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L’état
de la démocratie en Afrique
vingt ans après la chute du mur de Berlin
Le 9 novembre 1989, à 23 heures, le monde entier assiste stupéfait à
la chute du mur de Berlin. Ce fameux mur de 155 km long et de 3,6 mètre
de haut, bâti 28 ans plus tôt pour stopper l’immigration des Allemands
de l’est vers l’ouest [1], séparait physiquement la ville de Berlin en
deux (Berlin-est et Berlin-ouest). Mais loin d’un simple mur, le mur de
Berlin était un symbole. Le symbole de la division du monde en deux
blocs à savoir le bloc capitaliste et le bloc communiste, tous deux
inscrits dans une guerre froide depuis 1947. La chute du mur de Berlin a
donc été un évènement majeur dans l’histoire de l’Allemagne. Cet
événement, les Allemands l’on appelé Die Wende "le tournant".
La destruction du mur de Berlin a également été un
tournant dans l’histoire du monde. Elle a été le signe prémonitoire de
la dislocation du bloc communiste et du déferlement de la
démocratisation dans le monde et surtout en Afrique. En effet, depuis
leur accession à l’indépendance, jusqu’à la chute du mur de Berlin, les
États africains, n’ont connu que des systèmes dictatoriaux et
totalitaires. Le contexte mondial marqué par la guerre froide le
justifiait. Mais dès la fin de cette guerre dont la destruction du mur
de Berlin en était le signe avant coureur, le vent de l’Est a soufflé
sur le continent africain et les régimes dictatoriaux se sont effondrés
pour laisser la place à la démocratie. Ce bouleversement dans
l’establishment politique des États africains était d’autant plus
obligatoire que le discours de la Baule de François Mitterrand
l’exigeait. Une manière pour l’occident de convaincre les dictateurs
africains que le monde avait changé et que seul les régimes qui se
démocratiseront auront le soutien des puissances occidentales. C’est
ainsi que les constitutions ont été révisées, les conférences nationales
organisées et la transition démocratique mise en marche dans la grande
majorité des États africains. Mais alors, quel bilan peut ont faire des
vingt ans de démocratie en Afrique ? Autrement dit, quel est l’état
actuel de la démocratie deux décennies après sa mise en œuvre sur le
continent noir ? C’est à cette question que nous tenterons de répondre
dans ce modeste travail.
1. Les causes de la démocratisation des pays africains
Pour mieux dresser le bilan de deux décennies de
démocratie en Afrique, il importe d’abord de voir pourquoi et comment le
vent de démocratie a soufflé sur l’Afrique.
1.1. La guerre froide
La guerre froide est incontestablement la cause
lointaine mais fondamentale du déferlement du système démocratique sur
le contient noir. Comment cela ? La seconde guerre mondiale qui s’achève
en 1945 laisse paraître sur la scène politique mondiale deux grandes
puissances, les Etats-Unis et l’URSS. Leur hégémonie se fonde sur le
fait qu’ils avaient joué un rôle majeur et fondamental dans la défaite
de l’Allemagne nazie d’Adolf Hitler et des ses rêves de domination
mondiale. Autrement dit, sans ces deux grands, l’Allemagne aurait très
certainement remporté la guerre.
Ainsi, ces deux puissances, plus l’Angleterre, se
retrouvent à Yalta en Crimée en février 1945 pour établir des plans afin
de sauvegarder la paix après la guerre qui tendait à sa fin. Mais
lorsque Franklin D. Roosevelt, Joseph Staline et Winston Churchill se
réunissent à Yalta, "le sort de l’Europe est déjà scellé ." [2]
Car affaibli sur tous les plans par six années de guerre, l’Europe est
devenu une proie facile pour la conquête des deux super puissances.
Staline réclame la moitié de l’Europe; c’est-à-dire l’ensemble des pays
d’Europe de l’est que l’armée soviétique a libérée du nazisme à savoir
la RDA, la Pologne, la tchécoslovaque, la Hongrie, la Bulgarie, la
Roumanie, la Yougoslavie, et l’Albanie. Après la guerre, il y maintient
ses troupes. Cela lui est accordé en échange de quelques ouvertures
démocratiques. Mais il va plutôt imposer dans tous ces pays le système
communiste avec des États totalitaires à partis uniques. Le pacte de
Varsovie allie tous ces pays à l’URSS et les places sous sa sphère
d’influence. Devant cette politique expansionniste et dictatoriale de
Staline, Churchill prononce un discours à Fulton dans le Missouri en
1946. Il dit ceci : "De Stettin dans la Baltique jusqu'à Trieste dans
l'Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent.
Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens États
de l'Europe centrale et orientale. […] Des gouvernements policiers
dominent dans presque tous les cas et, jusqu'à présent, à l'exception de
la Tchécoslovaquie, il n'y a pas de vraie démocratie ." [3]
De leur côté, les États-unis, pour conquérir l’Europe
et endiguer le communisme, accorde à tous ses pays en, 1947, un plan de
reconstruction connu sous le nom de Plan Marshall [4]. Staline et
l’ensemble des pays de l’Europe de l’est refusent cette offre dans
lequel ils voient une visée impérialiste. Mais seize pays d’Europe (la
France, l’Angleterre, la RFA, l’Autriche, le Benelux, la Grèce,
l’Irlande, l’Islande, l’Italie, les pays scandinaves, le Portugal, la
Suisse et la Turquie) accepteront l’offre américaine et se s’inscriront
de fait dans le bloc occidental caractérisé par la démocratie et le
capitalisme.
Cependant, la dictature qui règne le bloc oriental
soviétique pousse ses habitants, principalement ceux de la RDA, à fuir
vers la RFA [5]. Ce qui aboutira à la construction du mur de Berlin en
1961 pour stopper cette migration qui prive le pays de main-d'œuvre et
montre à la face du monde leur faible adhésion des Allemands au régime
communiste. Avec ce mur, la division de l’Europe en deux est désormais
matérialisée.
La guerre froide qui sévissait en Europe depuis 1947
va se répandre dans le reste du monde. L’URSS et les États-unis entrent
alors dans une guerre idéologique et politique en vue de la conquête du
monde. Le premier veut rependre le communisme et la dictature du
prolétariat dans le monde tandis que le second veut rependre le
capitalisme et la démocratie libérale. Ils s’affrontent par pays
interposés de part le monde. Les théâtres des opérations se dérouleront
principalement dans les pays en lutte pour l’indépendance afin que, une
fois indépendant, le pays s’allie au bloc qui l’a aidé à acquérir son
indépendance [6]. C’est ainsi que l’Afrique devient le nouveau champ de
bataille de la guerre froide [7].
