Retour à la liste


Déchéance de la politique

"Déchéance politique. Décrépitude morale et exigence éthique dans le gouvernement des hommes en Afrique" Tels sont les premiers mots d'un ouvrage de référence que le Professeur Maurice Kamto à commis.

Lecture.

"On ne peut faire croire que tout est mensonge en politique, ni réduire la politique à une somme de mensonges" Avec une telle profession de foi tirée de la page P.73 du dernier ouvrage du Pr. Maurice Kamto, voilà résumé la trame de fond d'une problématique sérieuse à laquelle l'auteur interpelle ses lecteurs.


Du fait de notre vie en société nous sommes contraints de compter avec d'autres existences humaines, la coexistence ne peut être effective dans la cité si au départ ne sont élaborées des règles de conduite qui aménagent les droits et les devoirs des uns et des autres. Ainsi naissent du fait de cette vie en société des rapports entre les hommes où d'un côté il y a des gouvernés de l'autre des gouvernants sensés défendre l'intérêt de tous, d'assurer le bien être commun. Dans nos Etats africains actuels cet intérêt commun est-il le moteur qui commende les hommes en charge de la gestion de la cité? Nos gouvernants ont-ils quotidiennement en éveil la réalisation de ce bonheur commun ? L'œuvre du Professeur Maurice Kamto : "Déchéance de la politique" et sous titré "Décrépitude morale et exigence éthique dans le gouvernement des hommes en Afrique " peut être inscrit dans ce sillage. On aurait dit qu'il enfonce une porte déjà ouverte lorsqu'il parle de la décadence morale de la politique quant à sa mission de réalisation du bien être commun des hommes en Afrique ; Mais son mérite est, avec la rigueur méthodique qu'on connaît au juriste , d'avoir posé le diagnostic d'un mal qui nous gangrène jusqu'à la moelle: le règne du mal sur le bien en politique, afin de prescrire à sa manière une thérapie choc pour que par la politique " l'homme puisse mettre l'homme debout".

Dans "Déchéance de la politique" voici que, avec ses mots le Pr. Kamto convainc ses lecteurs, non sans un art consommé de pédagogue que les gouvernants nos sociétés africaines hybrides, semblent avoir fait leurs ces paroles de Jean Paul Sartre mises dans la bouche de Hoederer à Hugo Barine dans son œuvre " Les Mains Sales " : " Si tu as peur de te salir les mains pourquoi viens-tu parmi - nous, moi j'ai les mains sales, je les ai trempées dans la merde et dans le sang (…) ". Autour de nous la vigie de nos consciences sommeillent et pour nos dirigeants tous les moyens sont nécessaires à partir du moment où ils peuvent les aider à se maintenir au pouvoir. Il y va du mensonge à la barbarie du génocide en passant par la corruption, la prostitution… tout y passe et tout doit y passer pour assouvir cet ego qui nous dévore. Chez nos dirigeants mieux que chez nous. Le repli sur soi est devenu la règle. Au nom de l'argent l'impunité a trouvé ses lettres de noblesse : " l'argent-roi domine et corrompt tout, au point que même les religieux ne parlent qu'en son nom. ". Conséquence de cette situation tous nos repères moraux sont bafoués, les dirigeants ayant réussi à faire croire à leurs populations que la vie commune n'est meilleure qu'en détruisant l'autre. Le sens de la famille ou même les solidarités faisant place à autre chose afin que grand-père et grand-mère aillent plus tard faire " caca et pipi " dans des centres spécialisés pour personnes âgées (Hospices). Finie l'ère où quand il y avait pour un cela pouvait suffire pour deux, voire toute la communauté. Les enfants sont abandonnés dans la rue et iront quérir leur pitance dans les centres réservés à cet effet le professeur Kamto dira à cet effet que " pour la communauté nationale, le naufrage des valeurs se traduit par l'absence de socle à une identité collective ". (P.38)

