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Obamania : usage et mésusage d'une formule


L'engouement planétaire que suscitent la candidature et la personne de Barack Obama, avec les élections présidentielles américaines, a été thématisé sous la notion d'Obamania ou Obamamania. Lancée aux Etats-Unis, où le mouvement a pris naissance, elle a été reprise partout dans le monde, ad nauseam, de manière spontanée et a-critique. Un site de géopolitique, "dedefensa.org", relève, non sans ironie, l'uniformité mimétique et tonale de l'ensemble de la presse américaine en la circonstance : "7 janvier 2008. Après sa victoire dans l'Iowa, le sénateur Obama est porté par une vague triomphale, comme l'observe The Independent du 6 janvier, parmi d'autres qui offrent un commentaire exactement dans la même tonalité. Pour notre information, The Independent ou bien l'un ou l'autre parle de "Obamania", ce qui permet au moins de faire un titre" ("Obamania", suite et signe des temps").

Le quotidien Libération du 25 juillet 2008 a choisi, à l'occasion de sa brève visite en France, cette formule-titre, en forme d'inscription en caractères gras barrant toute la première page, pour souligner la portée de l'événement. D'une facilité d'usage, toute publication et toute déclaration, en particulier les articles et commentaires de presse, qui traitent de l'ascension du sénateur de l'Illinois, croient devoir y référer, pour faire chic et branché, sinon cultivé. Elles font assaut de surenchère pour varier à l'envi autour du thème, le décliner sur tous les tons, l'hyperbole y jouant un rôle majeur. La fortune du mot excède le champ médiatique, puisque certains des comités constitutifs des réseaux de soutien et de promotion du candidat démocrate qui se sont tissés de par le monde, s'inscrivent tout uniment sous ce label. Tel est le cas de celui de Lyon, le nôtre en l'occurrence, le plus actif en la matière. Lyon se veut la "capitale de l'Obamania".

Aussi bien, sans préjuger de sa légitimité, le suremploi dont elle fait l'objet en a fait un poncif, de nature à altérer et à vulgariser, et, pour tout dire, à peopoliser le phénomène, et, in fine, à en réduire la portée symbolique et politique. En effet, cette conceptualisation, sous son apparente banalité et sa haute expressivité, est lourde d'ambiguïté et source de confusion, n'étant ni axiologiquement ni idéologiquement neutre. Le propos de cet article n'est pas de déconstruire une notion qui serait inadéquate, mais de la désambiguïser, de l'expurger de ses propriétés et connotations négatives, d'en fixer la portée et les limites, au regard de l'objet qu'elle est censée décrire.

1. Les pièges de l'impressionnisme comparé

L'avénement de Barack Obama est assurément un événement historique de portée universelle. Les médias ont donc réagi spontanément et en connaissance de cause. Cependant, l'on connaît le goût des médias pour le sensationnel et l'émotionnel, la logomachie et la dramaturgie, qui affectionnent les raccourcis commodes, le flou artistique ou les formules choc, lapidaires et simplificatrices, propres à emporter l'adhésion. Ici, ils ne jouent pas que le rôle de simple démiurge, de relais de l'opinion. Ils sont à la fois les accoucheurs et les orchestrateurs, les vecteurs et les pourvoyeurs de la dite obamania. D'une forte résonance sémantique, Obamania est un énoncé performatif, car vaut prophétie auto-réalisatrice et slogan, et sonne comme une invitation à soutenir le candidat. Au point d'agacer un site souverainiste, "Revue-républicaine.fr", qui se plaint d'une orchestration qui, selon ses animateurs, confine à la propagande : "tant la campagne de presse pro-Obama tourne au bourrage de crâne". Mais au-delà du jeu d'énonciation et de l'effet d'annonce ou de sens, le recours au morphème "mania" aux fins de suffixation du nom du candidat démocrate comme objet d'un culte, est une démarche pernicieuse, car elle a une fonction subtilement péjorante, dépréciative.

1.1 La confusion des genres

Le détail est anecdotique et la discussion passablement byzantine, mais on se doit de le signaler, dans l'horizon de la Francophonie, l'Académie n'accrédite pas la dérivation - considérée comme un anglicisme -, et recommande le suffixe "ite", lui aussi d'origine grecque mais plus usité en français, pour désigner les pathologies de nature hypertrophique ainsi que les formes d'expressions excessives de sentiments d'admiration. Peine perdue, l'usage international, comme manifestation de l'hégémonie anglosaxophonne, a consacré la forme "mania". Néanmoins, quel que soit le morphème préconisé ou retenu, "mania" ou "ite", le mot produit de la dérivation suffixale emporte une nuance péjorative, renvoyant au registre des affects comme opposé à celui de l'intellect, en plus de subsumer, de manière arbitraire et réductrice, sous le même genre des motivations, des niveaux d'intérêt et des formes d'engagement différents.

Dans sa dénotation première comme dans ses connotations, la terminologie évoque une passion passagère, une impulsion qui serait de l'ordre de l'effet de mode, de la même nature que l'emballement irréfléchi et déraisonnable de jeunes groupies pour des pop stars plus ou moins talentueuses voire pour un pur artefact médiatique,à l'instar du personnage du film de Hal Ashby, "Bienvenue Mister Chance", avec Peter Sellers. La première occurrence de ce type de construction lexicale, du lexème, se rencontre en effet dans les analyses du phénomène Beatles, ce groupe de jeunes Anglais qui se voulaient les émules des chanteurs de rythms and blues (on dirait aujourd'hui, en abrégé, "RNB") noirs américains, en particulier les Platters et Smokey Robinson. Ils ont succédé, dans ce statut d'icône planétaire, à Elvis Presley, lui aussi, et surtout le premier du genre, des épigones, le passeur, qui a su gagner le public blanc à la musique noire et à toute son esthétique, comme la manière de danser, dixit Sam Philips son découvreur, une musique, marginale et méprisée, que n'appréciaient que quelques curieux et initiés, devenue depuis universelle. Le culte dont il a été entouré, à l'instar de celui rendu à son alter ego et contemporain du septième art, James Dean, "monstre sacré" du cinéma, est l'acte inaugural d'une nouvelle religiosité séculière qui allait marquer l'ère des médias de masse et de la mondialisation culturelle américanomorphe et américanophone. Michaël Jackson, né et élevé dans le foyer matriciel de cette musique, n'a atteint le même niveau de célébrité qu'au prix d'un effort pathétique de désidentification somatique, d'aliénation physique, désireux d'incarner, par cette métamorphose artificielle, la figure fantasmée et fantasmatique d'une humanité postraciale. L'inauthenticité de cette identité d'emprunt, produit de la chirurgie esthétique, lui a été fatale, puisque les médias, toujours prompts à brûler ce qu'ils ont fait adorer, n'ont pas peu fait pour le faire tomber de son piédestal de roi de la pop, qu'il était réellement. Même si le talent est toujours là, la magie s'est évaporée dans les ondées de l'entreprise de démythification-démolition médiatique. Alors que, dans le même temps, la sulfureuse Madonna continue tranquillement à faire carrière et fortune, épargnée par la critique des censeurs.

Elvis Presley, les Beatles, Mickaël Jackson, l'idôlatrie dont ils ont fait l'objet s'est conjugué au délire, justifiant l'invention d'un néologisme en forme de mot-valise et à forte teneur psychopathologique : Elvismania, beatlesmania, jacksonmania. L'extrapolation de ces expériences et donc du lexème hors du champ artistique, par le recours aux facilités de l'impressionnisme comparé, est hasardeuse voire tendancieuse, surtout lorsque le domaine d'exportation est le politique.

Des comportements de type lubique et mimétique, des réactions instinctuelles et puériles, l'instinct grégaire comme l'attrait de la nouveauté pour la nouveauté, sans considération de contenu et d'efficacité, ou philonéisme, l'attirance pour tout ce qui vient des Etats-Unis, les amalgames et raccourcis du sens commun comme les analogies et apparentements aventurés, les conduites magiques, de nature espérantiste et adventiste, ne sont pas à exclure dans le faisceau des motivations et des positions des uns et des autres touchant au personnage d'Obama. Il se pourrait bien, également, et tout porte à le croire, qu'il fasse effet auprès de la gente féminine, les jeunes générations en particulier, en raison de sa prestance physique et de son pouvoir de séduction, puisqu'il passe pour un bel homme. L'hypothèse d'une rock-starification ne saurait non plus être écartée. Que des magazines spécialisés, quoique de haute tenue, comme Rolling Stone et Les Inrockuptibles, aient choisi de lui consacrer un numéro, avec son portrait en "une", est l'un des indices les plus révélateurs de cette tentation de la confusion des genres.

Autrement, les commentaires et réflexions, que l'on peut glaner dans la blogosphère, excellent analyseur de l'opinion moyenne, de la doxa, sont riches d'enseignements à cet égard.

Un anonyme, d'un certain âge, dans une réflexion inspirée par la déferlante pro-Obama, pourfend le manque de discernement et le mélange de genre, l'insignifiance et la désinvolture, qui présideraient à l'aperception et à la réception du fait politique par la jeunesse actuelle : "Pourtant, je fus jeune et pas raisonnable du tout. Par contre "je pensais, je raisonnais". Les années et l'expérience m'ont fait évoluer. J'avoue rester stupéfait devant l'amalgame que fait la jeunesse actuelle. Elle traite la candidature à une présidentielle sur le même plan qu'une compétition sportive, l'Eurovision, la Star académie, Miss Something. Un meeting électoral, c'est idem avec les JMJ, une techno parade, une fête de la musique, une gay parade, une rave party, le concert d'une idole à Bercy". Sur le même blog, un autre commentateur, affectant la même posture désenchantée, prétend avoir lu sur une pancarte à Berlin, lors du rassemblement-monstre ayant marqué son passage dans le capitale allemande, un slogan explicite et révélateur, qui assimilait Obama à un chanteur de rock, en risquant, au passage, une comparaison avec la France complètement hasardée. Réagissant "à la soi-disant "obamania planétaire", ce qui pourrait expliquer une certaine prudence des commentaires… de Nicole Bacharan et de Ted Stanger, j'ai lu sur une pancarte à Berlin l'inscription "Barack n'roll". C'est tout dire… Sur son bagout, il me fait penser à un autre, O. Besancenot. Avez-vous remarqué la similitude des initiales BO et OB. Signe du destin". Nicole Bacharan et Ted Stanger sont deux spécialistes des Etats-Unis - d'origine américaine, officiant dans les médias, plastronnant et pontifiant doctement à chaque apparition -, des plus sceptiques, les plus pessimistes sur les chances de Barach Obama. Et que d'aucuns soupçonnent, à tort ou à raison, d'exprimer en fait leurs sentiments personnels, sur le mode de la rationalisation, au sens freudien du mot. L'expérience de Ségolène Royal sert également de point de comparaison et de sujet de spéculation aux doctes amateurs de politique-fiction comparée. Piquée dans Le Figaro, la réaction d'un lecteur, à l'humeur tout aussi chagrine, un certain Emmanuel du Couldray, qui fait part de son agacement, en déclarant que cette obamania l'insupporte, pour se fendre de commentaires aussi péremptoires que scabreux et triviaux: "Cette Obamania m'irrite car elle est factice. Certes, si les élections des Etats-Unis m'intéressent, elles ne me passionnent pas, et, je ne me sens pas obligé d'annoncer le gagnant. John Kerry, qui paraît en tête chez les Européens, s'est ramassé. Alors attentons, et comme le disent les anglo-saxons : "wait and see". Il n'y a aucun racisme dans mes propos mais seulement de la sagesse. Même s'il est soutenu par une certaine franc-maçonnerie protestante, ce métis n'a pas l'envergure d'un chef d'Etat et je le pense incapable de gagner le cœur de tous les Américains quelle que soit leur couleur de peau et leur religion. Il fait un peu trop gravure de mode, aussi, je l'imagine plutôt poser nu dans des journaux gays".

Signe des affinités électives présumées entre le personnage d'Obama et le star-system hollywoodien, Le Nouvel Obs pointe "l'obamania aiguë des peoples", nombreux en effet à le soutenir voire à l'aduler, au premier chef Oprah Winfrey, la célèbre animatrice de télévision, dont le parrainage fut décisif dans son envol électoral.

