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L'alibi divin dans la gestion politique de la cité moderne
entre non sens et mystification

 

En Afrique, les chefs d’états et les leaders politiques ne cessent de clamer le caractère messianique de leur engagement politique. Être un chef d’état, ce n’est pas une sinécure et ne le devient pas qui veut. Dans le temps de la dictature consacrée, l’engagement politique était ressenti et surtout expliqué comme un appel, une injonction divine, un destin inextricable contre lequel la volonté humaine ne saurait se soustraire. Le phénomène justifierait par exemple l'éloignement d'une certaine catégorie ou le tri par l'âge.

Les dictateurs africains clament souvent leur désintérêt pour le pouvoir en faisant valoir le rôle instrumental qu’ils jouaient, donnant ainsi la possibilité à une intervention de Dieu dans l’histoire. Bref, ils incarnaient la providence divine. Eyadema, le feu président du Togo illustre avec éloquence cette tendance. Le pouvoir était parterre et je l’ai ramassé se plaisait-il à dire à qui voulait l’entendre, je ne voulais pas être président mais le destin en a décidé autrement. Personne n’oublie ces boniments à la fin imprécatoires pour le tyran : "si ce que je fais n’est pas bon, que Dieu me barre la route. Mais si ce que je fais est bon qu’il me laisse continuer". De nos jours, dans le contexte du paradigme de l’implantation de la démocratie dans les sociétés africaines, même si l’évocation de la providence n’est plus à l’origine du discours, ce type de philosophie où le leader est crédité d’un rôle messianique n’est pas pour autant usité.

L’idée que Dieu intervient dans l’histoire politique moderne sous-tend toujours la pensée et se ressent à plusieurs niveaux. D’abord la nomination des clercs à la présidence des gouvernements de transition ou des conférences nationales, et par ailleurs l’inclination des peuples à célébrer des messes d’action de grâce ou des prières pour invoquer la providence divine dans les cités souvent en proie à des transitions difficiles. On n’a même entendu un leader politique en lice pour les présidentielles, convaincu de l’idée selon laquelle "c’est le destin qui fait les Rois". Nous voulons bien nous effacer, nous humains, trop humain, devant l’insondable volonté divine. Mais seulement ces points de chute de la providence que sont ces présidents mafieux, et ces leaders incohérents font en fin de compte de Dieu, une divinité peu fréquentable, si on doit tenir compte de la souffrance injustifiée du peuple. Si l’intervention de Dieu dans l’histoire politique était possible, la souffrance des peuples du tiers-monde, en particulier les peuples africains subjugués par des hommes véreux, la misère et tous les maux, de la colonisation jusqu’à nos jours, aurait déjà reçu l’antidote divin tant attendu. Malheureusement jusqu’ici, le Dieu tout puissant semble n’opposer qu’un froid divin et une inconcevable économie de la miséricorde à l’appel pathétique des "misérables" que nous sommes, et cela pose problème.


Entre destin individuel et destin historique collectif

Prise individuellement, l’existence de chaque être humain est une intrigue pour soi et pour autrui, se déroulant dans l’atmosphère incertaine d’une destinée dont la personne concernée ne maîtrise pas toujours les tenants et les aboutissants. On ne peut pas concevoir la question d’une existence même rationnellement planifiée capable de contourner ou d’esquiver l’expérience du dénuement ou de la déréliction humaine. Et les civilisations les plus averties et les plus sécularisées ne sont pas à l’abri de l’imprévisible tant sur le plan individuel que collectif. Les grandes religions donnent une explication de l’existence comme participant à la trame d’un projet cosmique beaucoup plus grand au cœur duquel l’existence et l’histoire humaine trouveraient sens et place.

A l’actif de cette vision eschatologique de l’histoire, l’anthropologie philosophique judéo-chrétienne. C’est avec la pensée judéo-chrétienne que naît l’histoire comme une temporalité, une durée dont la genèse et la fin sont déterminantes pour l’humanité. L’histoire devient linéaire et non cyclique comme dans la pensée antique grecque, et se lit comme une parenthèse où se déroule l’exercice de la liberté humaine sanctionnée à la fin par une intervention divine prenant ainsi la mesure de l’agir humain. L’histoire à un début, variant de la Genèse à l’épiphanie du Christ ou encore de la chute adamique, et une fin, la fin des temps où Dieu intervient en partageant l’humanité entre les deux pôles que sont l’enfer et le paradis. L’existence donc dans la perspective philosophique de la pensée judéo-chrétienne devient le lieu d’une tension ou le but suprême est le salut de l’âme, la sotériologie. La durée historique, elle, devient essentiellement eschatologique.

