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Démocraties
africaines :
La prévalence de la logique d’un service réduit…
L’année 2005 a pris fin, avec elle, les mouvements sociaux pour
l’émergence d’une Afrique démocratique compteront quinze ans d’âge. Eu
égard à l’inscription de l’Afrique dans la modernité politique depuis
les années soixante, la pratique d’une politique stérile pendant trente
années durant lesquelles le continent est resté dans la pure immanence
existentielle et l’aspiration des peuples au changement et à une qualité
de vie meilleure, il est temps pour un changement. Il devient urgent que
dans les choix politiques qui sont au cœur du discours des dirigeants
africains qui se réclament tous de la nouvelle donne, on remarque des
signes ou des actes fossiles, vecteurs d’une lisibilité de l’ère post
1990 comme le lieu d’une avancée politique réelle.
L’Afrique politique, à chaque fois que se joue une tentative de percée
devant consolider l’assise de la Démocratie, tend à conforter les
afrosceptiques qui regardent de loin avec un sourire moqueur, le
folklore de nos dirigeants, psalmodiant la pensée d’un écrivain africain
qui disait qu’ "un séjour prolongé dans un cours d’eau ne
transformerait jamais un tronc d’arbre en crocodile". Certes, mais
l’enfer est pavé de bonnes intentions, et la dynamique sociale est loin
d’être le lieu d’un immobilisme où l’équilibre primale à l’origine des
êtres ne se modifie pas. Le peuple est une donnée sociologique dont la
qualité est la possibilité même d’imprimer et influencer une trajectoire
décisive dans l’histoire afin de la transformer. Pour preuve, l’adhésion
unanime du continent à l’exercice démocratique est une sommation du
peuple à l’endroit des dirigeants et non l’intuition prophétique de nos
guides dits éclairés.
Alors s’il en est ainsi, l’esquisse d’un bilan est légitime et, mieux
encore, il permet d’ajuster les manœuvres, ou dans un langage
informatique, effectuer une "mise à jour des programmes".
Des événements dans l’arène politique africaine cette année
Des plus décisifs nous pouvons retenir la parenthèse dans laquelle se
retrouve la création d’une Union africaine politique, une parenthèse qui
clôture la croyance en la possibilité des dirigeants Africains de se
mettre d’accord sur ce qui peut les mettre ensemble. Cette parenthèse
s’ouvre sur l’échec du Sommet de Syrte et se prolonge avec l’appel
stérile à la fois de Kadhafi et de Obasandjo en cette fin d’année pour
mettre sur pieds un gouvernement africain ; elle se clôture avec la
nomination de Denis Sassou Nguesso. Les deux bornes ayant comme terrain
de coïncidence, l’homogénéité d’une situation qui fait de la stérilité
son nid, et du désaccord son horizon.
L’Afrique aura démontré l’existence d’une société à deux vitesses : une
Afrique des peuples épris de libertés ayant soif d’un lendemain
meilleur, se battant à mains nues contre les criquets, les tanks et les
kalachnikovs, et une Afrique politique coupée du peuple dont la seule
préoccupation est la capacité sans cesse renouvelée à exercer le pouvoir
envers et contre tous, en s’assurant une légitimité de façade. Un
certain éveil politique est repérable certes, au niveau des politiques
africains, mais elle est encore entachée des habitudes infécondes et
totalitaires des dirigeants, non habitués à laisser à l’espace public,
le droit et le devoir de la construction du vivre-ensemble. La
fédération des États africains n’a jamais dépassé le cadre et le lieu du
club très fermé des présidents africains. Il n’est pas dans les
prérogatives du peuple de s’immiscer dans les domaines de ce qui est de
l’exercice du pouvoir, cette compétence est dévolue aux Présidents et à
l’armée.
Au cœur de la crise de la succession au trône dans la principauté
Togolaise, auprès de ce qui est censé représenter la fine fleur de la
politique africaine on a senti comme un début de fracture. Les nouveaux
présidents de la trempe d’Alpha Omar Konaré, incarnant sans économie les
valeurs de la modernité politique, et les anciens, les dinosaures comme
Omar Bongo, Obasandjo, Kadhafi, etc. Bongo, en désaccord avec le trop de
verves du Commissaire africain en la personne d’Omar Konaré, sur son
appréciation du pouvoir togolais dont ce dernier interrogeait la
légitimité, avait lâché tout cru que Konaré agissait comme s’il était
encore président. Bien avant, le président Nigérian avait porté au grand
jour cette fracture en désavouant publiquement les initiatives de Konaré
dont le seul défaut était l’absence d’exercice d’un mandat à la tête du
Mali. Il faut quand même avouer que jusque-là peu de personnes en
Afrique savait que seuls les présidents ou chefs d’état en exercice,
étaient les seuls à posséder une tête bien faite capable de juger et de
décider de ce qui est légitime, de ce qui est bon ou mauvais. Quand des
discours de cette nature sont du fait de nos guides éclairés, il ne faut
pas se tromper sur la valence de ce qu’ils traduisent : après plus de
quarante années d’exercice du pouvoir, il y encore des gens qui pensent
qu’il échoit en Afrique, à une catégorie de personnes bien précise, la
capacité d’exprimer clairement le fond de sa pensée, et de décider de ce
qu’il faut faire pour le destin historique des peuples.