1.2. La généralisation des dictatures en Afrique
La quasi-totalité des pays africains, une fois
indépendants, s’allient dans le bloc occidental puisque la grande
majorité d’entre eux sont des ex-colonies des pays issus du bloc
occidental, la France et l’Angleterre notamment. Cela étant, suite à
l’expulsion des conseillers militaires soviétiques en Egypte par Anouar
El-Sadate le en juillet 1972 et le basculement de ce pays dans le clan
occidental, l’URSS va étendre guerre en Afrique en raison de la perte de
son seul allié en Afrique. Elle décide de soutenir militairement,
financièrement et diplomatiquement tous les mouvements révolutionnaires
en lutte contre les nouveaux régimes pro capitaliste dont les
indépendances sont factices. Elle va aussi ouvrir ses portes à tout
gouvernement qui sollicitera son aide.
Ainsi, jusqu’à la fin de la guerre froide, de
nombreux pays en Afrique sont officiellement procommunistes et adoptent
le marxisme-léninisme comme politique. Il s’agit de l’Angola, de la
Guinée-Bissau, du Mozambique, de l’Ethiopie, du Bénin, qui s’inscrivent
de fait dans le bloc communiste. Dans ces pays, règnera, comme dans les
régimes communistes d’Europe de l’est et de l’URSS, des dictatures
totalitaires à parti unique. Les opposants seront écrasés, et la liberté
d’expression quasi inexistante.
Mais paradoxalement, dans pays alliés du bloc
capitaliste comme le Zaïre, il y règnera également des dictatures
totalitaire à parti unique. Or le bloc capitaliste à la tête de laquelle
se trouve les États-unis se veut démocratique. Comment comprendre alors
que tous les pays proaméricains et pro occidental d’Afrique comme le
Zaïre, le Cameroun ou la Côte d’Ivoire, pratiquaient des dictatures
totalitaires et non la démocratie qui était pratiquée dans les pays
d’Europe de l’ouest qui étaient eux aussi proaméricains et
pro-occidental ?
La raison est liée au principe de la guerre froide
qui était une lutte entre les États-unis et l’URSS pour la conquête
géopolitique, économique et idéologique des pays du monde. Ainsi, reste
que ce rapport de force favorisera un statut quo dans la mesure où il
fallait tout faire pour qu’un pays tombé sous l’influence d’une sphère
ne bascule pas l’autre. Ce qui va maintenir à la tête des États des
régimes forts, quand bien même il s’agira des États sous la sphère
d’influence américaine. Car les Américains, par essence démocrates, vont
soutenir des régimes dictatoriaux dans le monde non seulement pour des
intérêts économiques, mais aussi pour que ces pays ne tombent sous
l’influence soviétique.
Le Congo ex-Zaïre est l’exemple le plus édifiant en
Afrique de cette situation paradoxale. Le leader de son indépendance,
Patrice Lumumba, a simplement été suspecté d’être un communiste par la
CIA et a été assassiné le 17 janvier 1961. Quatre ans plus tard, Mobutu
s’est emparé du pouvoir par un coup d’état avec la bénédiction des
Américains et des Belges. Le pays s’est dès lors classé officiellement
du côté du bloc occidental. Sa fidélité aux Américains, aux Belges et
aux Français lui fera passé trente deux ans de règne sans partage à la
tête du Zaïre. Il instaurera une des dictatures les plus sanglantes du
continent noir tout au long de son règne. Mais malgré la brutalité, la
sauvagerie, la gabegie, la corruption et l’absolutisme de son régime,
ses alliés occidentaux ne lui en tiendront pas rigueur, du moins, durant
toute la période de la guerre froide. Pire, ils le soutiendront
politiquement et militairement au cours des multiples tentatives de
renversement que son régime subira. Le principe était simple : éviter
que le Zaïre ne tombe entre les mains des soviétiques.
Comme le Zaïre, presque tous les pays africains sont
restés fidèles au bloc occidental parce qu’étant en majorité des ex
colonies françaises et anglaises. Ainsi, pendant toute la période de la
guerre froide, "dans la plupart des États décolonisés règne la
dictature de militaires ou des bourgeoisies compradores."[8] C’est
le règne du parti unique et de l’anéantissement de toute forme
d’opposition. Partout, les libertés et les droits de l’homme sont
bafoués. L’État peut tout faire, à condition de rester fidèle à l’un ou
l’autre bloc en guerre.
En 1989, la guerre froide tant à s’achever avec la
chute du mur de Berlin. La RDA revendique plus d’ouvertures
démocratiques après tant de décennies de dictature, tout comme
l’ensemble des pays d’Europe de l’Est sous l’emprise soviétique : c’est
le vent de l’Est. Ces revendications sont d’autant plus opportunes que
Gorbatchev, nouveau maître de l’URSS depuis 1985, est pour les
changements démocratiques en Europe de l’Est et en URSS Il sera
favorable à l’autodétermination des pays satellites de l’URSS ainsi qu’à
l’octroie des libertés individuelles au sein même de la Russie. Il en a
fait son cheval de bataille avec sa fameuse Perestroïka
(restructuration) et sa Glasnost (transparence). Mais ce vent de l’Est
s’étendra aussi en Afrique dont les populations souffrent depuis des
décennies de l’oppression des régimes dictatoriaux et tyranniques sous
le couvert de la guerre froide. Il sera donc demandé aux pays africains
d’adopter la démocratie.
1.3. Le discours de la Baule
Le 20 juin 1990, à la Baule, François Mitterrand fait
une allocution a l'occasion de la séance solennelle d'ouverture de la
16ème conférence des chefs d'État de France et d'Afrique. Il s’adresse
aux chefs d’États africains en rappelant d’abord les grands
chambardements révolutionnaires ayant émaillé la vie politique en Europe
centrale et oriental à partir de 1989, et ayant balayé les dictatures
qui y sévissaient depuis les lendemains de la seconde guerre mondiale.
Il affirme aussi que ces bouleversements sont irréversibles et vont
continuer en se répandant dans le monde entier au nom de la démocratie.
