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L’Afrique trahie
La finance contre les peuples africains
Les dirigeants des pays d’Afrique, quand bien même ils ont été élus,
sont avant tout les "poulains" des multinationales et de la finance
mondialisée. Ces pays sont ainsi dirigés par ceux qui ont su s’allier
telle grande puissance, tel réseau mafieux, telle grande entreprise
stratégique. La Françafrique, analysée au scalpel par François-Xavier
Verschave et l’association Survie |1|, a ses bons élèves qui multiplient
les décennies au pouvoir et servent les intérêts de ceux qui leur ont
permis d’être aussi haut placés : Blaise Compaoré au Burkina Faso (le
tombeur de Thomas Sankara), Paul Biya au Cameroun, Denis Sassou Nguesso
au Congo (le tombeur de Marien Ngouabi), Eyadema Gnassingbé au Togo |2|
(le tombeur de Sylvanus Olympio), Omar Bongo au Gabon, Idriss Déby au
Tchad ou encore Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie. Ce réseau d’intérêts
peu avouables se renforce avec quelques nouveaux venus, par exemple
François Bozizé en République centrafricaine, Joseph Kabila en RDC ou
Mohammed VI au Maroc. D’autres dirigeants sont sous contrôle des
États-Unis, comme Paul Kagamé au Rwanda, Yoweri Museveni en Ouganda,
Olusegun Obasanjo au Nigeria ou encore Marc Ravalomanana à Madagascar.
Parfois ils savent se parer d’habits démocratiques mais des élections
régulières et le multipartisme peuvent tout à fait être de simples
alibis. Ce sont toujours les intérêts financiers qui pilotent derrière
Abdoulaye Wade au Sénégal, Amadou Toumani Touré au Mali, Mamadou Tandja
au Niger, John Kufuor au Ghana ou Thabo Mbeki en Afrique du Sud.
Certains d’entre eux, comme Mwai Kibaki au Kenya ou
Levy Mwanawasa en Zambie, parviennent à susciter un temps l’espoir d’une
démarche nouvelle. Seules quelques voix discordantes, sans être pour
autant des modèles, loin de là, se font vraiment entendre, comme Robert
Mugabe au Zimbabwe, mis au ban des nations pour avoir cautionné
l’expropriation forcée des vastes propriétés agricoles des Blancs. D’une
manière générale, nombreux sont ceux parmi les puissants qui déclarent
aimer l’Afrique, la soutenir, l’aider, c’est très à la mode. Mais ne
nous y fions pas, car au fond, les peuples africains ont été trahis :
par les grandes puissances du Nord qui imposent toujours des mesures qui
servent leurs intérêts géopolitiques et commerciaux ; par des classes
dirigeantes africaines qui ont fait le choix de piétiner le
développement humain des populations pour favoriser leur propre pouvoir
et la volonté de leurs mentors. Financière, commerciale,
environnementale, humaine, détaillons cette trahison aux multiples
facettes.
Un discours officiel mensonger
Le citoyen peu curieux, qui n’a accès qu’aux informations superficielles
des médias contrôlés par de puissants groupes de presse, est persuadé
que la santé économique des pays du Sud s’améliore. A en croire la
Banque mondiale, la pauvreté décroît à toute allure. A en croire les
gouvernements des pays industrialisés, la générosité inonde le monde et
l’aide offerte aux pays pauvres est remarquable et salutaire. A en
croire le FMI, la croissance mondiale est illimitée et les pays du Sud
vont exporter de plus en plus de produits tropicaux à des prix de plus
en plus intéressants. Mensonges ! Sous cette partie émergée et biaisée,
l’iceberg de la dette et de la pauvreté demeure, massif. La trahison
médiatique est bien résumée par un article de Michael Holman dans le
très libéral Financial Times : "L’égoïsme et l’autosatisfaction des
gouvernements occidentaux, des dispensateurs d’aide et des âmes
charitables cachent à la fois la gravité de la crise et l’inefficacité
des politiques mises en œuvre pour arrêter le déclin du continent. [...]
Quel crédit accorder aux chiffres de la Banque mondiale concernant le
Mali, le Malawi ou le Mozambique, qu’il s’agisse du nombre de postes de
radio pour 1 000 habitants ou du taux d’alphabétisation ? Ils reposent
souvent sur des extrapolations vieilles de plusieurs décennies ! [...]
La situation de l’Afrique s’est, j’en suis convaincu, détériorée, mais
les conditions dans lesquelles travaillent les journalistes, les
diplomates et les bailleurs de fonds se sont sans nul doute améliorées.
Les avions sont plus confortables, les ordinateurs et les téléphones
satellitaires facilitent les communications, les véhicules à quatre
roues motrices sont plus fiables et les hôtels plus attentifs à nos
besoins. Mais ce confort accru, justement, est trompeur. Si vous
observez l’Afrique à partir de ce cocon, vous pouvez très bien avoir
l’impression que les choses vont mieux |3|."
Les gouvernants de cette Afrique dominée et mutilée ne font ainsi
qu’exécuter les ordres de la finance internationale. Ils sont
implicitement chargés de faire marcher droit leur peuple pour l’insérer
dans la mondialisation néolibérale qui règne sans partage sur le monde
depuis la chute du mur de Berlin à l’aube des années 1990. Les
présidents élus démocratiquement n’échappent pas à la règle. Au Mali,
par exemple, où les élections d’Alpha Oumar Konaré en 1992 puis d’Amadou
Toumani Touré en 2002 ont été données en modèle à tout le continent, le
constat dressé par l’ancienne ministre de la Culture de Konaré, Aminata
Traoré, est limpide : "Si le droit de regard et de contrôle que les
membres des sociétés civiles africaines voudraient exercer sur leurs
dirigeants leur est contesté d’abord par les deux puissantes
institutions de Bretton Woods, le torpillage au niveau local est laissé
au soin des gouvernants |4|."