Encore plus retors, pour contrer les effets de sa tournée (pour le moins triomphale, en Europe) hors des Etats-Unis, auprès de l'électorat américain, l'équipe de McCain, qui n'a de cesse de reprocher à Obama son inexpérience et son manque de stature internationale supposés, a pris le parti du persiflage, en cherchant à le tourner en dérision, de manière peu subtile, dans un clip de propagande, où l'on hésite pas à le comparer à deux starlettes people américaines, à la réputation sulfureuse, la chanteuse Britney Spears, et la jet-setteuse et riche héritière Paris Hilton. Celle-ci a surpris son monde, en réagissant, réponse du berger à la bergère, sur le même registre et le même mode, par une pastiche peu amène du clip du candidat républicain. C'est la petite écervelée qui aura réussi à mettre finalement les rieurs de son côté. Mais l'équipe de ce dernier, décidément impénitente et obstinée, en a encore récemment remis une couche, en s'en prenant cette fois à ce qu'elle nomme "fans club" de son rival. L'opération vise à écorner l'image par trop lisse, immaculée et attrayante d'Obama, à faire passer l'obamania pour une bulle artificielle et superficielle, forcément évanescente et éphémère. Jalousie, jalousie, quand tu nous tiens ! Au-delà de ces considérations d'ordre personnel, le Courrier international du 1er août, reprenant un article d'un journal californien (Los Angeles Times), nous apprend que l'image d'Obama, l'un des principaux atouts du candidat démocrate, est devenue l'un des enjeux de la campagne électorale, et donc une priorité pour la communication des deux camps en compétition. Les Républicains s'emploient à le démythifier, à brouiller et son image et son message, à créer autour de lui un climat délétère, en tentant de le présenter, de manière subliminale, sinon comme un personnage inconsistant et inconstant, du moins comme une source d'instabilité et d'insécurité. Leur pouvoir de nuisance n'est pas à sous-estimer, si l'on se fie aux précédentes élections présidentielles, où l'habileté manœuvrière et les procédés déloyaux du roué Karl Rowe, le chef d'orchestre de la campagne de George Bush, un maître de la cautèle, de l'attaque ad personam, ont réussi à faire échec à la communication de John Kerry. L'un de ses adjoints a depuis rejoint l'équipe de John McCain, dont la stratégie s'en est d'emblée ressenti, au grand dam d'Obama. Elle n'est pas étrangère, en effet, à la phase de stase que connaît actuellement la campagne du candidat démocrate.

Aux Etats-Unis même, des voix, parfois issues de la communauté noire et parmi les plus célèbres, comme celle du professeur de littérature et écrivain Percival Everett, se montrent également fort critiques pour l'obamania, à l'encontre de l'illusion lyrique que produit le sénateur noir, et que l'auteur impute aux médias. "Je pourrais me lancer dans une grande tirade sur son charisme, son apparente capacité à rallier à lui l'électorat blanc, son don pour susciter l'enthousiasme parmi les jeunes, mais ce serait tomber dans le piège que les médias semblent décider à tendre, et qui consiste à réduire cette élection à un concours de popularité" ("Etats-Unis : A la recherche de la nouvelle star", Hebdo.nouvelobs.com). Le titre est en lui-même éloquent.

Sur un autre plan, des pourfendeurs ou non de l'obamania s'interrogent de manière condescendante sur l'utilité des ces comités de soutien, qui fleurissent partout dans le monde, et singulièrement en France, et que certains assimilent à des "fan club". Guillemette Faure, sur le site Rue89, s'est intéressée au premier du genre constitué en France, à Paris, sous les auspices de personnalités au profil fortement people, pour ne pas dire plus, appartenant, sous une diversité apparente, au microcosme des intellectuels médiatiques, de politiciens plus ou moins connus, et des figures de la haute couture. Elle ironise sur le caractère unipersonnel de ce comité, la prétention à la représentation et à la représentativité nationales, et la composition passablement snobinarde de son comité de parrainage, comme sur l'efficacité de son action et de son activisme, confinés pour l'essentiel sur la toile. Elle laisse entendre, en outre, que l'initiative serait contre-productive, eu égard au tropisme isolationniste et nombriliste voire francophobe de l'électorat américain, illustré par le précédent de John Kerry, dont la candidature a été plombée par un soutien français bruyant et encombrant («A quoi sert un comité de soutien français à Obama ?", Rue89, 22 avril 2008). Pince-sans-rire, Doan Bui, dans Le Nouvel Obs, au regard du pedigree des membres d'honneur du comité, ayant répondu à l'appel de son promoteur, a choisi comme titre pour son article consacré au sujet : "L'icône des VIP".

1.2 Les ruses de la raison

Contrairement aux divagations bileuses et fielleuses des contempteurs de l'obamania, les mouvements d'opinion en faveur de Barack ne revêtent pas nécessairement le caractère irraisonné ni les formes prétendument aberrantes qu'ils leur reprochent. Au reste, il est possible d'objecter à la cohorte des détracteurs l'argument ad hominem, en faisant valoir qu'ils ne font que projeter leur propre conduite réactionnelle, épidermique et honteuse, obamaphobe, sur les partisans du candidat démocrate, qu'ils accusent, à tort, d'aveuglement et d'excès. Il appert cependant, à y regarder de près, que les prises de positions en sa faveur procèdent d'une analyse raisonnée et argumentée, en particulier de son programme, à l'exemple de la réflexion suivante, relevée sur le même blog, ci-devant cité, représentative, nous semble-t-il de ce courant d'opinion qui porte Obama : "Ni je l'adore, ni je l'idolâtre, mais en regardant comment fonctionne le monde aujourd'hui et tout le chemin qui reste à parcourir pour que les US aient à nouveau un visage agréable à regarder, à lire, à entendre, à écouter et peut-être à aimer, il me semble, mais c'est peut-être plus émotionnel que politique, il me semble qu'Obama serait capable d'opérer ces changements… Alors, c'est vrai que la carte postale est loin d'être encore en couleurs et qu'il faudra encore tracé d'autres chemins et routes pour y arriver, mais tout ce qui peut se passer de bien aux US transpire ailleurs… donc…".

A ceux qui jugent dérisoire, opportuniste et contre-productive, la création de comités de soutien en dehors des Etats-Unis, Samuel Solvit, directement concerné et même nommément interpellé, en tant que promoteur du premier constitué, adresse à Rue89, en collaboration avec Archippe Yepmou, créateur du groupe Facebook "France for Barack Obama", une réponse argumentée ("Non, un comité de soutien français à Obama n'est pas inutile !"). Il y justifie l'initiative, réfute ou corrige les mésinterprétations, reprenant et développant certains arguments avancés par les membres d'honneur du comité. Sur le grief de futilité et d'inanité, il se défend en indiquant que "décrypter ainsi la formation des groupes politiques et des comités de soutien selon une approche utilitariste et simplificatrice illustre l'incompréhension des phénomènes sociaux et politiques contemporains et la méconnaissance de l'évolution des formes d'engagement". Quant au reproche de peopolisation, qu'il qualifie de procès d'intention malveillant, il allègue que "leur présence ne constitue pas seulement un alibi, elle donne une visibilité au groupe dans l'ensemble pléthorique des regroupements d'individus qui peuvent exister. Elle permet de gagner une certaine légitimité qui n'est sinon que très rarement accordée. Elle apporte aussi une caution "experte" et favorise les échanges entre savoirs institutionnels et expérience de terrain".

Invité à s'exprimer dans le cadre de la rubrique entretien du blog "Regards sur les Etats-Unis", Samuel Solvit se livre à une défense et illustration de ce qu'on appelle improprement et abusivement obamania : "On parle d'obamania comme un phénomène de mode, ce terme est abusif car il ne reflète pas l'importance de ce que porte la candidature de Barack Obama. Je pense qu'il y a 4 grandes idées qui motivent un tel engouement :

  • Obama incarne le changement, il est jeune et métissé. Il est dynamique et sort des clivages politiques. Il permet d'espérer un renouveau dans la politique américaine après ces "années Bush" très mal perçues.
     
  • Barack Obama incarne l'ouverture. A la fois par son comportement et son ouverture, il donne à l'Amérique un visage moins fermé, conservateur et "unilatéraliste"…
     
  • Il a indéniablement une aura et un charisme fantastique qui séduisent. Sans démagogie, il propose et aborde la politique avec à la fois du charme, de la simplicité et de la détermination !
     
  • Barack Obama est le symbole d'une évolution culturelle et d'intégration remarquable. Dans ce cas, il y a transfert avec la France: notre pays n'est pas encore arrivé à une telle intégration, bien que son histoire soit différente".

Il consacre, au demeurant, sur son blog, France pour Obama, un article de défiance contre l'obamania, sous ce titre. "Loin du rêve ou de l'idolâtrie, soutenir Barack Obama est d'abord un engagement politique et doit le rester. Ce travers, s'il existe, est négatif pour le débat et la réalité ; une réalité qui a besoin de sérieux, de vigilance et d'action. Parce que tous les matins, partout dans le monde, les défis communs que nous devons relever grandissent. Ces défis multiples sont globaux et dépassent le local, le national ou l'ethnique, mais ils concernent aussi notre quotidien bien que cela puisse parfois sembler lointain (prix des aliments, énergie, pétrole, sécurité, paix, immigration, guerres, conflits sociaux [...]. Le président américain, quel qu'il soit, ne pourra ni changer brusquement la politique américaine, ni "rétablir la paix dans le monde", pour les plus idéalistes ! Cependant, en tant qu'acteur central dans tous les grands enjeux mondiaux, les Etats-Unis ne peuvent être considéré comme n'importe quel pays... A ces titres, il s'agit d'abord, en tant que citoyen du monde d'avoir un regard critique, pragmatique et constructif, mais surtout pas idéalisé. Cette candidature, car il s'agit ici de soutenir Barack Obama, doit être appréciée avec une approche politique, d'abord pour l'intérêt commun. S'ingérer dans la vie politique américaine ? Certainement pas, mais être préoccupé par notre avenir commun : oui.

Il est donc important de ne pas travestir ce soutien en une religion : "l'obamania" ....".
S'il faut retenir les deux premières interventions, la dernière, fort pertinente, n'appelant aucun commentaire, la plaidoirie est convaincante, sauf sur la question de la "peopolisation", dans laquelle l'auteur voit un procès d'intention. La quête compulsive de ce type de caution est justement sujette à caution. Elle porte la marque du superficiel, et sert moins la cause que la célébrité. Et ce qu'on appelle procès d'intention est bien souvent l'expression d'une saine curiosité intellectuelle et un acte de vigilance politique. Il est légitime de chercher à connaître les mobiles, cachés ou non, des actions des acteurs politiques et des agents sociaux, opérant dans la sphère de la société civile, haut lieu des stratégies obliques et d'officines parallèles ou de forces occultes, aux activités parfois interlopes. Certains jugent que l'initiative, en l'occurrence, peut avoir visé à occuper l'espace public et à s'accaparer et neutraliser un thème politique sensible autant que porteur, dans le contexte d'une France frileuse et crispée en la matière, au détriment des premiers concernés, les citoyens de la diversité. Le fait est que le soutien à Obama participe de la construction d'un champ, au sens de Bourdieu, comme univers de concurrence circonscrit par la conjoncture sur un objet donné, pour la captation ou la conservation de profits matériels ou symboliques.

Justement, les comités de soutien, promus par les citoyens et militants de la diversité prolifèrent et s'activent autour des élections américaines et du personnage de Barack Obama, dont l'émergence et l'ascension sont suivies avec intérêt et sympathie voire avec fascination et excitation de ce côté-ci de l'Atlantique. L'effet miroir, la fonction spéculaire de l'expérience joue à plein. Les spécialistes de géopolitique nous apprennent qu'à l'ère de la mondialisation et des nouvelles technologies de l'information et de la communication, l'espace-temps se contracte, les frontières deviennent virtuelles et poreuses, les facteurs internes et externes se télescopent et interagissent, et les seconds servent de stimuli aux processus sociaux et politiques à l'œuvre au sein de l'Etat-nation, d'un système politique donné. Dans le cas présent, compte tenu de l'hégémonie américaine, la France, à son corps défendant, n'échappe pas à l'attraction de la force de séduction américaine, et d'autant moins que sa démographie et sa sociologie s'en rapprochent à maints égards, avec la présence, jugée encombrante, de populations issues de l'immigration postcoloniale. L'exemplarité d'un parcours de diversité réussi dans un pays faisant figure de modèle, interpelle au premier chef la France (et dans une moindre mesure le Brésil), qui se veut donneuse de leçon en matière d'intégration des minorités, un concept qu'elle récuse pour mieux occulter et déréaliser un état de fait gênant, l'exclusive silencieuse qui frappe les citoyens issus de l'immigration silencieuse, interdits d'accès aux postes électifs ou admistratifs élevés.

La presse hexagonale, locale ou nationale, ne s'y est pas trompée, qui accorde une grande attention et une large audience à ces comités, créés à l'initiative des citoyens issus de la diversité, comme on le dit par euphémisme. On a pu dire (Karim Zéribi) qu'ils vivent l'intégration réussie et la diversité librement acceptée et assumée tel un rêve éveillé, par transfert, en se projetant dans le personne et le parcours d'Obama. Slim Mazni, dans LyonCapitale, suggère d'en faire, en quelque sorte, une lecture symptomale, au sens psychanalytique, en notant que "la particularité française de l'obamania est de relancer le débat sur la diversité. Car l'enthousiasme pour le candidat démocrate cache en réalité l'espoir déçu de la fraternité "Black-Blanc-Beur"" ( "Obama ? Connais pas !", 27 juin 2008). Et François Durpaire et Jean-Claude Tchicaya, ce dernier membre du CRAN, de renchérir : "Car les jeunes de banlieue vivent par procuration l'avènement d'Obama, comme s'il s'agissait d'un mythe compensateur... Ils font de l'ascension de ce fils d'immigrant africain, élevé dans une famille modeste, le symbole d'une mobilité sociale qu'ils ne connaissent pas" ( "Grâce à Obama, les Etats-Unis mieux perçus dans les banlieues", Rue89, 5 juin 2008). Le Figaro, pour sa part, s'épanche également, non sans condescendance, sur la construction en cours d'un mythe, à la faveur de l'avènement d'Obama (Marie-Christine Tabet, "C'est quelqu'un qui nous ressemble", 25 juillet 2008).