"Il nous faut parler de démocratie. C'est un
principe universel qui vient d'apparaître aux peuples de l'Europe
centrale comme une évidence absolue au point qu'en l'espace de quelques
semaines, les régimes, considérés comme les plus forts, ont été
bouleversés. Le peuple était dans les rues, sur les places et le pouvoir
ancien sentant sa fragilité, cessait toute résistance comme s'il était
déjà, et depuis longtemps, vidé de substance et qu'il le savait. Et
cette révolution des peuples, la plus importante que l'on eut connue
depuis la Révolution française de 1789, va continuer. […] Il faut bien
se dire que ce souffle fera le tour de la planète" [9],
affirme-t-il.
Par la suite, il parle de la nécessité de la
démocratie pour le développement des pays africains et exhorte ses chefs
d’États à se mettre sur le chemin de ce système de gouvernance qui
s’impose désormais à tous. "Lorsque je dis démocratie, lorsque je
trace un chemin, lorsque je dis que c'est la seule façon de parvenir à
un état d'équilibre au moment où apparaît la nécessité d'une plus grande
liberté, j'ai naturellement un schéma tout prêt : système représentatif,
élections libres, multipartisme, liberté de la presse, indépendance de
la magistrature, refus de la censure : voilà le schéma dont nous
disposons. Nous en avons discuté plusieurs fois et hier soir encore en
particulier. Et, si je me sentais plus facilement d'accord avec ceux
d'entre vous qui définissaient un statut politique proche de celui
auquel je suis habitué, je comprenais bien les raisons de ceux qui
estimaient que leurs pays ou que leurs peuples n'étaient pas prêts.
Alors qui tranchera ? Je crois qu'on pourra trancher en disant que de
toute façon, c'est la direction qu'il faut prendre. Puis-je me permettre
de vous dire que c'est la direction qu'il faut suivre. Je vous parle
comme un citoyen du monde à d'autres citoyens du monde : c'est le chemin
de la liberté sur lequel vous avancerez en même temps que vous avancerez
sur le chemin du développement", [10] ajoute-il sans nuance aucune.
Ce discours est donc à coup sûr un appel à tous les chefs d’États
africains encore austère aux réformes démocratiques à changer d’avis et
de politique. Si cet appel leur vient de la France qui leur a toujours
soutenu dans leur dictature pendant la période de la guerre froide, il
faut comprendre que le monde avait changé et que le vent de
démocratisation s’imposait à tous, et à la France elle-même. Aussi, avec
la dislocation de l’URSS en décembre 1991, le monde entier comprendra
que c’est la fin définitive de la guerre froide. Les États-unis vont
rester désormais la seule grande puissance et on sera désormais en
présence d’un monde unipolaire et non plus bipolaire. Ils vont imposer
la démocratie et le capitalisme au reste du monde. L’Afrique n’échappera
pas à cette logique. Pour tout dire, à la faveur de la guerre froide,
les États africains, qu’ils ai été du bloc capitaliste ou communiste,
adoptèrent des régimes autoritaires au mépris des droits de l’Homme.
Avec la chute du mur de Berlin et le vent de l’est, ces régimes vont
être contrains de se démocratiser.
2. La démocratisation des États africains
Au début de l’année 1990, le vent de l’Est qui
souffle en Europe et le discours de La Baule de François Mitterrand
donnent aux peuples africains l’espoir de l’avènement sur le continent
noir d’une société plus juste et plus démocratique. Cela dit,
"l’année 1990 marque le début de la démocratisation en Afrique, avec la
tenue de conférences nationales censées consacrer la rupture avec un
passé politique dominé par des régimes de parti unique , fait de
violence et de sang ." [11]
2.1. Pressions et répressions
Comme pour leur indépendance, les peuples africains
vont être obligés de lutter pour la démocratie. En effet, "le
processus de démocratisation a été en effet émaillé de violences
inouïes." [12] C’est dire que les populations ont usé de toutes les
formes traditionnelles et inédites de contestation populaire de
l'autorité politique pour se faire entendre : grèves, actes de
vandalisme, villes mortes et même rebellions armées. C’est le cas des
villes mortes au Cameroun, du génocide au Rwanda, de la rébellion armée
R.D.C., des guerres civiles au Burundi et dans les deux Congo, des coups
d’Etat en Centrafrique et à Sao Tomé et Principe. Les victimes seront
nombreux : plus de 700 000 morts au Rwanda, plus de 300 000 en Angola,
106 morts et 708 blessés au Mali, au moins 500 mort au Zaïre (actuelle
R.D.C., des dizaines de millier de mort au Burundi, près d’une
cinquantaine au Cameroun, pour ne citer que ceux-là.
C’est dont au prix de longues luttes et de dures
sacrifices que les ouvertures démocratiques ont été acquises. Pour
cause, la démocratisation n’était pas du goût des dirigeants africains à
l’époque. Car elle signifiait élections libres et transparences, et donc
leur départ du pouvoir. De plus, se lancer dans un système libéral
signifiait l’ouverture de la société contrairement à celle fermée de la
période dictatoriale. Une ouverture qui devait mettre au grand jour
toutes les dérives des chefs d’État et de leurs régimes. A titre
d’exemple, Francine Bitee explique qu’au Cameroun, "cette transition
démocratique a été assez violente et difficile du fait de l'existence
d'un régime monolithique basé sur le patriarcat, le clientélisme, la
corruption et l'impunité ." [13]
Mais malgré le refus des régimes en place, malgré les
répressions sanglantes, les chefs d’Etat d’Afrique seront obligés
d’accepter les reformes constitutionnelles démocratiques et le
multipartisme. Au Cameroun, la loi instaurant le multipartisme est
promulgué le 5 décembre 1990 et le 19 du même mois, sont promulguées une
trentaine de lois relatives à la liberté de communication sociale,
d’association, de réunion et de manifestations publiques.
Toutefois, si les chefs d’État finissent par céder,
c’est non seulement en raison des pressions internes, mais aussi et
surtout des pressions externes. L’Occident, à la tête de la quelles se
trouvait les Etats-Unis, imposait la démocratie à tous les pays et ne
devait plus accorder d’aide à un seul pays qui ne s’était pas
démocratisé. Il en sera de même pour l’ensemble des pays riches et des
institutions financières internationales qui accorderont des prêts à la
condition des bonnes conduites démocratiques. Cela étant, Mobutu, qui
avait été le protégé des Etats-Unis pendant toute la guerre froide, sera
lâché par son allié d’hier. Pire, suite à son refus de démocratiser son
pays et de négocier avec la rébellion de Laurent Désiré Kabila, Bill
Clinton enverra son envoyé spécial, Bill Richardson, lui donner
l’ultimatum suivant : "vous quittez le pouvoir ou bien vous allez
mourir… votre cadavre sera traîné dans les rues de Kinshasa…" [14]
Le principe de la démocratisation étant acquis, place
aux conférences nationales.