Si les autres peuples nous considèrent comme des avortons et des minus,
des singes qui seraient encore dans les arbres à voltiger de branches à
branches sans le heurt de la colonisation, c’est juste parce que pour la
plupart, ces gens qui sont les premiers magistrats de nos pays, des gens
qui sont censés être les élus du peuple, sont le sanctuaire de l’incurie
politique. Leur mépris pour les intellectuels du continent rend
impossible toute forme de construction nouvelle et originale. Les
nouvelles dynamiques qu’ils tentent d’insuffler au continent sont toutes
de pales copies de projets inachevés et à peine correctement mûris dans
les laboratoires occidentaux, les conseillers étrangers défendant le
plus souvent les intérêts de leur patrie d’origine.
D’autres événements, pas de second ordre ou de moindre importance, mais
des événements majeurs à l’échelle locale ont fait l’actualité politique
en Afrique. Des plus marquants, et en dehors de la succession de Faure
au trône de la principauté Togolaise, on peut citer la guerre civile en
Côte d’Ivoire, le coup d’état en Guinée Bissau, la famine au Niger, la
guerre oubliée au Soudan, la réélection spectaculaire de Blaise Compaoré
au Burkina Faso et de Omar Bongo au Gabon. A ces événements s’ajoutent
bien entendu l’attitude timorée ou la réaction décalée des chefs d’états
et des institutions africaines face aux problèmes de l’immigration
clandestine en Europe, le silence coupable envers la violente répression
par des policiers marocains, le peu de cas que font nos chefs d’états
des traitements dont sont victimes les membres de la diaspora noire, les
élections pluralistes en Égypte, le Congo Démocratique, etc. Le tableau
est assez sombre, mais cette fois ci, il est loin d’incarner le cycle de
l’éternel retour du même. Non contente de reconduire les mêmes parodies
et de se satisfaire des pantomimes dont nos démocraties sont
coutumières, l’Afrique innove en bassesse politique et cloue au pilori
le Prince de Machiavel qui détenait jadis le record de l’absolutisme
politique.
La falsification de l’idéal démocratique
La seule évolution dont est justiciable l’Afrique en matière politique
est d’avoir compris la nécessité de s’inscrire dans la mouvance
démocratique. Mais la prise en compte de cette réalité n’a pas servi à
améliorer la politique d’ensemble du continent, ni à dégager une ligne
de conduite pouvant influencer tout ce qui relève de la dimension
praxéologique de la culture démocratique ; ce qui pose la question d’une
involution plutôt que du contraire. La révulsion des dictatures contre
la Démocratie au début des années ‘90 s’est manifestée par la violence
et les coups de forces. Au Togo notamment, le pouvoir n’a pas hésité à
sortir l’armée pour tenter de récupérer ce que les nouvelles
institutions de la transition avaient dissocié des rôles du chef d’état
et restaurer l’ordre ancien. La nécessité de partager le pouvoir avec un
premier ministre et son gouvernement, ainsi que la limitation des
mandats étaient perçues par les dirigeants d’alors comme une fronde à
leur endroit. C’était comme un crime de lèse-majesté que de leur
demander d’envisager une fin de leur règne sous prétexte de la volonté
générale. Mais le fiel a fini par s’amenuiser pour laisser place aux
noces avec la belle dame. Avaient-ils compris que c’était inéluctable et
que l’air du temps était favorable à cette évolution historique des
peuples outre atlantique, ou bien l’obtempération tardive était-elle du
seul fait de la sommation du peuple ? La question reste posée. Mais
progressivement on est passé dans une logique de récupération, où les
dirigeants africains ont commencé à jouer au jeu de la Démocratie,
acceptant la nouvelle donne mais dans le seul but de la falsification.
Les premières manœuvres se limitaient à détourner l’expression du
suffrage universel au profit des anciens dirigeants. Elles ont porté
leur fruit, le fruit du mal qui gangrène l’Afrique politique post 1990.
Devant le silence de la communauté internationale et l’impuissance des
parties d’opposition incapables d’influencer l’armée et les lobbys, on
est arrivé à l’achèvement de la falsification : le tripatouillage de la
loi fondamentale.