En bref, Dieu est le seigneur de l’histoire et l’acceptation de l’hétéronomie divine peut favoriser la réception de sa grâce ou de sa providence au cours d’une existence humaine. La métaphysique, les grandes traditions occultes et les religions ont toujours donné une vision historiciste de l’existence, où la présence singulière de tout un chacun de nous prend sens, et s’inscrit dans une visée eschatologique. A ce degré, échappe à l’homme la maîtrise effective de sa destinée d’autant plus que Dieu, l’être transcendant, est le seigneur de l’histoire et du monde et c’est à lui que revient la rétribution de nos actes pendant et après la vie par rapport à une échelle de valeur méritoire. Aussi au Moyen âge, l’église avait-elle le monopole de la normativité politique conduisant la cité terrestre vers la Jérusalem nouvelle annoncée par l’eschatologie chrétienne. Le prince ou l’empereur tenait son pouvoir de Dieu.

On a beau transposer ce schéma d’une providence divine de l’échelle singulière à l’échelle collective même dans les traditions autres que le christianisme et les autres religions révélées, ce qui pose problème, c’est l’essence même de la modernité politique. Il y a dans cette politique moderne un changement radical dans le rapport à Dieu. Ce n’est plus Dieu dans sa transcendance qui est l’instance légitimante du pouvoir du Prince, et la loi ne prend plus racine à l’extérieur du social. Même si à une échelle collective, pour ce qui est de l’histoire universelle, les hommes dans leur entièreté ne demeurent pas plus à l’abri de l’étrangeté de la vie et sont tous victimes de l’indétermination historique, Dieu est chassé de la cité pour s’occuper des affaires du ciel, et l’homme s’auto détermine dans l’assomption de son destin historique. La cité ne cherche plus à tendre vers un souverain bien, mais à parvenir à une société juste où l’état garantit la liberté de tout citoyen. Ce changement implique la négation de tout recours à quelque chose de transcendant et d’extérieur à la cité pour légitimer le pouvoir temporel. Cette déconstruction de la politique de droit divin a trouvé une expression plus accrue dans l’idéal républicain où l’état garantie une forme de neutralité dans la question de la vie bonne. Alors à quel frais faudrait-il mettre la qualité de guide ou de père de la nation revendiquée malheureusement aujourd’hui encore par certains leaders politiques et les dinosaures africains à l’haleine puante, et pire encore, une tendance des composantes du peuple qui dépassée par la misère et la répression politique, attendent un signe du ciel pour voir leur situation politique s’améliorer ?


Le paradoxe d’une sécularisation à géométrie variable

Le contexte politique dominant depuis la modernité politique est sans conteste celui d’une sécularisation fort avancée, une sécularisation dans le sens selon lequel le bien n’est plus la valeur cardinale recherchée par la raison ni l’existence humaine dans son déploiement historique, mais le juste édicté et défini par l’homme désormais autonome. L’homme dans la modernité politique est ce être à qui le bien n’est pas dicté et dont la loi ne puise plus sa source d’une force ou d’une instance qui lui serait transcendant. Il n’est plus agi par une divinité en charge de sa destinée, mais au contraire, il devient le pilote et l’artisan de son devenir historique dans la gestion des affaires de l’ordre temporel. La conséquence la plus manifeste est non seulement la perte du monopole de la normativité par le pouvoir spirituel représenté par l’Eglise, mais aussi et surtout l’éviction de l’Eglise à la banlieue de l’ordre public. En Occident nul doute que cette idée a fait son chemin et a fini par s’imposer dans les mentalités, car étant déjà à la genèse de la superstructure servant de moule ou d’idéologie productive de ces sociétés modernes.

Les pays du tiers monde après leurs noces forcées avec l’Occident ont opté pour cette gestion politique moderne sans toutefois adhérer culturellement à cette déconstruction du pouvoir spirituel ou des traditions antiques. Coexistent donc en conséquence, à l’image des métropoles occidentales, un pouvoir centralisé organisé autour de dirigeants politiques gérant la Polis dans des structures bien définies, et de l’autre côté, une conception de l’histoire individuelle et collective où le Seigneur règne en souverain. Les populations du tiers-monde, les peuples africains en l’occurrence ont vite fait de concevoir leurs misères comme un châtiment divin ou une faute et attendent donc un miracle divin dans la cité au lieu d’organiser la praxis sociale. La coexistence des paradigmes politiques moyenâgeux et modernes n’arrange pas le côté praxéologique de la construction du vivre ensemble exigée par la pensée politique moderne. Beaucoup de peuples africains victimes de la répression politique sentent vite l’ombre ou le spectre d’une faute commise à expier, un châtiment divin qui passerait par la vanité de leur espérance ou des soulèvements populaires très vite maîtrisés. La prégnance de cette anthropologie philosophique traditionnelle voisine de celle judéo-chrétienne où la seigneurie divine hante l’histoire émousse le devoir de citoyen et laisse le champ libre à l’oppression. Même l’intelligentsia politique de l’opposition n’échappe pas au piège de cette herméneutique théologico-historique viciée. Les directives des leaders à l’endroit de leurs activistes politiques, militants et sympathisants se résument souvent à défaut d’une véritable praxis historique à la prière et l’espoir, sinon l’espérance en Dieu. Si la France avait attendu une intervention de Dieu dans l’histoire, la prise de la Bastille aurait-elle jamais eu lieu ?