2.1. Les conférences nationales
Il s’agissait des débats de société devant poser les
bases de la transition démocratique. Ainsi, de l’avis de Fabien Eboussi
Boulaga, "l’exigence de la percée que représente la conférence
nationale est double : elle déconstruit et reconstruit tout à la fois."[15]
Elle déconstruit l’ordre despotique qui existait et reconstruit un
nouvelle ordre qui se veut démocratique.
Mais les conférences nationales n’auront pas lieu
dans tous les pays. En effet, "pour s’adapter au nouvel environnement
politique international et créer un espace politique national désormais
ouvert à tous, les Africains du Centre ont emprunté trois itinéraires
différents."[16] On aura la lutte armée (Rwanda, Tchad), le passage
au multipartisme de fait par l’application de la Constitution ou d’une
loi spécifique (Cameroun, Burundi), l’organisation de référendums
(Guinée Equatoriale, Ghana, Madagascar, Mauritanie).
Pour ce qui est des conférences nationales, elles
seront acceptées dans certains pays et refusées dans d’autres. Elles
seront effectives au Bénin, en Ethiopie, au Gabon, au Mali, au Niger, au
Zaïre (actuelle R.D.C.), au Tchad, au Togo... Par contre, Lansana Conté
les refusera en Guinée Conakry, ainsi que Blaise Compaoré au Burkina, et
Paul Biya au Cameroun. Au Cameroun, à la place de la conférence
nationale refusée, on assistera à une conférence tripartites regroupant
le gouvernement, l’opposition et la société civile. Comme on le sait, la
montagne accouchera d’une sourie.
Pour les pays où elles été organisées, les
conférences nationales ont donné lieu à des débats de société où les
régimes en place étaient jugés. Bref, ces régimes étaient face à des
sortes de tribunaux populaires où ils devaient rendre compte de leur
gestion calamiteuses de la chose publique. C’est très probablement pour
cette raison que beaucoup de chefs d’Etat les ont refusée ou esquivées.
Mobutu avait accepté la tenue de ce débat de société au Zaïre mais a mis
un terme peu après à son déroulement au vue des critiques sévères et des
jugements négatifs qu’il subissait.
Pour tout dire, c’est au prix de luttes parfois
sanglantes que les peuples africains ont acquis des ouvertures
démocratiques aux débuts des années 1990. Quel bilan peut-on faire de
cela vingt ans plus tard ?
3. Le bilan de vingt ans de démocratie
Globalement, on peut dire que malgré les conférences
nationales et les autres moyens qui ont permis aux africains d’accéder à
la démocratie, celle-ci reste purement formelle deux décennies plus
tard.
3.1. L’alternance dans la continuité
L’alternance qui est un des principes fondeurs de la
démocratie est de plus en plus effective sur le continent noir. Sur 53
États, 38 ont des chefs d’États ayant passé au maximum dix ans à la
magistrature suprême, soit 71%. Cela signifie que 71% des chefs d’États
actuellement au pouvoir en Afrique n’y étaient pas il y a vingt ans, au
moment où le vent de démocratie soufflait sur le continent. De même, ils
n’étaient pas également là il y a dix ans. Les 15 autres chefs d’États
en fonction actuellement ont plus de dix ans de mandature, soit 29 %. Le
record est détenu par le Colonel Mouammar Kadhafi (40 ans). Il suivit de
Téodoro Obiang Nguema Mbazogo (30 ans), et de Paul Biya (27 ans).
Mais les alternances qui s’observent sur le continent
sont-elles des alternances démocratiques et est-ce qu’elles assurent le
progrès et le changement ? Pas toujours. Des coup d’État continuent a
sévir sur le continent. Depuis 1952, environ 66 coup d’État ont été
perpétrés en Afrique, soit plus d’un par an [17]. En 1999, dix ans après
l’avènement de la démocratie, l’OUA a proscrit les coups d’État.
"Cette même année, les militaires ont renversé les gouvernements au
Niger, en Sierra Leone, au Comores et en Côte d’Ivoire."[18] Aussi,
toujours en Côte d’Ivoire, l’année suivante, en 2000, un autre coup
d’État tentera de renverser Laurent Gbagbo, démocratiquement élu
pourtant. En 2003, c’est également un coup de force qui portera François
Bozizé au pouvoir en Centrafrique. En 2008, un putsch portera une junte
au pouvoir en Mauritanie ainsi qu’en Guinée Conakry en 2009. En tout,
depuis 1989, environ 20 coups d’État ont eu lieu sur le continent, soit
environ un tous les ans. C’est dire que beaucoup des chefs d’États
actuellement en poste ne le sont pas toujours de façon démocratique. En
outre, quand ce ne sont pas des chefs d’États qui sont déchus, on
assiste à des coups d’État constitutionnels. Les constitutions sont
modifiées pour permettre aux dirigeants de s’éterniser au pouvoir
(Cameroun, Algérie, Niger,…)
D’autre part, malgré les multiples alternances, le
progrès et le changement ne suivent pas véritablement. L’avènement
d’Abdoulaye Wade à la tête du Sénégal par les urnes en 2000 avait
suscité beaucoup d’espoir et de fierté pour la démocratie africaine.
Mais depuis lors, il est de plus en plus critiqué pour les nombreuses
dérives qu’il a commet, notamment celle de vouloir préparer son fils,
Karim Wade, pour sa succession. Donc, quand on quitte d’un chef d’État à
un autre, il n’y a, ni dans le mode de gestion de la nation, ni dans les
conditions de vie des populations, un changement fondamental. Le nouveau
président use des techniques employées par son prédécesseur et l’ordre
établi se poursuit. Un ordre où règnent et perdurent la corruption
généralisée, le pillage des biens publics, le tribalisme, la violence,
l’impunité, etc.
