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Obamania
: usage et mésusage d'une formule
L'engouement planétaire que suscitent la candidature et la personne
de Barack Obama, avec les élections présidentielles américaines, a été
thématisé sous la notion d'Obamania ou Obamamania. Lancée aux Etats-Unis,
où le mouvement a pris naissance, elle a été reprise partout dans le
monde, ad nauseam, de manière spontanée et a-critique. Un site de
géopolitique, "dedefensa.org", relève, non sans ironie, l'uniformité
mimétique et tonale de l'ensemble de la presse américaine en la
circonstance : "7 janvier 2008. Après sa victoire dans l'Iowa, le
sénateur Obama est porté par une vague triomphale, comme l'observe The
Independent du 6 janvier, parmi d'autres qui offrent un commentaire
exactement dans la même tonalité. Pour notre information, The
Independent ou bien l'un ou l'autre parle de "Obamania", ce qui permet
au moins de faire un titre" ("Obamania", suite et signe des temps").
Le quotidien Libération du 25 juillet 2008 a choisi,
à l'occasion de sa brève visite en France, cette formule-titre, en forme
d'inscription en caractères gras barrant toute la première page, pour
souligner la portée de l'événement. D'une facilité d'usage, toute
publication et toute déclaration, en particulier les articles et
commentaires de presse, qui traitent de l'ascension du sénateur de
l'Illinois, croient devoir y référer, pour faire chic et branché, sinon
cultivé. Elles font assaut de surenchère pour varier à l'envi autour du
thème, le décliner sur tous les tons, l'hyperbole y jouant un rôle
majeur. La fortune du mot excède le champ médiatique, puisque certains
des comités constitutifs des réseaux de soutien et de promotion du
candidat démocrate qui se sont tissés de par le monde, s'inscrivent tout
uniment sous ce label. Tel est le cas de celui de Lyon, le nôtre en
l'occurrence, le plus actif en la matière. Lyon se veut la "capitale
de l'Obamania".
Aussi bien, sans préjuger de sa légitimité, le
suremploi dont elle fait l'objet en a fait un poncif, de nature à
altérer et à vulgariser, et, pour tout dire, à peopoliser le phénomène,
et, in fine, à en réduire la portée symbolique et politique. En effet,
cette conceptualisation, sous son apparente banalité et sa haute
expressivité, est lourde d'ambiguïté et source de confusion, n'étant ni
axiologiquement ni idéologiquement neutre. Le propos de cet article
n'est pas de déconstruire une notion qui serait inadéquate, mais de la
désambiguïser, de l'expurger de ses propriétés et connotations
négatives, d'en fixer la portée et les limites, au regard de l'objet
qu'elle est censée décrire.
1. Les pièges de l'impressionnisme comparé
L'avénement de Barack Obama est assurément un événement historique de
portée universelle. Les médias ont donc réagi spontanément et en
connaissance de cause. Cependant, l'on connaît le goût des médias pour
le sensationnel et l'émotionnel, la logomachie et la dramaturgie, qui
affectionnent les raccourcis commodes, le flou artistique ou les
formules choc, lapidaires et simplificatrices, propres à emporter
l'adhésion. Ici, ils ne jouent pas que le rôle de simple démiurge, de
relais de l'opinion. Ils sont à la fois les accoucheurs et les
orchestrateurs, les vecteurs et les pourvoyeurs de la dite obamania.
D'une forte résonance sémantique, Obamania est un énoncé performatif,
car vaut prophétie auto-réalisatrice et slogan, et sonne comme une
invitation à soutenir le candidat. Au point d'agacer un site
souverainiste, "Revue-républicaine.fr", qui se plaint d'une
orchestration qui, selon ses animateurs, confine à la propagande :
"tant la campagne de presse pro-Obama tourne au bourrage de crâne".
Mais au-delà du jeu d'énonciation et de l'effet d'annonce ou de sens, le
recours au morphème "mania" aux fins de suffixation du nom du candidat
démocrate comme objet d'un culte, est une démarche pernicieuse, car elle
a une fonction subtilement péjorante, dépréciative.
1.1 La confusion des genres
Le détail est anecdotique et la discussion passablement byzantine, mais
on se doit de le signaler, dans l'horizon de la Francophonie, l'Académie
n'accrédite pas la dérivation - considérée comme un anglicisme -, et
recommande le suffixe "ite", lui aussi d'origine grecque mais
plus usité en français, pour désigner les pathologies de nature
hypertrophique ainsi que les formes d'expressions excessives de
sentiments d'admiration. Peine perdue, l'usage international, comme
manifestation de l'hégémonie anglosaxophonne, a consacré la forme
"mania". Néanmoins, quel que soit le morphème préconisé ou retenu,
"mania" ou "ite", le mot produit de la dérivation
suffixale emporte une nuance péjorative, renvoyant au registre des
affects comme opposé à celui de l'intellect, en plus de subsumer, de
manière arbitraire et réductrice, sous le même genre des motivations,
des niveaux d'intérêt et des formes d'engagement différents.
Dans sa dénotation première comme dans ses
connotations, la terminologie évoque une passion passagère, une
impulsion qui serait de l'ordre de l'effet de mode, de la même nature
que l'emballement irréfléchi et déraisonnable de jeunes groupies pour
des pop stars plus ou moins talentueuses voire pour un pur artefact
médiatique,à l'instar du personnage du film de Hal Ashby, "Bienvenue
Mister Chance", avec Peter Sellers. La première occurrence de ce type de
construction lexicale, du lexème, se rencontre en effet dans les
analyses du phénomène Beatles, ce groupe de jeunes Anglais qui se
voulaient les émules des chanteurs de rythms and blues (on dirait
aujourd'hui, en abrégé, "RNB") noirs américains, en particulier les
Platters et Smokey Robinson. Ils ont succédé, dans ce statut d'icône
planétaire, à Elvis Presley, lui aussi, et surtout le premier du genre,
des épigones, le passeur, qui a su gagner le public blanc à la musique
noire et à toute son esthétique, comme la manière de danser, dixit Sam
Philips son découvreur, une musique, marginale et méprisée, que
n'appréciaient que quelques curieux et initiés, devenue depuis
universelle. Le culte dont il a été entouré, à l'instar de celui rendu à
son alter ego et contemporain du septième art, James Dean, "monstre
sacré" du cinéma, est l'acte inaugural d'une nouvelle religiosité
séculière qui allait marquer l'ère des médias de masse et de la
mondialisation culturelle américanomorphe et américanophone. Michaël
Jackson, né et élevé dans le foyer matriciel de cette musique, n'a
atteint le même niveau de célébrité qu'au prix d'un effort pathétique de
désidentification somatique, d'aliénation physique, désireux d'incarner,
par cette métamorphose artificielle, la figure fantasmée et
fantasmatique d'une humanité postraciale. L'inauthenticité de cette
identité d'emprunt, produit de la chirurgie esthétique, lui a été
fatale, puisque les médias, toujours prompts à brûler ce qu'ils ont fait
adorer, n'ont pas peu fait pour le faire tomber de son piédestal de roi
de la pop, qu'il était réellement. Même si le talent est toujours là, la
magie s'est évaporée dans les ondées de l'entreprise de
démythification-démolition médiatique. Alors que, dans le même temps, la
sulfureuse Madonna continue tranquillement à faire carrière et fortune,
épargnée par la critique des censeurs.
Elvis Presley, les Beatles, Mickaël Jackson, l'idôlatrie
dont ils ont fait l'objet s'est conjugué au délire, justifiant
l'invention d'un néologisme en forme de mot-valise et à forte teneur
psychopathologique : Elvismania, beatlesmania, jacksonmania.
L'extrapolation de ces expériences et donc du lexème hors du champ
artistique, par le recours aux facilités de l'impressionnisme comparé,
est hasardeuse voire tendancieuse, surtout lorsque le domaine
d'exportation est le politique.
Des comportements de type lubique et mimétique, des
réactions instinctuelles et puériles, l'instinct grégaire comme
l'attrait de la nouveauté pour la nouveauté, sans considération de
contenu et d'efficacité, ou philonéisme, l'attirance pour tout ce qui
vient des Etats-Unis, les amalgames et raccourcis du sens commun comme
les analogies et apparentements aventurés, les conduites magiques, de
nature espérantiste et adventiste, ne sont pas à exclure dans le
faisceau des motivations et des positions des uns et des autres touchant
au personnage d'Obama. Il se pourrait bien, également, et tout porte à
le croire, qu'il fasse effet auprès de la gente féminine, les jeunes
générations en particulier, en raison de sa prestance physique et de son
pouvoir de séduction, puisqu'il passe pour un bel homme. L'hypothèse
d'une rock-starification ne saurait non plus être écartée. Que des
magazines spécialisés, quoique de haute tenue, comme Rolling Stone et
Les Inrockuptibles, aient choisi de lui consacrer un numéro, avec son
portrait en "une", est l'un des indices les plus révélateurs de cette
tentation de la confusion des genres.
Autrement, les commentaires et réflexions, que l'on
peut glaner dans la blogosphère, excellent analyseur de l'opinion
moyenne, de la doxa, sont riches d'enseignements à cet égard.
Un anonyme, d'un certain âge, dans une réflexion
inspirée par la déferlante pro-Obama, pourfend le manque de discernement
et le mélange de genre, l'insignifiance et la désinvolture, qui
présideraient à l'aperception et à la réception du fait politique par la
jeunesse actuelle : "Pourtant, je fus jeune et pas raisonnable du
tout. Par contre "je pensais, je raisonnais". Les années et l'expérience
m'ont fait évoluer. J'avoue rester stupéfait devant l'amalgame que fait
la jeunesse actuelle. Elle traite la candidature à une présidentielle
sur le même plan qu'une compétition sportive, l'Eurovision, la Star
académie, Miss Something. Un meeting électoral, c'est idem avec les JMJ,
une techno parade, une fête de la musique, une gay parade, une rave
party, le concert d'une idole à Bercy". Sur le même blog, un autre
commentateur, affectant la même posture désenchantée, prétend avoir lu
sur une pancarte à Berlin, lors du rassemblement-monstre ayant marqué
son passage dans le capitale allemande, un slogan explicite et
révélateur, qui assimilait Obama à un chanteur de rock, en risquant, au
passage, une comparaison avec la France complètement hasardée.
Réagissant "à la soi-disant "obamania planétaire", ce qui pourrait
expliquer une certaine prudence des commentaires… de Nicole Bacharan et
de Ted Stanger, j'ai lu sur une pancarte à Berlin l'inscription "Barack
n'roll". C'est tout dire… Sur son bagout, il me fait penser à un
autre, O. Besancenot. Avez-vous remarqué la similitude des initiales BO
et OB. Signe du destin". Nicole Bacharan et Ted Stanger sont deux
spécialistes des Etats-Unis - d'origine américaine, officiant dans les
médias, plastronnant et pontifiant doctement à chaque apparition -, des
plus sceptiques, les plus pessimistes sur les chances de Barach Obama.
Et que d'aucuns soupçonnent, à tort ou à raison, d'exprimer en fait
leurs sentiments personnels, sur le mode de la rationalisation, au sens
freudien du mot. L'expérience de Ségolène Royal sert également de point
de comparaison et de sujet de spéculation aux doctes amateurs de
politique-fiction comparée. Piquée dans Le Figaro, la réaction d'un
lecteur, à l'humeur tout aussi chagrine, un certain Emmanuel du Couldray,
qui fait part de son agacement, en déclarant que cette obamania
l'insupporte, pour se fendre de commentaires aussi péremptoires que
scabreux et triviaux: "Cette Obamania m'irrite car elle est factice.
Certes, si les élections des Etats-Unis m'intéressent, elles ne me
passionnent pas, et, je ne me sens pas obligé d'annoncer le gagnant.
John Kerry, qui paraît en tête chez les Européens, s'est ramassé. Alors
attentons, et comme le disent les anglo-saxons : "wait and see". Il n'y
a aucun racisme dans mes propos mais seulement de la sagesse. Même s'il
est soutenu par une certaine franc-maçonnerie protestante, ce métis n'a
pas l'envergure d'un chef d'Etat et je le pense incapable de gagner le
cœur de tous les Américains quelle que soit leur couleur de peau et leur
religion. Il fait un peu trop gravure de mode, aussi, je l'imagine
plutôt poser nu dans des journaux gays".
Signe des affinités électives présumées entre le
personnage d'Obama et le star-system hollywoodien, Le Nouvel Obs pointe
"l'obamania aiguë des peoples", nombreux en effet à le soutenir voire à
l'aduler, au premier chef Oprah Winfrey, la célèbre animatrice de
télévision, dont le parrainage fut décisif dans son envol électoral.
Encore plus retors, pour contrer les effets de sa
tournée (pour le moins triomphale, en Europe) hors des Etats-Unis,
auprès de l'électorat américain, l'équipe de McCain, qui n'a de cesse de
reprocher à Obama son inexpérience et son manque de stature
internationale supposés, a pris le parti du persiflage, en cherchant à
le tourner en dérision, de manière peu subtile, dans un clip de
propagande, où l'on hésite pas à le comparer à deux starlettes people
américaines, à la réputation sulfureuse, la chanteuse Britney Spears, et
la jet-setteuse et riche héritière Paris Hilton. Celle-ci a surpris son
monde, en réagissant, réponse du berger à la bergère, sur le même
registre et le même mode, par une pastiche peu amène du clip du candidat
républicain. C'est la petite écervelée qui aura réussi à mettre
finalement les rieurs de son côté. Mais l'équipe de ce dernier,
décidément impénitente et obstinée, en a encore récemment remis une
couche, en s'en prenant cette fois à ce qu'elle nomme "fans club" de son
rival. L'opération vise à écorner l'image par trop lisse, immaculée et
attrayante d'Obama, à faire passer l'obamania pour une bulle
artificielle et superficielle, forcément évanescente et éphémère.