Torpillage récompensé
La corruption est la récompense de ce torpillage. Les
puissants tolèrent les détournements à cette fin. Ils les encouragent
même, puisque les multinationales installées au Nord ont longtemps pu
bénéficier de déductions d’impôts pour les sommes distribuées en dessous
de table à des responsables étrangers |5|. La Convention sur la lutte
contre la corruption d’agents publics étrangers dans les transactions
commerciales internationales n’existe que depuis novembre 1997, et n’est
entrée en vigueur en France qu’en septembre 2000 |6|. Il fait guère de
doute que le même mécanisme, devenu plus discret, existe toujours,
continuant d’alimenter les campagnes électorales au Nord et les comptes
secrets dans les paradis fiscaux.
Quel président d’un pays industrialisé ignorait que Mobutu était un
dictateur corrompu ? Comment penser que le président de la Banque
mondiale ou que le directeur général du FMI puisse ignorer que les
peuples africains ne profitent en rien des richesses de leur pays ?
Pourquoi les chefs d’État africains, dans leur grande majorité,
perpétuent-ils le système actuel ? La corruption est-elle le facteur
déterminant ? Pourquoi ne refusent-ils pas de rembourser la dette
extérieure ? Comment un chef d’État digne de ce nom peut-il accepter de
sacrifier à ce point le développement humain dans son pays si ce n’est
justement parce qu’il y trouve son compte?
A l’analyse, force est de constater que tout cela fait système. La
dette, la pauvreté et la corruption sont imbriquées. La corruption n’est
pas juste un délit commis par quelques brebis égarées dont il suffirait
de se débarrasser. Elle est inhérente au système tel qu’il est devenu,
qui conduit naturellement à l’accumulation de capitaux par les classes
dirigeantes des pays du Sud, puis à leur évaporation en direction du
Nord grâce à l’ingénierie des experts financiers et des banques privées.
L’argent de la dette est un des principaux moteurs de cette pompe à
finances si discrète, mais si efficace. Les dirigeants africains
remboursent la dette parce qu’ils ont un intérêt personnel à ce que leur
pays continue de rembourser. La corruption est l’huile qui permet au
mécanisme de domination actuel de ne pas se gripper. La pauvreté en
découle.
L’argument selon lequel l’annulation de la dette profiterait forcément
aux dictateurs et aux corrompus en place ne sert qu’à protéger les
corrompus : cette annulation couplée à des mesures drastiques de
redistribution de la richesse permettrait de financer le développement
sans recourir à l’endettement et, sous le strict contrôle des
populations locales, de leurs organisations et de leurs parlements,
permettrait enfin de lutter efficacement contre la corruption
puisqu’elle en couperait le moteur principal. Et, en arrêtant
l’hémorragie de capitaux, on lutterait beaucoup plus efficacement contre
la pauvreté qu’en instituant des programmes d’aide qui sont juste
palliatifs puisqu’ils ne remettent pas en cause les mécanismes qui
génèrent la pauvreté.
Corruption, avantage comparatif nigérian…
Quelques chiffres et quelques exemples permettent de
mieux appréhender le phénomène. Selon l’ONG Transparency International
dans un rapport publié en juillet 2003, "pour le seul continent
africain, l’étendue de la corruption se traduit par une ponction de 148
milliards de dollars par an sur l’ensemble de l’économie |7|". C’est
ainsi qu’un tiers du revenu moyen des Kenyans passe dans des dépenses
liées à la corruption.
Le cas du Nigeria est emblématique. Premier producteur de pétrole
africain, il a été dirigé entre 1993 et 1998 par un dictateur nommé Sani
Abacha. Quand il était au pouvoir, Abacha exigeait notamment, lors de la
passation des marchés publics, des commissions qui étaient versées sur
les comptes d’hommes d’affaires complices à qui il demandait ensuite des
versements ou des achats en sa faveur. La lumière se fait peu à peu. La
société allemande Ferrostaal est suspectée d’avoir participé au système
organisé par Abacha, tout comme la française Dumez, devenue filiale de
la multinationale Vinci, qui aurait versé environ 8 millions de dollars.
La multinationale états-unienne Halliburton, anciennement dirigée par
Dick Cheney (vice-président de George W. Bush) et impliquée dans la
reconstruction de l’Irak en 2004, est également soupçonnée de
pots-de-vin au profit d’Abacha. Le montant des détournements d’Abacha
pendant son passage au pouvoir est estimé à 5 milliards de dollars.
Depuis son décès en 1998, des enquêtes ont été diligentées à la demande
des autorités nigérianes. En septembre 2000, les autorités suisses ont
miraculeusement retrouvé la trace d’environ 700 millions de dollars
appartenant à Abacha, qu’elles ont accepté de rendre au Nigeria en
plusieurs fois. En même temps, elles ont reconnu un "comportement
défaillant" pour 12 banques dont le Crédit suisse et le Crédit Agricole
Indosuez |8|. Les autorités britanniques, qui ont reconnu que leurs
banques abritaient au moins 1,3 milliard de dollars, refusent pour
l’instant de rendre l’argent à son véritable propriétaire : le peuple
nigérian. Les sommes effectivement rendues pour le moment par le
Royaume-Uni sont dérisoires.
