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Paradoxes et turpitudes d’une Afrique noire en quête d’identité
 

Introduction

Une décennie à peine après les mouvements sociaux contestataires de l’Establishment politique africaine post soixante, à la genèse des tentatives de démocratisation du continent noir, on assistait interloqué et anxieux à l’apparition insidieuse de l’intégrisme politique à coloration islamique en Afrique noire. La violence manifeste des moyens d’expression de cette plaie du monde moderne et les valeurs non-contemporaines qu’elle revendique n’ont pas été les seules raisons qui ont suscité l’angoisse des consciences africaines averties.

Il y avait aussi le fait que le peuple, meurtri par l’absence de libertés et d’horizons, se laissait manipuler par l’immixtion dans une lutte qui n’est pas la sienne, un combat fallacieux et insidieux qui lui réclamait sa chair, son corps et son sang, sa progéniture et son avenir alors même que la lutte pour la liberté démocratique avait du plomb dans l’aile et que le tissu national un peu partout se délabrait et s’imbibait déjà du sang des innocents et des martyrs de la liberté. L’expérience traumatique de la société algérienne, violement touchée par la fièvre intégriste de la dernière décennie du vingtième siècle n’a pas découragé ceux qui, nostalgiques d’une époque, espèrent toujours subjugué le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Les états du Nord du Nigeria ont sonné le glas de l’idéal républicain des états modernes de l’Afrique noire. Puis s’en suivra d’autres pays comme le Soudan, et tout le long de cette année, l’islamisation politique progressive de la Somalie déjà minée et dévastée par près de deux décennies de guerres civiles. Pour un état comme la Somalie, devrait être en principe aux premiers rang des préoccupations, la reconstruction en bonne et due forme du pays, surtout si la victoire échoit à ceux qui, mécontent de l’ordre établit, ont pris sur eux la responsabilité d’être les artisans d’un nouvel ordre. Il est donc question in fine, de problème d’ordre pratique, inhérent à la construction d’une société égalitaire, organisée de façon à assurer la liberté et la sécurité des citoyens, mais surtout d’organiser les systèmes de production garantissant la pérennité des personnes et des biens de productions ? Que vient donc faire en amont, ces préoccupations métaphysiques et religieuses dans des contrés où la faim, la soif, bref l’indigence notoire, le règne de l’immanence et la précarité sont le lot quotidien des populations ?


I Le défi des états modernes africains : la question du vivre ensemble.

Même pour les pays relativement calmes, à l’abri des guerres civiles, des contestations sociales de grandes envergures ayant une incidence sur l’économie, répondre aux exigences des états modernes n’est pas une sinécure. Vivre ensemble au-delà de nos différences, en permettant l’assomption citoyenne de la question de la vie bonne, permettre l’exercice des droits fondamentaux au cœur de systèmes oeuvrant pour une société égalitaire, la redistribution des biens etc., relève le plus souvent d’une gageure. Et pourtant, c’est à ce défi qu’ont acquiescé les états modernes. Cependant, la plupart du temps, depuis plus d’un demi siècle, l’Afrique noire ne peut s’en sortir sans l’aide de la communauté internationale. Notre indigence ne fait que s’accroître au fil des années, le fossé nous séparant du reste du monde devenant au jour le jour un gouffre dont le fond se dérobe à la vue et plonge dans un vertige fulgurant toute conscience qui ose en mesurer la profondeur. C’est à peine on s’accommode des exigences des nouveaux socles fédérateurs modernes, on n’est pas compétitif sur le marché international, ni au niveau de l’innovation technologique, nous avons du mal à répondre aux valeurs démocratiques, et aujourd’hui, une certaines peuplade se laisse berner par la fièvre intégriste ?!

Pour des êtres indigents que nous sommes, déterminer nos besoins et les enjeux qui nous interpellent réellement paraît quand même être des tâches les plus simples. On ne peut pas se permettre le luxe de s’enliser dans des problèmes qui ne sont pas les nôtres, et de prendre part à une lutte opposant deux blocs, l’Occident et le monde arabo-musulman, une lutte qui nous dépossède si nous nous y engageons, et qui, à coup sûr, entacherait notre devenir. L’Occident a les yeux tournés vers l’avenir, la tête dans les étoiles. La colonisation de l’espace se dessine sans que nous ne manifestions un quelconque intérêt, le projet d’une alternative aux ressources énergétiques périssables semble ne pas nous concerner. Nous ne faisons que consommer, éternel spectateur d’un monde en pleine mutation. A l’aube des voyages galactiques, une partie de la population vit encore dans des habitations de fortune, à la merci de tous les maux et de toutes les calamités naturelles, victimes de la précarité, survivant plutôt que de vivre. L’union africaine est encore minée par des problèmes politiques et n’a pas le souci de développer un réel partenariat économique avec les dragons d’Asie ou de financer un projet conjoint dans le domaine de la communication en lançant le premier satellite africain, ou encore engager une politique africaine qui engagerait le continent à s’auto suffire sur les plans énergétiques par le contrôle de nos ressources, le développement des industries par un transfert graduel des technologies, ou encore assainir les politiques des états.