Jalousie, jalousie, quand tu nous tiens ! Au-delà de ces considérations
d'ordre personnel, le Courrier international du 1er août, reprenant un
article d'un journal californien (Los Angeles Times), nous apprend que
l'image d'Obama, l'un des principaux atouts du candidat démocrate, est
devenue l'un des enjeux de la campagne électorale, et donc une priorité
pour la communication des deux camps en compétition. Les Républicains
s'emploient à le démythifier, à brouiller et son image et son message, à
créer autour de lui un climat délétère, en tentant de le présenter, de
manière subliminale, sinon comme un personnage inconsistant et
inconstant, du moins comme une source d'instabilité et d'insécurité.
Leur pouvoir de nuisance n'est pas à sous-estimer, si l'on se fie aux
précédentes élections présidentielles, où l'habileté manœuvrière et les
procédés déloyaux du roué Karl Rowe, le chef d'orchestre de la campagne
de George Bush, un maître de la cautèle, de l'attaque ad personam, ont
réussi à faire échec à la communication de John Kerry. L'un de ses
adjoints a depuis rejoint l'équipe de John McCain, dont la stratégie
s'en est d'emblée ressenti, au grand dam d'Obama. Elle n'est pas
étrangère, en effet, à la phase de stase que connaît actuellement la
campagne du candidat démocrate.
Aux Etats-Unis même, des voix, parfois issues de la
communauté noire et parmi les plus célèbres, comme celle du professeur
de littérature et écrivain Percival Everett, se montrent également fort
critiques pour l'obamania, à l'encontre de l'illusion lyrique que
produit le sénateur noir, et que l'auteur impute aux médias. "Je
pourrais me lancer dans une grande tirade sur son charisme, son
apparente capacité à rallier à lui l'électorat blanc, son don pour
susciter l'enthousiasme parmi les jeunes, mais ce serait tomber dans le
piège que les médias semblent décider à tendre, et qui consiste à
réduire cette élection à un concours de popularité" ("Etats-Unis : A la
recherche de la nouvelle star", Hebdo.nouvelobs.com). Le titre est en
lui-même éloquent.
Sur un autre plan, des pourfendeurs ou non de l'obamania
s'interrogent de manière condescendante sur l'utilité des ces comités de
soutien, qui fleurissent partout dans le monde, et singulièrement en
France, et que certains assimilent à des "fan club". Guillemette Faure,
sur le site Rue89, s'est intéressée au premier du genre constitué en
France, à Paris, sous les auspices de personnalités au profil fortement
people, pour ne pas dire plus, appartenant, sous une diversité
apparente, au microcosme des intellectuels médiatiques, de politiciens
plus ou moins connus, et des figures de la haute couture. Elle ironise
sur le caractère unipersonnel de ce comité, la prétention à la
représentation et à la représentativité nationales, et la composition
passablement snobinarde de son comité de parrainage, comme sur
l'efficacité de son action et de son activisme, confinés pour
l'essentiel sur la toile. Elle laisse entendre, en outre, que
l'initiative serait contre-productive, eu égard au tropisme
isolationniste et nombriliste voire francophobe de l'électorat
américain, illustré par le précédent de John Kerry, dont la candidature
a été plombée par un soutien français bruyant et encombrant («A quoi
sert un comité de soutien français à Obama ?", Rue89, 22 avril 2008).
Pince-sans-rire, Doan Bui, dans Le Nouvel Obs, au regard du pedigree des
membres d'honneur du comité, ayant répondu à l'appel de son promoteur, a
choisi comme titre pour son article consacré au sujet : "L'icône des
VIP".
1.2 Les ruses de la raison
Contrairement aux divagations bileuses et fielleuses des contempteurs de
l'obamania, les mouvements d'opinion en faveur de Barack ne revêtent pas
nécessairement le caractère irraisonné ni les formes prétendument
aberrantes qu'ils leur reprochent. Au reste, il est possible d'objecter
à la cohorte des détracteurs l'argument ad hominem, en faisant valoir
qu'ils ne font que projeter leur propre conduite réactionnelle,
épidermique et honteuse, obamaphobe, sur les partisans du candidat
démocrate, qu'ils accusent, à tort, d'aveuglement et d'excès. Il appert
cependant, à y regarder de près, que les prises de positions en sa
faveur procèdent d'une analyse raisonnée et argumentée, en particulier
de son programme, à l'exemple de la réflexion suivante, relevée sur le
même blog, ci-devant cité, représentative, nous semble-t-il de ce
courant d'opinion qui porte Obama : "Ni je l'adore, ni je l'idolâtre,
mais en regardant comment fonctionne le monde aujourd'hui et tout le
chemin qui reste à parcourir pour que les US aient à nouveau un visage
agréable à regarder, à lire, à entendre, à écouter et peut-être à aimer,
il me semble, mais c'est peut-être plus émotionnel que politique, il me
semble qu'Obama serait capable d'opérer ces changements… Alors, c'est
vrai que la carte postale est loin d'être encore en couleurs et qu'il
faudra encore tracé d'autres chemins et routes pour y arriver, mais tout
ce qui peut se passer de bien aux US transpire ailleurs… donc…".
A ceux qui jugent dérisoire, opportuniste et
contre-productive, la création de comités de soutien en dehors des
Etats-Unis, Samuel Solvit, directement concerné et même nommément
interpellé, en tant que promoteur du premier constitué, adresse à Rue89,
en collaboration avec Archippe Yepmou, créateur du groupe Facebook
"France for Barack Obama", une réponse argumentée ("Non, un comité de
soutien français à Obama n'est pas inutile !"). Il y justifie
l'initiative, réfute ou corrige les mésinterprétations, reprenant et
développant certains arguments avancés par les membres d'honneur du
comité. Sur le grief de futilité et d'inanité, il se défend en indiquant
que "décrypter ainsi la formation des groupes politiques et des comités
de soutien selon une approche utilitariste et simplificatrice illustre
l'incompréhension des phénomènes sociaux et politiques contemporains et
la méconnaissance de l'évolution des formes d'engagement". Quant au
reproche de peopolisation, qu'il qualifie de procès d'intention
malveillant, il allègue que "leur présence ne constitue pas seulement un
alibi, elle donne une visibilité au groupe dans l'ensemble pléthorique
des regroupements d'individus qui peuvent exister. Elle permet de gagner
une certaine légitimité qui n'est sinon que très rarement accordée. Elle
apporte aussi une caution "experte" et favorise les échanges entre
savoirs institutionnels et expérience de terrain".
Invité à s'exprimer dans le cadre de la rubrique
entretien du blog "Regards sur les Etats-Unis", Samuel Solvit se livre à
une défense et illustration de ce qu'on appelle improprement et
abusivement obamania : "On parle d'obamania comme un phénomène de mode,
ce terme est abusif car il ne reflète pas l'importance de ce que porte
la candidature de Barack Obama. Je pense qu'il y a 4 grandes idées qui
motivent un tel engouement :
- Obama incarne le changement, il est jeune et métissé. Il est dynamique et
sort des clivages politiques. Il permet d'espérer un renouveau dans la politique
américaine après ces "années Bush" très mal perçues.
- Barack Obama incarne l'ouverture. A la fois par son comportement et
son ouverture, il donne à l'Amérique un visage moins fermé, conservateur et
"unilatéraliste"…
- Il a indéniablement une aura et un charisme fantastique qui séduisent.
Sans démagogie, il propose et aborde la politique avec à la fois du charme, de
la simplicité et de la détermination !
- Barack Obama est le symbole d'une évolution culturelle et
d'intégration remarquable. Dans ce cas, il y a transfert avec la France: notre
pays n'est pas encore arrivé à une telle intégration, bien que son histoire soit
différente".
Il consacre, au demeurant, sur son blog, France pour
Obama, un article de défiance contre l'obamania, sous ce titre. "Loin du
rêve ou de l'idolâtrie, soutenir Barack Obama est d'abord un engagement
politique et doit le rester. Ce travers, s'il existe, est négatif pour
le débat et la réalité ; une réalité qui a besoin de sérieux, de
vigilance et d'action. Parce que tous les matins, partout dans le monde,
les défis communs que nous devons relever grandissent. Ces défis
multiples sont globaux et dépassent le local, le national ou l'ethnique,
mais ils concernent aussi notre quotidien bien que cela puisse parfois
sembler lointain (prix des aliments, énergie, pétrole, sécurité, paix,
immigration, guerres, conflits sociaux [...]. Le président américain,
quel qu'il soit, ne pourra ni changer brusquement la politique
américaine, ni "rétablir la paix dans le monde", pour les plus
idéalistes ! Cependant, en tant qu'acteur central dans tous les grands
enjeux mondiaux, les Etats-Unis ne peuvent être considéré comme
n'importe quel pays... A ces titres, il s'agit d'abord, en tant que
citoyen du monde d'avoir un regard critique, pragmatique et constructif,
mais surtout pas idéalisé. Cette candidature, car il s'agit ici de
soutenir Barack Obama, doit être appréciée avec une approche politique,
d'abord pour l'intérêt commun. S'ingérer dans la vie politique
américaine ? Certainement pas, mais être préoccupé par notre avenir
commun : oui.
Il est donc important de ne pas travestir ce soutien
en une religion : "l'obamania" ....".
S'il faut retenir les deux premières interventions, la dernière, fort
pertinente, n'appelant aucun commentaire, la plaidoirie est
convaincante, sauf sur la question de la "peopolisation", dans laquelle
l'auteur voit un procès d'intention. La quête compulsive de ce type de
caution est justement sujette à caution. Elle porte la marque du
superficiel, et sert moins la cause que la célébrité. Et ce qu'on
appelle procès d'intention est bien souvent l'expression d'une saine
curiosité intellectuelle et un acte de vigilance politique. Il est
légitime de chercher à connaître les mobiles, cachés ou non, des actions
des acteurs politiques et des agents sociaux, opérant dans la sphère de
la société civile, haut lieu des stratégies obliques et d'officines
parallèles ou de forces occultes, aux activités parfois interlopes.
Certains jugent que l'initiative, en l'occurrence, peut avoir visé à
occuper l'espace public et à s'accaparer et neutraliser un thème
politique sensible autant que porteur, dans le contexte d'une France
frileuse et crispée en la matière, au détriment des premiers concernés,
les citoyens de la diversité. Le fait est que le soutien à Obama
participe de la construction d'un champ, au sens de Bourdieu, comme
univers de concurrence circonscrit par la conjoncture sur un objet
donné, pour la captation ou la conservation de profits matériels ou
symboliques.
Justement, les comités de soutien, promus par les
citoyens et militants de la diversité prolifèrent et s'activent autour
des élections américaines et du personnage de Barack Obama, dont
l'émergence et l'ascension sont suivies avec intérêt et sympathie voire
avec fascination et excitation de ce côté-ci de l'Atlantique. L'effet
miroir, la fonction spéculaire de l'expérience joue à plein. Les
spécialistes de géopolitique nous apprennent qu'à l'ère de la
mondialisation et des nouvelles technologies de l'information et de la
communication, l'espace-temps se contracte, les frontières deviennent
virtuelles et poreuses, les facteurs internes et externes se télescopent
et interagissent, et les seconds servent de stimuli aux processus
sociaux et politiques à l'œuvre au sein de l'Etat-nation, d'un système
politique donné. Dans le cas présent, compte tenu de l'hégémonie
américaine, la France, à son corps défendant, n'échappe pas à
l'attraction de la force de séduction américaine, et d'autant moins que
sa démographie et sa sociologie s'en rapprochent à maints égards, avec
la présence, jugée encombrante, de populations issues de l'immigration
postcoloniale. L'exemplarité d'un parcours de diversité réussi dans un
pays faisant figure de modèle, interpelle au premier chef la France (et
dans une moindre mesure le Brésil), qui se veut donneuse de leçon en
matière d'intégration des minorités, un concept qu'elle récuse pour
mieux occulter et déréaliser un état de fait gênant, l'exclusive
silencieuse qui frappe les citoyens issus de l'immigration silencieuse,
interdits d'accès aux postes électifs ou admistratifs élevés.
La presse hexagonale, locale ou nationale, ne s'y est
pas trompée, qui accorde une grande attention et une large audience à
ces comités, créés à l'initiative des citoyens issus de la diversité,
comme on le dit par euphémisme. On a pu dire (Karim Zéribi) qu'ils
vivent l'intégration réussie et la diversité librement acceptée et
assumée tel un rêve éveillé, par transfert, en se projetant dans le
personne et le parcours d'Obama. Slim Mazni, dans LyonCapitale, suggère
d'en faire, en quelque sorte, une lecture symptomale, au sens
psychanalytique, en notant que "la particularité française de l'obamania
est de relancer le débat sur la diversité. Car l'enthousiasme pour le
candidat démocrate cache en réalité l'espoir déçu de la fraternité "Black-Blanc-Beur""
( "Obama ? Connais pas !", 27 juin 2008). Et François Durpaire et
Jean-Claude Tchicaya, ce dernier membre du CRAN, de renchérir : "Car les
jeunes de banlieue vivent par procuration l'avènement d'Obama, comme
s'il s'agissait d'un mythe compensateur... Ils font de l'ascension de ce
fils d'immigrant africain, élevé dans une famille modeste, le symbole
d'une mobilité sociale qu'ils ne connaissent pas" ( "Grâce à Obama, les
Etats-Unis mieux perçus dans les banlieues", Rue89, 5 juin 2008). Le
Figaro, pour sa part, s'épanche également, non sans condescendance, sur
la construction en cours d'un mythe, à la faveur de l'avènement d'Obama
(Marie-Christine Tabet, "C'est quelqu'un qui nous ressemble", 25 juillet
2008).