Selon la Commission nigériane de lutte contre les crimes économiques et
financiers, l’argent public détourné au Nigeria (y compris les
rétro-commissions |9|) et placé à l’étranger est estimé à 170 milliards
de dollars |10|. Mais il ne faut pas croire que ceci fut l’apanage du
temps d’Abacha. Par exemple, la justice nigériane suspecte la
multinationale française Sagem d’avoir versé près d’un million de
dollars à sept hauts responsables nigérians en 2001 pour obtenir le
marché des cartes d’identité infalsifiables, estimé à 214 millions de
dollars.
Ailleurs les exemples ne sont pas vraiment différents… Dans le petit
État du Swaziland, où la situation alimentaire est très précaire, le roi
Mswati III a dépensé 1,2 million d’euros pour les cérémonies liées à son
anniversaire ; il s’est offert la voiture la plus chère du monde,
construite par DaimlerChrysler et vendue 500 000 dollars sans compter
les accessoires, et a offert une BMW à dix de ses épouses. Cette seule
dépense a représenté l’équivalent du salaire journalier de l’ensemble de
la population active |11|. De Frederick Chiluba, ancien syndicaliste et
ancien président zambien poursuivi par la justice de son pays pour des
détournements, à Teodoro Nguema Obiang, fils du président de Guinée
équatoriale et ministre d’État chargé des Infrastructures et des Forêts,
qui s’est offert la première Rolls Royce du pays, les proches du pouvoir
n’hésitent pas à profiter de leur situation pour s’accaparer les
richesses de leur pays.
Hémorragie
On pourrait croire que la misère régnant en Afrique
peut s’expliquer par le fait qu’elle ne produit pas suffisamment de
richesses. Ce n’est absolument pas le cas. Ces richesses existent, mais
elles ne restent pas sur le continent noir, elles le quittent sans lui
profiter. On estime qu’en 1999, 70 % de la fortune privée nigériane
était investie à l’étranger |12|. Selon l’UNECA, la fuite des capitaux
est équivalente au PIB de l’Afrique subsaharienne et directement liée à
la dette : "D’après des données récentes pour 30 pays, la fuite des
capitaux au cours des 27 dernières années [1970-1996] a été d’environ
187 milliards de dollars. La fuite cumulée des capitaux, y compris les
intérêts imputés, représentait à la fin de 1996 près de 274 milliards de
dollars. L’Angola, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Nigeria et la
République démocratique du Congo ont enregistré les fuites de capitaux
les plus élevées. [...] D’après les données disponibles, pour chaque
dollar emprunté par l’Afrique, près de 80 cents rejoignent la même année
les capitaux en fuite, ce qui donne à penser que la dette alimente la
fuite des capitaux. De plus, cette fuite augmente chaque année d’environ
trois cents pour chaque dollar qui vient s’ajouter au montant de la
dette extérieure. On peut en conclure que les pays africains ne
bénéficieront à long terme des stratégies d’allégement de la dette, que
si celles-ci sont accompagnées de mesures visant à éviter un nouveau
cycle d’emprunts à l’étranger et de fuite des capitaux |13|." Le montant
total des capitaux d’origine africaine placés à l’étranger est donc
supérieur à la dette extérieure de l’Afrique, estimée par la Banque
mondiale à 220 milliards de dollars en 2003 |14|. Cela signifie d’un
point de vue global que l’Afrique est créancière vis-à-vis du reste du
monde ! C’est un comble pour le continent le plus pauvre, mais
finalement l’aboutissement de la logique du capitalisme auquel on a
laissé la bride sur le cou…
La fortune privée africaine est colossale à l’échelle du continent.
Selon le Rapport sur la richesse dans le monde 2004 |15| des sociétés
financières Merrill Lynch et Cap Gemini, sur les 7,7 millions de
millionnaires en dollars que comptait le monde en 2003, 100.000 sont de
riches Africains et le montant total de leurs actifs financiers est
estimé à 600 milliards de dollars. C’est le triple de la dette
extérieure publique africaine. Un impôt exceptionnel sur cette fortune
serait parfaitement complémentaire de l’annulation totale de la dette
extérieure publique…
Le schéma est donc en réalité le suivant : par l’exploitation de leurs
compatriotes et des ressources naturelles du continent, une faible
minorité d’Africains s’enrichit et place son argent au Nord. Les
économistes du monde entier ont alors beau jeu de déplorer l’épargne
insuffisante sur le continent, ce qui empêche tout développement financé
par l’Afrique elle-même. Le recours qu’ils proposent est alors
l’endettement extérieur, qu’ils érigent en mécanisme central de
financement pour l’Afrique. Bien sûr, le remboursement de cette dette
extérieure devient ensuite une priorité pour les créanciers dont les
intérêts sont défendus par le FMI et la Banque mondiale. Quand un pays
est sous contrôle du FMI, les investisseurs internationaux (parmi
lesquels les riches Africains) acceptent alors de lui prêter. Par leur
travail de chaque jour, les populations permettent à l’État de
rembourser, participant alors à l’enrichissement des créanciers et à
l’accélération de la paupérisation sur place. Pour lutter contre la
pauvreté, les experts autoproclamés, Banque mondiale et FMI en tête,
font donc totalement fausse route, puisqu’ils cherchent à financer le
développement en Afrique avec des capitaux étrangers, parmi lesquels
ceux captés par les élites africaines et placés à l’étranger. La seule
solution juste pour le développement de l’Afrique est une véritable
redistribution des richesses produites sur le continent. L’hémorragie de
capitaux actuelle constitue bien une trahison financière de l’Afrique
par les riches Africains.