L'assertion reste incomplète voire captieuse si l'on ne précise aussitôt qu'il s'agit d'un mythe sorélien, l'énoncé d'une idée-force, stimulante et mobilisatrice, apte à servir d'aiguillon et de levier d'action. A travers le soutien, l'investissement pro-Obama, les comités font œuvre de civisme et expriment une demande de participation, et concourent à l'internalisation de l'expérience américaine, qui fait office de viatique et de stimulant, d'analeptique et de catalyseur. L'engagement en faveur d'Obama ne constitue donc pas qu'une simple conduite d'évasion, l'escapisme des mouvements messianiques, ni un exutoire par où épancher leur impuissance et leurs frustrations, un succédané pour l'action politique bridée. C'est une nouvelle forme de militance, en se saisissant d'une occasion en or, une manière indirecte de formuler des revendications, de demander à la France d'être fidèle à sa devise : Liberté- Egalité - Fraternité. C'est dire que les considérations stratégiques et praxéologiques, touchant à la politique intérieure française, inspirent et expliquent largement le phénomène dit de l'obamania dans certains secteurs de la société. Il en est clairement ainsi du comité de Lyon.

Cependant, en évoquant la dimension mythique, on aborde la question du sens. Or, assurément, l'avènement d'Obama relève non du fait mais de l'événement. Un événement qui, au-delà de sa factualité brute, des considérations programmatiques, des implications pratiques et des avantages tangibles, pour la communauté noire et les autres minorités aux Etats-Unis comme pour l'ensemble du système international, demande à être déchiffré. Obama est devenu un symbole, par la force des choses. Le symbole, comme le mythe, répond d'abord à la question du sens. Roland Barthes fustigeait ceux qui, au nom du réalisme, surtout soucieux d' "effet de réel", disait-il, méconnaissaient et évacuaient la question du sens, non moins importante pour l'homme et la société. Le symbole n'en est pas pour autant une figure abstraite, née des œuvres du Saint-Esprit. C'est un mixte composé d'expérience, de compétence et de conscience. C'est à cette condition qu'il acquiert sens et efficience.

Au-delà de ces tropismes divergents, témoignant de l'ambivalence affective - attraction-répulsion -, qu'inspire la personne de Barack Obama, qui ne semble laisser indifférente, il est des causes plus profondes, infiniment plus déterminantes dans l'intérêt porté à l'homme et dans le ralliement à sa candidature. Nous sommes, en la cause, dans l'ordre politique, dont la dimension tragique (ainsi que le rappelait Raymond Aron à l'intention d'un Giscard d'Estaing, porté sur la théâtrocratie gadgétisée) comme les enjeux géopolitiques et géoéconomiques, et pour tout dire cruciaux pour le monde, eu égard au poids des Etats-Unis, prédominant et prépondérant dans le système international, n'échappent à personne. Les sentiments exprimés en la circonstance, y compris dans leurs excès, sont autant d'objectivation de tendances de fond, d'expressions d'aspirations, d'attentes et d'espérances non réductibles à des pulsions primaires, et auxquelles le personnage et le message d'Obama paraissent répondre. La politique est champ de passions, génératrice et pourvoyeuse d'émotions, nous dit Tocqueville, clinicien des passions américaines. Les passions politiques, Pierre Ansart (La gestion des passions politiques, L'Âge d'Homme, 1983, 1990) ou Philippe Braud (L'émotion en politique : problème d'analyse, PFNSP, 1996), l'ont noté, sont des réactifs, qui donnent la mesure des frustrations et des aspirations des peuples.

La sémiologie des passions qui se cristallisent autour de la candidature d'Obama, révèle les linéaments et la texture d'une configuration et d'une personnalité hors norme. La faculté qu'a Obama à gagner la ferveur des foules, sa capacité à mobiliser la jeunesse et à faire entrer en politique des citoyens jusque-là désillusionnés et apathiques, l'enthousiasme extatique et communicatif que provoque sa personne, ainsi que l'intersubjectivité fusionnelle qui le relie à son public et à ses partisans, comme le thème de la rédemption qui revient de manière itérative dans les commentaires à son sujet, sont autant d'indices symptomatiques et signalétiques d'un phénomène charismatique, au sens défini par Max Weber.

2. Dimension du charisme

Il est des mots dont la consonance est si suggestive et évocatrice, qu'ils produisent un effet de sens immédiat, le son étant, en quelque sorte, la métaphore du sens. "Charisme" en est un bel exemple, paradigmatique, tant la congruence du signe linguistique d'avec son référent, du mot et de la chose, est prégnante et frappante. Le signifiant, dans sa phonétique comme dans sa graphie, renvoie à quelque chose d'ineffable, de mystérieux, de l'ordre du magico-sacré. D'étymologie grecque, le terme appartient en propre au vocabulaire de la théologie chrétienne, et désigne le don de grâce, dévolu à un être d'exception. Max Weber l'a transporté dans le champ de la sociologie politique, pour en faire l'une des formes universelles de légitimité du pouvoir, avec le traditionalisme (typique du régime monarchique), le rationnel-légal (caractéristique des Etats modernes, démocratiques ou autoritaires). Weber définit le leadership charismatique comme "reposant sur la dévotion à la sainteté exceptionnelle, à l'héroïsme ou au tempérament exemplaire d'une personne individuelle, et des modèles ou de l'ordre découvert ou ordonné par lui". Il a à voir avec le culte du héros, mais ne s'y laisse pas réduire. Leadership charismatique et leadership héroïque sont deux figures souvent confondues.

Son trop-plein de sens a fait tomber le mot charisme dans le domaine public, dans le vocabulaire courant le plus snob. Quoiqu'il ait été galvaudé par des usages inconsidérés et inappropriés, le concept n'en demeure pas moins opératoire.

2.1 Figure composée d'un leadership charismatique

Certains donnent à croire que le culte de la personnalité orchestré autour d'Obama, l'obamania, résulterait de la mise en application d'une stratégie de communication politique conçue et mise au point par ses conseillers et experts, sous la direction de David Axelrod, dont le sens de l'opportunité a su tirer parti de facteurs stochastiques et de circonstances favorables, ainsi que de l'inclination et de l'empressement des médias à voler au secours du succès. Ceux-ci, toujours à l'affût de tout phénomène nouveau, n'auraient fait que relayer et amplifier un phénomène historiquement contingent. "Les interrogations sur le programme de Barack Obama dans la campagne des primaires démocrates ont alimenté la presse durant toute le semaine. Réflexe des médias qui se seraient laissés trop facilement séduire par l'enchaînement des victoires d'un capital donné perdant au départ et de venu charismatique ? En fait, ces critiques s'apparentent plutôt à un bilan nuancé de la stratégie en communication déployée par son équipe de campagne. La victoire surprise du sénateur de l'Illinois des la première primaire dans l'Iowa, le calendrier des consultations, les victoires successives ont développé et dynamisé une "obamania", relayée par des médias bénéficiant d'un accès plus facile à l'habitude au candidat. Malgré un programme flou, l'envoûtement a touché progressivement les Etats-Unis. La stratégie d'Axelrod, le directeur de campagne de Barack Obama, semble avoir fonctionné. Le phénomène Obama repose sur une sacralisation de la candidature du sénateur de l'Illinois". Telle est l'analyse du blog Betapolitique ("L'Obamania, un exemple de communication politique ?").

En effet, un spécialiste comme Michel Dobry (Sociologie des crises politiques : La dynamique des mobilisations multisectorielles, PFNSP, 1986) soutient que le charisme peut faire l'objet d'une véritable stratégie politique. De fait, des officines, spécialisées en communication et en management, prétendent dispenser des enseignements sur le sujet, tirés soi-disant des méthodes éprouvées de la psychologie sociale. Mais, plus significativement, l'histoire récente nous en a offert un exemple particulièrement illustratif, un cas d'école, à travers l'expérience de Fernando Collor de Mello au Brésil en 1989, à l'occasion des premières élections pluralistes organisées dans le pays après des décennies de dictature militaire. Menée par le fameux holding de médias, Télé Globo, la campagne de promotion du candidat, qui affrontait à l'époque Lula, a consisté à le profiler et styliser suivant le modèle canonique du jeune premier des télénovelas, ces séries télévisées à l'eau de rose très prisées des Brésiliens, et dont il s'est fait une spécialité. L'opération a fort bien réussi, puisque Fernando Collor l'a largement emporté sur un Lula, dépeint en la circonstance comme son anti-modèle, au propre comme au figuré, au physique comme au moral. Mais l'expérience a fait long feu, l'artifice charlatanesque n'ayant pas résisté à l'épreuve de l'exercice du pouvoir, victime que le bellâtre président a été des vicissitudes du processus que décrit Max Weber comme "routinisation du charisme". Fernando Collor fut en effet aussitôt destitué pour corruption. Sa rapide déchéance vient attester que le leadership charismatique, déjà précaire par nature, ne s'improvise ni ne se décrète, qu'il ne saurait être une simple posture ni un pur produit du marketing politique, et qu'il requiert des vertus personnelles, notamment des qualités de rigueur éthique et de sens civique ainsi que d'efficacité pratique, en plus d'autres conditions de possibilité, introuvables en l'espèce.

Dans le cas d'Obama, l'intelligence et le savoir-faire de David Axelrod et de son équipe ne sauraient à elles seules expliquer ses succès électoraux. Encore eût-il fallu que les qualités propres du candidat fournissent les ingrédients nécessaires au succès de l'alchimie électorale, tout au moins dans le contexte présent des primaires et de la pré-campagne présidentielle. Comme le souligne le Courrier international, reprenant un article du Guardian de Londres, Obama est à la fois le bénéficiaire et le catalyseur des sentiments de dégoût qu'a inspirés à la jeunesse américaine des années catastrophiques de bushisme ("Elections américaines - Voter pour Obama, c'est cool !», 5 février 2008). Rien ne prouve qu'un tout autre candidat se serait prêté à la même opération et aurait produit le même effet. La question est tranchée pour Le Nouvel Obs, qui ne peut que dresser le constat d'un phénomène sans équivalent ni antécédent dans l'histoire politique américaine récente, depuis John Kennedy, ne ce serait ce que "pour voir une foule applaudir quand le candidat se mouche au beau milieu d'un discours ? Certes, comme le souligne un proche de McCain, "il faut beaucoup d'argent pour organiser ces grands-messe". Mais quel autre politicien américain, même avec tout l'or du monde, serait capable d'enfiévrer 70 000 personnes comme l'a fait récemment Obama à Portland ? Aucun. Quel autre homme politique inspire autant de groupes, de comités, de réseaux de soutien, non seulement aux Etats-Unis mais dans le reste du monde ? Pas un seul" ("Un nouveau JFK ? Il fait aimer l'Amérique"). De plus, en se gardant de porter tout jugement de valeur, l'idiosyncrasie nationale, le système et la culture politique des Etats-Unis, les électeurs ainsi que le contexte se différencient substantiellement de leur équivalent brésilien.

On a cru devoir dire que l'ampleur du désenchantement, né de la faillite, politique, économique et morale de l'administration Bush, est telle que tout candidat démocrate à la succession ne pourrait que bénéficier d'un préjugé favorable et d'une cote de popularité assurée. Mais, à l'évidence, dans le cas d'Obama, le plébiscite qui le consacre, à l'intérieur comme à l'extérieur, l'effet cathartique que génère sa candidature, trahissent un changement d'amplitude et d'échelle, de nature métapolitique.

Le leadership charismatique naît de la combinaison et de l'interaction, historiquement mouvantes, de facteurs objectifs (milieu) et de facteurs subjectifs (personnalité).