L'assertion reste incomplète voire captieuse si l'on
ne précise aussitôt qu'il s'agit d'un mythe sorélien, l'énoncé d'une
idée-force, stimulante et mobilisatrice, apte à servir d'aiguillon et de
levier d'action. A travers le soutien, l'investissement pro-Obama, les
comités font œuvre de civisme et expriment une demande de participation,
et concourent à l'internalisation de l'expérience américaine, qui fait
office de viatique et de stimulant, d'analeptique et de catalyseur.
L'engagement en faveur d'Obama ne constitue donc pas qu'une simple
conduite d'évasion, l'escapisme des mouvements messianiques, ni un
exutoire par où épancher leur impuissance et leurs frustrations, un
succédané pour l'action politique bridée. C'est une nouvelle forme de
militance, en se saisissant d'une occasion en or, une manière indirecte
de formuler des revendications, de demander à la France d'être fidèle à
sa devise : Liberté- Egalité - Fraternité. C'est dire que les
considérations stratégiques et praxéologiques, touchant à la politique
intérieure française, inspirent et expliquent largement le phénomène dit
de l'obamania dans certains secteurs de la société. Il en est clairement
ainsi du comité de Lyon.
Cependant, en évoquant la dimension mythique, on
aborde la question du sens. Or, assurément, l'avènement d'Obama relève
non du fait mais de l'événement. Un événement qui, au-delà de sa
factualité brute, des considérations programmatiques, des implications
pratiques et des avantages tangibles, pour la communauté noire et les
autres minorités aux Etats-Unis comme pour l'ensemble du système
international, demande à être déchiffré. Obama est devenu un symbole,
par la force des choses. Le symbole, comme le mythe, répond d'abord à la
question du sens. Roland Barthes fustigeait ceux qui, au nom du
réalisme, surtout soucieux d' "effet de réel", disait-il,
méconnaissaient et évacuaient la question du sens, non moins importante
pour l'homme et la société. Le symbole n'en est pas pour autant une
figure abstraite, née des œuvres du Saint-Esprit. C'est un mixte composé
d'expérience, de compétence et de conscience. C'est à cette condition
qu'il acquiert sens et efficience.
Au-delà de ces tropismes divergents, témoignant de
l'ambivalence affective - attraction-répulsion -, qu'inspire la personne
de Barack Obama, qui ne semble laisser indifférente, il est des causes
plus profondes, infiniment plus déterminantes dans l'intérêt porté à
l'homme et dans le ralliement à sa candidature. Nous sommes, en la
cause, dans l'ordre politique, dont la dimension tragique (ainsi que le
rappelait Raymond Aron à l'intention d'un Giscard d'Estaing, porté sur
la théâtrocratie gadgétisée) comme les enjeux géopolitiques et
géoéconomiques, et pour tout dire cruciaux pour le monde, eu égard au
poids des Etats-Unis, prédominant et prépondérant dans le système
international, n'échappent à personne. Les sentiments exprimés en la
circonstance, y compris dans leurs excès, sont autant d'objectivation de
tendances de fond, d'expressions d'aspirations, d'attentes et
d'espérances non réductibles à des pulsions primaires, et auxquelles le
personnage et le message d'Obama paraissent répondre. La politique est
champ de passions, génératrice et pourvoyeuse d'émotions, nous dit
Tocqueville, clinicien des passions américaines. Les passions
politiques, Pierre Ansart (La gestion des passions politiques, L'Âge
d'Homme, 1983, 1990) ou Philippe Braud (L'émotion en politique :
problème d'analyse, PFNSP, 1996), l'ont noté, sont des réactifs, qui
donnent la mesure des frustrations et des aspirations des peuples.
La sémiologie des passions qui se cristallisent
autour de la candidature d'Obama, révèle les linéaments et la texture
d'une configuration et d'une personnalité hors norme. La faculté qu'a
Obama à gagner la ferveur des foules, sa capacité à mobiliser la
jeunesse et à faire entrer en politique des citoyens jusque-là
désillusionnés et apathiques, l'enthousiasme extatique et communicatif
que provoque sa personne, ainsi que l'intersubjectivité fusionnelle qui
le relie à son public et à ses partisans, comme le thème de la
rédemption qui revient de manière itérative dans les commentaires à son
sujet, sont autant d'indices symptomatiques et signalétiques d'un
phénomène charismatique, au sens défini par Max Weber.
2. Dimension du charisme
Il est des mots dont la consonance est si suggestive et évocatrice,
qu'ils produisent un effet de sens immédiat, le son étant, en quelque
sorte, la métaphore du sens. "Charisme" en est un bel exemple,
paradigmatique, tant la congruence du signe linguistique d'avec son
référent, du mot et de la chose, est prégnante et frappante. Le
signifiant, dans sa phonétique comme dans sa graphie, renvoie à quelque
chose d'ineffable, de mystérieux, de l'ordre du magico-sacré.
D'étymologie grecque, le terme appartient en propre au vocabulaire de la
théologie chrétienne, et désigne le don de grâce, dévolu à un être
d'exception. Max Weber l'a transporté dans le champ de la sociologie
politique, pour en faire l'une des formes universelles de légitimité du
pouvoir, avec le traditionalisme (typique du régime monarchique), le
rationnel-légal (caractéristique des Etats modernes, démocratiques ou
autoritaires). Weber définit le leadership charismatique comme "reposant
sur la dévotion à la sainteté exceptionnelle, à l'héroïsme ou au
tempérament exemplaire d'une personne individuelle, et des modèles ou de
l'ordre découvert ou ordonné par lui". Il a à voir avec le culte du
héros, mais ne s'y laisse pas réduire. Leadership charismatique et
leadership héroïque sont deux figures souvent confondues.
Son trop-plein de sens a fait tomber le mot charisme
dans le domaine public, dans le vocabulaire courant le plus snob.
Quoiqu'il ait été galvaudé par des usages inconsidérés et inappropriés,
le concept n'en demeure pas moins opératoire.
2.1 Figure composée d'un leadership charismatique
Certains donnent à croire que le culte de la personnalité orchestré
autour d'Obama, l'obamania, résulterait de la mise en application d'une
stratégie de communication politique conçue et mise au point par ses
conseillers et experts, sous la direction de David Axelrod, dont le sens
de l'opportunité a su tirer parti de facteurs stochastiques et de
circonstances favorables, ainsi que de l'inclination et de
l'empressement des médias à voler au secours du succès. Ceux-ci,
toujours à l'affût de tout phénomène nouveau, n'auraient fait que
relayer et amplifier un phénomène historiquement contingent. "Les
interrogations sur le programme de Barack Obama dans la campagne des
primaires démocrates ont alimenté la presse durant toute le semaine.
Réflexe des médias qui se seraient laissés trop facilement séduire par
l'enchaînement des victoires d'un capital donné perdant au départ et de
venu charismatique ? En fait, ces critiques s'apparentent plutôt à un
bilan nuancé de la stratégie en communication déployée par son équipe de
campagne. La victoire surprise du sénateur de l'Illinois des la première
primaire dans l'Iowa, le calendrier des consultations, les victoires
successives ont développé et dynamisé une "obamania", relayée par des
médias bénéficiant d'un accès plus facile à l'habitude au candidat.
Malgré un programme flou, l'envoûtement a touché progressivement les
Etats-Unis. La stratégie d'Axelrod, le directeur de campagne de Barack
Obama, semble avoir fonctionné. Le phénomène Obama repose sur une
sacralisation de la candidature du sénateur de l'Illinois". Telle est
l'analyse du blog Betapolitique ("L'Obamania, un exemple de
communication politique ?").
En effet, un spécialiste comme Michel Dobry
(Sociologie des crises politiques : La dynamique des mobilisations
multisectorielles, PFNSP, 1986) soutient que le charisme peut faire
l'objet d'une véritable stratégie politique. De fait, des officines,
spécialisées en communication et en management, prétendent dispenser des
enseignements sur le sujet, tirés soi-disant des méthodes éprouvées de
la psychologie sociale. Mais, plus significativement, l'histoire récente
nous en a offert un exemple particulièrement illustratif, un cas
d'école, à travers l'expérience de Fernando Collor de Mello au Brésil en
1989, à l'occasion des premières élections pluralistes organisées dans
le pays après des décennies de dictature militaire. Menée par le fameux
holding de médias, Télé Globo, la campagne de promotion du candidat, qui
affrontait à l'époque Lula, a consisté à le profiler et styliser suivant
le modèle canonique du jeune premier des télénovelas, ces séries
télévisées à l'eau de rose très prisées des Brésiliens, et dont il s'est
fait une spécialité. L'opération a fort bien réussi, puisque Fernando
Collor l'a largement emporté sur un Lula, dépeint en la circonstance
comme son anti-modèle, au propre comme au figuré, au physique comme au
moral. Mais l'expérience a fait long feu, l'artifice charlatanesque
n'ayant pas résisté à l'épreuve de l'exercice du pouvoir, victime que le
bellâtre président a été des vicissitudes du processus que décrit Max
Weber comme "routinisation du charisme". Fernando Collor fut en effet
aussitôt destitué pour corruption. Sa rapide déchéance vient attester
que le leadership charismatique, déjà précaire par nature, ne
s'improvise ni ne se décrète, qu'il ne saurait être une simple posture
ni un pur produit du marketing politique, et qu'il requiert des vertus
personnelles, notamment des qualités de rigueur éthique et de sens
civique ainsi que d'efficacité pratique, en plus d'autres conditions de
possibilité, introuvables en l'espèce.
Dans le cas d'Obama, l'intelligence et le
savoir-faire de David Axelrod et de son équipe ne sauraient à elles
seules expliquer ses succès électoraux. Encore eût-il fallu que les
qualités propres du candidat fournissent les ingrédients nécessaires au
succès de l'alchimie électorale, tout au moins dans le contexte présent
des primaires et de la pré-campagne présidentielle. Comme le souligne le
Courrier international, reprenant un article du Guardian de Londres,
Obama est à la fois le bénéficiaire et le catalyseur des sentiments de
dégoût qu'a inspirés à la jeunesse américaine des années catastrophiques
de bushisme ("Elections américaines - Voter pour Obama, c'est cool !», 5
février 2008). Rien ne prouve qu'un tout autre candidat se serait prêté
à la même opération et aurait produit le même effet. La question est
tranchée pour Le Nouvel Obs, qui ne peut que dresser le constat d'un
phénomène sans équivalent ni antécédent dans l'histoire politique
américaine récente, depuis John Kennedy, ne ce serait ce que "pour voir
une foule applaudir quand le candidat se mouche au beau milieu d'un
discours ? Certes, comme le souligne un proche de McCain, "il faut
beaucoup d'argent pour organiser ces grands-messe". Mais quel autre
politicien américain, même avec tout l'or du monde, serait capable
d'enfiévrer 70 000 personnes comme l'a fait récemment Obama à Portland ?
Aucun. Quel autre homme politique inspire autant de groupes, de comités,
de réseaux de soutien, non seulement aux Etats-Unis mais dans le reste
du monde ? Pas un seul" ("Un nouveau JFK ? Il fait aimer l'Amérique").
De plus, en se gardant de porter tout jugement de valeur,
l'idiosyncrasie nationale, le système et la culture politique des
Etats-Unis, les électeurs ainsi que le contexte se différencient
substantiellement de leur équivalent brésilien.
On a cru devoir dire que l'ampleur du
désenchantement, né de la faillite, politique, économique et morale de
l'administration Bush, est telle que tout candidat démocrate à la
succession ne pourrait que bénéficier d'un préjugé favorable et d'une
cote de popularité assurée. Mais, à l'évidence, dans le cas d'Obama, le
plébiscite qui le consacre, à l'intérieur comme à l'extérieur, l'effet
cathartique que génère sa candidature, trahissent un changement
d'amplitude et d'échelle, de nature métapolitique.
Le leadership charismatique naît de la combinaison et
de l'interaction, historiquement mouvantes, de facteurs objectifs
(milieu) et de facteurs subjectifs (personnalité).
2.2 Facteurs objectifs : l'hypothèse d'une crise morale aux Etats-Unis
Wilhelm E. Mühlman, dans un essai d'une singulière densité, consacré aux
Messianismes révolutionnaires du Tiers-monde (Gallimard, 1968), soutient
qu'il est des périodes fertiles en démons et, corrélativement, en
thaumaturges et faiseurs de miracles, où les peuples sont affamés de
charisme. Il affirme également que ce n'est pas tant la personnalité qui
serait charismatique que le milieu d'où il émerge. Assertion qui trouve
rétrospectivement écho chez Engels, qui en a formulé l'hypothèse dans
une lettre fameuse à Walter Borgius : "Les hommes font leur histoire
eux-mêmes, mais jusqu'ici ils ne se conforment pas à une volonté
collective ; selon un plan d'ensemble, et cela même dans le cadre d'une
société déterminée, organisée, donnée. Leurs efforts se contrecarrent,
et c'est précisément la raison pour laquelle règne, dans toutes les
sociétés de ce genre, la nécessité et complétée et manifestée par le
hasard. La nécessité qui s'y impose par le hasard est à son tout, en fin
de compte, la nécessité économique. Ici, nous abordons la question de ce
qu'on appelle les grands hommes. Naturellement, c'est un pur hasard que
tel grand homme surgisse à tel moment déterminé dans tel pays donné.