Une baisse irrégulière des cours
La trahison commerciale, quant à elle, s’illustre par
des règles commerciales inégales et des cours des matières premières
très bas. La tendance à la baisse a été accentuée par les programmes
d’ajustement structurel, qui ont accru la vulnérabilité économique,
notamment en démantelant les systèmes de protection de l’économie locale
et de régulation des cours. Selon la Cnuced : "Le libre-jeu des
forces du marché associé à la libéralisation et à la déréglementation
des prix a été promu en tant que mécanisme garantissant la répartition
la plus efficace des ressources et des gains socioéconomiques. Le
concept de stabilisation internationale des prix des produits de base a
ainsi été sévèrement battu en brèche |16|."
C’est ainsi qu’entre 1997, année de la grave crise économique survenue
en Asie du Sud-Est, et 2001, les cours ont chuté en moyenne "de 53 %
en valeur réelle [...]. Cela signifie que les produits de base ont perdu
plus de la moitié de leur pouvoir d’achat par rapport aux articles
manufacturés |17|". Les chiffres de la Cnuced permettent d’ailleurs
d’affirmer que l’Afrique subsaharienne est particulièrement dépendante
de ces produits de base, fournissant 4,5 % des exportations mondiales de
biens primaires, mais seulement 0,6 % de celles de biens manufacturés.
L’instabilité des économies s’en trouve multipliée car les cours sur le
marché mondial peuvent varier brutalement : "Pour l’Afrique plus que
pour aucune autre région en développement, le fait de dépendre très
largement des produits de base pour ses recettes d’exportation signifie
que le continent demeure vulnérable aux aléas du marché et aux
conditions météorologiques. L’instabilité des prix, principalement due à
des variations brutales de la production et de l’offre, la baisse
séculaire des prix réels des produits de base et son corollaire, la
dégradation des termes de l’échange, ont été lourds de conséquences en
termes de manque à gagner, d’endettement, d’investissement, de pauvreté
et de développement |18|." Les risques sont encore plus grands avec
la spéculation financière qui s’est récemment déchaînée sur les marchés
des matières premières : en effet, "en deux ans le poids des fonds
communs de placement américains qui investissent sur les index des
matières premières a été multiplié par vingt |19|"…
Un arabica très noir
Prenons l’exemple du café, production très importante
en Afrique de l’Est. L’analyse dressée par Radio France Internationale
(RFI) est éclairante sur l’abandon des producteurs de café suite à la
libéralisation économique exigée par les institutions internationales et
les dirigeants des pays les plus industrialisés : "Les prix du café à
leur plus haut niveau depuis trois ans au mois de juin dernier. C’est le
constat du Directeur exécutif de l’Organisation internationale du café
Nestor Osorio dans son rapport mensuel. Les producteurs pourraient crier
victoire et sabrer le champagne si les prix ne venaient pas de si bas.
Il y a trois ans, les cours mondiaux du café étaient en effet à leur
plus bas niveau historique et semaient la désolation dans les
plantations en Afrique comme en Asie ou en Amérique latine. Depuis, le
redressement est certain. Mais il est insuffisant pour garantir à tous
les planteurs un revenu décent. Les seuls à s’en tirer correctement sont
les grands torréfacteurs dont la part du gâteau n’a cessé de grossir.
Depuis 1989 et la fin des accords internationaux qui limitaient les
quantités exportables et stabilisaient les cours, la part du prix du
café qui revient aux planteurs n’a cessé de décroître au profit des
mammouths de la torréfaction, les Nestlé, Kraft, Sara Lee. Depuis quinze
ans, il y a donc un transfert de richesses des pays producteurs, des
pays du tiers monde vers les pays industrialisés. Pourtant, les mesures
proposées par la communauté internationale pour y remédier sont
homéopathiques. On essaie ici ou là d’apprendre à des paysans
analphabètes comment spéculer sur le marché mondial. Ailleurs, on les
pousse à abandonner le café pour des cultures aux débouchés des plus
incertains. Il est admis que rien ne peut être fait qui aurait un impact
immédiat et permettrait un redressement des cours. C’est la résignation
générale. Les politiques ont oublié le mot volonté |20|."
What ? Ouate…
En plus du cours des matières premières dérisoirement
bas, des règles injustes sont imposées par les grandes puissances
commerciales. Certaines sont dues à l’action de l’OMC, créée en 1995,
qui impose partout où elle le peut des politiques de dérégulation
économique forcenée, privant les pays en développement des quelques
outils de protection de leur économie (comme par exemple les caisses de
stabilisation des prix de certaines matières premières) qu’ils étaient
parvenus à mettre en place. Les autres découlent de décisions
unilatérales prises par les pays riches, qui subventionnent massivement
leur agriculture (environ 300 milliards de dollars par an) et qui
interdisent aux pays pauvres de faire de même. Toutes ces règles iniques
ont été d’ailleurs dénoncées avec force lors du sommet de Cancun
(Mexique) en septembre 2003, provoquant son échec.