2.2 Facteurs objectifs : l'hypothèse d'une crise morale aux Etats-Unis

Wilhelm E. Mühlman, dans un essai d'une singulière densité, consacré aux Messianismes révolutionnaires du Tiers-monde (Gallimard, 1968), soutient qu'il est des périodes fertiles en démons et, corrélativement, en thaumaturges et faiseurs de miracles, où les peuples sont affamés de charisme. Il affirme également que ce n'est pas tant la personnalité qui serait charismatique que le milieu d'où il émerge. Assertion qui trouve rétrospectivement écho chez Engels, qui en a formulé l'hypothèse dans une lettre fameuse à Walter Borgius : "Les hommes font leur histoire eux-mêmes, mais jusqu'ici ils ne se conforment pas à une volonté collective ; selon un plan d'ensemble, et cela même dans le cadre d'une société déterminée, organisée, donnée. Leurs efforts se contrecarrent, et c'est précisément la raison pour laquelle règne, dans toutes les sociétés de ce genre, la nécessité et complétée et manifestée par le hasard. La nécessité qui s'y impose par le hasard est à son tout, en fin de compte, la nécessité économique. Ici, nous abordons la question de ce qu'on appelle les grands hommes. Naturellement, c'est un pur hasard que tel grand homme surgisse à tel moment déterminé dans tel pays donné. Mais, nous le supprimons, on voit surgir l'exigence de son remplacement et ce remplaçant se trouvera tant bien que mal, mais il se trouvera toujours à la longue. Ce fut un hasard que Napoléon, ce Corse, fût précisément le dictateur militaire dont avait absolument besoin la République française, épuisée par sa propre guerre ; mais la preuve est faite que faute d'un Napoléon, un autre aurait comblé la lacune, car l'homme s'est trouvé à chaque fois qu'il a été nécessaire : César, Auguste, Cromwell, etc.".

Son compagnon Marx, évoquait, dans son célèbre et classique Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, ces conjonctures fluides, d'indétermination idéologique et politique, qu'il caractérise, en une de ses formules chiasmatiques dont il est si prodigue, comme "vérité sans passion, passion sans vérité", et qui appellent des personnalités aptes à conjuguer vérité et passion.

Il y aurait donc des circonstances historiques qui seraient charismogènes. Quelles sont les coordonnées d'une telle situation, quels en sont les critères de distinction et d'identification. L'expérience historique révèle qu'il s'agit généralement de conjonctures de crise, qui se prêtent davantage à la survenue d'hommes d'exception, des hommes de caractère, éclairés et à la volonté inflexible, vertueux ou sans scrupule, anges ou démons, en tout cas supposés dotés d'une surnature propre à en faire des montreurs de conduite et des agents de transformation sociale. De ce point de vue, les sociétés du tiers monde, dépendantes et en transition forcée vers la modernité capitaliste, marquée par l'instabilité et l'anomie, en désarroi et en perte de sens, sont terre d'élection de charisme, pour le meilleur et pour le pire. La geste gaullienne, qui s'origine et se déroule dans des circonstances à chaque fois dramatiques et périlleuses pour la France, société développée s'il en est, 1940 et 1958, est un cas de figure particulièrement exemplaire. Nul ne songe à contester le charisme du Général, qui cultivait un complexe messianique océanique, et s'appliquait lui-même à adopter la posture, à camper le personnage de l'homme d'exception (Olivier Rouquan, "La stratégie charismatique gaullienne", Revue Parlement(s), n°4, janvier 2006).

Il serait évidemment oiseux et conjectural d'affirmer que les Etats-Unis sont en crise, sauf à vider le mot "crise" de tout contenu. Il n'en demeure pas moins que le 11 septembre, qui a brisé le mythe de l'insularité sanctuarisante du territoire américain, et le trauma qu'il a généré, ainsi que l'instrumentalisation cynique et opportuniste qu'en a faite l'administration Bush, à l'instigation des idéologues réactionnaires et impérialistes néo-conservateurs – en abréviation "néocons" -, tels les Richard Perle, Irving et Willliam Krystol, Robert Kagan, Elliot Abrams, Paul Wolfowitz, etc. -, sans parler d'autres cas pendables qui leurs sont imputables en politique intérieure (comme l'impréparation et l'indifférence au sort de la communauté noire lors du passage de l'ouragan Katrina), a créé un profond malaise et entraîné une dépréciation de l'image de soi au sein de la population. L'ego national américain, en temps ordinaire passablement hypertrophié, a été gravement affecté par la découverte des menées cauteleuses et crapuleuses ainsi que des dérives hubrystiques de la politique étrangère de l'administration Bush. Autant de forfaitures, manifestement attentatoires aux idéaux et aux valeurs américains, qui ont jeté un profond discrédit sur les Etats-Unis, dégradé significativement leur image, et compromis notablement leur autorité morale et leur leadership dans le monde. Leur message sera toujours lesté du boulet de l'Irak et de Guantanamo, de Katrina, et demeurera inaudible et peu crédible, s'il n'advint un homme capable de redonner au peuple américain confiance en soi et de lui faire recouvrer l'estime de soi, tout en redorant le blason terni du pays.

Il semblerait que l'Amérique traverse une crise morale. Comme au temps de la guerre du Vietnam, lorsque la résistance héroïque du peuple vietnamien ainsi que les images insoutenables de son martyr, du fait de la stratégie militaire américaine, ont contribué à la démoralisation de l'armée et au dégoût du peuple.

Le syndrome vietnamien a présidé à l'élection de Jimmy Carter, qui s'est donné pour mission de faire subir une cure de moralisation à la politique étrangère américaine, sous les espèces de la diplomatie des droits de l'homme, un idealpolitik mis en formule, sur fond de guerre froide, par le brainstorming idéologique international qu'était la Trilatérale afin d'aider les Etats-Unis et l'Occident en général à reprendre l'initiative, perdue à cette occasion. De la même façon, le syndrome irakien a favorisé l'émergence de Barack Obama et fertilisé le terreau de la dite obamania. Si le leadership éthique de Jimmy Carter s'exerçait sur un mode plébéien, celui de Barack Obama se déploie suivant des modalités infiniment plus flamboyantes, redevables à son charisme.

Les ingrédients du charisme sont une addition de l'image et du message d'une personnalité, agrémentée d'un zest d'héroïsme, adjuvant qui place le sujet au-dessus des contemporains dans une conjoncture donnée. On ne peut que noter, avec étonnement et admiration, l'ascension fulgurante d'un homme sorti de nulle part, d'un être étrange venu d'ailleurs. En plus de la jeunesse et du talent oratoire, Barack Obama peut se prévaloir d'un sens de l'anticipation et de l'histoire et d'une force de conviction le distinguant de l'immense majorité de la classe politique américaine, et singulièrement des autres candidats, qui, tous, ont communié dans les eaux troubles de l'unanimisme patriotard et belliciste de l'après 11 septembre. En se défiant du consensus obligatoire, en se prononçant sans équivoque contre la guerre en Irak, en critiquant sans ménagement l'influence funeste des idéologues néo-conservateurs sur la détermination et la conduite de la politique étrangère des États-unis, en une période où cela nécessitait beaucoup de lucidité et de courage, les esprits libres étant étouffés par le conformisme ambiant et dissuadés par le terrorisme intellectuel et inquisitorial régnant, représenté par la torquemadesque télévision Fox News, il s'est affirmé comme un leader politique. En lui confiant l'honneur de prononcer, en qualité de jeune prometteur, un discours lors de la convention démocrate et dont il s'acquitta brillamment, John Kerry, qui l'avait donc remarqué - son premier fait d'armes -, l'a fait passer de la condition d'individualité marginale et locale au statut d'homme d'État, présidentiable. Un statut qu'il a parfaitement assumé, en se présentant courageusement aux primaires, malgré des handicaps a priori rédhibitoires, et en l'emportant brillamment, de haute lutte, au terme d'une campagne homérique, sur Hillary Clinton, l'un des poids lourds du parti démocrate et l'une des personnalités majeures de l'establishment. Auparavant, en guise de propédeutique, il avait réussi à se faire élire sénateur de l'Illinois, et il est, à ce titre et à ce jour, le seul Noir à siéger au Congrès, au Sénat tout au moins, seulement le cinquième sénateur noir de toute l'histoire politique américaine. Ce qui n'est pas un mince exploit.

Le brio avec lequel il a passé toutes ses épreuves probatoires impose le respect. C'est énoncé un truisme que d'affirmer qu'un tel cursus honorum est hors du commun et dessine le portrait d'un homme d'exception. L'héroïsation de sa conduite en ces différentes occasions n'est donc pas qu'une simple figure de style ni un abus de langage. Une étoile est bien née. C'est l'une des propriétés du leadership charismatique que la faculté de faire coïncider l'aventure personnelle d'un homme et le destin d'un peuple. Aussi bien, le cinéaste Georges Lucas, le père du film-culte "La guerre des étoiles", et qui s'exprime par conséquent en connaissance de cause, s'estime fondé à le décrire sous la figure d'un héros : "Un héros est en train d'apparaître aux États-unis aujourd'hui parce que nous avons un nouveau candidat à la présidence des Etats-Unis, Barack Obama… Pour tous ceux d'entre nous qu’ont des rêves et de l'espoir, (Obama) est un héros" (Le Monde, du 4 juin 2008).

Les élections américaines se mènent et se décident toujours sur des enjeux de politique intérieure, la politique étrangère ne représentant que la portion congrue. L'électeur américain moyen est un hyper-individualiste inculte, qui se défie de l'État et se méfie du monde extérieur. Et lors des dernières élections américaines, celles de 2004, l'afflux de soutiens en provenance de l'étranger en faveur de John Kerry irritait passablement les Américains, peu désireux de voir le reste du monde se mêler de leurs affaires domestiques. Alors que l'inverse n'est pas vrai. Il en va autrement, ces dernières années, où l'opinion américaine, même travaillée par le syndrome isolationniste, toujours aussi prégnant et à l'œuvre, échaudée par les initiatives machiavéliques et aventuristes de George W Bush, et la réprobation universelle que cela lui a value, ne reste plus drapée dans son splendide isolement. Il n'est pas indifférent, pour les Américains, les secteurs cultivés tout au moins, que le reste du monde les aime et les apprécie. Que l'on se passionne pour leurs élections et que l'un de leurs leaders attire la sympathie au dehors, n'est donc pas pour leur déplaire. La cohorte des médias, qui ont suivi Obama lors de sa tournée mondiale, témoigne de cet intérêt nouveau pour le regard des autres, l'opinion internationale.

2.3 Conditions subjectives : Le signe de l' "élu"

Ressac du naufrage des idéaux américains, des œuvres de George W Bush, nombreux sont les analystes qui soutiennent que le peuple américain serait prêt à plébisciter n'importe quel candidat démocrate et à lui confier son destin. L'hypothèse est plausible. Mais la candidature d'Obama, qui n'est pas ordinaire à première vue, ressortit à un autre registre, tant l'adhésion qu'elle recueille, par-delà le programme, tient du surinvestissement messianique. "Certains d'ailleurs n'ont pas manqué de remarquer la dimension presque religieuse de l' "obamania" ("Un nouveau JFK ? Il fait aimer l'Amérique"). L'information est peut-être anecdotique, mais elle vaut la peine d'être rapportée, puisqu'aussi bien le contexte s'y prête. Comme s'il était prédestiné, son prénom signifie en swahili, comme en arabe et en hébreu, le "béni".

S'agissant donc des conditions subjectives, le leadership charismatique se distingue par un certain nombre de propriétés, liées à la personnalité de l'homme appelé à remplir une mission. La question a été abordée un peu plus haut, avec l'évocation de la carrière d'Obama. On complètera le propos par quelques observations de caractère plus théorique.

Georges Dumézil, spécialiste de mythologie comparée, dans la somme Mythes et épopée (III), note que les divinités et héros légendaires ou mythologiques se distinguaient par des anomalies ou handicaps d'ordre anatomiques, des affections physiques, qu'il a appelés des "mutilations qualifiantes". C'est le signe de l' "élu", sans constituer pour autant une condition nécessaire ni suffisante du statut reconnu de leader charismatique. Mutans mutandi, ce trait distinctif se réalise chez Barack Obama dans sa pigmentation. Le fait qu'il ne soit pas un candidat conventionnel (discours de Philadelphie), atypique, selon ses propres termes, mais aussi aux yeux de son rival républicain - qui lui reproche de déparer dans la galerie des présidents américains successifs -, qu'il appartienne à la minorité noire, la plus méprisée et la plus persécutée de l'histoire et de la société américaines, a valeur de stigmate. Quand bien même Goffman ait soutenu que le stigmate est moins un attribut qu'une relation, socialement déterminée, par les représentations collectives, il n'en produit pas moins un effet de réel, au sens de Bourdieu, mais non de Barthes.

L'identité raciale d'Obama se laisse aisément interpréter comme un avatar ou substitut fonctionnel de mutilation qualifiante en la circonstance, et, par conséquent, comme attribut du charisme. Une déclaration de Géraldine Ferraro, l'une des proches d’Hillary Clinton, féministe et ancienne candidate à la vice-présidence de Walter Mondale, lors de la campagne des primaires démocrates, donne créance à cette hypothèse. Elle avait provoqué un petit scandale en déclarant qu'Obama devait ses succès au fait qu'il était noir et de sexe masculin. Il n'est guère besoin d'être clerc en Sorbonne pour juger le raisonnement sophistique et l'argument fallacieux. Il est en effet absurde, de prime abord, de soutenir qu'Obama a pris le dessus sur Hillary Clinton non en dépit de sa couleur mais à cause de sa couleur. Nonobstant, le propos trouve sens et cohérence dans une perspective dumézilienne et dans le cadre d'un scénario charismatique.