3.2. Des élections frauduleuses
"On n’organise pas des élections pour les perdre"
[19], disait le président Denis Sassou Nguessou. Tel est le principe qui
guide l’organisation des élections en Afrique. En effet, depuis le
retour de la démocratie au début des années 1990, les élections
multipartites ont cours sur le continent noir. C’est généralement par la
voie des urnes que les chefs d’État sont au pouvoir. Quand bien même ils
ils prennent le pouvoir par des putschs, ils sont contrains d’organiser
de élections pour se donner une certaine légitimité au plan
international. Ce qui est un point positif pour ces vingt années de
démocratie en Afrique.
Mais les chefs d’État ont trouvé une solution pour
continuer se maintenir au pouvoir même par les élections et malgré leur
impopularité : la fraude. Elle émaille pratiquement toutes les élections
en Afrique et rare sont celles qui ne sont pas contestées du fait de la
fraude. Plusieurs pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Togo ou
Madagascar ont été secoués par de violentes émeutes post-électorales ces
deux derniers décennies.
Les élections sont donc de véritables mascarades
savamment orchestrées. Le Cameroun est un exemple. La dernière élection
présidentielle de 2004 a laissé voir des cas de fraude : des charters
d’électeurs organisés à l’ouest, des retentions de résultats, des encres
délébiles, des électeurs corrompus, etc.[20] De même, les élections
législatives et municipales de 2007 n’ont pas échappé à la fraude
devenue institutionnelle. Cette situation de fraude permanente a pu
faire dire à Boubakar Barry que "le Cameroun souffre de n’avoir
jamais pu se donner librement les institutions et les dirigeants de son
choix. Les lois et les pratiques électorales sont pleines
d’incohérences…"[21] Cette lecture propre au Cameroun est le reflet
de l’ensemble des pays africains comme l’explique Achille Mbembé :
"dans la plupart des cas, les Africains ne sont toujours pas à même de
choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont toujours à la
merci de satrapes dont l’objectif unique est de rester au pouvoir à vie.
Du coup, la plupart des élections sont truquées ."[22]
A ces fraudes, il faut ajouter le fait que des
présidents au pouvoir sont très souvent élus non pas suite à la
présentation de programmes politiques solides et fiables, mais suite au
népotisme et au clientélisme politique. De l’argent et autre biens
matériels sont distribués aux citoyens pour solliciter leurs voix. Au
Cameroun, des gens votent même pour le prix de 1000 f CFA. Ainsi les
populations appauvries s’en remettent à leurs bourreaux comme des
moutons à leur berger.
Bref, malgré les alternances électorales, il faut
dire que beaucoup de chefs d’État qui y sont issus le sont au prix de la
fraude électorale, bien qu’on observe ça et là des cas d’élection sans
trucage ou du moins sans contestation post-électorales (Afrique du Sud,
Ghana, Bénin etc…)
3.3. Les violations des droits de l’Homme
Le fait majeur qui ternit l’image de la démocratie en
Afrique est la violation des droits de l’Homme. Toutefois, il faut
d’abord reconnaître sur plan du respect des droits de l’Homme que
l’Afrique a connu beaucoup de progrès au regard de ce qui se déroulait
avant l’avènement de la démocratie. Au Cameroun par exemple, la liberté
d’expression a fait beaucoup de progrès. Les gens parlent librement bien
que de temps en temps cette liberté est confisquée [23]. Elle est
confisquée parfois, pour ce qui est des médias, grâce à un stratagème
bien ficelé. En effet, au Cameroun, le gouvernement autorise les médias
de l’audiovisuel à émettre même sans avoir reçu de licence. Une fois
qu’un média fait ce n’est pas du goût du gouvernement, il est scellé
sous le prétexte d’exercice illégal [24].
Par ailleurs, à ce jour, on assiste encore en Afrique
à des tueries sommaires. le cas le plus récent est celui des massacres
ayant eu lieu en Guinée Conakry avec près de 150 morts. Une boucherie
orchestrée par l’armée contre des populations qui manifestaient contre
la candidature de Moussa Dadis Camara à la prochaine élection
présidentielle.
En fait, en Afrique, on a l’impression que le rôle
véritable de l’armée est de réprimer les révoltes sociales. Tout comme
l’administration pendant la période coloniale, les gouvernements
africains se servent de l’armée "pour réprimer les manifestations ou
les grévistes…" [25] cela dit, voici quelques missions officieuses
de l’armée en Afrique :
- "La conservation du pouvoir au profit des puissances étrangères, des
multinationales (Elf, Bolloré, Shell, etc.) ou des groupes maffieux et de leurs
suppôts locaux, les clans ethnicisés qui s’accaparent des richesses nationales.
- La confiscation des prérogatives de l’État au profit d’un groupe
clientélisé, y compris par l’usage des méthodes frisant le terrorisme.
- Les intimidations diverses, qu’il s’agisse de la presse muselée, des
écoutes téléphoniques, des menaces verbales et tracasseries administratives, des
entraves à la libre circulation des personnes et des biens, d’établissement des
"bouchons" pour rançonner les populations, comme on l’observe au Congo
Brazzaville depuis 1994 sur les 77 km qui séparent Brazzaville de Kinkala et sur
les 60 km de Brazzaville à Gamboma.
- Le bouclage militaire des régions entières au mépris du bien-être des
populations qui se trouvent privées de tout : nourriture, logement, santé,
éducation, emploi, liberté d’aller et venir,etc." . [26]
La raison est que l’État en Afrique est resté essentiellement répressif
envers ses contestataires. En conséquence, "tout opposant au pouvoir,
même respectueux de la légalité, devient un danger à neutraliser et à
réprimer, sous le prétexte, abusif mais largement invoqué, de la défense
de la nation, s’il n’est pas taxé d’”ennemi intérieur à la solde d’une
puissance étrangère“[27] ." Ainsi, d’après le rapport Fidh de novembre
2005, "les exemples de violations des droits de l’Homme dans le cadre
ou au nom de la lutte contre le terrorisme sont en effet nombreux sur le
continent africain." [28] Le 22 juin 2003, 5 personnes suspectées
d’être membres d’al-Qa’ida ont été arrêtées par des agents des services
secrets malawites et détenues au secret sans possibilité d’accès à un
avocat.