Regardons l’exemple du coton, qui, pour plus de 10 millions de personnes
en Afrique de l’Ouest, est la principale ressource de subsistance.
Quatre pays africains dépendants de leur production de coton (Mali,
Burkina Faso, Tchad, Bénin) ont décidé de prendre l’offensive dans ce
secteur en dénonçant auprès de l’OMC les subventions des États-Unis et
de l’Union européenne à leurs producteurs.
Le coton africain coûte moins cher à produire que le coton des
États-Unis. A priori, on pourrait penser que le coton africain s’impose
sur le marché mondial libéralisé et que le secteur du coton états-unien
souffre… Mais près de quatre milliards de dollars de subventions
annuelles de la part du gouvernement des États-Unis à ses producteurs
(sans compter les subventions européennes aux planteurs espagnols et
grecs, de l’ordre d’un milliard de dollars) ont maintenu les cours du
coton artificiellement bas, et le coton africain, de haute qualité, doit
être bradé... En 2002, le Brésil a porté plainte contre les États-Unis
devant l’Organe de règlement des différends (ORD), sorte de tribunal de
l’OMC. Le 18 juin 2004, l’ORD a jugé les subventions états-uniennes au
coton illégales, et les États-Unis ont encore perdu en appel en mars
2005. Le risque est grand que la solution qui en sortira soit négociée
entre le Brésil et les États-Unis, sans que les pays africains ne
puissent peser dessus puisqu’ils ne sont que participants tiers dans le
cadre de cette plainte.
Selon la Cnuced, "la perte de parts de marché pour le coton et le
sucre est largement due au niveau élevé des subventions et du soutien
interne accordés à des producteurs moins concurrentiels aux États-Unis
et en Europe. Les États-Unis sont le premier exportateur mondial de
coton du fait de l’ampleur considérable des subventions versées, qui
s’élevaient à 3,9 milliards de dollars en 2001-2002, soit un montant qui
était le double de celui atteint en 1992 et qui dépassait de 1 milliard
de dollars la valeur de la production totale de coton des États-Unis
pour la campagne considérée sur la base des prix mondiaux. Toutefois,
selon les estimations du Comité consultatif international du coton (CCIC),
le coût de production d’une livre de coton est de 0,21 dollar au Burkina
Faso contre 0,73 dollar aux États-Unis. Il s’ensuit que les prix sur le
marché auraient pu être supérieurs de 70 % environ en l’absence de
soutien public de l’industrie du coton en 2001-2002. […] La Banque
mondiale estime qu’en 2002 le prix du coton sur le marché mondial aurait
été de plus de 25 % supérieur sans les aides directes versées par les
États-Unis à leurs producteurs nationaux. En outre, de nombreuses
estimations indiquent qu’en 2002 les subventions versées par les
États-Unis et l’UE à leurs producteurs de coton ont causé un manque à
gagner d’environ 300 millions de dollars pour l’Afrique dans son
ensemble, soit davantage que l’allégement total de la dette (230
millions de dollars) de neuf pays exportateurs de coton très endettés
d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, approuvé cette même année
par la Banque mondiale et le FMI |21|." Le coton des 25 000 gros
planteurs des États-Unis est donc subventionné à plus de 100 %, pendant
que les pays africains producteurs d’or blanc s’enfoncent dans la
misère…
Des marchés inaccessibles
Toujours dans son rapport 2003 sur Le développement
économique en Afrique, la Cnuced évoque le problème de l’accès des
produits africains aux marchés du Nord. Elle note que le système en
place favorise l’exportation par le Sud de produits bruts, non
transformés, le privant ainsi de la majeure partie de la valeur ajoutée.
Là aussi, les règles élaborées profitent aux grandes entités
commerciales du Nord : "L’accès aux marchés demeure problématique [...].
Pour ce qui est du cacao, les droits de douane frappant les produits
bruts, intermédiaires et [finis] sont, respectivement, de 0,5 %, 9,7 %
et 30,6 % dans l’UE, et de 0 %, 0,2 % et 15,3 % aux États-Unis. [...] Le
prix payé par le consommateur final est "déconnecté" du prix perçu par
le producteur du fait de l’ampleur des marges de profit des
intermédiaires aux étapes supérieures de la chaîne de valeur. [...]
Tandis que les producteurs africains voyaient leurs revenus diminuer,
les entreprises et les négociants situés aux maillons supérieurs de la
chaîne de valeur engrangeaient d’appréciables bénéfices. Selon
l’Organisation internationale du café (COI), par exemple, au début des
années 90, les recettes des pays producteurs de café étaient comprises
entre 10 et 12 milliards de dollars, tandis que la valeur des ventes au
détail était d’environ 30 milliards de dollars. Aujourd’hui, cette
valeur est de 70 milliards de dollars, dont les producteurs ne
perçoivent que 5,5 milliards. [...] Une analyse de la chaîne de valeur
du marché du café révèle que, depuis 1985, les agents économiques situés
dans les pays importateurs accaparent une proportion croissante des
revenus totaux de la chaîne. La répartition asymétrique du pouvoir dans
cette chaîne de valeur explique l’inégalité de la répartition de ces
revenus |22|."
Le caractère systémique du problème est alors identifié : "En ce qui
concerne les pays africains, pour lesquels les exportations de produits
de base représentent bien au-delà de 70 % de leurs recettes en devises,
le problème est devenu essentiellement un problème de développement.