Un article, relevé sur la toile, du à un blogueur africain, opine dans ce sens en soulignant que ses faiblesses deviennent son atout (Germain Bitiou Nama, "Candidature d'Obama. L'Amérique est-elle en train de changer ?", evement-bef.net/edito_141). L'handicap, à la faveur des circonstances, a changé de signe et de pôle, il est stylisé, pour se muer en ressource symbolique, en concourant à accréditer l'image de l'homme nouveau, vierge de toute compromission avec le système et apte à conduire le changement, son principal slogan de campagne. Le thème du changement est indéfiniment recyclable, mais le contenu du changement et le degré de crédibilité de ceux qui s'en réclament sont variables. Dans le cas d'Obama, la confiance confine à la révérence et à la dévotion. On le pare de toutes les vertus, on le couvre d'éloges, on le crédite de tous les mérites. De surcroît, l'impressionnabilité et la versatilité des foules les incitent, l'imagination aidant, à sur-interpréter et à surcoder, à affecter d'un coefficient multiplicateur, les actes et les mérites de personnes souffrant d'handicaps, réels ou imaginaires. Les gens sont enclins à suréagir devant le phénomène de surcompensation. S'inscrit en surimpression sur cet imaginaire, l'idiosyncrasie américaine, le culte de la réussite et l'imagerie du self-made man, au cœur du rêve américain, ainsi que l'éthique protestante, qui fait de la réussite le signe de la providence.

Le crédit accordé à Obama serait également surdéterminé par le désir des Américains blancs d'exorciser sinon d'expier le péché originel de l'Amérique, l'esclavage et son corollaire, le racisme. L'économiste et sociologue suédois Gunnar Myrdal, parlait à ce propos de dilemme américain : la coexistence au sein de la même société de deux systèmes de valeur antinomiques, la liberté et la ségrégation raciale. En accordant leur suffrage à Obama, qui présente, à leurs yeux, le double avantage de n'être ni africain-américain "de souche" - à la fois homme du ressentiment et mauvaise conscience de l'Amérique -, ni tenant de la centralité traumatique de la question raciale, qu'il entend transcender à défaut de la solutionner radicalement, ils espèrent se rédimer et se racheter, se décharger de cette lourde culpabilité qui taraude leur conscience. En fait, ils transfèrent le dilemme à Obama lui-même. Le sociologue africain-américain Shelby Steele, connu pour ses idées anti-conformistes, politiquement incorrectes, opine sur le phénomène Obama à partir de ces considérations sotériologiques, corroborant, accessoirement, les analyses de Géraldine Ferraro. Il affirme qu'une éventuelle victoire d'Obama, qu'il juge improbable, "sera une victoire née de ce profond désir de rédemption des Blancs qui n'effacera pas le passé raciste…. Car il est perçu comme une sorte de messie qui sauvera l'Amérique de quatre siècles de divisions raciales. C'est le fait qu'il est noir qui le rend difficile à battre, ce ne sont pas ses idées. S'il l'emporte ça n'aura rien à voir avec lui ; ce sera le résultat de la soif de rédemption qu'on les Américains de surmonter leur passé. Cette soif est très puissante. J'ai grandi dans une Amérique où la ségrégation faisait partie des bonnes manières. Mais aujourd'hui, il n'y a pas de pire insulte pour un blanc que d'être qualifié de raciste. C'est une sorte de nouveau puritanisme. Les coupables sont bannis à jamais de la société. Aujourd'hui, les Américains ne veulent plus être stigmatisés par leur passé honteux. C'est ce désir profond des Blancs qui alimente le phénomène Obama" ("Si Obama l'emporte, c'est grâce à la soif de rédemption des Américains", Libération, 21 février 2008).

Cette psychanalyse à bon marché, qu'elle soit pertinente ou non, ne résout pas la question relative au succès présent d'Obama, qu'il soit parvenu à représenter ce personnage consensuel, rassurant et rassérénant, un réconciliateur et un rassembleur. L'historien Pap Ndiaye tente d'y répondre, dans un entretien avec le Journal du dimanche, en arguant du fait que "c'est un personnage rassurant, qui ne renvoie pas à la figure des Américains blancs leur passé esclavagiste et ségrégationniste, mais participe à la poursuite d'un long processus de catharsis. Il ne leur fait pas honte" ("Pap Ndiaye : "Obama déculpabilise l'Amérique"", 28 février 2008). A n'en pas douter, sur la question, sous couvert de désaveu du pathos et du ressentiment inhérent à un imaginaire fortement racialisé, il est dans la posture et la conduite d'évitement, son discours est très irénique, fortement édulcoré et aseptisé. Ce qui a le don d'irriter passablement les Africains-Américains natifs, qui lui reprochent de méconnaître et de sous-estimer voire de déréaliser la gravité d'une question, fondatrice et identitaire pour eux, au profit de sa carrière. Il existe pourtant d'autres leaders noirs encore plus conciliants sinon complaisants sur le sujet, qui n'ont jamais réussi à percer sur la scène politique américaine, à l'instar de Barack Obama. Celui-ci doit posséder d'autres titres de reconnaissance

Barack Obama cumule les qualités et accumule les qualifications : des qualités, si tant est que le mot soit adapté, la société américaine étant très mixophobe -, liées à ses origines, diverses et plurielles, comme le soulignent François Durpaire et Olivier Richomme, auteurs du livre L'Amérique de Barack Obama. Et qui en font une sorte de Tiger Woods - personnalité consensuelle s'il en est, aux Etats-Unis, car, fait exceptionnel, noir composé et champion de Golf, sport élitiste et blanc - de la politique, renchérit la Martiniquaise Audrey Célestine, à la suite de nombreux commentateurs américains, dans une libre opinion publiée dans Le Monde ("Barack Obama bouscule la question raciale", 23 janvier 2008). Une manière de renouer avec le mythe défraîchi du melting pot, l'un des idéologèmes du Grand Récit américain, qui y puise un regain de jouvence – et lui-même en fait l'éloge, par le rappel de la locution latine E pluribus unum, inscrite sur le Grand Sceau des Etats-Unis d'Amérique (la multitude de couleurs en une seule) -, alors qu'on lui avait substitué la métaphore, plus conforme à la réalité, de la "salad bowl", de la mosaïque. Qualités tirées de sa formation : un parcours universitaire et professionnel brillant (Columbia et Harvard - où il fut le premier Noir à diriger la prestigieuse revue de droit, Harvard Review of Law -, tout comme sa femme, Princeton et Harvard), assorti d'une expérience de travailleur social dans les quartiers pauvres de Chicago. Qualités tirées de son physique, de sa mise et de sa pose, avec son look avenant, son élégance racée et ses bonnes manières, sa tête de premier de la classe et de gendre idéal. Mais les contre-exemples existent - Ronald Reagan et George W Bush -, qui infirment l'hypothèse optimiste quant aux prédispositions des électeurs américains à considérer un tel CV comme garant des vertus d'un chef d'Etat. Al Gore et John Kerry ont pâti de cette image éthérée d'intellectuels raffinés et stylés, jugée incompatible avec les exigences prosaïques des temps de guerre. Peut-être n'avaient-ils pas suffisamment de charisme pour optimiser ses atouts.

Mühlman affirme que le charisme se nourrit des traditions ainsi que des archétypes et des schèmes inscrits dans l'inconscient collectif et l'imaginaire des peuples. Un de ces schèmes trouverait à s'actualiser dans un certain état d'esprit américain, placé sous l'emprise d'une religiosité exacerbée, et dans la mémoire de certains événements dramatiques, source de traumatisme, d'une virtualité toujours récurrente. Depuis le mandat inachevé de John Kennedy, personnalité charismatique s'il en fut, dont la mort tragique n'a fait qu'ajouter à son mythe, l'Amérique vit dans la nostalgie d'une époque qu'elle considère comme un âge d'or, et qu'elle aimerait retrouver. Le réalisateur Oliver Stone, s'est fait l'interprète des états d'âme du peuple américain dans son fameux film, de facture hagiographique, "JFK". Avatar profane et séculier du messianisme et de l'adventisme américains, les Etats-Unis n'ont de cesse d'attendre l'avènement d'un nouveau Kennedy. De Gary Hart à Bill Clinton, les épigones, les candidats à la succession n'ont pas manqué, sans jamais réussir à combler ce besoin, à assouvir ce prurit apparemment irrépressible. Bill Clinton fut celui qui s'en est approché le plus près, mais l'affaire Monica Lewinski a jeté l'opprobre sur sa personne et son mandat. Comble d'ironie et de paradoxe, en matière de mœurs, John Kennedy n'était pas un modèle de vertu, loin s'en faut, connu pour ses entraînements génésiques débridés, sans encourir le blâme enduré par Bill Clinton par la suite. Et force est de constater que ce dernier a poussé le mimétisme jusque dans ses aspects les moins avouables et les moins flatteurs, libidineux, pour l'Amérique puritaine, en reproduisant les travers et les vices de Kennedy : son goût prononcé pour les exercices d'anatomie comparée.

Tout porte à croire que le succès d'Obama est, à certains égards, surdéterminé par le spectre de John Kennedy, qui hante encore l'imaginaire américain, dont il serait l'hypostase noire. Comme le rapporte Guillemette Faure sur le site Rue89, "pour cette élection, un des premiers à avoir fait le rapprochement entre JFK et Obama a été un proche de l'ancien président. Ted Sorensen, ancien conseiller et "speechwriter" de Kennedy, en parle depuis près d'un an. A la sortie d'une conférence du Council on Foreign Relations l'an dernier, il nous disait se tenir "entièrement derrière Obama". Il trouvait au sénateur de d'Illinois "un certain idéalisme" qui lui rappelait son ancien patron, tandis qu'à ses yeux, Hillary Clinton manquait de convictions. "Elle a été à bonne école", nous disait-il en référence à la présidence qu'il jugeait trop politicienne de son mari" ("Les Kennedy déchirés entre Hillary Clinton et Barack Obama"). Il n'est pas jusqu'à la famille même de Kennedy, même divisée, qui ne soit tombée sous le charme du sémillant sénateur de l'Illinois.

Si le soutien de Ted Kennedy, le dernier de la phratrie dorée mais néanmoins maudite, et tenant le rôle de patriarche, n'est pas anodin, les prises de position en faveur du candidat afro-américain de la dernière progéniture encore en vie du président assassiné, sa fille, Caroline, sont d'une singulière portée. Un engagement d'autant plus chargé de signification que c'est la première fois qu'elle s'implique dans une campagne présidentielle américaine. Elle s'est fendue d'une tribune, intitulée significativement "un président comme mon père", et publiée dans le "New York Times", où elle établit sans équivoque le parallèle entre son illustre et regretté géniteur et le sénateur de l'Illinois. "Toute ma vie, les gens m'on dit que mon père avait changé leur vie…Je n'ai jamais eu un président qui m'avait donné l'élan que, disent les gens, mon père leur a donné. Mais, pour la première fois, je crois avoir trouvé l'homme qui pourrait être ce président. Pas juste pour moi, mais pour une nouvelle génération d'Américains". De la même façon, l'épouse de Robert Kennedy, Ethel, a pris le contre-pied de son fils, Robert Kennedy Jr, qui, comme ses sœurs, avait pris parti pour Hillary Clinton, en déclarant, dans un communiqué, qu'il se dégage d'Obama une "force magnétique qui vous galvanise".

Ailleurs, hors des Etats-Unis, la comparaison avec John Kennedy est spontanément venue à l'esprit des observateurs avertis, tant les similitudes entre les deux hommes paraissent évidentes. Un commentateur africain, Falila Gbadamassi, sur le portail "Afrik-com" ("Obama-Kennedy : une association pertinente ?"), signale leur commune jeunesse, le procès en inexpérience et en ingénuité qu'il leur a été instruit à tous deux de ce fait, leur programme de changement, l'aura qui se dégage d'eux. Le destin comparé des deux hommes est également d'ordre personnel. L'auteur rappelle que "c'est grâce aux efforts d'un jeune sénateur du Massachusetts, John F. Kennedy, et à une bourse accordée par la Kennedy Foundation aux étudiants kenyans que son père, Barack Hussein Obama, aura l'opportunité de venir étudier aux Etats-Unis". Mais, soucieux de nuancer le tableau, il en dévoile le revers, et souligne que le patronage du président assassiné n'est pas nécessairement de bons auspices, en raison de sa réputation sulfureuse et, bien plus grave, de sa fin tragique. La rivale d'Obama aux primaires démocrates, Hillary Clinton, l'a bien compris, le bruit en courrait et le spectre en planait, comme effet de l' "obamination"de l'extrême droite raciste et suprémaciste, qui n'a pas manqué d'évoquer, en excipant de sa bonne foi, suprême hypocrisie, cette éventualité à son sujet, pour instiller le doute dans l'esprit des électeurs, s'attirant la réprobation générale.