Mais, nous le supprimons, on voit surgir l'exigence de son remplacement
et ce remplaçant se trouvera tant bien que mal, mais il se trouvera
toujours à la longue. Ce fut un hasard que Napoléon, ce Corse, fût
précisément le dictateur militaire dont avait absolument besoin la
République française, épuisée par sa propre guerre ; mais la preuve est
faite que faute d'un Napoléon, un autre aurait comblé la lacune, car
l'homme s'est trouvé à chaque fois qu'il a été nécessaire : César,
Auguste, Cromwell, etc.".
Son compagnon Marx, évoquait, dans son célèbre et
classique Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, ces conjonctures fluides,
d'indétermination idéologique et politique, qu'il caractérise, en une de
ses formules chiasmatiques dont il est si prodigue, comme "vérité sans
passion, passion sans vérité", et qui appellent des personnalités aptes
à conjuguer vérité et passion.
Il y aurait donc des circonstances historiques qui
seraient charismogènes. Quelles sont les coordonnées d'une telle
situation, quels en sont les critères de distinction et
d'identification. L'expérience historique révèle qu'il s'agit
généralement de conjonctures de crise, qui se prêtent davantage à la
survenue d'hommes d'exception, des hommes de caractère, éclairés et à la
volonté inflexible, vertueux ou sans scrupule, anges ou démons, en tout
cas supposés dotés d'une surnature propre à en faire des montreurs de
conduite et des agents de transformation sociale. De ce point de vue,
les sociétés du tiers monde, dépendantes et en transition forcée vers la
modernité capitaliste, marquée par l'instabilité et l'anomie, en
désarroi et en perte de sens, sont terre d'élection de charisme, pour le
meilleur et pour le pire. La geste gaullienne, qui s'origine et se
déroule dans des circonstances à chaque fois dramatiques et périlleuses
pour la France, société développée s'il en est, 1940 et 1958, est un cas
de figure particulièrement exemplaire. Nul ne songe à contester le
charisme du Général, qui cultivait un complexe messianique océanique, et
s'appliquait lui-même à adopter la posture, à camper le personnage de
l'homme d'exception (Olivier Rouquan, "La stratégie charismatique
gaullienne", Revue Parlement(s), n°4, janvier 2006).
Il serait évidemment oiseux et conjectural d'affirmer
que les Etats-Unis sont en crise, sauf à vider le mot "crise" de tout
contenu. Il n'en demeure pas moins que le 11 septembre, qui a brisé le
mythe de l'insularité sanctuarisante du territoire américain, et le
trauma qu'il a généré, ainsi que l'instrumentalisation cynique et
opportuniste qu'en a faite l'administration Bush, à l'instigation des
idéologues réactionnaires et impérialistes néo-conservateurs – en
abréviation "néocons" -, tels les Richard Perle, Irving et Willliam
Krystol, Robert Kagan, Elliot Abrams, Paul Wolfowitz, etc. -, sans
parler d'autres cas pendables qui leurs sont imputables en politique
intérieure (comme l'impréparation et l'indifférence au sort de la
communauté noire lors du passage de l'ouragan Katrina), a créé un
profond malaise et entraîné une dépréciation de l'image de soi au sein
de la population. L'ego national américain, en temps ordinaire
passablement hypertrophié, a été gravement affecté par la découverte des
menées cauteleuses et crapuleuses ainsi que des dérives hubrystiques de
la politique étrangère de l'administration Bush. Autant de forfaitures,
manifestement attentatoires aux idéaux et aux valeurs américains, qui
ont jeté un profond discrédit sur les Etats-Unis, dégradé
significativement leur image, et compromis notablement leur autorité
morale et leur leadership dans le monde. Leur message sera toujours
lesté du boulet de l'Irak et de Guantanamo, de Katrina, et demeurera
inaudible et peu crédible, s'il n'advint un homme capable de redonner au
peuple américain confiance en soi et de lui faire recouvrer l'estime de
soi, tout en redorant le blason terni du pays.
Il semblerait que l'Amérique traverse une crise
morale. Comme au temps de la guerre du Vietnam, lorsque la résistance
héroïque du peuple vietnamien ainsi que les images insoutenables de son
martyr, du fait de la stratégie militaire américaine, ont contribué à la
démoralisation de l'armée et au dégoût du peuple.
Le syndrome vietnamien a présidé à l'élection de
Jimmy Carter, qui s'est donné pour mission de faire subir une cure de
moralisation à la politique étrangère américaine, sous les espèces de la
diplomatie des droits de l'homme, un idealpolitik mis en formule, sur
fond de guerre froide, par le brainstorming idéologique international
qu'était la Trilatérale afin d'aider les Etats-Unis et l'Occident en
général à reprendre l'initiative, perdue à cette occasion. De la même
façon, le syndrome irakien a favorisé l'émergence de Barack Obama et
fertilisé le terreau de la dite obamania. Si le leadership éthique de
Jimmy Carter s'exerçait sur un mode plébéien, celui de Barack Obama se
déploie suivant des modalités infiniment plus flamboyantes, redevables à
son charisme.
Les ingrédients du charisme sont une addition de
l'image et du message d'une personnalité, agrémentée d'un zest
d'héroïsme, adjuvant qui place le sujet au-dessus des contemporains dans
une conjoncture donnée. On ne peut que noter, avec étonnement et
admiration, l'ascension fulgurante d'un homme sorti de nulle part, d'un
être étrange venu d'ailleurs. En plus de la jeunesse et du talent
oratoire, Barack Obama peut se prévaloir d'un sens de l'anticipation et
de l'histoire et d'une force de conviction le distinguant de l'immense
majorité de la classe politique américaine, et singulièrement des autres
candidats, qui, tous, ont communié dans les eaux troubles de
l'unanimisme patriotard et belliciste de l'après 11 septembre. En se
défiant du consensus obligatoire, en se prononçant sans équivoque contre
la guerre en Irak, en critiquant sans ménagement l'influence funeste des
idéologues néo-conservateurs sur la détermination et la conduite de la
politique étrangère des États-unis, en une période où cela nécessitait
beaucoup de lucidité et de courage, les esprits libres étant étouffés
par le conformisme ambiant et dissuadés par le terrorisme intellectuel
et inquisitorial régnant, représenté par la torquemadesque télévision
Fox News, il s'est affirmé comme un leader politique. En lui confiant
l'honneur de prononcer, en qualité de jeune prometteur, un discours lors
de la convention démocrate et dont il s'acquitta brillamment, John
Kerry, qui l'avait donc remarqué - son premier fait d'armes -, l'a fait
passer de la condition d'individualité marginale et locale au statut
d'homme d'État, présidentiable. Un statut qu'il a parfaitement assumé,
en se présentant courageusement aux primaires, malgré des handicaps a
priori rédhibitoires, et en l'emportant brillamment, de haute lutte, au
terme d'une campagne homérique, sur Hillary Clinton, l'un des poids
lourds du parti démocrate et l'une des personnalités majeures de
l'establishment. Auparavant, en guise de propédeutique, il avait réussi
à se faire élire sénateur de l'Illinois, et il est, à ce titre et à ce
jour, le seul Noir à siéger au Congrès, au Sénat tout au moins,
seulement le cinquième sénateur noir de toute l'histoire politique
américaine. Ce qui n'est pas un mince exploit.
Le brio avec lequel il a passé toutes ses épreuves
probatoires impose le respect. C'est énoncé un truisme que d'affirmer
qu'un tel cursus honorum est hors du commun et dessine le portrait d'un
homme d'exception. L'héroïsation de sa conduite en ces différentes
occasions n'est donc pas qu'une simple figure de style ni un abus de
langage. Une étoile est bien née. C'est l'une des propriétés du
leadership charismatique que la faculté de faire coïncider l'aventure
personnelle d'un homme et le destin d'un peuple. Aussi bien, le cinéaste
Georges Lucas, le père du film-culte "La guerre des étoiles", et
qui s'exprime par conséquent en connaissance de cause, s'estime fondé à
le décrire sous la figure d'un héros : "Un héros est en train
d'apparaître aux États-unis aujourd'hui parce que nous avons un nouveau
candidat à la présidence des Etats-Unis, Barack Obama… Pour tous ceux
d'entre nous qu’ont des rêves et de l'espoir, (Obama) est un héros" (Le
Monde, du 4 juin 2008).
Les élections américaines se mènent et se décident
toujours sur des enjeux de politique intérieure, la politique étrangère
ne représentant que la portion congrue. L'électeur américain moyen est
un hyper-individualiste inculte, qui se défie de l'État et se méfie du
monde extérieur. Et lors des dernières élections américaines, celles de
2004, l'afflux de soutiens en provenance de l'étranger en faveur de John
Kerry irritait passablement les Américains, peu désireux de voir le
reste du monde se mêler de leurs affaires domestiques. Alors que
l'inverse n'est pas vrai. Il en va autrement, ces dernières années, où
l'opinion américaine, même travaillée par le syndrome isolationniste,
toujours aussi prégnant et à l'œuvre, échaudée par les initiatives
machiavéliques et aventuristes de George W Bush, et la réprobation
universelle que cela lui a value, ne reste plus drapée dans son
splendide isolement. Il n'est pas indifférent, pour les Américains, les
secteurs cultivés tout au moins, que le reste du monde les aime et les
apprécie. Que l'on se passionne pour leurs élections et que l'un de
leurs leaders attire la sympathie au dehors, n'est donc pas pour leur
déplaire. La cohorte des médias, qui ont suivi Obama lors de sa tournée
mondiale, témoigne de cet intérêt nouveau pour le regard des autres,
l'opinion internationale.
2.3 Conditions subjectives : Le signe de l' "élu"
Ressac du naufrage des idéaux américains, des œuvres de George W Bush,
nombreux sont les analystes qui soutiennent que le peuple américain
serait prêt à plébisciter n'importe quel candidat démocrate et à lui
confier son destin. L'hypothèse est plausible. Mais la candidature d'Obama,
qui n'est pas ordinaire à première vue, ressortit à un autre registre,
tant l'adhésion qu'elle recueille, par-delà le programme, tient du
surinvestissement messianique. "Certains d'ailleurs n'ont pas manqué de
remarquer la dimension presque religieuse de l' "obamania" ("Un nouveau
JFK ? Il fait aimer l'Amérique"). L'information est peut-être
anecdotique, mais elle vaut la peine d'être rapportée, puisqu'aussi bien
le contexte s'y prête. Comme s'il était prédestiné, son prénom signifie
en swahili, comme en arabe et en hébreu, le "béni".
S'agissant donc des conditions subjectives, le
leadership charismatique se distingue par un certain nombre de
propriétés, liées à la personnalité de l'homme appelé à remplir une
mission. La question a été abordée un peu plus haut, avec l'évocation de
la carrière d'Obama. On complètera le propos par quelques observations
de caractère plus théorique.
Georges Dumézil, spécialiste de mythologie comparée,
dans la somme Mythes et épopée (III), note que les divinités et héros
légendaires ou mythologiques se distinguaient par des anomalies ou
handicaps d'ordre anatomiques, des affections physiques, qu'il a appelés
des "mutilations qualifiantes". C'est le signe de l' "élu", sans
constituer pour autant une condition nécessaire ni suffisante du statut
reconnu de leader charismatique. Mutans mutandi, ce trait distinctif se
réalise chez Barack Obama dans sa pigmentation. Le fait qu'il ne soit
pas un candidat conventionnel (discours de Philadelphie), atypique,
selon ses propres termes, mais aussi aux yeux de son rival républicain -
qui lui reproche de déparer dans la galerie des présidents américains
successifs -, qu'il appartienne à la minorité noire, la plus méprisée et
la plus persécutée de l'histoire et de la société américaines, a valeur
de stigmate. Quand bien même Goffman ait soutenu que le stigmate est
moins un attribut qu'une relation, socialement déterminée, par les
représentations collectives, il n'en produit pas moins un effet de réel,
au sens de Bourdieu, mais non de Barthes.
L'identité raciale d'Obama se laisse aisément
interpréter comme un avatar ou substitut fonctionnel de mutilation
qualifiante en la circonstance, et, par conséquent, comme attribut du
charisme. Une déclaration de Géraldine Ferraro, l'une des proches
d’Hillary Clinton, féministe et ancienne candidate à la vice-présidence
de Walter Mondale, lors de la campagne des primaires démocrates, donne
créance à cette hypothèse. Elle avait provoqué un petit scandale en
déclarant qu'Obama devait ses succès au fait qu'il était noir et de sexe
masculin. Il n'est guère besoin d'être clerc en Sorbonne pour juger le
raisonnement sophistique et l'argument fallacieux. Il est en effet
absurde, de prime abord, de soutenir qu'Obama a pris le dessus sur
Hillary Clinton non en dépit de sa couleur mais à cause de sa couleur.
Nonobstant, le propos trouve sens et cohérence dans une perspective
dumézilienne et dans le cadre d'un scénario charismatique.
