est pas tant que l’UE et les Etats-Unis trichent massivement
mais que l’OMC ne fasse rien pour les dénoncer. En effet, interrogée sur
ces tricheries, Gabrielle Marceau de l’Organe de règlement des différends
a répondu : "Il est bien clair que l’OMC n’a ni les ressources ni les
compétences pour agir comme "police" de ces notifications... Chaque pays
Membre agit comme chien de garde du système" ! Pourtant l’OMC consacre
énormément de moyens à sa seconde mission - le "suivi des politiques
commerciales" de ses membres -, à côté du règlement des différends, mais
elle le fait uniquement sur la base des informations que ces membres
veulent bien lui communiquer !
Loin de tirer les conclusions qui s’imposent de tous ces effets, les
grands prêtres de la libéralisation agricole, FMI et Banque mondiale en
tête - qui ne sont que les exécuteurs des basses œuvres de leurs maîtres
l’UE et les Etats-Unis -, proclament que ces résultats défavorables de la
libéralisation ne s’expliquent que parce qu’elle n’a pas été menée à terme
et qu’il importe donc d’y arriver le plus vite possible. Le représentant
de la Banque mondiale à l’OMC (eh oui elle y tire aussi les ficelles avec
le FMI !) s’est même permis de déclarer à la Commission agricole de l’OMC
le 15-11-04 que "le concept de sécurité alimentaire a été utilisé dans les
négociations... pour suggérer que les pays en développement devraient être
autorisés à maintenir des barrières élevées sur les importations de
produits alimentaires... sous la rubrique de "produits spéciaux"...Ce type
de politique n’aurait que des avantages très limités à court terme pour
les agriculteurs et serait contreproductive pour l’objectif à long terme
de sécurité alimentaire structurelle".
Mais le pire pour les PED est devant nous puisque l’AsA en cours de
renégociation dans le cadre du Cycle de Doha entend bien réduire encore
fortement les droits de douane, sachant qu’une fois de plus les pays
développés ont tiré leur épingle du jeu dans l’Accord cadre conclu à l’OMC
le 31 juillet 2004 puisque l’UE sera en mesure d’accroître ses soutiens
internes ayant des effets de distorsion des échanges d’environ 140% et les
Etats-Unis de 50% 12 [11]. Tandis que les PED devront réduire leur
protection à l’importation (les PMA exceptés), y compris pour leurs
"produits spéciaux" importants pour leur sécurité alimentaire. Plus
redoutable encore pour les pays ACP est la perspective de conclusion des
APE qui aboutiraient à mettre en concurrence le producteur français
produisant 1000 tonnes de blé avec son collègue sahélien produisant 1
tonne de mil-sorgho, le premier recevant en outre 57 000 € d’aides
directes et le second rien.
Devant cette folie des hommes on se dit que le référendum sur le TCE est
une perche à saisir pour dire STOP ! Arrêtons cette fuite en avant vers
l’abîme et donnons-nous le temps d’évaluer les effets passés de cette
libéralisation, notamment agricole, et de se doter d’institutions
internationales où le commerce ne sera plus une fin en soi mais sera
assujetti à une hiérarchie des normes fondées sur le respect prioritaire
des droits humains, sociaux et de l’environnement.
2°) Dans quelle mesure le TCE peut-il améliorer les choses sur le front
des politiques agricoles et de leurs effets catastrophiques sur les PED?
Conscients de tous ces effets pervers de la PAC, de la responsabilité
énorme de l’UE dans l’orientation des négociations à l’OMC et de sa
responsabilité exclusive dans la négociation des APE avec les pays ACP,
les ouistes de gauche, tout en étant conscients du poids des forces
économiques et politiques en présence, disent qu’au moins l’adoption du
TCE donnerait plus de poids aux Parlementaires européens que le TN pour
tenter d’infléchir les politiques agricoles, commerciales et de
coopération de l’UE.
Compte tenu de la composition politique actuelle (et jusqu’en 2009) du
Parlement européen, de sa capacité limitée de codécision en matière
agricole et d’accords commerciaux internationaux, et de la profonde
méconnaissance des problèmes agricoles des pays ACP par les parlementaires
européens membres de l’assemblée parlementaire paritaire UE-ACP, on ne
voir pas bien ce que pourrait apporter de plus l’adoption du TCE qui
n’entrera de toutes façons en vigueur qu’au 1er novembre 2006, bien trop
tard pour peser tant soit peu sur les négociations du Cycle de Doha et des
APE qui doivent tous les deux se conclure au plus tard fin 2006.