Le fait est que Barack Obama tient des deux Kennedy, de leur idéalisme roboratif et engageant. S'il a de John le style, le verbe et la pose, il partage avec Robert la sensibilité et l'empathie. Mais Obama, tout en plaçant officiellement sa candidature sous la figure tutélaire de Lincoln, homme politique de l'Illinois comme lui, et plus subliminalement sous le patronage de John Kennedy - à preuve le choix de Berlin pour y prononcer un discours public à destination de l'Europe, et l'évocation du discours sur le thème de la nouvelle frontière -, se garde néanmoins de verser dans un passéisme nostalgique, qui démentirait, prévient François Durpaire, la rhétorique du changement lui servant de mot d'ordre. La réaction jubilatoire des Républicains au choix de Joe Biden pour la vice-présidence donne quelques indications sur l'importance de la question. Tout en trouvant la comparaison avec Kennedy flatteuse, il ne tient pas pour autant, de manière plus personnelle, à ce qu'on ne lui reconnaisse de mérite que par analogie et par transitivité. Il veut écrire lui-même, autant que faire se peut, l'histoire.

3. Universalité casuelle du charisme

Le charisme est d'intensité et de durée, de localité et d'efficacité variables. Relationnel et relatif, le charisme politique est toujours historiquement déterminé. Il n'y a de charisme que situé, c'est-à-dire spécialisé et contextualisé. Le leader charismatique est d'un temps et d'un lieu. Cependant, il est des personnalités dont l'ascendant excède la cadre étroit qui les a engendrées, pour gagner d'autres cieux. L'exemple d'Alexandre dans l'antiquité, l'Iskander des persophones, dont le prestige retentit jusque dans l'onomastique et les légendes des peuples qu'il a conquis, celui de Napoléon dans un passé plus récent, en qui Hegel voyait la figure incarnée de l' "Idée à cheval", et Clausewitz "le dieu de la guerre", et, enfin, celui de Che Guevara pour l'époque contemporaine, dont la figure christique d'apôtre de la révolution et le romantisme révolutionnaire émeuvent et fascinent jusque dans les rangs des hommes de droite -, témoignent du potentiel d'universalité d'un certain type de charisme. Sur un mode moins agonistique, le pacifisme humaniste de Gandhi et de Martin Luther King, hypostasié par leur destin tragique, voire de Nelson Mandela aujourd'hui, en a fait des figures universelles et transhistoriques. La renommée acquise par Obama hors des Etats-Unis, qui capitalise le legs cumulé de Kennedy et de Martin Luther King, l'élan de sympathie et le suffrage qu'il recueille dans le monde, en constituent un autre cas d'espèce.

3.1 La diffusion du charisme

On a tenu le tableau énumératif des qualités de Barack Obama. Mais ils viennent en surcroît de son atout majeur : celui d'être un contretype positif, un anti-Bush, à tous égards, l'anti-Bush par essence et par excellence, au physique et au moral comme au cérébral. De surcroît, il se pose explicitement comme le candidat antisystème, non issu de l'establishment washingtonien, engoncé dans son conservatisme et dans ses privilèges, l'homme du changement, un changement qu'appelle de ses vœux la jeunesse. Il apparaît comme le seul à même de réconcilier l'Amérique avec elle-même et avec le reste du monde. A supposer que la dernière hypothèse soit concevable, que l'Amérique parvienne à tenir en bride ses instincts, ses vieux démons, à contenir ses pulsions hégémonistes, la libido impériale, à renoncer à sa vocation messianique. Rien n'est moins sur, même sous la présidence d'un Barack Obama, pétri de bonne volonté. Avec John McCain au pourvoir, il ne subsisterait aucune ambiguïté, ni solution de continuité en matière de politique étrangère, le candidat républicain s'étant explicitement inscrit dans le sillage de George Bush. Au motif que l'Amérique, contrairement aux propos jugés pacifistes et défaitistes d'Obama, ne saurait se mettre en congé de l'Histoire, qu'elle n'en était aucunement la victime, et que c'était elle qui faisait l'Histoire. Il y a, en effet, comme un déterminisme structurel de la puissance, qui ne la pousse pas à la vertu, mais bien plutôt vers l'hubrys, le péché de démesure de la mythologie grecque. Montesquieu l'avait bien vu, qui énonçait que seul le pouvoir peut arrêter le pouvoir. Toujours est-il qu'Obama possède un capital de sympathie dans le monde, à l'instar d'un Kennedy naguère, qui peut être mis, dans un premier temps au moins, au service de la politique étrangère des États-unis. "Le salut par un Noir", a pu titrer l'Hebdo-Nouvel Obs sur la toile.

Une certaine opinion américaine, s'interrogeait, fiévreusement, sur la capacité d'Obama, élu président, d'obtenir le respect à l'extérieur, de la part des autres dirigeants et peuples du monde, parce que Noir. La question avait déjà été posée à propos de/et à Madeleine Albright, Secrétaire d'Etat de Bill Clinton, en tant que femme. Elle avait répondu, non sans malice, qu'elle tenait son autorité du symbole que représentait l'avion dont elle descendait et qui affichait en gros "USA" sur son fuselage. Réponse qui renvoie à Bourdieu, lequel affirmant, dans Ce que parler veut dire, que ce sont en général les facteurs extrinsèques qui confèrent légitimité à un agent social. De la même façon, Colin Powell et Condoleeza Rice ont conquis le respect en même temps qu'ils ont rendu familière l'image du Noir compétent, mais également réactionnaire et hégémoniste. Un commentateur africain, dans une chronique du journal camerounais Le Messager, Marie-Louise Eteki-Otabela remarquait que, paradoxe des conséquences, au sens wébérien, malgré l'opprobre qui le frappe, George Bush, en nommant ces deux-là, pour damer le pion aux démocrates, n'a pas peu contribué à frayer le chemin de la Maison blanche à Barack Obama. "Condoleeza Rice aura contribué plus à la victoire de Barack Obama que... Oprah Winfrey ! Petite femme noire, les dents en avant (sic), parcourant l'univers au pas militaire, elle aura habitué la Terre entière à l'image du Noir compétent, aux affaires du monde" ("Obama a inversé le mythe de Sisyphe"). Au demeurant, Powell et Rice, comme d'autres personnalités républicaines noires, se sont prononcé en faveur de Barack Obama, la seconde n'hésitant pas à déclarer que la paix dans le monde serait mieux assurée avec lui à la Maison blanche. En outre, il faut signaler, comme autre facteur favorable non négligeable concourant à la neutralisation de la variable raciale dans la perception d'Obama à l'étranger, le fait que le Noir américain jouit d'une image infiniment plus positive que son congénère africain : d'abord grâce à la prime que constitue sa qualité de citoyen des Etats-Unis, capital symbolique substantiel, ensuite grâce aux films, téléfilms et séries télévisées (Cosby show, Le Prince de Bel-Air, 24 heures chrono – dans laquelle l'occupant de la Maison blanche est noir, scénario tenu pour concevable et crédible - etc.), où il tient des rôles généralement honorables, ainsi qu'au sport et à la musique, deux des vecteurs de l'hégémonie américaine, où il excelle. Les égards révérencieux et révérenciels que lui accordaient certains des grands de ce monde, lors de sa tournée internationale, ont donné quelques aperçus de ce que seront ses relations avec les dirigeants et les peuples étrangers.

Sur un plan individuel, Obama tire avantage des ses origines bigarrées et de son parcours labyrinthique, qui en font un homme cosmopolite, un citoyen du monde, et facilitent l'identification à sa personne sous toutes les latitudes. Lui-même s'y réfère abondamment, notamment dans ses deux discours les plus marquants, celui prononcé lors de la convention démocrate de 2004, et celui de Philadelphie touchant à la question raciale, quand il rappelle avoir des oncles et des tantes, des neveux et des nièces, des cousins et cousines, de toutes les races et de toutes couleurs, répartis sur trois continents.

Sur un plan plus général, le plébiscite qu'a recueilli la candidature d'Obama, à la faveur de sa tournée mondiale, et malgré ses palinodies sur la question palestinienne - le lieu géométrique de la conflictualité endémique du Moyen-Orient, source de ressentiment dans le monde arabo-musulman et le tiers monde, et sujet de compassion et d'indignation dans le reste du monde -, là où le besoin de changement se fait sentir de la manière la plus urgente et la plus pressante, est à la fois un analyseur et un indicateur de l'état de l'opinion internationale.

Son programme de changement pour le monde, dès l'instant où il entend en revenir au système de la sécurité collective, en déclarant que la sécurité des Etats-Unis est indissociable de celle des autres, de l'ensemble du système-monde, a rencontré l'agrément général et fait naître de grands espoirs. Comme le souci qu'il a de la concertation et de l'environnement, le réchauffement climatique, lui vaut les faveurs des Européens, principaux partenaires des Etats-Unis, très sensibles sur le sujet. Ses préventions affichées contre la rhétorique et la posture agressives et belliqueuses des précédentes administrations américaines, à l'encontre de certains Etats, stigmatisés, de manière peu diplomatique, comme "voyous", soutien du terrorisme, sont également très appréciées. A l'évidence, il apporte un vent de fraîcheur dans le système diplomatique international. Au point que certains Etats désignés par les Etats-Unis comme ennemis, tel Cuba ou le Venezuela, sans lui être explicitement favorables, ne sont pas insensibles à son message. En, France, pays qui passe pour le plus anti-américain dans le camp occidental, droite comme gauche, notent Les Echos, journal des milieux d'affaires, votent Obama (Elsa Freyssenet et Pierre-Alain Furbury, "En France, droite et gauche évitent Obama", 6 février 2008). Et il n'est pas jusqu'à L'Humanité ou Le Monde diplomatique, deux des organes les plus représentatifs de la presse de gauche et peu suspects de philo-américanisme militant, qui ne lui soient favorables. Jean-Gabriel Fredet, notait dans L'hebdo-Nouvel Obs, sur la toile : "Pour nous, c'est lui ! Trois mois avant la convention qui désignera le candidat du Parti démocrate, les Français semblent avoir choisi : ils votent Obama. Le candidat démocrate est le favori des médias et des intellectuels germanopratins mais aussi des néoconservateurs repentis du "Meilleur des mondes" ou des jeunes des banlieues. Comme si, après huit ans de ténèbres, Obama incarnait à nouveau cette "Amérique qu'on aime" mais que ses dirigeants nous obligés à détester. Le "nouveau Kennedy", comme l'appelle l'hebdomadaire allemand "Bild", séduit hors des frontières américaines comme seul avant lui JFK l'a fait. Au point de pouvoir écrire une nouvelle page de l'histoire ?" ("Le retour de l'ami américain. La détestation des Etats-Unis, vieille passion française, est-elle soluble dans l'obamania ?"). Henri Haget, dans L'Express, renchérit, en remarquant que "ce n'est pas une mince affaire que de réconcilier les gamins des banlieues et les élites germanopratines. John Morris [un partisan d'Obama à Paris]..., en viendrait presque à regretter que l'élection du président américain ne soit pas l'affaire des Parisiens..." ("La France vote Obama"), L'Express, 29 mai 2008).

Notre Américain de Paris s'avance quelque peu, car rien ne prouve que cette sympathie affichée pour Obama, à distance, se convertisse réellement en intention de vote, dans l'hypothèse où les Français seraient autorisés à prendre part aux élections. Il est probable que le tropisme xénophobe, le syndrome raciste, qui travaille la société française, les inhiberait au moment fatidique de déposer le bulletin dans l'urne, sans compter la conscience qu'ils auraient des rétroactions négatives pour la France. Car, il est encore plus certain que les chances d'Obama, tel qu'en lui-même, aussi pourvu que son modèle américain, de se présenter et de se faire élire en France même, ne serait-ce qu'à des primaires ou même à de simples consultations électorales locales, sont absolument nulles. Doan Bui n'en est que plus aise pour emprunter au fameux film de la réalisatrice Susan Seidelman, "Recherche Susan désespérément", avec Rosanna Arquette et Madonna, le titre d'un article consacré au sujet dans Le Nouvel Obs : ""Un président noir, vous imaginez !", Cherche Obama français désespérément..." (5 juin 2008).

