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Armée
ivoirienne : Défis de la reconstruction "post-conflit"
Les revendications corporatistes affichées par le premier visage des
mutins le 19 septembre 2002, le sergent Tuo Fozié, ont débouché sur une
rébellion qui a opposé les insurgés à l’armée régulière, les Forces de
Défense et de Sécurité (FDS). Après les combats, les frères d’armes
tentent aujourd’hui de se rapprocher. Entre temps, de nouveaux défis
sécuritaires s’annoncent, avec en filigrane de nombreuses
interrogations, notamment sur le rôle des femmes.
1. Du refus du déclassement à la contestation corporatiste
La grande muette ivoirienne est sortie de sa réserve depuis quelques
années. La période post-houphouétiste a fonctionné comme une boîte de
pandore ouverte par l’armée. Le coup d’Etat du 24 décembre 1999 [1] qui
s’est déroulé, aux dires de ses instigateurs, sans effusion de sang a
fait des émules. 3 ans plus tard, septembre 2002 d’autres soldats
prennent d’assaut les sites stratégiques des grandes villes de Côte
d’Ivoire pour revendiquer l’amélioration sinon la clarification de leur
situation professionnelle. En effet, ces soldats nommés zinzins et
bahéfouès [2] sont des anciennes recrues de la brigade rouge, forces
spéciales crées par l’ancien Président, le Général Guéï Robert pour
lutter contre le grand banditisme.
Dissoute en 2000 après l’élection du Président Laurent Gbagbo les
éléments de cette unité sont regroupés dans des casernes à Abidjan et
dans d’autres villes de l’intérieur. Ils avaient été contingentés en
attendant les conclusions de l’étude de leur dossier qui devait se
solder par deux options : le retour au métier des armes ou l’insertion
professionnelle dans la vie civile. Le cas zinzins et bahéfouè était
d’autant plus délicat qu’il concernait des hommes rompus aux techniques
commando. Du reste, ils sortaient tout droit de la machine à forger
l’élite militaire de l’armée ivoirienne : le centre de formation
commando d’Akandjé. Certains sont des transfuges de la Force
d’Intervention Rapide Parachutiste Commando (FIRPAC). D’autres sont
regardés avec circonspection parce qu’ils seraient proches des groupes
armés qui ont commis des exactions à l’encontre de la population pendant
la période de la transition militaire de 1999 [3].
Mais en attendant d’être situés sur leur sort, plusieurs de ces soldats
sont transformés en vagabonds qui flânent sans objectif précis dans les
casernes. Privés de leur solde, ils se contentent du soutien de leurs
proches. Exaspérés par une longue attente qui n’en finissait, ces
soldats prennent les armes. Ce qui était sensés être une simple
revendication corporatiste se mue en rébellion qui prend le nom de
Forces Armées des Forces Nouvelles (FAFN). Les Forces Nouvelles (FN)
dirigée par Soro Kigbafori Guillaume constituent l’aile politique - et
dirigeante - de cette rébellion. Selon lui, le Président Gbagbo n’a pas
travaillé à la réconciliation au sein de l’armée [4].
Pendant ce temps les Forces de Défense et de Sécurité de Côte d’Ivoire
(FDS-CI) se réorganisent dans la zone gouvernementale. Plus de 3000
nouvelles renforcent les rangs de l’armée régulière.
2. La longue marche vers la reconstruction de l’armée. Refonder pour
reconstruire ?
L’un des points d’achoppement à l’application des accords de Ouagadougou
est la reconstruction de l’armée ivoirienne. Les avancées dans ce
secteur hautement sensible et stratégique sont telles que certains
observateurs de la vie socio-politique ivoirienne parlent de blocage du
processus de sortie de crise. C’est pour mettre fin à ces conjectures
que le gouvernement a mis sur pied un groupe de travail sur la
reconstruction et la refondation de l’armée (GTRRA) le mercredi 10 mars
2008 à la Primature par le décret N° 2007-645 du 20 décembre 2007
portant création, attribution, composition et fonctionnement du groupe
de travail "restructuration et Refondation" de l’armée.