[...] La persistance des problèmes posés par la dépendance à l’égard des
produits de base au cours des trois dernières décennies montre que les
marchés n’ont pas été capables de résoudre ces problèmes et qu’il ne
faut pas compter qu’ils le puissent. On pourrait aussi avancer que
l’appui limité de la communauté internationale aux systèmes
traditionnels de soutien et de stabilisation des prix a été pour
beaucoup dans cet échec. Il est donc grand temps que la communauté
internationale s’attaque clairement au problème des produits de base
dans tous ses aspects en explorant méthodiquement tous les moyens
susceptibles d’être mis en œuvre pour le résoudre |23|." Par exemple, en
remettant en cause l’interdiction de toute forme de protectionnisme et
en refusant la logique de dérégulation forcée de l’OMC…
Dans cette optique, il faut se méfier des demandes d’ouverture des
marchés du Nord aux produits du Sud, qui finalement ne font qu’exiger
encore plus de dérégulation pour l’économie mondiale. Le sommet de l’OMC
à Cancun en septembre 2003 a échoué car des pays émergents (Brésil,
Inde, Chine, Afrique du Sud, etc.), regroupés au sein du fameux G20, ont
exigé une ouverture commerciale pour leurs produits qu’ils n’ont pas
obtenue. Mais cette revendication du G20 va dans le sens d’une plus
grande libéralisation ! Au contraire, exiger la possibilité pour les
pays du Sud de protéger leurs producteurs, notamment pour leur permettre
d’approvisionner le marché national, ainsi que le marché régional dans
le cadre d’accords économiques régionaux |24|, enclenche un processus
inverse qui permet d’éviter l’impasse actuelle. Il est essentiel de
faire valoir les complémentarités possibles entre les pays du continent
d’une part, entre eux et les autres régions du monde d’autre part.
Pourquoi ne pas imaginer des prix préférentiels pour des pays proches
sur des produits particuliers, et des tarifs plus élevés envers les
grandes puissances ?
OGM : Officiels garantis manipulables…
Un autre angle d’attaque des multinationales du Nord
concerne les organismes génétiquement modifiés (OGM) |25|. Depuis
plusieurs années, le secteur des biotechnologies tente de promouvoir ses
produits sur le continent africain. On connaît l’enjeu colossal des OGM,
qui permettent à la société détentrice du brevet de revendre chaque
année aux paysans les semences de la plante ainsi que les pesticides et
herbicides chimiques auxquels elle résiste. La plante devient alors une
éponge à produits chimiques nocifs, et le paysan n’a pas le droit de
replanter des graines issues de la récolte précédente, seule la société
qui a fait breveter l’OGM en question peut les lui fournir. Les
agriculteurs et les consommateurs ne sont pas favorables à ce procédé
qui soumet les uns à la rapacité des multinationales et expose les
autres à des risques sanitaires qui ont été très insuffisamment étudiés.
Mais les profits espérés sont tels pour le secteur des biotechnologies,
la multinationale états-unienne Monsanto en tête, qu’il cherche à les
introduire dans toutes les régions possibles. Une fois plantés, les OGM
peuvent se répandre à des dizaines de kilomètres alentour et contaminer
des plantes saines, empêchant par exemple toute agriculture biologique
dans les environs. Une vraie traînée de poudre… En 2004, le soja, le
maïs, le coton sont les plantes les plus concernées par les
manipulations génétiques, et des pays comme les États-Unis, le Canada,
l’Argentine, la Chine (à un degré moindre le Brésil et l’Afrique du Sud)
en sont devenus de grands producteurs. L’Union européenne a résisté,
mais est sur le point de plier prochainement. L’offensive a eu lieu
également en Afrique.
En 2002, suite à une période de famine en Afrique australe, les
États-Unis ont proposé, via le Programme alimentaire mondial (PAM), une
aide à six pays sous forme de maïs génétiquement modifié. Ils ont
délibérément choisi un moment où ces pays étaient en position de
faiblesse pour frapper fort. Le Swaziland, le Lesotho et le Malawi ont
accepté ; le Mozambique et le Zimbabwe ont demandé de recevoir le maïs
sous forme de farine pour qu’il soit impossible de le planter. Un seul
pays a eu le courage de dire absolument non : la Zambie. Son président,
Levy Mwanawasa, a choisi d’affirmer : "Nous préférons mourir de faim
que de consommer quelque chose de toxique |26|". Sa fermeté a payé
puisqu’il a pu recevoir du maïs non-OGM ! Derrière l’argument sanitaire,
il y avait aussi la volonté pour lui de rester présent sur le marché
européen où un moratoire sur les OGM existait. Cette année-là également,
le Bénin a décidé un moratoire de 5 ans sur les OGM. Pendant ce temps,
Monsanto se permettait de financer des juristes africains pour qu’ils
préparent des lois favorables aux OGM… Chacun fourbit ses armes pour le
combat qui s’annonce.
En avril 2004, le Soudan, à son tour, a refusé l’aide alimentaire des
États-Unis à cause de la présence d’OGM, et l’Angola a posé comme
condition que les céréales soient moulues avant leur entrée, suscitant
la colère des responsables du PAM. Le mois suivant, la Zambie réitérait
son refus, arguant que les promoteurs des OGM devaient démontrer leur
innocuité, ce qu’ils n’avaient pas fait. Mais le Nigeria a accepté de se
lancer dans un projet biotechnologique, avec l’aide d’un prêt de 2,1
millions de dollars de la part des États-Unis |27|.