Au contraire l’adoption du TCE sera exhibée par toutes les forces
conservatrices tant économiques que politiques comme un blanc-seing donné
par les 454 millions de citoyens européens pour une stratégie à long terme
de plus grande libéralisation des échanges. Donc aussi un blanc-seing au
Commissaire chargé du commerce extérieur pour poursuivre ces négociations
tant multilatérales que bilatérales.
Sachant que l’agriculture, qui représente à peine 2% du PIB de l’UE-15,
continuera à servir de monnaie d’échange pour que l’UE puisse s’ouvrir des
marchés supplémentaires dans les PED pour ses services et produits
industriels à haute valeur ajoutée. C’est d’ailleurs dans cette
perspective que se situe le projet actuel de loi d’orientation agricole
française, afin de faciliter la concentration des exploitations résultant
d’une élimination accélérée des petites exploitations. Jusqu’à arriver au
futur "modèle agricole européen" prédit par un rapport de l’université de
Bonn de 2000 commandé par la Commission européenne et que l’on peut
toujours télécharger : "Puisque seules les exploitations atteignant un
degré minimum de compétitivité internationale survivront dans les marchés
libéralisés à long terme... un objectif clé de la PAC devrait être de
contribuer à la compétitivité internationale d’un noyau d’exploitations
commerciales dans les zones les plus adaptées d’Europe" [12] .
Certes l’arrêt du TCE ne résoudra pas davantage tous ces problèmes. Du
moins obligera-t-il l’UE à s’interroger sur le bien-fondé d’une PAC qui
serait rejetée massivement par les agriculteurs français et à être bien
plus prudente dans les engagements qu’elle pourra prendre dans les
négociations internationales à l’OMC comme au plan bilatéral. Si celles
avec le Mercosur sont les plus lourdes de menaces pour les agriculteurs de
l’UE, celles avec les pays ACP sont par contre les plus dangereuses pour
ces pays.
Leur imposer la libre entrée des produits agroalimentaires de l’UE est
d’ailleurs profondément absurde dans l’intérêt égoïste même de l’UE. Il
n’y aura pas en effet de développement global des pays ACP sans
développement préalable de leur agriculture, d’autant que les agriculteurs
y constituent encore les 2/3 des actifs. Or, en leur déniant le droit à
une forte protection à l’importation, on les condamne à un
sous-développement effroyable et l’UE ne pourra donc pas y exporter ses
services et biens industriels à forte valeur ajoutée, bien plus importants
pour sa propre croissance économique et ses emplois à moyen et long
termes.
A semer ainsi le vent l’UE récoltera la tempête, en poussant ces pays à
des pratiques criminelles : production et exportation de drogues,
immigration clandestine massive voire développement d’un Islam extrémiste
et terroriste.
Oui décidément, le référendum français sur le TCE constitue une perche
inespérée que tend l’Histoire à l’Europe. A nous de ne pas la décevoir.
Jacques Berthelot
[1] Michel Rocard, Soucis paysans, in Les réalités Lomé, Défis-Sud n° 34,
1998, pp. 39-40.
[2] Fathi Béchir, Négociations UE-ACP : à prendre ou à laisser, selon les
Quinze pour qui il ne peut y avoir remise en question de l’offre initiale,
Marchés tropicaux, n°1039, 28-05-1999.
[3] (http://fondatn7.alias.domicile.fr).
[4] Je venais de participer à la formation de responsables d’organisations
paysannes du Mali sur les négociations commerciales agricoles de l’OMC et
des APE.
[5] Communication de la Commission, Fostering structural change : an
industrial policy for an enlarged Europe, Brussels, 20.4.2004, COM(2004)
274 final.
[6] Sam Laird, Santiago Fernandez de Cordoba and David Vanzetti, Market
Access Proposals for Non-Agricultural Products,http://192.91.247.38/tab/pubs/NAMAprops.pdf.
[7] European Commission, Tariffs and non-tariff barriers (http://europa.eu.int).
[8] European NGO statement to the EU informal trade Council, 24 April
2005.
[9] La Commission européenne présente une offre révisée sur les services
dans le cadre du cycle de négociations portant sur le programme de Doha
pour le développement, Bruxelles, le 20 avril 2005 (http://europa.eu.int).
[10] European Commission, Trade in services, (http://europa.eu.int).
[11] Les lecteurs intéressés peuvent obtenir de plus amples détails sur
tous ces sujets de politiques agricoles sur le site de Solidarité :
http://solidarite.asso.fr/home/index.htm, rubrique "politiques agricoles".
[12] (http://europa.eu.int)
Source: http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=2366 |
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