C’est une mode dont l’Afrique est le créateur et qui s’étend comme un
virus dans les États à la démocratie hésitante. Même un pays comme le
Bénin, dont on salue l’ouverture démocratique et la disposition à
s’inscrire pleinement dans le jeu démocratique, hésite encore à verser
dans cette bassesse politique. Le succès du pouvoir et l’impuissance de
l’opposition togolaise en face de ce mal vicieux ont inspiré des acteurs
politiques enclin à la fourberie à pousser Kerekou dans cette danse
macabre. La présence au pouvoir des têtes comme Compaoré qui vient de
s’octroyer un nouveau mandat n’augure rien de bon pour le continent
noir, c’est le signe des résultats d’une révolution des consciences qui
n’est pas arrivé à terme parce qu’elle à été récupérée, dévoyée. Il y a
de ces visages qui incarnent le fourvoiement et le sacrifice de
plusieurs millions d’africains et le sceau d’un espoir avorté. Plus de
80 % des suffrages exprimés pour Blaise Compaoré. On n’est pas sorti de
l’auberge. A défaut de contrôler la soif de la permanence au pouvoir en
dépit des limitations de mandat, volons au moins avec modestie !
Cette prouesse électorale reste tout de même insignifiante devant la
consécration la plus abjecte des formes de perversité politique des
temps modernes : la dictature héréditaire. La communauté internationale
devrait avoir honte de la légitimité de fait accordée au président
togolais dans un contexte électoral avéré frauduleux, preuves et images
à l’appui, en déclarant les élections « globalement » satisfaisantes.
C’est la preuve d’une désaffection pour le monde noir, la dissolution de
la pensée humaniste présente dans les Lumières qui s’incline devant
l’économisme et le marché. Ce qui s’est passé au Togo est non seulement
inique, mais surtout unique. Quand le fils succède au père au Maroc,
c’est bien parce que cet État est un royaume, et que l’esprit des lois
dans un contexte pareil l’autorise. Le cas du Congo quand bien même il
s’apparente à celui du Togo, pour ce qui est de la nature des personnes
au pouvoir, ne lui est pas tout à fait symétrique. Le Congo était en
guerre, le Togo ne l’était pas, et qui plus est, il y a des institutions
sur lesquelles repose l’État togolais. Si, malgré cette souffrance et
toute absence d’horizon, un peuple se résigne à l’ultime possibilité de
libération qui est la mort du tyran pour effacer son passé et s’engager
sur une nouvelle voie, on lui vole son espoir, et que l’autre qui est
censé par son arbitrage lui garantir une transition pacifique, en vient
aussi à le noyer, et se désolidariser de lui, il y a des questions qui
interpellent et met la bonne foi des donneurs de leçons en jeu !
La logique du service réduit (une démocratie soldée)
Les excès politiques des régimes africains ont déjà fait couler encre et
salive, et même renvoyer des personnes et des citoyens ad patre. Le fait
de les ressasser chaque fois ne constitue en aucune façon la possibilité
d’une sortie de crise. Il faut regarder au-delà de ces pratiques et
décrypter quelle logique les sous-tend. C’est à ce titre que le combat
contre leur prégnance peut trouver un terrain d’ancrage et mobiliser les
énergies contraires pour leur faire barrage. Il faut comprendre que ce
qui se trame sur l’ensemble du continent africain, du Togo au Congo, en
Côte d’ivoire ou au Niger, et ailleurs sur notre continent répond à la
velléité d’une pratique démocratique efficiente. De la part de nos
dirigeants africains comme de la part des métropoles, on a compris qu’il
n’est pas dans l’intérêt de l’Ordre du monde, de nos maîtres touts
puissants, de laisser l’Afrique parvenir à sa propre assomption. La
gestion politique opaque qui caractérise les États africains est le
fruit d’une planification voulue dont le principe en matière
démocratique est le service du minimum. La preuve la plus flagrante est
la consécration du pouvoir togolais par la Commission européenne,
prenant pour mesure démocratique pour l’Afrique, non pas la mesure
étalon qui est le juste, mais plutôt l’approximation, le minimum. C’est
volontairement que les choses sont ce qu’elles sont. Ils ont décidé de
retarder l’éveil et l’assomption politique de l’Afrique pour assouvir
leurs intérêts bien compris.
Quand Chirac, au début des années 90 disait que "la démocratie est un
luxe pour l’Afrique", il y avait un non-dit qui cachait l’intention
selon laquelle "puisque l’air du temps est en votre faveur et que nous
ne saurons vous la refuser, nous allons vous offrir l’apparence et non
l’être, et qu’un maquillage de vos institutions devrait suffire".