De même, les émeutes de la faim en 2008 ont causé des
centaines de morts en Afrique. En effet, à ce sujet, le rapport Amnesty
2009 pose le constat suivant :
"La crise alimentaire qui a marqué l’année 2008 en Afrique a eu un
impact disproportionné sur les populations vulnérables, surtout celles
qui souffraient déjà de la pauvreté. À travers tout le continent, les
citoyens ont manifesté contre une situation socioéconomique
insupportable et la flambée du coût de la vie. Certaines manifestations
ont dégénéré et des biens privés et publics ont été détruits ; de leur
côté, les autorités ont souvent fait usage d’une force excessive pour
les réprimer. Un grand nombre de personnes qui affirmaient leur droit à
un niveau de vie décent et, notamment, leur droit à l’alimentation ont
été blessées ou tuées par les forces de sécurité. Des manifestants ont
été arbitrairement arrêtés et placés en détention, et certains ont été
maltraités ou condamnés à des peines d’emprisonnement à l’issue de
procès inéquitables. Dans la plupart des cas, aucune enquête n’a été
menée pour identifier les membres des forces de sécurité qui avaient
porté atteinte aux droits humains pendant les opérations de maintien de
l’ordre liées aux manifestations ." [29]
Toutes ces violations des droits de l’Homme se basent sur le prétexte du
maintien de l’ordre. Mais n’est-ce- qu’en tuant des gens que l’on peut
contenir une révolte ?
Bref, les droits de l’Homme en Afrique restent encore
globalement du domaine du rêve. Leur violation qui se faisait autrefois
de manière ostentatoire et dans un sentiment total d’impunité se font de
nos jours, avec l’avènement de démocratie, sur la base de prétextes.
3.4. L’exception ghanéenne
Un pays en Afrique noire sert aujourd’hui de model
dans la bonne marche de la démocratie, le Ghana.
En effet, l’élection de John Atta-Mills en janvier
2009 à la tête du Ghana à la place de John Kufuor a définitivement
confirmé la bonne marche de la démocratie dans ce pays. Il n’y a pas eu
là bas de traficotage de la constitution comme dans d’autres sur le
continent pour rester au pouvoir. Les urnes n’ont pas été déplacées par
des militaires zélés comme dans le Togo voisin. De plus, on n’y a pas
observé des intimidations diverses des partis d’opposition. Les
recomptages et des re-votes ont eu lieu avant la proclamation définitive
des résultats. Le ministère de l’intérieur n’a pas unilatéralement
déclaré la victoire du parti au pouvoir tout en intimidant le comité
électoral indépendant comme c’est souvent le cas au Cameroun. Aussi, les
listes électorales ont été préparées à temps et sous le contrôle des
partis en compétition. En outre, il n’a pas fallut qu’un chef d’État
occidental dise aux Ghanéens s’ils sont mûrs pour la démocratie, ou que
les résultats officiels soient annoncés par un chef d’État occidental
avant les autorités locales. Aussi, il n’a pas fallut "que certains
pays fassent pression avec l’aide bilatérale sur les candidats pour
qu’ils se désistent ou encore que les corrupteurs s’attirent les faveurs
des réseaux des chefs d’État pour que ces derniers fassent main basse
sur les élections en Afrique."[30] Bref, les Ghanéens, peuple
pacifique, ont fait honneur à Kwame N’Krumah, père de l’indépendance
Ghanéenne, à Jerry Rawlings, père de la démocratie Ghanéenne, et à
l’Afrique, berceau de l’Humanité de et de la civilisation.
Naturellement, le succès de la démocratie Ghanéenne a
des effets sur son économie. En effet, pendant les huit années passées
sous la présidence de John Kufuor, le PIB par habitant du Ghana a
augmenté et est passé de 269 $US en moyenne entre 1997-2002 à 328 $ US
en 2007, avec des estimations autour de 341 pour 2008 et 352 $ US en
2009. Avec un taux de croissance économique estimé autour de 6,5 % pour
2008 et 5,8 % en 2009, il ne baissera vraisemblablement que d’un point
au maximum malgré la crise économique. Ainsi, "le Ghana de John
Kufuor sort la tête haute grâce à la discipline des Ghanéens et leur
sens aigu et légendaire de la paix et de l’unité ."[31]
Pour tout dire, en vingt ans, de manière générale, la
démocratie en Afrique n’a pas comblé les attentes des peuples africains
qui aspiraient depuis très longtemps à la liberté et au changement. Elle
est plus théorique que pratique. Alors comment expliquer cet échec et
comment y remédier ?
4. Perspective d’avenir
Si l’Afrique échoue dans sa lutte pour la démocratie,
il faut dire que c’est d’abord la faute de l’occident. Autrement dit, ne
voir dans l’échec de la démocratie en Afrique la seule responsabilité de
ses dirigeants serait faire preuve d’une myopie politique.
4.1. La complicité de l’Occident
L’Occident ne saurait admettre une démocratisation
véritable de l’Afrique car une telle situation lui fera perdre sa main
mise sur les richesses du continent noir qu’il ne cesse de convoiter et
d’exploiter depuis des siècles. En effet, "Il n’est pas exagéré de
dire, dans ces conditions, que les peuples [d’Afrique] sont empêtrés,
partout, dans les engrenages d’un complot très ancien et très subtil,
dont le dessein est de les maintenir dans un état éternel d’infériorité,
de dépendance et servitude ."[32]
En fait, une démocratie réelle amènerait à la tête
des États africains des présidents légitimes dont la mission serait
d’assurer le bien-être des populations africaines qui leurs ont donné
mandat en fonction des programmes politiques qu’elles ont acceptées. Or
si les chefs d’Etat luttent pour la défense des intérêts des masses, ils
se confronteront forcement aux intérêts de l’occident sur le continent
noir. Les retombées des richesses du sol et du sous-sol africain
profiteront à son peuple et non plus aux puissances étrangères comme
c’est le cas depuis des siècles. Voilà pourquoi, depuis toujours,
l’Occident ne cesse de fomenter l’assassinat des leaders africains qui
se soucient du progrès de leurs pays, quand bien même ceux-ci sont
démocratiquement élus ou soutenus par les masses : Ruben Um Nyobé en
1958, Félix Roland Moumié en 1960, Patrice Emery Lumumba en 1961, Kwamé
Nkruma en 1972, Thomas Sankara en 1987, Laurent Désiré Kabila en 2001,…
Par contre, ils ne cessent d’apporter leur soutien aux régimes
dictatoriaux et corrompus du continent parce que ceux-ci sont plus
soumis à leur volonté. Ainsi, "dans leur proclamation en faveur de la
démocratisation, les bailleurs de fonds omettent leur propre
responsabilité dans le maintien de pouvoirs autoritaires en Afrique ."[33]
Pour de nombreux intellectuels à l’instar d’Achille
Mbembé, la France est l’un de ces pays de l’Occident qui voient d’un
mauvais œil la démocratisation réelle du continent africain. Dans une
interview en 2008, il explique : "elle (la France) ne l’accepte (la
démocratie en Afrique) que du bout des lèvres. Dans son pré carré, elle
s’y oppose farouchement et avec ténacité depuis 1960, n’hésitant pas, le
cas échéant, à recourir à l’assassinat et à la corruption" [34].