Les États-Unis ont alors repris leur offensive avec un nouvel allié sur
le continent africain : le Burkina Faso |28|. Depuis 2003, Monsanto et
la firme suisse Syngenta mènent des expériences de coton transgénique
dans le pays dirigé par Blaise Compaoré. En juin 2004, les États-Unis
ont organisé à Ouagadougou une "Conférence ministérielle
inter-africaine sur l’exploitation de la science et de la technologie
pour accroître la productivité agricole en Afrique", regroupant
quinze pays d’Afrique de l’Ouest afin de les convaincre. Même s’ils se
sont montrés prudents, les chefs d’États malien, ghanéen et nigérien se
sont déclarés favorables aux OGM. Malgré des oppositions résolues au
sein des mouvements sociaux, le ministre burkinabè de l’Agriculture,
Salif Diallo, a même lancé : "Si nous devons manger les OGM et mourir
dans 20 ans, on le fera |29|". Le choix ainsi proposé entre famine et
OGM est vicieux : il est tout à fait possible de lutter contre la faim
en remédiant à l’inégalité de répartition de la production et en
augmentant la productivité agricole en Afrique sans en passer par les
biotechnologies. Le point fondamental est en fait celui de la
souveraineté alimentaire. Au contraire, les OGM annoncent une nouvelle
dépendance pour l’Afrique de l’Ouest, puisque les paysans ne peuvent pas
utiliser librement les semences d’une récolte sur l’autre, et deviennent
de ce fait totalement soumis à la firme qui les leur vend.
L’instrument pour obtenir cette dépendance supplémentaire est tout
trouvé. Selon le sous-secrétaire d’État des États-Unis chargé de
l’Agriculture à l’étranger, John Penn (qui était présent à Ouagadougou),
"tout rejet de produits issus de la biotechnologie est une violation
des règles de l’OMC |30|". On voit d’autant mieux l’intérêt de
mettre l’OMC hors d’état de nuire…
Migrer, pour échapper à la misère
Par ailleurs, l’horreur économique vécue par
l’Afrique depuis les années 1980 a constitué pour les populations du Sud
une profonde incitation à fuir : par nécessité, pour la survie même de
familles entières. La preuve de la motivation économique de ces
migrations est donnée par un chiffre de la Banque mondiale : celui des
sommes envoyées chaque année par les migrants africains vers leur pays
d’origine. En 2003, il s’élevait à 4,1 milliards de dollars, montant
colossal pour tous ces travailleurs économisant patiemment chaque sou.
Encore ce montant n’inclut-il que les transferts officiels via une
entreprise de transfert de fonds, les transferts informels étant estimés
supérieurs à ceux-ci. Selon la Banque mondiale en avril 2004, tous ces
transferts des migrants sont devenus "une source majeure de financement
externe du développement pour beaucoup de pays en développement |31|".
Contrairement à l’aide publique au développement (APD) qui inclut aussi
bien les salaires des coopérants du Nord que les voyages et missions des
experts, cette somme arrive intégralement sur place (si l’on soustrait
tout de même les frais de transfert prélevés par des organismes comme
Western Union, de l’ordre de 20 % du total pour de petites sommes et
environ 8 % pour un montant de l’ordre de 400 euros).
Loin de favoriser la liberté de circulation et d’installation de ces
migrants qui joue un rôle essentiel dans l’économie des pays du Sud, les
pays du Nord, et en tout premier lieu ceux de l’Union européenne, ont
mis en place des politiques d’immigration à la fois restrictives
(contrôles aux frontières, répression) et utilitaristes. Il convenait en
effet de choisir les "bons" étrangers : schématiquement, on favorise la
venue au Nord des médecins, des ingénieurs et des informaticiens, on
accepte même de financer une partie de leurs études supérieures si
nécessaire (qu’on compte alors dans l’aide publique au développement,
comme le font la France, l’Allemagne, l’Autriche et le Canada), mais on
refuse fermement ceux qui n’ont que leurs bras et leur détresse à faire
valoir. C’est ainsi que sur les 600 médecins formés en Zambie depuis
l’indépendance en 1964, 50 seulement ont continué à exercer dans le
pays. Dans le même ordre d’idées, il y a davantage de médecins malawites
qui exercent dans la ville anglaise de Manchester qu’au Malawi même
|32|. Seuls les cerveaux du Sud ont le droit de fuir.
Un rapport de l’Unesco publié en 2004 fut consacré à la fuite des
compétences en Afrique : "d’une part les pays en développement, avec
des ressources de plus en plus réduites forment des cadres qui vont
aller travailler dans les pays développés, d’autre part les diplômés
nationaux restés sur place sont confrontés au chômage alors que des
projets, financés par des partenaires au développement, recrutent, à
grands frais, des expatriés pour ces projets ! A titre d’exemple on peut
évoquer la situation décrite, par le Programme des Nations Unies pour le
développement (PNUD) au Burkina Faso, où 800 experts internationaux
travaillent alors qu’un nombre plus élevé de nationaux diplômés sont au
chômage |33|."