Dans une telle atmosphère de dénuement, il appartient au peuple de s’organiser et de se prendre en charge lui-même. Et certains d’entre nous n’ont trouvé d’occupation que la vocation fondamentaliste? Est-ce la contagion de la stupidité dont font preuves certains de nos dirigeants politiques, ou est-ce de la manipulation ? La question de la bonne vie préoccupe tout être humain, mais ne constitue pas le fondement du vivre ensemble. Malgré l’évolution des idées et la fraternité interraciale qui unit les musulmans, nous sommes appelés à assumer une certaine identité biologique de noirs et à répondre aux défis sans cesse changeant que l’existence nous pose. Etre là demain et s’imposer comme partenaire historique à part entière et non comme un avorton de race à laquelle est réservées les tâches et les rôles de moindres importances. Certains indices sont quand même interpellant. Nous autres africains, notre problème n’est pas essentiellement de répondre convenablement et de façon collective à un Dieu douteux qui aurait dicté dans le détail la façon de se tenir, de penser, de manger, prier et que sais-je encore. Cette histoire est reversée à des confréries secrètes qui s’en occupent et n’ont aucun problème à partager l’espace public avec des gens d’une autre obédience cultuelle. Notre quête est de répondre à l’exigence d’une vie authentiquement humaine en nous préservant nous-mêmes, femmes et enfants ainsi que les générations avenir du règne du besoin et de la nécessité, valoriser nos cultures et se pérenniser en tant qu’acteurs historiques.


II L’impossible ménage de la politique et de la religion

Les défis que notre existence nous pose sont d’ordre pratiques et à des questions aussi pratiques, ce n’est pas la religion qui constitue le paradigme efficient. D’abord l’exégèse intégriste du Coran est basée sur la logique du prélèvement et ne se sert que des sourates qui l’arrangent en occultant d’autres versets contradictoires reposant sur des valeurs plus humanistes. Les plus grands théologiens islamiques se cassent eux-mêmes la dent quand à la consécration d’un verset ou d’une sourate comme ayant une valeur absolue sans l’avoir intégrer dans tout le champ contextuel du Coran. Cette exégèse d’ailleurs ne fait pas l’unanimité. La fraternité universelle tant louée et professée dans la doctrine des religions révélées est une fable que ne gobent que des imbéciles heureux. C’est un idéal assez noble que les hommes sont malheureusement incapables de matérialiser. C’est avec la Bible en main que les colons sont rentrés en Afrique. Aujourd’hui, non seulement ils ne prient plus eux-mêmes, mais surtout ils contrôlent nos ressources énergétiques et parfois même certains appareils étatiques avec la complicité de nos politiques et de nos intellectuels. Tout comme le père noël, fonder un état moderne et sa gestion à partir d’une seule confrérie religieuse musulmane, c’est du pipo. Certes, communauté il y a sur un point de vue culturel, mais les intérêts passent avant tout et ce n’est pas la guerre fratricide entre le Fatah et le Hamas en Palestine qui viendrait le démentir, ni le quotidien apocalyptique en Irak, savamment entretenu par les rivalités chiites et sunnites, pour un oui ou pour un non. Dans ces deux cas de figure, les communautés sous occupation se déchirent intérieurement au lieu de faire face à un ennemi commun qui leur inflige le même dommage. Et en plus de cela l’anathème jeté par les islamistes sur la civilisation occidentale infidèle et impie, symbole du Grand Satan ressemble plus à de la frustration qu’autres choses. Les intégristes se servent des bombes, des médias, d’Internet, et des technologies fruit de l’intelligence qui n’est que la manifestation de l’athéisme- l’intelligence refuse toute pensée magique- pour accomplir leur forfait. Ce n’est pas en récitant des versets coraniques que les soldats d’Allah tentent de renverser ce qui à leurs yeux déplait à dieu. De même leur logistique ne pousse pas dans les jardins d’Allah, pas plus que les formules des armes chimiques n’aient leur genèse entre les lignes des sourates. L’agir intégriste plonge pour la plupart du temps dans l’archaïsme le plus obscur et le discours fondamentaliste tombe souvent dans une contradiction performative qu’il est aisé de constater.