Un article, relevé sur la toile, du à un blogueur
africain, opine dans ce sens en soulignant que ses faiblesses deviennent
son atout (Germain Bitiou Nama, "Candidature d'Obama. L'Amérique
est-elle en train de changer ?", evement-bef.net/edito_141). L'handicap,
à la faveur des circonstances, a changé de signe et de pôle, il est
stylisé, pour se muer en ressource symbolique, en concourant à
accréditer l'image de l'homme nouveau, vierge de toute compromission
avec le système et apte à conduire le changement, son principal slogan
de campagne. Le thème du changement est indéfiniment recyclable, mais le
contenu du changement et le degré de crédibilité de ceux qui s'en
réclament sont variables. Dans le cas d'Obama, la confiance confine à la
révérence et à la dévotion. On le pare de toutes les vertus, on le
couvre d'éloges, on le crédite de tous les mérites. De surcroît,
l'impressionnabilité et la versatilité des foules les incitent,
l'imagination aidant, à sur-interpréter et à surcoder, à affecter d'un
coefficient multiplicateur, les actes et les mérites de personnes
souffrant d'handicaps, réels ou imaginaires. Les gens sont enclins à
suréagir devant le phénomène de surcompensation. S'inscrit en
surimpression sur cet imaginaire, l'idiosyncrasie américaine, le culte
de la réussite et l'imagerie du self-made man, au cœur du rêve
américain, ainsi que l'éthique protestante, qui fait de la réussite le
signe de la providence.
Le crédit accordé à Obama serait également
surdéterminé par le désir des Américains blancs d'exorciser sinon
d'expier le péché originel de l'Amérique, l'esclavage et son corollaire,
le racisme. L'économiste et sociologue suédois Gunnar Myrdal, parlait à
ce propos de dilemme américain : la coexistence au sein de la même
société de deux systèmes de valeur antinomiques, la liberté et la
ségrégation raciale. En accordant leur suffrage à Obama, qui présente, à
leurs yeux, le double avantage de n'être ni africain-américain "de
souche" - à la fois homme du ressentiment et mauvaise conscience de
l'Amérique -, ni tenant de la centralité traumatique de la question
raciale, qu'il entend transcender à défaut de la solutionner
radicalement, ils espèrent se rédimer et se racheter, se décharger de
cette lourde culpabilité qui taraude leur conscience. En fait, ils
transfèrent le dilemme à Obama lui-même. Le sociologue
africain-américain Shelby Steele, connu pour ses idées
anti-conformistes, politiquement incorrectes, opine sur le phénomène
Obama à partir de ces considérations sotériologiques, corroborant,
accessoirement, les analyses de Géraldine Ferraro. Il affirme qu'une
éventuelle victoire d'Obama, qu'il juge improbable, "sera une victoire
née de ce profond désir de rédemption des Blancs qui n'effacera pas le
passé raciste…. Car il est perçu comme une sorte de messie qui sauvera
l'Amérique de quatre siècles de divisions raciales. C'est le fait qu'il
est noir qui le rend difficile à battre, ce ne sont pas ses idées. S'il
l'emporte ça n'aura rien à voir avec lui ; ce sera le résultat de la
soif de rédemption qu'on les Américains de surmonter leur passé. Cette
soif est très puissante. J'ai grandi dans une Amérique où la ségrégation
faisait partie des bonnes manières. Mais aujourd'hui, il n'y a pas de
pire insulte pour un blanc que d'être qualifié de raciste. C'est une
sorte de nouveau puritanisme. Les coupables sont bannis à jamais de la
société. Aujourd'hui, les Américains ne veulent plus être stigmatisés
par leur passé honteux. C'est ce désir profond des Blancs qui alimente
le phénomène Obama" ("Si Obama l'emporte, c'est grâce à la soif de
rédemption des Américains", Libération, 21 février 2008).
Cette psychanalyse à bon marché, qu'elle soit
pertinente ou non, ne résout pas la question relative au succès présent
d'Obama, qu'il soit parvenu à représenter ce personnage consensuel,
rassurant et rassérénant, un réconciliateur et un rassembleur.
L'historien Pap Ndiaye tente d'y répondre, dans un entretien avec le
Journal du dimanche, en arguant du fait que "c'est un personnage
rassurant, qui ne renvoie pas à la figure des Américains blancs leur
passé esclavagiste et ségrégationniste, mais participe à la poursuite
d'un long processus de catharsis. Il ne leur fait pas honte" ("Pap
Ndiaye : "Obama déculpabilise l'Amérique"", 28 février 2008). A n'en pas
douter, sur la question, sous couvert de désaveu du pathos et du
ressentiment inhérent à un imaginaire fortement racialisé, il est dans
la posture et la conduite d'évitement, son discours est très irénique,
fortement édulcoré et aseptisé. Ce qui a le don d'irriter passablement
les Africains-Américains natifs, qui lui reprochent de méconnaître et de
sous-estimer voire de déréaliser la gravité d'une question, fondatrice
et identitaire pour eux, au profit de sa carrière. Il existe pourtant
d'autres leaders noirs encore plus conciliants sinon complaisants sur le
sujet, qui n'ont jamais réussi à percer sur la scène politique
américaine, à l'instar de Barack Obama. Celui-ci doit posséder d'autres
titres de reconnaissance
Barack Obama cumule les qualités et accumule les
qualifications : des qualités, si tant est que le mot soit adapté, la
société américaine étant très mixophobe -, liées à ses origines,
diverses et plurielles, comme le soulignent François Durpaire et Olivier
Richomme, auteurs du livre L'Amérique de Barack Obama. Et qui en font
une sorte de Tiger Woods - personnalité consensuelle s'il en est, aux
Etats-Unis, car, fait exceptionnel, noir composé et champion de Golf,
sport élitiste et blanc - de la politique, renchérit la Martiniquaise
Audrey Célestine, à la suite de nombreux commentateurs américains, dans
une libre opinion publiée dans Le Monde ("Barack Obama bouscule la
question raciale", 23 janvier 2008). Une manière de renouer avec le
mythe défraîchi du melting pot, l'un des idéologèmes du Grand Récit
américain, qui y puise un regain de jouvence – et lui-même en fait
l'éloge, par le rappel de la locution latine E pluribus unum, inscrite
sur le Grand Sceau des Etats-Unis d'Amérique (la multitude de couleurs
en une seule) -, alors qu'on lui avait substitué la métaphore, plus
conforme à la réalité, de la "salad bowl", de la mosaïque. Qualités
tirées de sa formation : un parcours universitaire et professionnel
brillant (Columbia et Harvard - où il fut le premier Noir à diriger la
prestigieuse revue de droit, Harvard Review of Law -, tout comme sa
femme, Princeton et Harvard), assorti d'une expérience de travailleur
social dans les quartiers pauvres de Chicago. Qualités tirées de son
physique, de sa mise et de sa pose, avec son look avenant, son élégance
racée et ses bonnes manières, sa tête de premier de la classe et de
gendre idéal. Mais les contre-exemples existent - Ronald Reagan et
George W Bush -, qui infirment l'hypothèse optimiste quant aux
prédispositions des électeurs américains à considérer un tel CV comme
garant des vertus d'un chef d'Etat. Al Gore et John Kerry ont pâti de
cette image éthérée d'intellectuels raffinés et stylés, jugée
incompatible avec les exigences prosaïques des temps de guerre.
Peut-être n'avaient-ils pas suffisamment de charisme pour optimiser ses
atouts.
Mühlman affirme que le charisme se nourrit des
traditions ainsi que des archétypes et des schèmes inscrits dans
l'inconscient collectif et l'imaginaire des peuples. Un de ces schèmes
trouverait à s'actualiser dans un certain état d'esprit américain, placé
sous l'emprise d'une religiosité exacerbée, et dans la mémoire de
certains événements dramatiques, source de traumatisme, d'une virtualité
toujours récurrente. Depuis le mandat inachevé de John Kennedy,
personnalité charismatique s'il en fut, dont la mort tragique n'a fait
qu'ajouter à son mythe, l'Amérique vit dans la nostalgie d'une époque
qu'elle considère comme un âge d'or, et qu'elle aimerait retrouver. Le
réalisateur Oliver Stone, s'est fait l'interprète des états d'âme du
peuple américain dans son fameux film, de facture hagiographique, "JFK".
Avatar profane et séculier du messianisme et de l'adventisme américains,
les Etats-Unis n'ont de cesse d'attendre l'avènement d'un nouveau
Kennedy. De Gary Hart à Bill Clinton, les épigones, les candidats à la
succession n'ont pas manqué, sans jamais réussir à combler ce besoin, à
assouvir ce prurit apparemment irrépressible. Bill Clinton fut celui qui
s'en est approché le plus près, mais l'affaire Monica Lewinski a jeté
l'opprobre sur sa personne et son mandat. Comble d'ironie et de
paradoxe, en matière de mœurs, John Kennedy n'était pas un modèle de
vertu, loin s'en faut, connu pour ses entraînements génésiques débridés,
sans encourir le blâme enduré par Bill Clinton par la suite. Et force
est de constater que ce dernier a poussé le mimétisme jusque dans ses
aspects les moins avouables et les moins flatteurs, libidineux, pour
l'Amérique puritaine, en reproduisant les travers et les vices de
Kennedy : son goût prononcé pour les exercices d'anatomie comparée.
Tout porte à croire que le succès d'Obama est, à
certains égards, surdéterminé par le spectre de John Kennedy, qui hante
encore l'imaginaire américain, dont il serait l'hypostase noire. Comme
le rapporte Guillemette Faure sur le site Rue89, "pour cette élection,
un des premiers à avoir fait le rapprochement entre JFK et Obama a été
un proche de l'ancien président. Ted Sorensen, ancien conseiller et "speechwriter"
de Kennedy, en parle depuis près d'un an. A la sortie d'une conférence
du Council on Foreign Relations l'an dernier, il nous disait se tenir
"entièrement derrière Obama". Il trouvait au sénateur de d'Illinois "un
certain idéalisme" qui lui rappelait son ancien patron, tandis qu'à ses
yeux, Hillary Clinton manquait de convictions. "Elle a été à bonne
école", nous disait-il en référence à la présidence qu'il jugeait trop
politicienne de son mari" ("Les Kennedy déchirés entre Hillary Clinton
et Barack Obama"). Il n'est pas jusqu'à la famille même de Kennedy, même
divisée, qui ne soit tombée sous le charme du sémillant sénateur de
l'Illinois.
Si le soutien de Ted Kennedy, le dernier de la
phratrie dorée mais néanmoins maudite, et tenant le rôle de patriarche,
n'est pas anodin, les prises de position en faveur du candidat
afro-américain de la dernière progéniture encore en vie du président
assassiné, sa fille, Caroline, sont d'une singulière portée. Un
engagement d'autant plus chargé de signification que c'est la première
fois qu'elle s'implique dans une campagne présidentielle américaine.
Elle s'est fendue d'une tribune, intitulée significativement "un
président comme mon père", et publiée dans le "New York Times", où elle
établit sans équivoque le parallèle entre son illustre et regretté
géniteur et le sénateur de l'Illinois. "Toute ma vie, les gens m'on dit
que mon père avait changé leur vie…Je n'ai jamais eu un président qui
m'avait donné l'élan que, disent les gens, mon père leur a donné. Mais,
pour la première fois, je crois avoir trouvé l'homme qui pourrait être
ce président. Pas juste pour moi, mais pour une nouvelle génération
d'Américains". De la même façon, l'épouse de Robert Kennedy, Ethel, a
pris le contre-pied de son fils, Robert Kennedy Jr, qui, comme ses
sœurs, avait pris parti pour Hillary Clinton, en déclarant, dans un
communiqué, qu'il se dégage d'Obama une "force magnétique qui vous
galvanise".
Ailleurs, hors des Etats-Unis, la comparaison avec
John Kennedy est spontanément venue à l'esprit des observateurs avertis,
tant les similitudes entre les deux hommes paraissent évidentes. Un
commentateur africain, Falila Gbadamassi, sur le portail "Afrik-com" ("Obama-Kennedy
: une association pertinente ?"), signale leur commune jeunesse, le
procès en inexpérience et en ingénuité qu'il leur a été instruit à tous
deux de ce fait, leur programme de changement, l'aura qui se dégage
d'eux. Le destin comparé des deux hommes est également d'ordre
personnel. L'auteur rappelle que "c'est grâce aux efforts d'un jeune
sénateur du Massachusetts, John F. Kennedy, et à une bourse accordée par
la Kennedy Foundation aux étudiants kenyans que son père, Barack Hussein
Obama, aura l'opportunité de venir étudier aux Etats-Unis". Mais,
soucieux de nuancer le tableau, il en dévoile le revers, et souligne que
le patronage du président assassiné n'est pas nécessairement de bons
auspices, en raison de sa réputation sulfureuse et, bien plus grave, de
sa fin tragique. La rivale d'Obama aux primaires démocrates, Hillary
Clinton, l'a bien compris, le bruit en courrait et le spectre en
planait, comme effet de l' "obamination"de l'extrême droite raciste et
suprémaciste, qui n'a pas manqué d'évoquer, en excipant de sa bonne foi,
suprême hypocrisie, cette éventualité à son sujet, pour instiller le
doute dans l'esprit des électeurs, s'attirant la réprobation générale.
Le fait est que Barack Obama tient des deux Kennedy,
de leur idéalisme roboratif et engageant. S'il a de John le style, le
verbe et la pose, il partage avec Robert la sensibilité et l'empathie.
