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Discours sur la dette (Th. Sankara)
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Nous estimons que la dette s'analyse d'abord de part ses origines. Les
origines de la dette remontent aux origines du colonialisme. Ceux qui nous
ont prêté de l'argent, ce sont ceux là qui nous ont colonisé, ce sont les
mêmes qui géraient nos états et nos économies, ce sont les colonisateurs
qui endettaient l'Afrique auprès des bailleurs de fonds, leurs frères et
cousins.
Nous étions étrangers à cette dette, nous ne pouvons donc pas la payer.
La dette, c'est encore le Néo-Colonialisme où les colonisateurs se sont
transformés en assistants techniques ; en fait, nous devrions dire qu'ils
se sont transformés en assassins techniques ; et ce sont eux qui nous ont
proposé des sources de financement.
Des bailleurs de fond, un terme que l'on emploi chaque jour comme s'il
y avait des hommes dont le bâillement suffisait à créer le développement
chez les autres. Ces bailleurs de fond nous ont été conseillés,
recommandés ; On nous a présenté des montages financiers alléchants des
dossiers ; nous nous sommes endettés pour cinquante ans, soixante ans
,même plus c’est-à-dire que l'on nous a amené à compromettre nos peuples
pendant cinquante ans et plus.
Mais la dette, c'est sa forme actuelle, contrôlée, dominée par
l'impérialisme, une reconquête savamment organisée pour que l'Afrique, sa
croissance, son développement obéisse à des paliers, à des normes qui nous
sont totalement étrangères, faisant en sorte que chacun de nous devienne
l'esclave financier c’est-à-dire l'esclave tout court de ceux qui ont eu
l'opportunité, la ruse, la fourberie de placer les fonds chez nous avec
l'obligation de rembourser.
On nous dit de rembourser la dette, ce n'est pas une question morale,
ce n'est point une question de ce prétendu honneur de rembourser ou de ne
pas rembourser ; Monsieur le président, nous acons écouté et applaudi le
premier ministre de Norvège lorsqu'elle est intervenue ici même, elle a
dit, elle qui est Européenne, que toute la dette ne peut pas être
remboursée. La dette ne peut pas être remboursée parce que d'abord si nous
ne payons pas, nos bailleurs de fond ne mouront pas .Soyons en sûrs. par
contre, si nous payons, c'est nous qui allons mourir .Soyons en sûrs
également. Ceux qui nous ont conduit à l'endettement ont joué comme
dans un casino ; quand ils gagnaient, il n'y avait point de débat,
maintenant qu'ils ont perdu au jeu, il nous exigent le remboursement ; et
l'on parle de crise. Non ! Monsieur le Président, ils ont joué, ils ont
perdu, c'est la règle du jeu, la vie continue !!!
Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n'avons pas de
quoi payer ; Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous ne
sommes pas responsables de la dette ; Nous ne pouvons pas payer la dette
parce que au contraire les autres nous doivent ce que les plus grandes
richesses ne pourront jamais payer c’est-à-dire la dette de sang. C'est
notre sang qui a été versé ; On parle du plan Marshall qui a refait l'
Europe Economique mais ne parle jamais du plan Africain qui a permis à
l'Europe de faire face aux hordes Hitlériennes lorsque leur économie était
menacée, leur stabilité était menacée. Qui a sauvé l'Europe ? C'est
l'Afrique ! On en parle très peu, on en parle si peu que nous ne pouvons
pas nous être complices de ce silence ingrat. Si les autres ne peuvent pas
Chanter nos louanges, nous avons au moins le devoir de dire que nos pères
furent courageux et que nos anciens combattants ont sauvé l'Europe et
finalement ont permis au monde de se débarrasser du Nazisme.