Depuis 1992, les accords de coopération intègrent des clauses de
contrôle des migrations par le pays du Sud lui-même, comme sa
participation à la gestion des flux migratoires, des contrôles renforcés
aux frontières, ou le principe de réadmission sur son territoire des
citoyens de ce pays qui seraient tout de même parvenus en Europe. Une
des portes de sortie d’Afrique vers l’Europe est la Libye. Depuis le
revirement pro-occidental du colonel Kadhafi, l’Italie a incité l’Europe
à lever son embargo sur les armes à destination de la Libye, ce qu’elle
a obtenu le 11 octobre 2004, afin de pouvoir coopérer militairement
|34|. L’Italie, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont ensuite émis le
souhait de créer en Libye des camps qui serviraient sans doute à
sélectionner les Africains candidats à l’exil et à en bloquer le plus
grand nombre avant leur traversée de la Méditerranée. Pour sa part, en
2004 toujours, la Libye a accepté de contrôler sévèrement ses frontières
et de procéder au retour des migrants d’Afrique subsaharienne dans leur
pays d’origine. Des charters vers l’Afrique subsaharienne ont été
affrétés, rapatriant environ 40 000 clandestins en quelques mois |35|.
L’Europe fait donc faire maintenant le travail de gardiennage à des pays
africains. L’aide et la dette autorisent toutes les dérives. La dette,
par l’hémorragie de capitaux qu’elle induit, constitue l’obstacle
principal à la satisfaction des besoins humains fondamentaux, et
explique donc les flux migratoires de "réfugiés économiques" des
pays en développement vers les pays les plus industrialisés.
Afin de remédier à ces profonds dysfonctionnements, les Nations unies
ont rédigé une Convention sur la protection des droits de tous les
travailleurs migrants et des membres de leur famille |36|. Entrée en
vigueur le 1er juillet 2003, elle a fait l’objet, en avril 2005, de 28
ratifications. Mais parmi ces 28 pays engagés pour la protection des
migrants, ne figure aucun pays parmi les plus industrialisés |37|.
Trahison financière des riches Africains qui détournent des sommes
considérables et les placent loin du continent, trahison commerciale des
grandes puissances qui manipulent les cours des matières premières et
qui imposent via l’OMC une dérégulation forcenée, trahison
environnementale pour un Sud transformé en poubelle et désormais au
coeur de la bataille des OGM promus avec vigueur par les multinationales
de l’agro-business, trahison humaine à travers le sort réservé à des
migrants qui tentent juste d’échapper à la misère, la liste est bien
longue. Cette trahison multiforme des peuples africains est absolument
constitutive de la situation actuelle du continent noir. Il est
essentiel de mettre hors d’état de nuire ceux qui en portent la
responsabilité.
par Damien Millet
15 juin 2008
Notes de bas de page:
|1| Voir www.survie-france.org
|2| Lors de la mascarade électorale de juin 2003, Jacques Chirac avait
d’ailleurs félicité Eyadema pour sa réélection avant même la
proclamation officielle des résultats…
|3| Cité par Jeune Afrique/L’Intelligent, 1er février 2004.
|4| Traoré Aminata, Le Viol de l’imaginaire, Actes Sud/Fayard, 2002.
|5| Voir Abramovici Pierre, "Les jeux dispendieux de la corruption
mondiale", Le Monde diplomatique, novembre 2000.
|6| Voir le site de l’OCDE : www.oecd.org
|7| Cité par Libération, 4 juillet 2003.
|8| Le Monde, 6 septembre 2000.
|9| Commissions qui reviennent dans le pays où la société qui verse
cette commission a son siège.
|10| Libération, 3 août 2004.
|11| Jeune Afrique/L’Intelligent, 17 avril 2005.
|12| Jeune Afrique/L’Intelligent, 25 juillet 2004.
|13| UNECA, Rapport économique sur l’Afrique 2003. Voir aussi : Boyce
James K., Ndikumana Léonce, Is Africa a Net Creditor ? : New Estimates
of Capital Flight from Severely Indebted Sub-Saharan African Countries,
1970-1996, Working Papers from Political Economy Research Institute,
University of Massachusetts, 2000, www.umass.edu
|14| Banque mondiale, Global Development Finance 2004.
|15| www.ml.com
|16| Cnuced, Le développement économique en Afrique. Résultats
commerciaux et dépendance à l’égard des produits de base, 2003.
|17| Cnuced, op. cit.
|18| Cnuced, op. cit.
|19| Chiffre donné par la banque Barclays à Londres et cité par RFI, 12
janvier 2005.
|20| RFI, Chronique des matières premières, 19 juillet 2004.
|21| Cnuced, op. cit.
|22| Cnuced, op. cit.
|23| Cnuced, op. cit.
|24| Comme l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), la
Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), la
Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), etc.
|25| Voir www.infogm.org
|26| Libération, 22 août 2002.
|27| Voir www.ictsd.org
|28| Voir www.ictsd.org
|29| Dépêche AFP, "Conférence sur les OGM à Ouagadougou : le
gouvernement américain "satisfait"", 24 juin 2004, voir www.agripress.be
|30| Dépêche AFP, ibid.
|31| Banque mondiale, Global Development Finance 2004.
|32| Le Gri-gri international, 9 décembre 2004.
|33| Unesco, La fuite des compétences en Afrique francophone. État des
lieux, problèmes et approches de solutions, 2004.
|34| RFI, 12 octobre 2004, www.rfi.fr
|35| Jeune Afrique/L’Intelligent, 24 octobre 2004.
|36| Voir www.unhchr.ch
|37| Voir www.december18.net
infos article
URL: http://www.cadtm.org
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Voir aussi :
Nigeria : Corruption balisée?
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