L'éclipse d'une identité commune a pour corollaire la recherche effrénée du bien être individuel, le peuple pauvre s'accroche au pouvoir pour avoir des miettes, les dirigeants de l'opposition las d'attendre leur tour se replient et composent avec l'ennemi d'hier afin d'avoir voix au chapitre, le pouvoir méprise les uns et les autres et par un " mensonge offensif " s'y accroche. L'Etat est ainsi présenté dans nos Etats comme une vache à lait où chacun veut accéder au pouvoir non pas pour la défense d'un idéologie quelconque mais pour se remplir le plus rapidement possible les poches et de manière impunie. Surtout ne faites pas allusion à la responsabilité de ceux là qui sont appelés à nous diriger, ils ne sont ni moins ni plus que des gérants par " procuration " de nos Etats et pour cela par leur mensonge électorale ils prouvent aux instances internationales qu'ils sont en démocratie. Même les médias chargés de dire au grand jour ce qui se passe effectivement sont à la solde des prévaricateurs. La presse privée (encore elle) " elle est tolérée à condition qu'elle s'impose un devoir de silence sur la gestion des affaires publiques ou qu'elle s'accommode des turpitudes qui naufragent nos Etats ". (A Ouest Echos, on en sait quelque chose) Ayant réussi à mettre l'opinion internationale dans la poche par multiples manières, l'opinion publique nationale ne compte pas. Le juge même qui devrait veiller à ce que soit respectée la norme de toute vie en commun n'est pas libre. Au Cameroun comme dans plusieurs pays africains il tient sa carrière de l'exécutif. Comment pourrait-il dans ces conditions assurer dans l'impartialité son devoir de censeur ? Constat amère : l'impunité est la règle.

Que faire face à cette situation regrettable, devrons nous nous rendre par notre silence complice comme Le Nègre du Tramway dont parle Aimé Césaire ? Et c'est bien précisément à ce niveau que le Prof Maurice Kamto se distingue de bien d'autres qui ont avant lui tenté de dénoncer les maux qui minent notre univers politique. Lui ne se contente pas de : " tout cela finira un jour, nul n'étant éternel sur terre ".
Afin de rendre à l'homme ses lettres de noblesse, de faire cesser cette animosité qui a transformé l'homme en un loup pour son semblable il faut avant toute action dans la société que nous nous en referons à notre conscience morale.

L'homme politique plus que tout autre est interpellé par cette conscience morale , le Professeur Maurice Kamto est certes conscient de l'imperfection de l'homme, la sainteté n'est pas de ce monde, mais tout de même pouvons nous tendre vers… comme disait Kant. C'est dans ce sillage qu'il parle d'" une théorie d'un gouvernement transactionnel ".L'homme politique devrait pouvoir se dépasser afin d'accepter l'autre, de le tolérer. Ainsi toute prise de décision passera par l'écoute de l'autre, le dialogue avec son prochain afin que cesse l'usage de la guerre dans les relations interhumaines. A cet effet il dira : " Les moments d'humilité sincère font la grandeur des gouvernants " page 164 Ce que je fais aux autres pourrais je accepter que l'on me fasse la même chose ? Bonne question qui implique non seulement un sens de responsabilité mais qui devrait guider tout homme politique. Ce sens de responsabilité politique devrait conduire nos gouvernants à accepter la confrontation d'idées à dialoguer avec les adversaires politiques qui ne sont pas des ennemis mais une composante nécessaire à l'existence de la démocratie dans la société. Ainsi au lieu de marginaliser mon adversaire politique qui a la vocation de prendre la place que j'occupe aujourd'hui, il serait plus saint de l'encadrer dans ce que l'auteur appelle " la logique du partage périphérique du pouvoir. La décentralisation - quelle que soit sa forme revêt dès lors tout son importance politique. Au-delà de sa fonction traditionnelle de vecteur de la participation des citoyens à la gestion de la Cité, elle apparaît comme une pièce essentielle dans la construction d'une coexistence démocratique entre le ou les partis de la majorité gouvernante et ceux de l'opposition. Intellectuel engagé, le professeur Maurice Kamto s'est cru obligé dès son retour d'Europe d'occuper " l'Agora " dès 1985 et mieux de plonger dans la " flaque " en 1992 à la faveur du processus de démocratisation de la vie publique camerounaise dans ce qui était alors considéré comme la meilleure alternance possible au Cameroun. Dès lors peut-être parle-t-il pour lui même, quand il dit que " la politique est une affaire très sérieuse pour être laissée entre les mains des aventuriers ". (P .151) et que chaque homme politique sera jugé à l'aune de son patriotisme. L'homme politique est celui-là qui sait sacrifier l'intérêt personnel face aux intérêts de la collectivité.

Pour le reste l'œuvre du Professeur Maurice Kamto " Déchéance de la politique " en dehors de quelques renvois métaphysiques a le mérite de disséquer le mal et d'en proposer des solutions. En cela, il devrait être le livre de chevet des candidats à la gestion de notre Cité.

 

Lucie PEKOUA

Source: Wagne.net


Télécharger cet article au format PDF
Télécharger cet article au format PDF



Voir aussi :

Ces états bricolés



Réagissez à cet article!


Début de page