C’est un organe de réflexion ayant pour mission de proposer un cadre
général d’organisation, de composition et de fonctionnement des
nouvelles Forces de Défense et de Sécurité. Il est chargé de soumettre
aux partenaires une stratégie globale de restructuration et de
refondation de l’armée. Le comité de pilotage de cet organe est présidé
par le Premier Ministre lui-même et comprend un représentant du
Président Gbagbo, un représentant du facilitateur, des ministres du
gouvernement (les Ministres du Plan et du Développement, la Défense,
l’intérieur, l’économie et les finances), les chefs d’états-majors des
deux armées ivoiriennes (FDS-CI et FAFN) et les commandants des forces
impartiales (l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) et
la Force Licorne). L’installation du groupe de travail est une exécution
du chapitre 3 de l’Accord Politique de Ouagadougou relatif aux Forces de
Défenses et de Sécurité de Côte d’Ivoire (FDS-CI).
Le GTRRA est la énième solution trouvée par le Président Gbagbo et de
son Premier Ministre Soro Guillaume pour vider la question de l’armée.
En dépit du démantèlement des derniers fronts, les deux parties
accordent difficilement leur violon sur la reconstruction de l’armée. La
question des grades des ex-rebelles n’a toujours pas été tranchée. Le
facilitateur, le Président Blaise Compaoré a qui les parties ont confié
la gestion de ce dossier ne s’est pas toujours prononcé sur cette
question. Le sujet est d’autant plus délicat qu’il impose des
concessions difficiles.
Certains problèmes de fond, comme l’insertion des nombreux combattants
des deux camps, n’invitent pas à la collaboration. Les quotas proposés
par les uns et les autres et les difficultés matériels cachent mal la
volonté de conserver une parcelle d’une souveraineté matérialisée par le
contrôle d’un territoire par ses hommes. D’autres part la réunification
des caisses de l’Etat qui, a priori passe pour être une question d’ordre
économique masque en réalité une stratégie militaire. Les structures
financières (commerce, transport, agriculture, les richesses minières,
etc.) robinets d’alimentation de l’industrie de l’armement et des
réseaux de diffusion des idéologies politiques ne se cèdent pas aussi
facilement. A ce sujet, les accords de Ouagadougou prévoient la
restauration de l’autorité de l’Etat par le recouvrement des taxes et
des impôts sur toute l’étendue du territoire. Un comité a été mis en
place pour suivre l’application de cette clause.
3. Les défis de la nouvelle armée. Il faut sauver le soldat éburnéen.
Les violences engendrées par la guerre ne se limitent pas aux heures
d’affrontement entre les groupes armés en présence entre 2002 et 2003.
Le conflit a entraîné une crise sécuritaire qui revêt plusieurs formes.
L’armée est traversée par des tensions qui se traduisent par des fautes
de comportements et des fautes contre l’honneur militaire. Se prononçant
sur la radiation de 900 recrues entre 2004 et 2008, le Chef d’état-major
des FDS-CI estime que "ces soldats de rangs qui ont été radiés font la
honte de l’institution militaire, en ce qu’ils sapent ses fondements,
son honneur et bafouent ses principes de base qui s’appuient sur le
socle de la discipline. Ils ne sont pas dignes d’être militaires. D’où
leur radiation de l’outil de défense et de sécurité" [5]. Cette mesure
intervient au moment où des violences orchestrées par des militaires
loyalistes ont éclatées à Guiglo, Blolequin, Duékoué et Guiglo, des
localités de l’ouest de la Côte d’Ivoire, la semaine dernière. Le décès
de l’un des leurs à la suite d’une agression a réveillés les vieux
démons de la revendication corporatiste. Il s’agit, pour les soldats, de
revenir occuper les corridors, ils ont exigé le départ du gouverneur
militaire le colonel major Guié Globo et l’organisation de patrouilles
dans les villes où ils sont regroupés. Ils ont surtout dénoncé leurs
conditions de vie depuis le regroupement des soldats auparavant déployés
sur la ligne de front [6]. Cela renforce la brutalisation [7] des champs
politique et militaire ivoiriens.