Il y a donc bel et bien des exigences pratiques et techniques existentiels auxquels doivent satisfaire les hommes, fussent-ils des impies ou des soldats d’Allah, qui sont comme des sommations de la vie à notre endroit. Les islamistes n’ont jamais été à la genèse de ces outils et objets techniques qui rendent notre existence plus digne, encore moins de la logistique incontournable sans laquelle leur mode opératoire serait vouée à l’échec. Ce combat n’est pas le nôtre. Ne nous trompons donc pas de combats et d’adversaires, et n’ouvrons pas cette boite de pandore sur un continent déjà malade. Il est vrai que les africains sont très friands de divinités. Polythéiste dans la plupart des traditions qui constituent l’ensemble bariolé du continent noir, même si à certains égards, affleure par endroit l’idée du monothéisme, l’Afrique noire est connue pour sa propension à la croyance en des dieux multiples et de l’existence dans ce monde ci comme un lieu de transit, ou un champ d’épreuves donnant accès à un autre monde plus éthéré que ce dernier où l’entrée est conditionnée par le mérite de la qualité de vie ici-bas. D’où une certaine exigence tacite quand à l’assomption de la vie bonne au cours de l’existence. Mais détrompons nous, a part quelques rituels et fêtes publics, l’ostentation liée à l’appartenance d’un culte n’a jamais été au fondement religieux des peuples africains toutes traditions confondues. La vie religieuse se pratique plutôt dans la pieuse atmosphère des lieux de cultes ou dans l’intimité des cœurs. Et qui plus est, le contexte des sociétés modernes ne permet pas de déterminer le religieux comme le socle fédérateur par excellence, les droits fondamentaux liés au respect de la dignité humaine garantissant la liberté de culte, donc la garantie de l’exercice de plus d’un culte à la fois. Comment cela devient-il possible si une religion du livre s’impose et s’invite dans la construction de l’espace public comme étant la norme absolue, le modèle archétype par excellence?

III Le devoir de nous tous

La faillite relative des états modernes africains, occupés pour la plupart du temps à faire pérenniser des mafias politiques au gouvernement plutôt que de garantir la liberté et la sécurité des citoyens expliquerait peut-être l’instabilité relative du continent noir. Encore que cela n’épuise pas le vaste ensemble des causes possibles. Le scénario éthiopien évoquant l’invasion de la Somalie pour des raisons de sécurités intérieures partage une étonnante proximité avec le cas typique rwandais où le même discours à fini par rendre les frontières de certains pays des Grands Lacs poreuses et élastiques. Il est connu du public averti que le contrôle de notre continent nous échappe, aussi bien à nous citoyens qu’à nos politiques. Une rébellion peut naître ex nihilo dans un pays récalcitrant aux normes des maîtres du monde sans signe avant coureur, on peut favoriser une dictature héréditaire et une succession de père en fils dans une République, etc. La rapidité déconcertante avec laquelle l’Ethiopie a balayé les Tribunaux islamiques- à moins que cette logique réponde à une stratégie de retrait pour favoriser une guerre d’usure comme c’est la cas en Irak- démontre que l’idéologie politique intégriste n’a pas les moyens de sa politique, et qu’il est chimérique d’en faire un modèle de société.

Mais aussi, à voir comment il a été possible à des peuples victimes de la précarité de se laisser séduire par des problèmes au lieu de chercher des solutions, il est impératif de faire un travail d’information et d’éducation des masses pour leur faire prendre conscience des véritables enjeux qui sont les nôtres. Ceux qui croient en l’Afrique doivent aussi adapter leurs luttes aux exigences postmodernes de la politique. La hargne militante, et la conviction idéologique ne suffisent plus dans le paradigme postmoderne à réaliser ce qui est le nec plus ultra de toute organisation politique : l’exercice du pouvoir. Il y a depuis quelques temps une mutation du combat politique qui exige l’appartenance à des organisations et des stratégies réticulaires dont le cœur est l’argent. La conviction et l’engagement politique de certains nationalistes et africanistes se sont achoppés sur la solidité de ses réseaux postmodernes. Ce n’est pas la hargne militante et nationaliste qui a parachuté un Yayi Boni à la magistrature suprême au Bénin, il en est de même pour Ellen Johnson au Libéria.


CONCLUSION

L’heure est venue pour que l’Afrique rompe avec ses incohérences et les luttes classiques. Politiquement, le fédéralisme reste l’ultime option à essayer pour amorcer un réel départ. Si la défunte OUA, le déjà moribond UA, et les structures régionales comme la CEDEAO sont restées impuissantes, il faudra faire l’économie d’une genèse impliquant toute l’Afrique. L’Union Européenne est née de l’embryon de trois pays que sont le BENELUX. Aujourd’hui ils sont vingt et sept pays à se réclamer de cet espace économique et politique. Les Etats-Unis ne font pas non plus exception à une genèse progressive. Faudra t-il alors que des pays plus avisés de la mutation de l’agir politico-économique modernes fassent scission des structures stériles actuelles et amorcent la construction d’un espace économique et politique commun, capable et fécond pour intégrer ensuite d’autres pays candidats en imposants des normes à respecter ? La question n’est pas veine ? Au regard des pitreries politiques et des incohérences dont nous avons le secret, une alternative à la forme de l’union doit être pensée. Tout porte à croire que nous sommes programmés à répéter les faillites. Pourquoi faudra t-il attendre que toute l’Afrique s’y mette ?


Kokou Roger HOUNNOU (Korh) pour Afrology.



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