La négation de la possibilité d’une action divine dans l’histoire au regard de la pensée judéo-chrétienne


Si l’on reste dans le pur schéma théologique d’une existence calquée sur la question de la sotériologie propre à la pensée judéo-chrétienne il est possible de comprendre et d’évoquer une possible intervention de Dieu dans l’histoire. Mais cette intervention n’est ni locale ni sporadique, elle intervient sur le monde dans son ensemble dans le but d’une restauration du règne de Dieu. Aucune exégèse du livre saint ne permet d’envisager cette possibilité. Si Dieu intervenait, c’est le signe manifeste de la fin de l’histoire et ceci dans le but de restaurer son règne. On n’est en aucun cas en présence d’une possibilité où Dieu interviendrait en souverain absolu pour changer le cours des choses, remplacer un dictateur ni envoyer un président pour sauver un peuple. Tous les grands courants théologiques, de la pensée Scolastique à la théologie spéculative axé sur un Dieu faible et souffrant en marge de l’histoire humaine vont à l’encontre de cette possibilité.

D’ailleurs la politique moderne n’a pas l’ambition de la recherche d’un souverain bien, mais plutôt la construction d’une justice sociale où la valeur cardinale est l’homme libre et souverain. Au cas où elle serait tournée vers la recherche d’un souverain bien, elle ne saurait bénéficier d’une quelconque providence. C’est juste une question de logique et de bon sens. "En tant qu’être infiniment sage et prévoyant, Dieu respecte l’ordre cosmique qu’il a établi ; il ne peut donc pas intervenir parce que sa puissance ne consiste à briser les règles qu’il a lui-même fixées dans son infinie sagesse". L’intervention de Dieu dans l’histoire par l’incarnation du verbe qu’est l’épiphanie ou l’apparition historique du verbe qu’est le christ n’avait pas pour objectif de libérer les Israéliens quand bien même ces derniers attendaient le Messie D’Aaron et d’Israël, un libérateur qui viendrait les délivrer du joug des Romains. La passion du christ aurait lavé la terre de ses souillures et offert la possibilité à chaque âme d’accéder au salut divin.

L’incontournable exigence d’un réalisme politique des leaders et des peuples africains

Près de soixante années d’essais à vouloir s’inscrire dans la modernité politique sont largement suffisantes pour comprendre les enjeux sociaux et définir un horizon. Il n’y a pas de hasard en politique et on n’est loin d’être au cœur d’une intrigue divine. C’est une affaire de praxis (ici définie comme l'ensemble des activités humaines susceptibles de modifier les rapports sociaux) même si cette dernière s’inspire d’un discours. La théologie chrétienne est assez claire sur la question de la providence en politique. Si c’était possible Jésus serait descendu du ciel avec une armée pour combattre les romains. Ce n’est pas autre chose que de la fumisterie, de l’amateurisme, de la mystification et du non sens que de se prévaloir d’une mission messianique en politique ou d’atteindre une victoire marquée du sceau divin au lieu d’agir. Ces leaders férus de Dieu ont manifestement manqué leur vocation et doivent d’ores et déjà penser à leur conversion en gourou et laisser les hommes s’occuper de leurs cités.

L’intelligentsia politique des pays africains en mal de transition et de démocratie doit prendre la mesure de l’événement et entamer une déconstruction de ces croyances qui ont plus de mordant sur l’existence individuelle et qui ne sont même pas à ce niveau avéré, s’éduquer et éduquer la masse en lui inculquant le réalisme politique fondé dans la praxis politique, rien que la praxis. A défaut, les peuples opprimés seront toujours tel quel en face à des régimes armés et décidés à se pérenniser dans un registre où le prix de la victoire est la ténacité, l’audace et la témérité.

Face à ce Dieu proxénète, souteneur des dictatures, qui prétend investir l'espace public, la seule parade reste la démocratie.

Korh.
Pour Afrology.


Voir aussi :

Les sectes au Togo

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