Mais Obama, tout en plaçant officiellement sa candidature sous la figure
tutélaire de Lincoln, homme politique de l'Illinois comme lui, et plus
subliminalement sous le patronage de John Kennedy - à preuve le choix de
Berlin pour y prononcer un discours public à destination de l'Europe, et
l'évocation du discours sur le thème de la nouvelle frontière -, se
garde néanmoins de verser dans un passéisme nostalgique, qui
démentirait, prévient François Durpaire, la rhétorique du changement lui
servant de mot d'ordre. La réaction jubilatoire des Républicains au
choix de Joe Biden pour la vice-présidence donne quelques indications
sur l'importance de la question. Tout en trouvant la comparaison avec
Kennedy flatteuse, il ne tient pas pour autant, de manière plus
personnelle, à ce qu'on ne lui reconnaisse de mérite que par analogie et
par transitivité. Il veut écrire lui-même, autant que faire se peut,
l'histoire.
3. Universalité casuelle du charisme
Le charisme est d'intensité et de durée, de localité et d'efficacité
variables. Relationnel et relatif, le charisme politique est toujours
historiquement déterminé. Il n'y a de charisme que situé, c'est-à-dire
spécialisé et contextualisé. Le leader charismatique est d'un temps et
d'un lieu. Cependant, il est des personnalités dont l'ascendant excède
la cadre étroit qui les a engendrées, pour gagner d'autres cieux.
L'exemple d'Alexandre dans l'antiquité, l'Iskander des persophones, dont
le prestige retentit jusque dans l'onomastique et les légendes des
peuples qu'il a conquis, celui de Napoléon dans un passé plus récent, en
qui Hegel voyait la figure incarnée de l' "Idée à cheval", et Clausewitz
"le dieu de la guerre", et, enfin, celui de Che Guevara pour l'époque
contemporaine, dont la figure christique d'apôtre de la révolution et le
romantisme révolutionnaire émeuvent et fascinent jusque dans les rangs
des hommes de droite -, témoignent du potentiel d'universalité d'un
certain type de charisme. Sur un mode moins agonistique, le pacifisme
humaniste de Gandhi et de Martin Luther King, hypostasié par leur destin
tragique, voire de Nelson Mandela aujourd'hui, en a fait des figures
universelles et transhistoriques. La renommée acquise par Obama hors des
Etats-Unis, qui capitalise le legs cumulé de Kennedy et de Martin Luther
King, l'élan de sympathie et le suffrage qu'il recueille dans le monde,
en constituent un autre cas d'espèce.
3.1 La diffusion du charisme
On a tenu le tableau énumératif des qualités de Barack Obama. Mais ils
viennent en surcroît de son atout majeur : celui d'être un contretype
positif, un anti-Bush, à tous égards, l'anti-Bush par essence et par
excellence, au physique et au moral comme au cérébral. De surcroît, il
se pose explicitement comme le candidat antisystème, non issu de
l'establishment washingtonien, engoncé dans son conservatisme et dans
ses privilèges, l'homme du changement, un changement qu'appelle de ses
vœux la jeunesse. Il apparaît comme le seul à même de réconcilier
l'Amérique avec elle-même et avec le reste du monde. A supposer que la
dernière hypothèse soit concevable, que l'Amérique parvienne à tenir en
bride ses instincts, ses vieux démons, à contenir ses pulsions
hégémonistes, la libido impériale, à renoncer à sa vocation messianique.
Rien n'est moins sur, même sous la présidence d'un Barack Obama, pétri
de bonne volonté. Avec John McCain au pourvoir, il ne subsisterait
aucune ambiguïté, ni solution de continuité en matière de politique
étrangère, le candidat républicain s'étant explicitement inscrit dans le
sillage de George Bush. Au motif que l'Amérique, contrairement aux
propos jugés pacifistes et défaitistes d'Obama, ne saurait se mettre en
congé de l'Histoire, qu'elle n'en était aucunement la victime, et que
c'était elle qui faisait l'Histoire. Il y a, en effet, comme un
déterminisme structurel de la puissance, qui ne la pousse pas à la
vertu, mais bien plutôt vers l'hubrys, le péché de démesure de la
mythologie grecque. Montesquieu l'avait bien vu, qui énonçait que seul
le pouvoir peut arrêter le pouvoir. Toujours est-il qu'Obama possède un
capital de sympathie dans le monde, à l'instar d'un Kennedy naguère, qui
peut être mis, dans un premier temps au moins, au service de la
politique étrangère des États-unis. "Le salut par un Noir", a pu titrer
l'Hebdo-Nouvel Obs sur la toile.
Une certaine opinion américaine, s'interrogeait,
fiévreusement, sur la capacité d'Obama, élu président, d'obtenir le
respect à l'extérieur, de la part des autres dirigeants et peuples du
monde, parce que Noir. La question avait déjà été posée à propos de/et à
Madeleine Albright, Secrétaire d'Etat de Bill Clinton, en tant que
femme. Elle avait répondu, non sans malice, qu'elle tenait son autorité
du symbole que représentait l'avion dont elle descendait et qui
affichait en gros "USA" sur son fuselage. Réponse qui renvoie à
Bourdieu, lequel affirmant, dans Ce que parler veut dire, que ce sont en
général les facteurs extrinsèques qui confèrent légitimité à un agent
social. De la même façon, Colin Powell et Condoleeza Rice ont conquis le
respect en même temps qu'ils ont rendu familière l'image du Noir
compétent, mais également réactionnaire et hégémoniste. Un commentateur
africain, dans une chronique du journal camerounais Le Messager,
Marie-Louise Eteki-Otabela remarquait que, paradoxe des conséquences, au
sens wébérien, malgré l'opprobre qui le frappe, George Bush, en nommant
ces deux-là, pour damer le pion aux démocrates, n'a pas peu contribué à
frayer le chemin de la Maison blanche à Barack Obama. "Condoleeza Rice
aura contribué plus à la victoire de Barack Obama que... Oprah Winfrey !
Petite femme noire, les dents en avant (sic), parcourant l'univers au
pas militaire, elle aura habitué la Terre entière à l'image du Noir
compétent, aux affaires du monde" ("Obama a inversé le mythe de
Sisyphe"). Au demeurant, Powell et Rice, comme d'autres personnalités
républicaines noires, se sont prononcé en faveur de Barack Obama, la
seconde n'hésitant pas à déclarer que la paix dans le monde serait mieux
assurée avec lui à la Maison blanche. En outre, il faut signaler, comme
autre facteur favorable non négligeable concourant à la neutralisation
de la variable raciale dans la perception d'Obama à l'étranger, le fait
que le Noir américain jouit d'une image infiniment plus positive que son
congénère africain : d'abord grâce à la prime que constitue sa qualité
de citoyen des Etats-Unis, capital symbolique substantiel, ensuite grâce
aux films, téléfilms et séries télévisées (Cosby show, Le Prince de
Bel-Air, 24 heures chrono – dans laquelle l'occupant de la Maison
blanche est noir, scénario tenu pour concevable et crédible - etc.), où
il tient des rôles généralement honorables, ainsi qu'au sport et à la
musique, deux des vecteurs de l'hégémonie américaine, où il excelle. Les
égards révérencieux et révérenciels que lui accordaient certains des
grands de ce monde, lors de sa tournée internationale, ont donné
quelques aperçus de ce que seront ses relations avec les dirigeants et
les peuples étrangers.
Sur un plan individuel, Obama tire avantage des ses
origines bigarrées et de son parcours labyrinthique, qui en font un
homme cosmopolite, un citoyen du monde, et facilitent l'identification à
sa personne sous toutes les latitudes. Lui-même s'y réfère abondamment,
notamment dans ses deux discours les plus marquants, celui prononcé lors
de la convention démocrate de 2004, et celui de Philadelphie touchant à
la question raciale, quand il rappelle avoir des oncles et des tantes,
des neveux et des nièces, des cousins et cousines, de toutes les races
et de toutes couleurs, répartis sur trois continents.
Sur un plan plus général, le plébiscite qu'a
recueilli la candidature d'Obama, à la faveur de sa tournée mondiale, et
malgré ses palinodies sur la question palestinienne - le lieu
géométrique de la conflictualité endémique du Moyen-Orient, source de
ressentiment dans le monde arabo-musulman et le tiers monde, et sujet de
compassion et d'indignation dans le reste du monde -, là où le besoin de
changement se fait sentir de la manière la plus urgente et la plus
pressante, est à la fois un analyseur et un indicateur de l'état de
l'opinion internationale.
Son programme de changement pour le monde, dès
l'instant où il entend en revenir au système de la sécurité collective,
en déclarant que la sécurité des Etats-Unis est indissociable de celle
des autres, de l'ensemble du système-monde, a rencontré l'agrément
général et fait naître de grands espoirs. Comme le souci qu'il a de la
concertation et de l'environnement, le réchauffement climatique, lui
vaut les faveurs des Européens, principaux partenaires des Etats-Unis,
très sensibles sur le sujet. Ses préventions affichées contre la
rhétorique et la posture agressives et belliqueuses des précédentes
administrations américaines, à l'encontre de certains Etats,
stigmatisés, de manière peu diplomatique, comme "voyous", soutien du
terrorisme, sont également très appréciées. A l'évidence, il apporte un
vent de fraîcheur dans le système diplomatique international. Au point
que certains Etats désignés par les Etats-Unis comme ennemis, tel Cuba
ou le Venezuela, sans lui être explicitement favorables, ne sont pas
insensibles à son message. En, France, pays qui passe pour le plus
anti-américain dans le camp occidental, droite comme gauche, notent Les
Echos, journal des milieux d'affaires, votent Obama (Elsa Freyssenet et
Pierre-Alain Furbury, "En France, droite et gauche évitent Obama", 6
février 2008). Et il n'est pas jusqu'à L'Humanité ou Le Monde
diplomatique, deux des organes les plus représentatifs de la presse de
gauche et peu suspects de philo-américanisme militant, qui ne lui soient
favorables. Jean-Gabriel Fredet, notait dans L'hebdo-Nouvel Obs, sur la
toile : "Pour nous, c'est lui ! Trois mois avant la convention qui
désignera le candidat du Parti démocrate, les Français semblent avoir
choisi : ils votent Obama. Le candidat démocrate est le favori des
médias et des intellectuels germanopratins mais aussi des
néoconservateurs repentis du "Meilleur des mondes" ou des jeunes des
banlieues. Comme si, après huit ans de ténèbres, Obama incarnait à
nouveau cette "Amérique qu'on aime" mais que ses dirigeants nous obligés
à détester. Le "nouveau Kennedy", comme l'appelle l'hebdomadaire
allemand "Bild", séduit hors des frontières américaines comme seul avant
lui JFK l'a fait. Au point de pouvoir écrire une nouvelle page de
l'histoire ?" ("Le retour de l'ami américain. La détestation des
Etats-Unis, vieille passion française, est-elle soluble dans l'obamania
?"). Henri Haget, dans L'Express, renchérit, en remarquant que "ce n'est
pas une mince affaire que de réconcilier les gamins des banlieues et les
élites germanopratines. John Morris [un partisan d'Obama à Paris]..., en
viendrait presque à regretter que l'élection du président américain ne
soit pas l'affaire des Parisiens..." ("La France vote Obama"),
L'Express, 29 mai 2008).
Notre Américain de Paris s'avance quelque peu, car
rien ne prouve que cette sympathie affichée pour Obama, à distance, se
convertisse réellement en intention de vote, dans l'hypothèse où les
Français seraient autorisés à prendre part aux élections. Il est
probable que le tropisme xénophobe, le syndrome raciste, qui travaille
la société française, les inhiberait au moment fatidique de déposer le
bulletin dans l'urne, sans compter la conscience qu'ils auraient des
rétroactions négatives pour la France. Car, il est encore plus certain
que les chances d'Obama, tel qu'en lui-même, aussi pourvu que son modèle
américain, de se présenter et de se faire élire en France même, ne
serait-ce qu'à des primaires ou même à de simples consultations
électorales locales, sont absolument nulles. Doan Bui n'en est que plus
aise pour emprunter au fameux film de la réalisatrice Susan Seidelman,
"Recherche Susan désespérément", avec Rosanna Arquette et Madonna, le
titre d'un article consacré au sujet dans Le Nouvel Obs : ""Un président
noir, vous imaginez !", Cherche Obama français désespérément..." (5 juin
2008).
Au demeurant, réagissant à l'article d'Henri Haget
dans L'Express, un lecteur soutient que les faveurs accordées à Obama
par l'opinion en France, seraient mécaniques, de tradition, expression
du tropisme démocrate français : "Quoi de plus normal...puisque depuis
qu'on mesure sérieusement le souhait des français... (juste avant le
deuxième mandat de Ronald Reagan) la tendance va systématiquement vers
le candidat démocrate..; c'est le choix traditionnel en France... donc
fatalement... vu qu'il y a eu dans ce laps de temps plus de mandats
républicains à la Maison blanche (Reagan 2, Bush, sr 1 et Bush jr, 1 et
2)... que de mandats démocrates (Clinton 1 et 2)... il ne peut pas en
être autrement... C'est mathématique". Pour d'autres observateurs, l'obamaphilie
de l'opinion française serait de nature réactionnelle : par rejet de
Bush. Pour d'autres encore, tel Vincent Duclert, les Français vivraient
leurs rêves et idéaux égalitaires, inaccomplis ou empêchés, à travers
l'expérience américaine et le destin d'Obama : "Le désormais candidat
démocrate à l'élection présidentielle américaine révèle des rêves
politiques français profondément enfouis et travaillant comme une vive
et douloureuse mélancolie. Car les Français ne cessent d'être à la
recherche de leur "Obama", c'est-à-dire l'incarnation dans une personne
d'un idéal politique à la fois simple, présent, et en même temps lié
décisivement à la fragile et vivace tradition démocratique de leurs
pays. En 1905, Charles Péguy avait esquissé le portrait de cette
espérance en regrettant que Jean Jaurès – dont il parlait – ait renoncé
justement à la porter, aussi bien physiquement que moralement. Charles
Péguy se souvenait d'un temps ancien, celui de l'affaire Dreyfus et du
combat pour l'idéal des droits de l'homme, celui de la gloire de Jaurès.