Cela parce que, "depuis leur indépendance, la France continue d’être
attachée au destin de ses anciennes colonies d’Afrique."[35] En
fait, "le but recherché est non seulement de poursuivre
l’exploitation du continent"[36], mais aussi de perpétuer
l’hégémonie de la France en Afrique.
La complicité de l’Occident dans la débâcle de la
démocratie en Afrique est donc avéré et n’est pas à négligée dans la
recherche des solutions.
4.2. La démocratie qu’il nous faut
Si vingt ans plus tard la démocratie n’arrive pas à
se mettre en marche effectivement en Afrique, ce n’est pas parce que les
africains ne sont pas murs pour elle comme l’avait dit Jacques Chirac.
C’est parce qu’il est des forces internes et externes qui agissent
contre la démocratisation du continent noir.
Cependant, ce n’est pas le model occidental de la
démocratie qu’il nous faut. Car si nous échouons, c’est aussi quelque
part parce que nous voulons imiter à la lettre la démocratie occidentale
que nous plaçons comme idéal alors que les contextes ne sont pas les
mêmes. Car avant que la démocratie ne se pose et ne progresse, les bases
économiques de son développement étaient déjà posées. Or les bases
économiques du développement de l’Afrique ne sont pas encore posées à
l’exception de quelques pays.
L’Occident impose à l’Afrique une démocratie libérale
pourtant inadaptée à ses réalités. En effet, la démocratie libérale est
une démocratie capitaliste qui demande, pour être mieux réalisée, un
niveau relativement élevé de moyen économique. Nos économies sont
pourtant faibles. La grande majorité des populations africaines sont
pauvres de même que les États.
Ce qu’il nous faut c’est donc une démocratie
populaire inspiré du model chinois. Car la chine a prouvé au monde qu’on
n’a pas nécessairement besoin de copier la démocratie occidentale pour
se développer. Cela dit, il s’agit donc d’une démocratie des masses
laborieuses où les intérêts des pauvres seront pris en compte avant les
intérêts des particuliers. Car comme le disait Laurent Gbagbo, l’Afrique
est le continent qui a le plus besoin de socialisme.
A la tête de ces démocraties, devrait exister une
dictature éclairée et non sanguinaire et autocratique comme c’est le cas
sur le continent africain. Pourquoi une dictature éclairée ? Parce que
le taux d’analphabétisme est très élevé en Afrique et donc, les masses
ne sont pas instruites. Les populations ne peuvent donc pas facilement
savoir où est leur bien. Seuls des individus éclairés, cultivés et
nationalistes peuvent mieux savoir comment orienter les peuples vers
leur bien-être. Aussi, les chefs d’État africains ont prouvé jusqu’ici
qu’ils sont très souvent des ignorants, voire des incultes, au regard
des décisions calamiteuses qu’ils prennent parfois. Incapables de penser
par eux-mêmes, ils s’entourent de conseillers spéciaux occidentaux qui
les dupent. Ils consultent des experts étrangers qui leurs proposent des
solution inadaptées aux réalités africaines.
Les dirigeants éclairés dont nous parlons ici auront
donc pour mission de prendre de bonnes décisions et de les imposer aux
masses. De même, ils devront poser les bases de notre développement
économique à savoir l’industrialisation massive, l’éducation obligatoire
et gratuite des populations, la nationalisation des entreprises
stratégiques, la constitution d’une armée forte, la réalisation de
grands travaux de développement devant employer les jeunes, le
protectionnisme sélectif, la subvention des initiatives privées, etc.
Par ailleurs, cette démocratie populaire devra
éliminer le multipartisme. Car jusqu’ici, le multipartisme n’a apporté
que le désordre en Afrique et a été instrumentalisé par les chefs d’État
pour diviser les oppositions. A quoi servent plus de 200 partis
politiques dans un petit pays comme le Cameroun alors qu’un grand pays
comme les États-unis n’en compte que deux ? Il faut donc supprimer le
multipartisme, ou au plus n’admettre que deux partis sur l’échiquier
politique. Nos multipartismes n’entraînent que le désordre. Sous le
prétexte de la diversité des points de vue, chacun vogue à tout propos,
et le résultat c’est le chao. Sous le prétexte de la liberté de créer
des partis politiques, des gens sans conviction ni idéologie solide
créent des partis politiques qui contribuent à égarer les masses. Les
régimes en place se fondent aussi sur ce prétexte pour créer des partis
politiques fantoches dans le dessein de diviser l’opposition pour mieux
régner.
Si chaque parti politique prétend œuvrer pour la
satisfaction des intérêts des masses, pourquoi doit-il exister plusieurs
? Autant mieux en créer un seul dans lequel se déroulera le débat d’idée
; et à côté, permettre une véritable la liberté d’expression à la presse
où les citoyens pourront donner leur point de vue sur la gestion de la
nation.
Bref, les économies africaines sont des économies
faibles et extraverties. La démocratie libérale ne convient donc pas à
ses pays car elle est au dessus de leurs moyens. Seule une démocratie
populaire peut unir les économies africaines et les fortes. Celle-ci a
fait ses preuves en Asie du sud-est et en Amérique du sud.
Conclusion
Sous le couvert de la guerre froide, régnait en
Afrique des dictatures totalitaires à partis uniques et totalement
insouciantes des droits de l’Homme. Avec la chute du mur de Berlin, les
États d’Europe de l’Est se démocratisent. Cette démocratisation va
s’imposer aux États africains à la suite des pressions internes et
surtout externes. Deux décennies plus tard, cette démocratisation n’a
pas satisfait les attentes des populations. Bien que des avancées
signifiantes ait été opérées en matière de liberté, la dictature
continue sous le voile de la démocratie. Les régimes sont restés
autoritaires mais cette fois-ci en se fondant sur des prétextes pour
mater les populations et légitimer la violence. Lorsqu’un acte ne porte
pas atteinte au régime en place, il est autorisé ; mais lorsqu’il
s’attaque au régime, même si cela se fait dans le respect du droit, des
prétextes sont trouvés pour le réprimer. La tradition de longévité au
pouvoir se poursuit par le moyen de la fraude. Bref, la démocratie est
instrumentalisée pour soigner l’image du pays aux yeux de la communauté
internationale. Cet échec de la démocratie en Afrique est lié aux forces
internes et externes. Les chefs d’État veulent s’éterniser au pouvoir et
les puissances occidentales leur apportent subtilement leur soutien.