Au demeurant, réagissant à l'article d'Henri Haget dans L'Express, un lecteur soutient que les faveurs accordées à Obama par l'opinion en France, seraient mécaniques, de tradition, expression du tropisme démocrate français : "Quoi de plus normal...puisque depuis qu'on mesure sérieusement le souhait des français... (juste avant le deuxième mandat de Ronald Reagan) la tendance va systématiquement vers le candidat démocrate..; c'est le choix traditionnel en France... donc fatalement... vu qu'il y a eu dans ce laps de temps plus de mandats républicains à la Maison blanche (Reagan 2, Bush, sr 1 et Bush jr, 1 et 2)... que de mandats démocrates (Clinton 1 et 2)... il ne peut pas en être autrement... C'est mathématique". Pour d'autres observateurs, l'obamaphilie de l'opinion française serait de nature réactionnelle : par rejet de Bush. Pour d'autres encore, tel Vincent Duclert, les Français vivraient leurs rêves et idéaux égalitaires, inaccomplis ou empêchés, à travers l'expérience américaine et le destin d'Obama : "Le désormais candidat démocrate à l'élection présidentielle américaine révèle des rêves politiques français profondément enfouis et travaillant comme une vive et douloureuse mélancolie. Car les Français ne cessent d'être à la recherche de leur "Obama", c'est-à-dire l'incarnation dans une personne d'un idéal politique à la fois simple, présent, et en même temps lié décisivement à la fragile et vivace tradition démocratique de leurs pays. En 1905, Charles Péguy avait esquissé le portrait de cette espérance en regrettant que Jean Jaurès – dont il parlait – ait renoncé justement à la porter, aussi bien physiquement que moralement. Charles Péguy se souvenait d'un temps ancien, celui de l'affaire Dreyfus et du combat pour l'idéal des droits de l'homme, celui de la gloire de Jaurès. Ce temps ancien ne cesse de nous parler. Et il est probable que son souvenir nous anime dans la contemplation du "miracle Obama" aux Etats-Unis". Plus loin, l'auteur invite les Français à l'anamnèse et la réflexivité, afin de revisiter un certain idéal français perdu, abstraitement défini : "A travers la réussite du premier candidat noir américain, l'un des plus jeunes aussi, l'un des plus intellectuels également, l'un des plus éloignés aussi de l'"in-belt" (le monde de Washington et des logiques de pouvoir), c'est une chance pour les Français d'ouvrir les yeux sur eux-mêmes et leur présent[...] Les origines ethniques de Barack Obama... réveillent encore plus la mélancolie française. Non pas qu'Obama passionne les Français pour le fait qu'il apparaisse comme un homme de couleur, mais surtout parce qu'il a su inscrire la reconnaissance identitaire légitime dans l'idéal politique commun forgé par les Pères fondateurs de la Constitution américaine. Et même qu'il est devenu capable de faire progresser cet idéal grâce à la question identitaire. Il faut lire ou relire à cet égard le discours de Philadelphie ( du 18 mars 2008) qui laisse très en arrière tous les efforts français pour penser fondamentalement notre bien commun politique. Non seulement Obama ringardise le discours politique français, mais instille beaucoup de mélancolie chez bien des Français conscients que leur pensée politique a pu être elle aussi proche, à certains moments de leur histoire, proche d'un idéal démocratique courageux et intégrateur" ("Obama. La mélancolie française", Médiapart Le journal, 15 juin 2008). Le propos est insuffisamment exemplifié, et reste très vague et général, plutôt allusif, et le choix de l'épisode Jaurès et de l'affaire Dreyfus, comme référence, laisse songeur. Il amoindrit la portée de l'analyse, tant il paraît peut judicieux pour expliquer les blocages de la société française et la faillite du modèle d'intégration, pourtant proclamée la meilleure au monde, mieux qu'aux Etats-Unis en tout cas. Il tient plutôt de la pétition de principe, au sens où c'est ce qu'il faut expliquer et non l'explication elle-même. Bonne conscience serait mieux approprié que mélancolie pour qualifier au plus juste les motivations françaises dans leur parti pris pro-Obama.

Ce n'est pas l'un des moins explicables des énigmes de l'obamania ni l'un des moindres mérites d'Obama, que les Européens, qui érigent fébrilement de nouvelles murailles-forteresses, pour se protéger des invasions barbares en provenance d'Afrique, aient pris parti dans leur immense majorité, sur la foi des sondages, ceux de Pew Research Center en particulier, pour ce fils d'immigré africain. Son discours conciliant et engageant sur le partenariat américano-européen explique peut-être ce choix. Mais plus étrange, des pays et des peuples, qui ont récemment porté au pouvoir des partis et des hommes de droite voire d'extrême droite, en ayant mené une campagne électorale sur des thèmes ouvertement xénophobes et racistes, certains, pourtant réputés négrophages, nettoyeurs des écuries d'Augias banlieusardes au karcher et casseurs de nègres mal-logés ou sans-papiers, de préférence à l'aube et devant caméra, se prévalant même de son amitié -, le plébiscitent, sans n'y voir là de contradiction. Ils s'exercent à la diversité et à l'égalité de traitement, à l'anti-racisme et à la non-discrimination par transfert et par procuration, et sur le mode onirique. Le Pen ne disait-il pas beaucoup aimer les Noirs, mais chez eux ? Lui, au moins, a le mérite de ne pas faire dans la tartufferie et le jésuitisme.

Si, dans le reste du monde, la majorité des gens, peuples comme gouvernements, souhaitent un État américain enclin au soft power, plutôt qu'adepte de la big stick policy (la politique du gros bâton) chère au premier des Roosevelt, Théodore, ainsi qu'aux néo-conservateurs et aux Bush, dans l'exercice de son hégémonie, dans chaque région du monde, la sympathie exprimée en l'occurrence, renvoie à considérations particulières et à des attentes spécifiques.
Quelques exemples permettent d'illustrer les effets contrastés et les modalités différenciées de l'obamania, tant au niveau de l'imaginaire que du politique.

3.2 Un point d'application de l'effet-Obama : L'Afrique, ou l'obamalâtrie comme surinvestissement messianique

On n'insistera pas outre mesure sur le cas anecdotique et sympathique de cette petite ville côtière japonaise, qui s'est prise de passion pour Obama, à la faveur d'une homonymie purement accidentelle, que, par ailleurs, partagent également d'autres cités de l'archipel nippon. Nous sommes au degré zéro de l'obamania, qui rime ici avec publicité touristique. Néanmoins, l'initiative n'est pas aussi folklorique qu'il n'y paraît, à première vue, car certains des commentaires et arguments développés par le Maire de la ville pour l'expliquer, ne sont pas dénués d'intérêt ni de portée. En effet, l'édile nippon a été surpris à déclarer qu'une éventuelle élection d'Obama réconcilierait les États-unis avec la population noire, qu'ils ont toujours opprimée et brimée. Cette soudaine empathie, cette manifestation de commisération ostentatoire pour les Noirs est d'autant plus surprenante et nouvelle que, en Asie, en particulier au Japon et en Corée, prévaut une négrophobie compulsive, qui ne s'encombre d'aucune précaution de langage ou autre et qui ne se fonde sur aucune base historique tangible, comme en Occident, une négrophobie purement fantasmatique, transitive et contagionnée, idéologiquement dérivée, cultivée mimétiquement dans le sillage du racisme blanc. Elle est à la source de la tension larvée entre les communautés asiatique et noire au sein de la société américaine, la première étant, de ce fait, globalement hostile à Obama dans cette campagne électorale. Mais le succès peut conduire à réviser une opinion, à renoncer à un préjugé, à lever les préventions. Encore un miracle Obama !

Il en va autrement de l'Afrique, où l'obamania prend un singulier relief et atteint des pics paroxystiques. L'Afrique est sans conteste la terre d'élection de l'obamania, pour des raisons manifestes, touchant aux liens généalogiques de Barack Obama avec le continent noir. Lien qu'il revendique tout uniment dans un livre émouvant, datant de 1996 et opportunément réédité, devenu un best-seller mondial, Les rêves de mon père. Au grand désappointement d'une certaine Sylvie Laurent, obscure professeur(e) de littérature afro-américaine de son état dans une université parisienne, auteur(e) d'un article acrimonieux et spécieux, obliquement normative, exsudant la bile et le fiel, plein de morgue et de mépris pour l'Afrique, publié dans une revue électronique. Un article dans lequel elle s'exerce laborieusement et insidieusement à vouloir contester à Obama son africanité assumée, et, où, plus généralement, elle s'acharne, suivant un procédé éculé, cher à une certaine historiographie révisionniste et à la "négrologie" raciste, aux Africains et aux Noirs américains le droit de se réclamer sinon d'une mémoire et d'une identité communes, en tout cas d'une histoire et d'une condition partagées ("Barack Obama : de l'Afrique en Amérique"). Elle assène sentencieusement que "la supposée fraternité entre les "Africains-américains" et leur continent d'origine repose sur bien des malentendus". De prétendus malentendus, de son invention ou surestimation du narcissisme des petites différences typique des gens très proches, selon Freud, malentendus plus ou moins déduits d'une lecture biaisée et déformée des écrits de certains littérateurs africains-américains - une dénomination qu'elle se permet de mettre entre guillemets -, à l'identité chancelante et mal assurée, rémanences de la dépersonnalisation esclavagiste et expression de l'aliénation raciste. Et notre docte de réciter les sophismes et les poncifs de l'histoire révisionniste, à la Pétré-Grenouilleau, sur la responsabilité supposée des Africains dans la traite esclavagiste, et la situation déplorable de l'Afrique, présentées par elle comme autant d'obstacles à l'identification. En somme, elle a la prétention, elle s'arroge le droit de dicter aux Africains-Américains la manière dont ils devraient définir et vivre leur identité, question indécidable s'il en est.

Privilège ou servitude des personnes au sang-mêlé ou à la culture mixte, l'identité d'Obama n'en finit pas de faire couler de l'encre. En effet, elle fait également l'objet de débat au sein de l'intelligentsia africaine, dans le plus style de la casuistique byzantine. Obama se voit instruire un procès en authenticité identitaire symétriquement, de part et d'autre de l'Atlantique. De la même façon que les Noirs américains ont pu contester l'afro-américanité du candidat, lui reprochant de ne pas partager l'expérience et la mémoire de l'esclavage, de la ségrégation et du combat pour les droits civiques, fondement de leur identité, fondement de la légitimité de tout candidat à eux apparenté et déterminant de leur vote, ce que l'on a appelé le «nouveau nativisme noir", de la même façon, des Africains émettent des doutes sur l'africanité de Barack Obama, pour des raisons rigoureusement inverses. Dans un article, au titre péremptoire et en forme de mise en garde à l'intention des Africains, qui nourrissent de fols espoirs sur son éventuelle élection, Diégou Bailly, célèbre journaliste ivoirien, expose l'une des variantes de la thèse de l'africanité contestée d'Obama : "Disons-le tout net : il n'est pas Africain. Il ne sera pas le porte-étendard de la cause de l'Afrique ; s'il remporte, en novembre prochain, la victoire finale sur son rival républicain John McCain. Au contraire, il pourrait devenir, pour le continent, le pire des présidents que les Américains n’aient jamais élu. Tant il aura à coeur de montrer qu'il est plus américain que les Américains de souche. L'épisode de sa douloureuse séparation avec le pasteur Jeremiah Wright, son mentor de longue date, nous ramène violemment à cette dure réalité. [...] Obama n'est point Africain. Il n'entretient, d'ailleurs, aucune prétention de le devenir. Il est Américain en son âme et conscience..." ("Barack Obama n'est pas Africain", kouamouo.ivoire-blog, 15 juin 2008). L'auteur, certes, au contraire des Américains, ne lui adresse aucun reproche particulier sur son rapport à l'Afrique, mais il cultive la confusion autour du concept d'identité africaine, entre africaine et origine africaine. De tels énoncés sont spécieux, car ils induisent en erreur sur la question en débat et sur les positions d'Obama. L'auteur paraît ignorer que les Noirs américains préfèrent se faire appeler Africains-Américains, et manifestement il n'a pas lu les livres d'Obama, le premier en particulier, Les rêves de mon père, ni suivi son dernier voyage au Kenya. Une démarche qui n'est guère anecdotique. Si l'on excepte les "Indiens", les "natives", l'Amérique est peuplée d'immigrants et de fils d'immigrants. Kennedy s'est trouvé confronté à ses origines irlandaises et à son appartenance à la religion catholique. Et il était très aimé des Irlandais d'Irlande, qui se reconnaissaient en lui. Plus intéressante et stimulante, revanche, est la prospective touchant à sa politique africaine. Il y a là un point d'interrogation !

L'opinion exprimée par Diégou Bailly reste toutefois minoritaire. Indifférents à ces considérations généalogiques alexandrines, les Africains dans leur majorité se sont entichés d'Obama et baignent dans une douce euphorie autour de sa candidature. L'identification, réactive et immédiate, contrairement à l'attitude des Noirs Américains, sur la réserve, méfiants et temporisateurs, est potentialisée par le caractère inopiné de l'événement, la découverte tardive de son existence et sa trajectoire fulgurante. Tel un deus ex machina, l'avènement d'Obama est aussi imprévu qu'inespéré, déchaînant les passions, à défaut de galvaniser les énergies. On apprend, par l'éditorialiste du blog africain, L'Evénement, cité plus haut, Gérard Bitiou Nama, qu'au Burkina Faso, par exemple, on n'était pas loin de considérer sa candidature comme insensée et aventuriste, voire suicidaire et mortifère, et de le tenir lui-même pour un illuminé, présompteux et inconscient, pour oser ainsi s'attaquer à la citadelle de l'Amérique blanche.