La nouvelle armée ivoirienne devra également faire face à une montée en
puissance de la criminalité. Les agressions ne visent plus seulement les
domiciles des citoyens anonymes. Elles concernent aussi les entreprises
et souvent même des institutions de la République tels que le Conseil
économique et social qui a été cambriolé il y a quelques mois. Le mode
opératoire s’est affiné dans la mesure où se sont des armes de guerre
qui sont mobilisés (kalachnikovs). Les enlèvements suivis de demande de
rançons, les prises d’otage et le trafic transfrontalier des enfants
voire des adultes rappellent ironiquement les films hollywoodiens. Les
yahoo boys et yahoo girls qui se promènent sur la toile se livrent de
plus en plus à la confection de faux documents administratifs et à des
siphonages de fonds bancaires. La télévision ivoirienne à exhiber
plusieurs faussaires arrêtés par les éléments du Centre de Coordination
des Opérations de Sécurité (CECOS). Mais la situation sécuritaire de la
Côte d’Ivoire n’est pas désespérante. Le mercredi 26 mars 2008, l’ONUCI
a annoncé au cours de son point de presse hebdomadaire la baisse du
niveau de sécurité. Les régions de Bouaké, Séguéla (au centre), Korhogo
(au nord), Man et Guiglo (à l’Ouest) passent de 4 à 3 et le reste du
territoire ivoirien de la phase 3 à la phase 2 [8]. Mais en dépit de
cette baisse sensible de l’indice de sécurité, les défis qui attendent
la nouvelle armée de Côte d’Ivoire sont énormes. Ils nécessitent une
véritable prise en main du territoire nationale par l’armée dès le
retour de la paix.
Une restructuration militaire post-conflit est une activité sensible.
Elle peut être porteuse de menaces susceptibles de déboucher sur une
escalade du conflit. L’introduction de cessez-le-feu, d’accords de paix
ou même les interventions discrètes visant le désarmement de
belligérants ne garantit pas toujours une amélioration tangible de
l’indice de sécurité [9]. Les situations post-conflit sont souvent le
théâtre de massacres, de règlements de compte parce que les victimes
d’hier peuvent s’en prendre à leurs bourreaux et leurs alliés. La
réinsertion des ex combattants doit faire l’objet d’une vigilance
particulière [10]. Un soldat démobilisé qui n’est pas convenablement
réinséré dans le tissu sociale avec un revenu suffisant peut verser dans
la délinquance en approvisionnant les cohortes de bandits qui exercent
avec usage d’armes de guerre ou en s’enrôlant dans une opposition
politique armée.
4. Démobilisation et nouvelle armée : discrimination positive pour
les femmes
La nouvelle armée de Côte d’Ivoire se construira avec une intégration
des éléments des FDS-CI et des FAFN. Ce processus est capital pour la
réconciliation nationale et pour la restauration de l’autorité de
l’Etat. Or il faut craindre que les interventions des différents
partenaires impliqués dans le processus ne grèvent pas les efforts de
paix. Les organismes internationaux (banque mondiale, PNUD, ONU, etc.)
peuvent se lasser de blocages supposés ou réels de l’une ou l’autre des
parties et délaisser le conflit en allégeant son soutien. On pourrait
alors se retrouver dans un schéma de conflit des papous. La prudence de
l’ONUCI, que d’aucun assimile à un manque de volonté ou une indolence,
révèle la prudence de la communauté internationale qui ne tient pas à
être accusés de réarmer d’anciens combattants.
Afin de relever les défis que doivent affronter les femmes et les jeunes
filles soldats en période post-conflit, les plans de démobilisation
devront identifier les besoins spécifiques des combattants des deux
sexes et comprendre qu’une seule stratégie ne pourra pas s’appliquer à
tous [11]. Contrairement aux hommes, les femmes doivent bénéficier de
programmes spéciaux tenant compte des conditions plus défavorables et
des violences subies.
01/04/2008
N. B. Oumar
Email : silweyseg@yahoo.fr
Références
1. KIEFFER, G-A. (2000). ‘’Armée ivoirienne : le refus du
déclassement’’, in Politique Africaine (78) 26-44
2. Bahéfouè est un mot du groupe ethnique baoulé (localisé au centre de
la Côte d’Ivoire) qui signifie sorcier.
3. BANEGAS, R et LOSCH, B (2002). "La Côte d’Ivoire au bord de
l’explosion", in Politique Africaine (82) 139-161.
4. SORO G. (2005). Pourquoi je suis devenu un rebelle, La Côte d’Ivoire
au bord du gouffre, Paris, Hachette Littératures.
5. Soir Info N° 4070 du vendredi 28 mars 2008
6. Fraternité Matin N° 13011 du mercredi 26 mars 2008
7. VIDAL, C (2003). "La brutalisation du champ politique ivoirien", in
Revue africaine de sociologie 7 (2) 45-57
8. www.ONUCI.org
9. www.un.org/Docs/SG/agpeace.html
10. Le Courrier N°198 mai-juin 2003
11. http://www.bicc.de/general/paper20/content.html
12. voir aussi http://www.bridge.ids.ac.uk/docs/en%20bref-conflict.doc |
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