L’Afrique francophone est l’une des zones les plus souffrantes du
déficit démocratique et où le paternalisme politique est encore de
rigueur. L’aptitude à la pratique démocratique requiert la disponibilité
à coopérer avec autrui dans le but de la construction d’un vivre-ensemble équitable qui prend corps dans un espace public où
pouvoir et société civile ainsi que les citoyens discutent et se mettent
ensemble d’accord sur les contenus. Elle requiert aussi de manière
fondamentale, une disponibilité à s’organiser au cœur de l’espace
délimité qui n’est autre que le territoire ou l’espace géographique qui
fait un Etat. Les deux aptitudes mobilisent donc, in fine les structures
mentales, nos neurones que ce soit le domaine de la praxis, ou de la
théorie. Il faut dépasser le cadre de l’autocensure et de la
détermination de soi-même au travers des invectives des autres. Les
tares de l’Afrique ne sont pas génétiques, elles sont conjoncturelles.
L’Afrique n’est pas prête pour la Démocratie parce qu’on entretien et on
planifie cette inaptitude.
La politique des réseaux a un passé profond empreint de dérapages de
toutes sortes. L’absence de transparence dans les affaires d’États et le
gangstérisme politique profitent énormément à ceux dont l’ultime horizon
dans l’existence est le profit. La logique de service réduit préserve
encore les intérêts des chefs d’états africains, mais beaucoup plus,
l’intérêt des métropoles. Un éveil du tiers-monde est synonyme d’un
déficit du taux de croissance déjà absent de l’économie des métropoles.
Devant la concurrence acharnée des pays asiatiques, où des pays comme le
Japon ou la Chine qui à eux seuls font trembler l’Occident, une main
mise sur l’Afrique participe à l’assurance d’un équilibre dans les
échanges mondiaux. Et qui plus est, la disposition de nos ressources et
leurs contrôles participent au maintient d’un bon niveau de vie des
métropoles. Il y a encore de ces métropoles comme la France, qui, pour
assurer leur place dans le concert des nations ont du mal à se
soustraire de la vie politique des anciennes colonies pour établir un
partenariat basé sur l’interdépendance. Alors elle offre à ses anciennes
colonies une démocratie au rabais, comme en pleine période des soldes.
Mais l’équilibre cosmique est consubstantiel à la présence de l’univers
et de la vie sous toutes les formes incarnées. Tant que le service
réduit sera instauré en Afrique, ses peuples seront enclins à rechercher
une forme de compensation. L’Occident ne respecte rien, sauf le
pouvoir ; la force ou la capacité de nuisance et l’argent. L’Afrique ne
possède aucun de ces pouvoirs de façon concrète. L’argent peut-être,
mais sous forme de richesses naturelles et de comptes numérotés en
Suisse.
Conclusion : une violence latente
L’histoire est en marche et le monde noir évolue dans le sens de
l’appropriation d’une capacité à nuire. Elle prend une forme douce au
travers de l’immigration clandestine, et de quelques rebellions vraies
çà et là sur le sol africain. Si le silence et la surdité sont les
éternelles réponses à l’appel des peuples opprimés dans leur soif de
libertés et d’assomption, très vite la violence risque de remplacer la
douceur. C’est dans le naturel des choses, une lutte répondant aux
besoins liés à la pure immanence existentielle comme le besoin de vivre
et d’exister, de s’assurer un horizon peut se pourvoir d’une idéologie
meurtrière. La Cosa Nostra a émergé à la suite des incessantes
occupations de la Sicile, Al Qaida s’invite partout où les
peuples d’Allah se sentent opprimés et luttent pour leur liberté. Il ne
faut pas perdre de vue que la soif de domination des métropoles met à
mal tout l’Occident. L’Espagne et l’Italie payent aujourd’hui les dettes
coloniales de la France et son implication dans le maintien d’un service
réduit. L’invasion continuera de plus belle et rien ne pourrait
l’arrêter. Au pire elle prendra une forme violente si les handicaps
commencent à voir le jour.
Le plein exercice de la démocratie en Afrique et la liberté des peuples
interpellent l’Occident tout entier. Il faut éviter que l’Afrique ne
fasse de la recherche d’une capacité de nuisance pour se faire entendre,
un passage obligé. Les enfants du Niger ont faim ; leurs parents sont
prêts à tuer pour nourrir ces victimes innocentes. Et une fois encore,
on oubliera les causes ; on trafiquera rapidement les images télé, et
certains politiques occidentaux seront fiers de démontrer ainsi à un
peuple hébété, la sauvagerie innée chez le Noir… pour quelques voix
supplémentaires lors des prochaines élections, démocratiques.
Korh avec Gustav Ahadji |
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