L'effet Obama en Afrique, et dans la diaspora noire de par le monde, est fort bien résumé par le journal kenyan, Sunday Nation, localisé dans le pays d'origine de son père. L'article, rapporté par l'agence Panapress, est repris par le site Grioo : "Le plus important est qu'il est un modèle pour presque un milliards de Noirs dans le monde d'aujourd'hui, qui ont l'habitude de se retrouver dernier en ce qui concerne les choses importantes. La race noire est la plus pauvre, la moins puissante, la plus affectée par les maladies et la moins prometteuses de toutes... Une personne noire porte l'héritage de l'esclavage, du colonialisme et de plus en plus l'échec de l'Afrique à se tirer rapidement du bourbier de la pauvreté, de la guerre, de la faim, de la maladie et de l'ignorance... Même les pays les plus prometteurs comme le Kenya et l'Afrique du Sud, qui ont eu des moments de "folie" dans le secret de leurs cœurs, considèrent la victoire du sénateur Obama comme la confirmation qu'une personne noire peut devenir ce qu'elle veut, si elle travaille dur et si elle a suffisamment de chance" ("Barack Obama, symbole d'espoir pour des millions de Noirs" , Grioo.com".On peut regretter, sans céder aux facilités et aux mélodies siréniennes de l'afropessimisme, qui envahit tout le champ du discours sur l'Afrique ces dernières années, que certains Africains, les groupes dirigeants spécialement, enclins à l'irresponsabilité et à l'infantilisation, ayant désappris à être libres et responsables, attendent toujours l'inspiration de l'extérieur, la venue de l'homme providentiel destiné à les sauver de la malédiction qui accable les fils de Cham depuis les temps diluviens. Comme le note encore, Diégou Bailly, "cette victoire historique fait déjà rêver certains Africains. Beaucoup d'entre eux attendent (encore) la venue d'un nouveau "messie" qui les délivrera enfin de la misère, de la pauvreté et du poids de l'exploitation. Ceux-ci espèrent que Barack Obama sera celui que l'Afrique attend depuis toujours" ("Barack Obama n'est pas Africain". Mais les vicissitudes de l'histoire ont présidé à l'accouchement d'un Obama, d'origine africaine, même si son patrimoine génétique et culturel est assez diversifié, aujourd'hui aux portes de la Maison blanche, une perspective qui, horresco referens, semblait complètement chimérique voire extravagante. Peut-être que les Africains, dans leur déréliction, sur-interprètent-ils le signe, l'émotion prévalant sur la raison ? Toujours est-il qu'il règne, en Afrique, une certaine euphorie et une certaine effervescence autour du phénomène Obama.

L'effet Obama en Afrique induit deux niveaux d'interprétation, qui corrèlent avec deux types de réaction : un premier niveau est d'ordre ontologique et psychologique, le second est de nature idéologique et politique.

En Afrique, l'avènement d'Obama revêt une dimension mystique et magique, et est vécu à la fois comme un événement fantastique, un fait miraculeux et un rite d'exorcisme. Les commentaires, tirés de la revue de presse faite par Le Courrier international ou relevés sur la toile et dans la blogosphère par le journaliste camerounais Théophile Kouamouo, témoignent de l'effet cathartique du phénomène, tant ils sont enthousiastes et "allélouaesques", et frisent parfois le délire millénariste. Comme chez Kamanda wa Kamanda, ancien responsable de la diplomatie zaïroise sous le règne du despote peu éclairé Mobutu, qui nous en offre un échantillon : "C'est le rêve de Martin Luther King en marche qui entre dans sa phase décisive. C'est aussi un signe des temps qui annonce des changements ethniques importants dans le monde au cours du troisième millénaire" (Théophile Kouamouo, "Pourquoi l'Afrique vibre pour Obama", Rue89, 30 juin 2008). Il est cependant des esprits lucides et pondérés sinon des Cassandre et autres oiseaux de mauvais augures, qui invitent à tempérer ce fol espoir et ce zèle obamaniaque, à s'abstenir de tracer des plans sur la comète, et qui posent la question de savoir si les Africains ont seulement pris la peine de lire son autre livre, L'audace de l'espoir, d'une veine nettement moins romantique et d'une utilité plus pratique (Niels Planel, "Barack Obama et l'audace d'espérer", sens-public.org...article 485, 1er novembre 2007). Et, de fait, comme le rapporte Grioo, certains ont déjà commencé à faire un mauvais usage de cet enthousiasme, à l'exemple de ce haut fonctionnaire nigérian, de sexe féminin, directrice de la bourse, qui, sous couvert de lever des fonds pour la campagne d'Obama, le faisait en réalité à son propre profit. Certains tropismes africains s'avèrent incoercibles, et certains travers décidément incorrigibles.

Néanmoins, pour l'essentiel, aux yeux des Africains ou, si l'on veut, dans leurs fantasmes eschatologiques ou illusions lyriques, Obama revêt la figure d'un grand exorciste, à la fois tueur de mythe et briseur de tabou. Une éventuelle accession d'Obama à la Maison Blanche, le croit-on, produirait un effet à la fois conjuratoire et propitiatoire. Elle est supposée contribuer à guérir les stigmates toujours vifs de cinq siècles d'oppression et d'humiliation raciales et de mépris raciste, liés à la traite esclavagiste et à la domination colonialiste, à vider le stock de ressentiment et d'inhibitions accumulés. Elle est présumée, également, aider à changer le regard extérieur sur les Africains et les Noirs en général, à tarir les sources du racisme anti-Noir et de la négrophobie. Le président sénégalais Abdoulaye Wade, qui ne passe pas sur le continent pour un esprit éclairé, quoiqu'il jouisse au dehors d'une réputation parfaitement imméritée, exprime malgré tout l'opinion générale, quand il qualifie le parcours d'Obama de "Revanche sur l'Histoire". Les Africains savent gré à Obama, rien qu'avec ce qu'il a réussi pour l'instant à faire et quand bien même il n'entrerait pas finalement à la Maison blanche, de les avoir aidés à recouvrer l'estime d'eux-mêmes et à leur redonner confiance en eux, condition nécessaire à la réalisation des grandes choses.

Il n'y a pas que les Africains et les Noirs en général à spéculer sur les effets dissolvants d'une éventuelle élection d'Obama sur les préjugés raciaux, des observateurs extérieurs, épris de bonne volonté et pétris de certitudes, tel le Québécois Jean-Claude Allard, y vont également de leurs commentaires frappés au sceau de l'œcuménisme et de l'optimisme sur le règne à venir de l'harmonie raciale universelle : «Aux USA, l'élection d'Obama sera le test ultime pour l'expérience séculaire de fusion des ethnies, puis des races dans le grand chaudron de Mère Nature. Il était temps... L'impact d'une présidence d'Obama ne s'arrête pas aux frontières de l'Amérique, cependant, il s'étend au monde entier et cet impact n'est pas conditionnel au succès d'une Présidence Obama. Il se produit et il est irréversible dès que celui-ci est élu. Qu'il fasse ou non des miracles et que l'Amérique ensuite l'idolâtre ou le brûle en effigie. Le geste significatif, c'est qu'il a été choisi, qu'il puisse s'asseoir au Salon Ovale et que des Blancs accourent lorsqu'il les sonne. Quand ils le font, ce sont des siècles d'arrogance de la supériorité présumée de la personne caucasienne qui sont anéanties. Quand Obama entre à la Maison Blanche, c'est la chanson de Léo Ferré qui ce jour-là se réalisera. "Dieu est nègre". "C'est à là un' des quotidiens ; ça fait du tort aux diplomates... ça fait du bruit dans l'monde entier. A fair'danser tous les cim'tières"". Obama a le pouvoir. Il tient la foudre. Chaque Africain va se sentir parent du pouvoir. Évidemment, ce sera une illusion, car Obama ne sera parvenu là, justement, que parce qu'il n'est pas culturellement un Africain et n'est pas perçu comme tel. Mais pour l'Africain qui se voit noir et qui depuis longtemps ne voit que ce masque, le pouvoir d'Obama va faire la preuve que la "couleur" n'a pas d'importance. Et elle n'en aura plus, car personne ne regardera plus jamais un homme noir de la même façon... et les hommes noirs vont changer. Ils vont changer dans leur perception d'eux-mêmes et dans leur comportement collectif, car qu'ils ne trouveront plus "normal" que leurs dirigeants les conduisent comme ils se conduisent... Et la réaction ne se limitera pas à l'Afrique ni même aux Noirs du monde entier, mais elle produira son effet sur tous les non-caucasiens, même ceux qui affichent un sentiment de supériorité, mais doivent bien constater que la civilisation occidentale est dominante depuis des siècles... et blanche. Un préjugé inconscient va s'effacer. Blanc va devenir une couleur comme les autres..." ("Dieu est nègre...", AgoraVox, 30 août 2008)

Il reste encore à vérifier que les préjugés raciaux, qui sont de l'ordre de la névrose, commenceront à se résorber dans l'aventure d'Obama, et que celui-ci a bien œuvré au réarmement intellectuel et moral de ses congénères africains. Encore faudrait-il qu'il soit élu.
Pour l'opinion africaine, les Etats-Unis, de formation esclavagiste, constituent l'archétype de la société raciste, l'Etat ségrégationniste par essence et excellence, dont l'Afrique du Sud de l'apartheid, soutenue par toutes les puissances occidentales à l'époque, par affinités électives et pour les besoins de la guerre froide, n'en était qu'un avatar caricatural et tardif. Ce serait donc une authentique révolution culturelle, une rupture symbolique radicale, un véritable tournant historique, si le peuple américain, majoritairement blanc, portait au pouvoir un descendant d'Africain. On assisterait alors au début de la réalisation du rêve de Martin Luther King, celui de l'avènement d'une société authentiquement démocratique, où les hommes seraient jugés non sur leur épiderme, mais selon leurs capacités et leurs qualités. Nous en sommes encore loin.

C'est, encore plus indubitablement, au sein de la diaspora noire des Amériques, où les descendants des esclaves africains ont statut d'ilote, relégués aux marges de la société, dans un état de dénuement total et de déréliction absolue, au Mexique et en Colombie, au Brésil et au Pérou, et pour ceux qui restent encore en Argentine et en Uruguay, que l'effet-Obama acquiert et revêt le caractère le plus achevé et l'amplitude maximale. En raison de la proximité géographique et de la similarité des expériences, l'identification au candidat "mulâtre" est littéralement fusionnelle. Obama est ceint de l'auréole du héros, qui les a sortis des abysses du néant. Guy Everard Mbarga nous tient régulièrement informés, sur le site Grioo, de la situation et de la production des communautés noires d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud, grâce à quoi on peut mesurer les progrès de la conscience historique et des luttes chez elles, notamment dans la dernière période, sous l'effet Obama. On apprend ainsi que les Noirs mexicains, invisibles jusqu'alors, sont réapparus dans l'espace public, armés de leurs revendications.

Conclusion : L’audace d’espérer

Pour revenir à l'Afrique, les attentes sont immenses voire démesurées et irréalistes, aussi bien chez les dirigeants que chez les peuples, tout en étant divergentes dans leur objet. Si les premiers comptent sur lui pour un accroissement de l'aide américaine, une implication plus grande des Etats-Unis, à l'instar de la Chine, en Afrique, suivant des modalités non-impérialistes, les seconds misent sur lui pour débarrasser le continent de dirigeants incompétents et corrompus, qui font à la fois le malheur des peuples africains et la honte des peuples noirs. C'est lui prêter un pouvoir proprement démiurgique et être par trop optimiste sur ses intentions.
Le mot de la fin revient à l'autorité sapientielle de Mgr Desmond Tutu. Lors d'un séjour à Chicago, pour y recevoir un prix décerné par la fondation de la bibliothèque Abraham Lincoln, et interrogé par le Chicago Tribune, il s'attache à mettre en perspective l'expérience d'Obama, en prenant la défense de son pasteur injustement décrié, Jeremiah Wright, et en l'inscrivant dans une analyse critique du modèle américain, dont il souligne la portée et les limites : "Quand je suis arrivé pour la première fois dans ce pays en 1972, j'ai été plutôt secoué par l'intensité du ressentiment manifesté par les afro-américains, et je me demandais pourquoi sont-ils si amers, si en colère ?... A la différence de l'Afrique du Sud à l'époque de l'apartheid, où les Noirs étaient traités comme sous-hommes, et où il n'y avait que peu d'espoir pour eux, aux Etats-Unis, on leur disait vous êtes égaux et seul le ciel est la limite. Mais ils continuaient de se cogner la tête sur cette chose qui les empêchait d'atteindre les étoiles. Et j'ai compris que c'était l'illusion de l'égalité. Ce qui est toujours le cas aujourd'hui. Rendez-vous n'importe n' importe où. Qui sont ceux qui sont le plus au chômage ? Vous avez tout cela qui va contre vous, ce cependant vous produisez un Obama, un afro-américain qui est non seulement un candidat crédible, mais quelqu'un qui a galvanisé toute une partie de la jeunesse qui est venue et a dit " nous pensons qu'il est possible d'avoir une autre société". Cela ne peut arriver qu'aux Etats-Unis" ("Desmond Tutu se réjouit de l'avènement de Barack Obama", Grioo.com).

2 septembre 2008
Philippe Lavodrama et Patrice Schoendorff
Comité des Amis lyonnais d'Obama





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