Ce temps ancien ne cesse de nous parler. Et il est probable que son
souvenir nous anime dans la contemplation du "miracle Obama" aux
Etats-Unis". Plus loin, l'auteur invite les Français à l'anamnèse et la
réflexivité, afin de revisiter un certain idéal français perdu,
abstraitement défini : "A travers la réussite du premier candidat noir
américain, l'un des plus jeunes aussi, l'un des plus intellectuels
également, l'un des plus éloignés aussi de l'"in-belt" (le monde de
Washington et des logiques de pouvoir), c'est une chance pour les
Français d'ouvrir les yeux sur eux-mêmes et leur présent[...] Les
origines ethniques de Barack Obama... réveillent encore plus la
mélancolie française. Non pas qu'Obama passionne les Français pour le
fait qu'il apparaisse comme un homme de couleur, mais surtout parce
qu'il a su inscrire la reconnaissance identitaire légitime dans l'idéal
politique commun forgé par les Pères fondateurs de la Constitution
américaine. Et même qu'il est devenu capable de faire progresser cet
idéal grâce à la question identitaire. Il faut lire ou relire à cet
égard le discours de Philadelphie ( du 18 mars 2008) qui laisse très en
arrière tous les efforts français pour penser fondamentalement notre
bien commun politique. Non seulement Obama ringardise le discours
politique français, mais instille beaucoup de mélancolie chez bien des
Français conscients que leur pensée politique a pu être elle aussi
proche, à certains moments de leur histoire, proche d'un idéal
démocratique courageux et intégrateur" ("Obama. La mélancolie
française", Médiapart Le journal, 15 juin 2008). Le propos est
insuffisamment exemplifié, et reste très vague et général, plutôt
allusif, et le choix de l'épisode Jaurès et de l'affaire Dreyfus, comme
référence, laisse songeur. Il amoindrit la portée de l'analyse, tant il
paraît peut judicieux pour expliquer les blocages de la société
française et la faillite du modèle d'intégration, pourtant proclamée la
meilleure au monde, mieux qu'aux Etats-Unis en tout cas. Il tient plutôt
de la pétition de principe, au sens où c'est ce qu'il faut expliquer et
non l'explication elle-même. Bonne conscience serait mieux approprié que
mélancolie pour qualifier au plus juste les motivations françaises dans
leur parti pris pro-Obama.
Ce n'est pas l'un des moins explicables des énigmes
de l'obamania ni l'un des moindres mérites d'Obama, que les Européens,
qui érigent fébrilement de nouvelles murailles-forteresses, pour se
protéger des invasions barbares en provenance d'Afrique, aient pris
parti dans leur immense majorité, sur la foi des sondages, ceux de Pew
Research Center en particulier, pour ce fils d'immigré africain. Son
discours conciliant et engageant sur le partenariat américano-européen
explique peut-être ce choix. Mais plus étrange, des pays et des peuples,
qui ont récemment porté au pouvoir des partis et des hommes de droite
voire d'extrême droite, en ayant mené une campagne électorale sur des
thèmes ouvertement xénophobes et racistes, certains, pourtant réputés
négrophages, nettoyeurs des écuries d'Augias banlieusardes au karcher et
casseurs de nègres mal-logés ou sans-papiers, de préférence à l'aube et
devant caméra, se prévalant même de son amitié -, le plébiscitent, sans
n'y voir là de contradiction. Ils s'exercent à la diversité et à
l'égalité de traitement, à l'anti-racisme et à la non-discrimination par
transfert et par procuration, et sur le mode onirique. Le Pen ne
disait-il pas beaucoup aimer les Noirs, mais chez eux ? Lui, au moins, a
le mérite de ne pas faire dans la tartufferie et le jésuitisme.
Si, dans le reste du monde, la majorité des gens,
peuples comme gouvernements, souhaitent un État américain enclin au soft
power, plutôt qu'adepte de la big stick policy (la politique du gros
bâton) chère au premier des Roosevelt, Théodore, ainsi qu'aux
néo-conservateurs et aux Bush, dans l'exercice de son hégémonie, dans
chaque région du monde, la sympathie exprimée en l'occurrence, renvoie à
considérations particulières et à des attentes spécifiques.
Quelques exemples permettent d'illustrer les effets contrastés et les
modalités différenciées de l'obamania, tant au niveau de l'imaginaire
que du politique.
3.2 Un point d'application de l'effet-Obama : L'Afrique, ou l'obamalâtrie
comme surinvestissement messianique
On n'insistera pas outre mesure sur le cas anecdotique et sympathique de
cette petite ville côtière japonaise, qui s'est prise de passion pour
Obama, à la faveur d'une homonymie purement accidentelle, que, par
ailleurs, partagent également d'autres cités de l'archipel nippon. Nous
sommes au degré zéro de l'obamania, qui rime ici avec publicité
touristique. Néanmoins, l'initiative n'est pas aussi folklorique qu'il
n'y paraît, à première vue, car certains des commentaires et arguments
développés par le Maire de la ville pour l'expliquer, ne sont pas dénués
d'intérêt ni de portée. En effet, l'édile nippon a été surpris à
déclarer qu'une éventuelle élection d'Obama réconcilierait les
États-unis avec la population noire, qu'ils ont toujours opprimée et
brimée. Cette soudaine empathie, cette manifestation de commisération
ostentatoire pour les Noirs est d'autant plus surprenante et nouvelle
que, en Asie, en particulier au Japon et en Corée, prévaut une
négrophobie compulsive, qui ne s'encombre d'aucune précaution de langage
ou autre et qui ne se fonde sur aucune base historique tangible, comme
en Occident, une négrophobie purement fantasmatique, transitive et
contagionnée, idéologiquement dérivée, cultivée mimétiquement dans le
sillage du racisme blanc. Elle est à la source de la tension larvée
entre les communautés asiatique et noire au sein de la société
américaine, la première étant, de ce fait, globalement hostile à Obama
dans cette campagne électorale. Mais le succès peut conduire à réviser
une opinion, à renoncer à un préjugé, à lever les préventions. Encore un
miracle Obama !
Il en va autrement de l'Afrique, où l'obamania prend
un singulier relief et atteint des pics paroxystiques. L'Afrique est
sans conteste la terre d'élection de l'obamania, pour des raisons
manifestes, touchant aux liens généalogiques de Barack Obama avec le
continent noir. Lien qu'il revendique tout uniment dans un livre
émouvant, datant de 1996 et opportunément réédité, devenu un best-seller
mondial, Les rêves de mon père. Au grand désappointement d'une certaine
Sylvie Laurent, obscure professeur(e) de littérature afro-américaine de
son état dans une université parisienne, auteur(e) d'un article
acrimonieux et spécieux, obliquement normative, exsudant la bile et le
fiel, plein de morgue et de mépris pour l'Afrique, publié dans une revue
électronique. Un article dans lequel elle s'exerce laborieusement et
insidieusement à vouloir contester à Obama son africanité assumée, et,
où, plus généralement, elle s'acharne, suivant un procédé éculé, cher à
une certaine historiographie révisionniste et à la "négrologie" raciste,
aux Africains et aux Noirs américains le droit de se réclamer sinon
d'une mémoire et d'une identité communes, en tout cas d'une histoire et
d'une condition partagées ("Barack Obama : de l'Afrique en Amérique").
Elle assène sentencieusement que "la supposée fraternité entre les "Africains-américains"
et leur continent d'origine repose sur bien des malentendus". De
prétendus malentendus, de son invention ou surestimation du narcissisme
des petites différences typique des gens très proches, selon Freud,
malentendus plus ou moins déduits d'une lecture biaisée et déformée des
écrits de certains littérateurs africains-américains - une dénomination
qu'elle se permet de mettre entre guillemets -, à l'identité chancelante
et mal assurée, rémanences de la dépersonnalisation esclavagiste et
expression de l'aliénation raciste. Et notre docte de réciter les
sophismes et les poncifs de l'histoire révisionniste, à la
Pétré-Grenouilleau, sur la responsabilité supposée des Africains dans la
traite esclavagiste, et la situation déplorable de l'Afrique, présentées
par elle comme autant d'obstacles à l'identification. En somme, elle a
la prétention, elle s'arroge le droit de dicter aux Africains-Américains
la manière dont ils devraient définir et vivre leur identité, question
indécidable s'il en est.
Privilège ou servitude des personnes au sang-mêlé ou
à la culture mixte, l'identité d'Obama n'en finit pas de faire couler de
l'encre. En effet, elle fait également l'objet de débat au sein de
l'intelligentsia africaine, dans le plus style de la casuistique
byzantine. Obama se voit instruire un procès en authenticité identitaire
symétriquement, de part et d'autre de l'Atlantique. De la même façon que
les Noirs américains ont pu contester l'afro-américanité du candidat,
lui reprochant de ne pas partager l'expérience et la mémoire de
l'esclavage, de la ségrégation et du combat pour les droits civiques,
fondement de leur identité, fondement de la légitimité de tout candidat
à eux apparenté et déterminant de leur vote, ce que l'on a appelé le
«nouveau nativisme noir", de la même façon, des Africains émettent des
doutes sur l'africanité de Barack Obama, pour des raisons rigoureusement
inverses. Dans un article, au titre péremptoire et en forme de mise en
garde à l'intention des Africains, qui nourrissent de fols espoirs sur
son éventuelle élection, Diégou Bailly, célèbre journaliste ivoirien,
expose l'une des variantes de la thèse de l'africanité contestée d'Obama
: "Disons-le tout net : il n'est pas Africain. Il ne sera pas le
porte-étendard de la cause de l'Afrique ; s'il remporte, en novembre
prochain, la victoire finale sur son rival républicain John McCain. Au
contraire, il pourrait devenir, pour le continent, le pire des
présidents que les Américains n’aient jamais élu. Tant il aura à coeur
de montrer qu'il est plus américain que les Américains de souche.
L'épisode de sa douloureuse séparation avec le pasteur Jeremiah Wright,
son mentor de longue date, nous ramène violemment à cette dure réalité.
[...] Obama n'est point Africain. Il n'entretient, d'ailleurs, aucune
prétention de le devenir. Il est Américain en son âme et conscience..."
("Barack Obama n'est pas Africain", kouamouo.ivoire-blog, 15 juin 2008).
L'auteur, certes, au contraire des Américains, ne lui adresse aucun
reproche particulier sur son rapport à l'Afrique, mais il cultive la
confusion autour du concept d'identité africaine, entre africaine et
origine africaine. De tels énoncés sont spécieux, car ils induisent en
erreur sur la question en débat et sur les positions d'Obama. L'auteur
paraît ignorer que les Noirs américains préfèrent se faire appeler
Africains-Américains, et manifestement il n'a pas lu les livres d'Obama,
le premier en particulier, Les rêves de mon père, ni suivi son dernier
voyage au Kenya. Une démarche qui n'est guère anecdotique. Si l'on
excepte les "Indiens", les "natives", l'Amérique est peuplée
d'immigrants et de fils d'immigrants. Kennedy s'est trouvé confronté à
ses origines irlandaises et à son appartenance à la religion catholique.
Et il était très aimé des Irlandais d'Irlande, qui se reconnaissaient en
lui. Plus intéressante et stimulante, revanche, est la prospective
touchant à sa politique africaine. Il y a là un point d'interrogation !
L'opinion exprimée par Diégou Bailly reste toutefois
minoritaire. Indifférents à ces considérations généalogiques
alexandrines, les Africains dans leur majorité se sont entichés d'Obama
et baignent dans une douce euphorie autour de sa candidature.
L'identification, réactive et immédiate, contrairement à l'attitude des
Noirs Américains, sur la réserve, méfiants et temporisateurs, est
potentialisée par le caractère inopiné de l'événement, la découverte
tardive de son existence et sa trajectoire fulgurante. Tel un deus ex
machina, l'avènement d'Obama est aussi imprévu qu'inespéré, déchaînant
les passions, à défaut de galvaniser les énergies. On apprend, par
l'éditorialiste du blog africain, L'Evénement, cité plus haut, Gérard
Bitiou Nama, qu'au Burkina Faso, par exemple, on n'était pas loin de
considérer sa candidature comme insensée et aventuriste, voire
suicidaire et mortifère, et de le tenir lui-même pour un illuminé,
présompteux et inconscient, pour oser ainsi s'attaquer à la citadelle de
l'Amérique blanche.