La dette, c'est aussi la conséquence des affrontements et lorsque l'on
nous parle aujourd'hui de crise économique, on oublie de nous dire que la
crise n'est pas venue de façon subite, la crise existe de tout temps et
elle ira en s'aggravant chaque fois que les masses populaires seront de
plus en plus conscientes de leur droit face aux exploiteurs. Il y a crise
aujourd'hui parce que les masses refusent que les richesses soient
concentrées entre les mains de quelques individus ; Il y a crise parce que
quelques individus déposent dans des banques à l'étranger des sommes
colossales qui suffiraient à développer l' Afrique ; Il y a crise parce
que face à richesses individuelles que l'on peut nommer, les masses
populaires refusent de vivre dans les ghettos, dans les bas quartiers ; Il
y a crise parce que les peuples partout refusent d'être dans Soweto face à
Johannesburg. Il y a donc lutte et l'exacerbation de cette lutte amène les
tenants du pouvoir financier à s'inquiéter. On nous demande aujourd'hui
d'être complices de la recherche d'un équilibre, équilibre en faveur des
tenants du pouvoir financier, équilibre au détriment de nos masses
populaires. Non, nous ne pouvons pas être complices, non, nous ne pouvons
pas accompagner ceux qui sucent le sang de nos peuples et qui vivent de la
sueur de nos peuples, nous ne pouvons pas les accompagner dans leur
démarche assassine.
Monsieur le président, nous entendons parler de club, club de Rome,
club de Paris, club de partout. Nous entendons parler du groupe des cinq,
du groupe des sept, du groupe des dix peut être du groupe des cent et que
sais-je encore. Il est normal que nous créions notre club et notre groupe
faisant en sorte que dès aujourd'hui Addis Abeba devienne également le
siège, le centre d'où partira le souffle nouveau : le club d'Addis Abeba.
Nous avons le devoir aujourd'hui de créer le front uni d'Addis Abeba
contre la dette. Ce n'est que de cette façon que nous pouvons dire aux
autres qu'en refusant de payer la dette nous ne venons pas dans une
démarche belliqueuse, au contraire, c'est dans une démarche fraternelle
pour dire ce qui est. Du reste, les masses populaires en Europe ne sont
pas opposées aux masses populaires en Afrique mais ceux qui veulent
exploiter l'Afrique, ce sont les mêmes qui exploitent l'Europe ; Nous
avons un ennemi commun. Donc notre club parti d'Addis Abeba devra
également dire aux uns et aux autres que la dette ne saurait être payée.
Et quand nous disons que la dette ne saurait être payée ce n'est point
que nous sommes contre la morale, la dignité, le respect de la parole.
Parce que nous estimons que nous n'avons pas la même morale que les
autres. Entre le riche et le pauvre, il n'y a pas la même morale. La
bible, le coran, ne peuvent pas servir de la même manière celui qui
exploite le peuple et celui qui est exploité ; Il faudrait alors qu'il y
ait deux éditions de la bible et deux éditions du coran.
Nous ne pouvons pas accepter qu'on nous parle de dignité, nous ne
pouvons pas accepter que l'on nous parle de mérite de ceux qui payent et
de perte de confiance vis à vis de ceux qui ne payeraient pas. Nous devons
au contraire dire que c'est normal aujourd'hui, nous devons au contraire
reconnaître que les plus grands voleurs sont les plus riches. Un pauvre,
quand il vole, il ne commet qu'un larcin ou une peccadille tout jute pour
survivre par nécessité. Les riches ce sont eux qui volent le fisc, les
douanes et qui exploitent les peuples.
Monsieur le président, ma proposition ne vise pas simplement à
provoquer ou à faire du spectacle, je voudrais dire ce que chacun de nous
pense et souhaite. Qui ici ne souhaite pas que la dette soit purement et
simplement effacée ? Celui qui ne le souhaite pas, il peut sortir, prendre
son avion et aller tout de suite à la banque mondiale payer ! Tous nous le
souhaitons !
Je ne voudrais pas que l'on prenne la proposition du Burkina Faso comme
celle qui viendrait de la part de jeune sans maturité et sans expérience.
Je ne voudrais pas non plus que l'on pense qu'il n'y a que les
révolutionnaires à parler de cette façon. Je voudrais que l'on admette que
c'est simplement l'objectivité et l'obligation et je peux citer dans les
exemples de ceux qui ont dit de ne pas payer la dette des révolutionnaires
comme des non révolutionnaires, des jeunes comme des vieux. Je citerai par
exemple Fidèle Castro, il n'a pas mon âge même s'il est révolutionnaire
mais je pourrais citer également François Mitterrand qui a dit que les
pays africains ne peuvent pas payer, que les pays pauvres ne peuvent pas ;
Je pourrais citer Madame le premier ministre de Norvège, je ne connais pas
son âge et je m'en voudrais de le lui demander. Je voudrais citer
également le président Félix Houphouët-Boigny.
Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas
là à la prochaine conférence.
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