Autrement dit, comme les indépendances factices qui ont été octroyées
aux pays africains, c’est un semblant de démocratie qui a été instauré
en Afrique.
Ainsi, l’Afrique ne saura se développer ni
démocratiquement, ni économiquement si l’Occident ne lui laisse pas les
mains libres pour le faire ou si les leader et les masses africaines ne
le contraignent pas à le faire. Si ce n’est pas le cas, seule une
démocratie adaptée à la réalité des sociétés africaines pourra donner
des résultats. Et cette démocratie, c’est une démocratie populaire
inspiré non plus de la démocratie libérale occidentale, mais de celle de
la chine et des pays d’Amérique latine qui font leur preuve aujourd’hui.
Par Siéwé SEGNOU
Masterant en science politique au Cameroun
Email : senou.africa@gmail.com
1. Entre 2,6 et 3,6 millions d'Allemands fuient la
RDA par Berlin entre 1949 et 1961, privant le pays de main-d'œuvre et
montrant à la face du monde leur faible adhésion au régime communiste.
2. Jean Michel Gaillard, Chronique d’une Europe coupé en deux, in
L’Histoire, n° 286, avril 2004, p. 36
3. Discours prononcé au Westminster College de Fulton (Missouri,
États-Unis) le 5 mars 1946. Le texte original et complet se trouve à
l'adresse <http://www.britannia.com/history/docs/sinews1.html>.
4. Cette aide s’élève à 12 milliards de Dollars.
5. Entre 2,6 et 3,6 millions d'Allemands fuient la RDA par Berlin entre
1949 et 1961 pour rejoindre la RFA.
6. Les guerres les plus importantes sont la guerre de Corée et celle du
Vietnam.
7. La plus importante de ces guerres a été la guerre civile d’Angola qui
a perduré plus de trente ans et s’est achevé en février 2002 avec la
l’assassinat de Jonas Savimbi, leader de l’UNITA.
8. Jean Ziegler, (1980), Main basse sur l’Afrique, Paris, Seuil, p. 7
9. L’intégralité de ce discours se trouve à l’adresse www.congoforum.be/.../Discours%20de%20la%20Baule.
10. Ibid
11. Martine-Rene Calloy, Marc Eric Gruenois, Des dictateurs issus des
urnes, in Manière de voir, n° 51, mai-juin 2000, p. 33
12. Joachin Emmanuel Goma-Thethet, Historiographie de la quête de la
démocratie en Afrique centrale (1960 – 2001), à l’adresse
www.codesria.org/Links/conferences/central/goma.
13. Lire le résumé de l’ouvrage de Francine Bitee intitulé La transition
démocratique au Cameroun de 1990 à 2004, publié sur le site de
www.bonabéri.com.
14. Lire l’interview de Honoré N’Gbanda, ancien chef des services
secrets de mobutu. Interview réalisée par Frédéric Dorce et Elimane Fall,
in Jeune Afrique économie, n°291, du 12 juillet au 1er août 1999, p. 76
15. Fabien Eboussi Boulaga, (1993), Les conférences nationales en
Afrique noire, Paris, Kartala, p. 173
16. Joachin Emmanuel Goma-Thethet, Op.cit, à la même adresse internet.
17. Lire la liste des coups d’Etats en Afrique sur le site
www.wikipedia.org
18. Anatole Ayissi, Illusoire interdiction des coup d’Etat, in Manière
de voire, Op.cit, p. 32
19. Propos cité in Manière de voir, Op.cit, p. 31
20. Lire Le Messager, n° 1727 du mercredi 06 octobre 2004.
21. Il est cité par Fabien Eboussi Boulaga, in Démocratie de transit au
Cameroun, Paris, L’Harmatan, 1997, p. 444
22. Achille Mbembe interviewé par Pierre Cherruau du Courrier
International. Interview publiée à l’adresse …
23. Jusqu’à ce jour, la chaîne de radio Freedom FM de Pius Njawé n’est
toujours pas autorisée à émettre, près de six ans après sa fermeture par
le ministère de la communication.
24. En février 2008, la chaîne de télévision Equinoxe TV a été scellée
officiellement pour exercice sans licence d’exploitation, mais
officieusement, probablement pour avoir filmé et montré sur ses antennes
des policiers en train de mater des manifestants dans la ville de
Douala.
25. Ibid p. 71
26. Benjamin Moutsila, Les armées africaines instrumentalisées aux fins
d'inquisition et de dictature par les clans au pouvoir, publié sur le
site ww.afrology.com
27. Mwayila TSHIYEMBE, (1990), L’Etat postcolonial facteur d’insécurité
en Afrique, Paris, Présence Africaine, p. 19
28. La Fidh est la fédération internationale des ligues des droits de
l’Homme. Le rapport se trouve à l’adresse www.fidh.org/Violations-des-droits-de-l-Homme,2858
29. Extrait du rapport Amnesty 2009 sur la situation des droits de
l’Homme dans le monde. Le trouver à l’adresse www.aidh.org/ViolDE/Amnesty_Rapp09.htm
30. Yves Ekoué Amaïzo, Démocratie africaine: Le GHANA sauve l’honneur,
publié sur le site ww.afrology.com
31. Ibid
32. Marcel AMONDJI, (1993), L’Afrique noire au miroir de l’occident,
Paris, Ed. Nouvelles du Sud, P. 13
33. Anne-Cécile ROBERT, (2006), L’Afrique au secours de l’Occident,
Paris, Ed. L’Atelier, p. 62
34. Interview réalisée par Pierre Cherruau du Courrier International
www.lecreditavoyage.com/.../situations-de-la-democratie-en-afrique-a-mbembe-interviewe-par-p-cherruau-d/
35. Marcel AMONDJI, (1993), L’Afrique noire au miroir de l’Occident,
Paris, Ed. Nouvelles du Sud
36. Anne-Cécile ROBERT, (2006), Op.cit, p. 34
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