L'effet Obama en Afrique, et dans la diaspora noire
de par le monde, est fort bien résumé par le journal kenyan, Sunday
Nation, localisé dans le pays d'origine de son père. L'article, rapporté
par l'agence Panapress, est repris par le site Grioo : "Le plus
important est qu'il est un modèle pour presque un milliards de Noirs
dans le monde d'aujourd'hui, qui ont l'habitude de se retrouver dernier
en ce qui concerne les choses importantes. La race noire est la plus
pauvre, la moins puissante, la plus affectée par les maladies et la
moins prometteuses de toutes... Une personne noire porte l'héritage de
l'esclavage, du colonialisme et de plus en plus l'échec de l'Afrique à
se tirer rapidement du bourbier de la pauvreté, de la guerre, de la
faim, de la maladie et de l'ignorance... Même les pays les plus
prometteurs comme le Kenya et l'Afrique du Sud, qui ont eu des moments
de "folie" dans le secret de leurs cœurs, considèrent la victoire du
sénateur Obama comme la confirmation qu'une personne noire peut devenir
ce qu'elle veut, si elle travaille dur et si elle a suffisamment de
chance" ("Barack Obama, symbole d'espoir pour des millions de Noirs" ,
Grioo.com".On peut regretter, sans céder aux facilités et aux mélodies
siréniennes de l'afropessimisme, qui envahit tout le champ du discours
sur l'Afrique ces dernières années, que certains Africains, les groupes
dirigeants spécialement, enclins à l'irresponsabilité et à
l'infantilisation, ayant désappris à être libres et responsables,
attendent toujours l'inspiration de l'extérieur, la venue de l'homme
providentiel destiné à les sauver de la malédiction qui accable les fils
de Cham depuis les temps diluviens. Comme le note encore, Diégou Bailly,
"cette victoire historique fait déjà rêver certains Africains. Beaucoup
d'entre eux attendent (encore) la venue d'un nouveau "messie" qui les
délivrera enfin de la misère, de la pauvreté et du poids de
l'exploitation. Ceux-ci espèrent que Barack Obama sera celui que
l'Afrique attend depuis toujours" ("Barack Obama n'est pas Africain".
Mais les vicissitudes de l'histoire ont présidé à l'accouchement d'un
Obama, d'origine africaine, même si son patrimoine génétique et culturel
est assez diversifié, aujourd'hui aux portes de la Maison blanche, une
perspective qui, horresco referens, semblait complètement chimérique
voire extravagante. Peut-être que les Africains, dans leur déréliction,
sur-interprètent-ils le signe, l'émotion prévalant sur la raison ?
Toujours est-il qu'il règne, en Afrique, une certaine euphorie et une
certaine effervescence autour du phénomène Obama.
L'effet Obama en Afrique induit deux niveaux
d'interprétation, qui corrèlent avec deux types de réaction : un premier
niveau est d'ordre ontologique et psychologique, le second est de nature
idéologique et politique.
En Afrique, l'avènement d'Obama revêt une dimension
mystique et magique, et est vécu à la fois comme un événement
fantastique, un fait miraculeux et un rite d'exorcisme. Les
commentaires, tirés de la revue de presse faite par Le Courrier
international ou relevés sur la toile et dans la blogosphère par le
journaliste camerounais Théophile Kouamouo, témoignent de l'effet
cathartique du phénomène, tant ils sont enthousiastes et "allélouaesques",
et frisent parfois le délire millénariste. Comme chez Kamanda wa Kamanda,
ancien responsable de la diplomatie zaïroise sous le règne du despote
peu éclairé Mobutu, qui nous en offre un échantillon : "C'est le rêve de
Martin Luther King en marche qui entre dans sa phase décisive. C'est
aussi un signe des temps qui annonce des changements ethniques
importants dans le monde au cours du troisième millénaire" (Théophile
Kouamouo, "Pourquoi l'Afrique vibre pour Obama", Rue89, 30 juin 2008).
Il est cependant des esprits lucides et pondérés sinon des Cassandre et
autres oiseaux de mauvais augures, qui invitent à tempérer ce fol espoir
et ce zèle obamaniaque, à s'abstenir de tracer des plans sur la comète,
et qui posent la question de savoir si les Africains ont seulement pris
la peine de lire son autre livre, L'audace de l'espoir, d'une veine
nettement moins romantique et d'une utilité plus pratique (Niels Planel,
"Barack Obama et l'audace d'espérer", sens-public.org...article 485, 1er
novembre 2007). Et, de fait, comme le rapporte Grioo, certains ont déjà
commencé à faire un mauvais usage de cet enthousiasme, à l'exemple de ce
haut fonctionnaire nigérian, de sexe féminin, directrice de la bourse,
qui, sous couvert de lever des fonds pour la campagne d'Obama, le
faisait en réalité à son propre profit. Certains tropismes africains
s'avèrent incoercibles, et certains travers décidément incorrigibles.
Néanmoins, pour l'essentiel, aux yeux des Africains
ou, si l'on veut, dans leurs fantasmes eschatologiques ou illusions
lyriques, Obama revêt la figure d'un grand exorciste, à la fois tueur de
mythe et briseur de tabou. Une éventuelle accession d'Obama à la Maison
Blanche, le croit-on, produirait un effet à la fois conjuratoire et
propitiatoire. Elle est supposée contribuer à guérir les stigmates
toujours vifs de cinq siècles d'oppression et d'humiliation raciales et
de mépris raciste, liés à la traite esclavagiste et à la domination
colonialiste, à vider le stock de ressentiment et d'inhibitions
accumulés. Elle est présumée, également, aider à changer le regard
extérieur sur les Africains et les Noirs en général, à tarir les sources
du racisme anti-Noir et de la négrophobie. Le président sénégalais
Abdoulaye Wade, qui ne passe pas sur le continent pour un esprit
éclairé, quoiqu'il jouisse au dehors d'une réputation parfaitement
imméritée, exprime malgré tout l'opinion générale, quand il qualifie le
parcours d'Obama de "Revanche sur l'Histoire". Les Africains savent gré
à Obama, rien qu'avec ce qu'il a réussi pour l'instant à faire et quand
bien même il n'entrerait pas finalement à la Maison blanche, de les
avoir aidés à recouvrer l'estime d'eux-mêmes et à leur redonner
confiance en eux, condition nécessaire à la réalisation des grandes
choses.
Il n'y a pas que les Africains et les Noirs en
général à spéculer sur les effets dissolvants d'une éventuelle élection
d'Obama sur les préjugés raciaux, des observateurs extérieurs, épris de
bonne volonté et pétris de certitudes, tel le Québécois Jean-Claude
Allard, y vont également de leurs commentaires frappés au sceau de
l'œcuménisme et de l'optimisme sur le règne à venir de l'harmonie
raciale universelle : «Aux USA, l'élection d'Obama sera le test ultime
pour l'expérience séculaire de fusion des ethnies, puis des races dans
le grand chaudron de Mère Nature. Il était temps... L'impact d'une
présidence d'Obama ne s'arrête pas aux frontières de l'Amérique,
cependant, il s'étend au monde entier et cet impact n'est pas
conditionnel au succès d'une Présidence Obama. Il se produit et il est
irréversible dès que celui-ci est élu. Qu'il fasse ou non des miracles
et que l'Amérique ensuite l'idolâtre ou le brûle en effigie. Le geste
significatif, c'est qu'il a été choisi, qu'il puisse s'asseoir au Salon
Ovale et que des Blancs accourent lorsqu'il les sonne. Quand ils le
font, ce sont des siècles d'arrogance de la supériorité présumée de la
personne caucasienne qui sont anéanties. Quand Obama entre à la Maison
Blanche, c'est la chanson de Léo Ferré qui ce jour-là se réalisera.
"Dieu est nègre". "C'est à là un' des quotidiens ; ça fait du tort aux
diplomates... ça fait du bruit dans l'monde entier. A fair'danser tous
les cim'tières"". Obama a le pouvoir. Il tient la foudre. Chaque
Africain va se sentir parent du pouvoir. Évidemment, ce sera une
illusion, car Obama ne sera parvenu là, justement, que parce qu'il n'est
pas culturellement un Africain et n'est pas perçu comme tel. Mais pour
l'Africain qui se voit noir et qui depuis longtemps ne voit que ce
masque, le pouvoir d'Obama va faire la preuve que la "couleur" n'a pas
d'importance. Et elle n'en aura plus, car personne ne regardera plus
jamais un homme noir de la même façon... et les hommes noirs vont
changer. Ils vont changer dans leur perception d'eux-mêmes et dans leur
comportement collectif, car qu'ils ne trouveront plus "normal" que leurs
dirigeants les conduisent comme ils se conduisent... Et la réaction ne
se limitera pas à l'Afrique ni même aux Noirs du monde entier, mais elle
produira son effet sur tous les non-caucasiens, même ceux qui affichent
un sentiment de supériorité, mais doivent bien constater que la
civilisation occidentale est dominante depuis des siècles... et blanche.
Un préjugé inconscient va s'effacer. Blanc va devenir une couleur comme
les autres..." ("Dieu est nègre...", AgoraVox, 30 août 2008)
Il reste encore à vérifier que les préjugés raciaux,
qui sont de l'ordre de la névrose, commenceront à se résorber dans
l'aventure d'Obama, et que celui-ci a bien œuvré au réarmement
intellectuel et moral de ses congénères africains. Encore faudrait-il
qu'il soit élu.
Pour l'opinion africaine, les Etats-Unis, de formation esclavagiste,
constituent l'archétype de la société raciste, l'Etat ségrégationniste
par essence et excellence, dont l'Afrique du Sud de l'apartheid,
soutenue par toutes les puissances occidentales à l'époque, par
affinités électives et pour les besoins de la guerre froide, n'en était
qu'un avatar caricatural et tardif. Ce serait donc une authentique
révolution culturelle, une rupture symbolique radicale, un véritable
tournant historique, si le peuple américain, majoritairement blanc,
portait au pouvoir un descendant d'Africain. On assisterait alors au
début de la réalisation du rêve de Martin Luther King, celui de
l'avènement d'une société authentiquement démocratique, où les hommes
seraient jugés non sur leur épiderme, mais selon leurs capacités et
leurs qualités. Nous en sommes encore loin.
C'est, encore plus indubitablement, au sein de la
diaspora noire des Amériques, où les descendants des esclaves africains
ont statut d'ilote, relégués aux marges de la société, dans un état de
dénuement total et de déréliction absolue, au Mexique et en Colombie, au
Brésil et au Pérou, et pour ceux qui restent encore en Argentine et en
Uruguay, que l'effet-Obama acquiert et revêt le caractère le plus achevé
et l'amplitude maximale. En raison de la proximité géographique et de la
similarité des expériences, l'identification au candidat "mulâtre" est
littéralement fusionnelle. Obama est ceint de l'auréole du héros, qui
les a sortis des abysses du néant. Guy Everard Mbarga nous tient
régulièrement informés, sur le site Grioo, de la situation et de la
production des communautés noires d'Amérique centrale et d'Amérique du
Sud, grâce à quoi on peut mesurer les progrès de la conscience
historique et des luttes chez elles, notamment dans la dernière période,
sous l'effet Obama. On apprend ainsi que les Noirs mexicains, invisibles
jusqu'alors, sont réapparus dans l'espace public, armés de leurs
revendications.
Conclusion : L’audace d’espérer
Pour revenir à l'Afrique, les attentes sont immenses voire démesurées et
irréalistes, aussi bien chez les dirigeants que chez les peuples, tout
en étant divergentes dans leur objet. Si les premiers comptent sur lui
pour un accroissement de l'aide américaine, une implication plus grande
des Etats-Unis, à l'instar de la Chine, en Afrique, suivant des
modalités non-impérialistes, les seconds misent sur lui pour débarrasser
le continent de dirigeants incompétents et corrompus, qui font à la fois
le malheur des peuples africains et la honte des peuples noirs. C'est
lui prêter un pouvoir proprement démiurgique et être par trop optimiste
sur ses intentions.
Le mot de la fin revient à l'autorité sapientielle de Mgr Desmond Tutu.
Lors d'un séjour à Chicago, pour y recevoir un prix décerné par la
fondation de la bibliothèque Abraham Lincoln, et interrogé par le
Chicago Tribune, il s'attache à mettre en perspective l'expérience d'Obama,
en prenant la défense de son pasteur injustement décrié, Jeremiah
Wright, et en l'inscrivant dans une analyse critique du modèle
américain, dont il souligne la portée et les limites : "Quand je suis
arrivé pour la première fois dans ce pays en 1972, j'ai été plutôt
secoué par l'intensité du ressentiment manifesté par les
afro-américains, et je me demandais pourquoi sont-ils si amers, si en
colère ?... A la différence de l'Afrique du Sud à l'époque de
l'apartheid, où les Noirs étaient traités comme sous-hommes, et où il
n'y avait que peu d'espoir pour eux, aux Etats-Unis, on leur disait vous
êtes égaux et seul le ciel est la limite. Mais ils continuaient de se
cogner la tête sur cette chose qui les empêchait d'atteindre les
étoiles. Et j'ai compris que c'était l'illusion de l'égalité. Ce qui est
toujours le cas aujourd'hui. Rendez-vous n'importe n' importe où. Qui
sont ceux qui sont le plus au chômage ? Vous avez tout cela qui va
contre vous, ce cependant vous produisez un Obama, un afro-américain qui
est non seulement un candidat crédible, mais quelqu'un qui a galvanisé
toute une partie de la jeunesse qui est venue et a dit " nous pensons
qu'il est possible d'avoir une autre société". Cela ne peut arriver
qu'aux Etats-Unis" ("Desmond Tutu se réjouit de l'avènement de Barack
Obama", Grioo.com).
2 septembre 2008
Philippe Lavodrama et Patrice Schoendorff
Comité des Amis lyonnais d'Obama |
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