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Les
intellectuels africains dans l'arène politique
Le cas du Congo
En République démocratique du Congo, l'opinion est convaincue que les
intellectuels de ce pays, qui ont choisi la politique active comme
métier, ont échoué parce qu'ils n'ont pas su répondre aux attentes et
aux espoirs de la population et ceci, malgré leurs compétences et leurs
positions dans la hiérarchie au sein des institutions de l'État.
Devenus politiciens, ces intellectuels se sont servis au lieu de servir.
De ce fait, ils sont accusés par la population d'être en partie
responsables de sa misère. Et pour récuser ces accusations, ces
politiciens prétendent être victimes d'un système politique dans lequel
ils ont allègrement évolué sans pouvoir réel.
Pour comprendre cette controverse, il est utile de voir d'abord comment
des intellectuels sont entrés en politique ; ensuite analyser comment
ils sont devenus des instruments du système politique qu'ils ont
entretenu ; et enfin déterminer la meilleure façon d'entrer dans l'arène
nationale.
Politiciens par décrets ou ordonnances
Les problèmes politiques auxquels tout Etat moderne est confronté
contribuent généralement à l'émergence d'une certaine catégorie de
politiciens motivée par la volonté de relancer le bien commun et de
faire progresser la société. Dans cette catégorie de politiciens, les
intellectuels qui ont des ambitions politiques sont les mieux indiqués.
Ces intellectuels possèdent des compétences leur permettant de trouver
des solutions adéquates aux problèmes. Cependant, ils doivent connaître
les règles du jeu politique. Autrement dit, en politique, la compétence
seule ne suffit pas. Il faut également savoir gérer des conflits,
négocier et trouver des compromis avec ses adversaires politiques. Bref,
il faut y ajouter une dose de savoir-faire.
En République démocratique du Congo, la présence des intellectuels sur
la scène politique n'est pas justifiée par les problèmes politiques
auxquels la société est confrontée, ni par les convictions politiques
des intellectuels eux-mêmes. C'est plutôt la recherche d'une vie facile
et aisée. Dans ces conditions, il est normal de comprendre qu'ils
prennent le raccourci pour entrer en politique. Ainsi, grâce à la
volonté des présidents qui se sont succédé à la tête de l'État, les
intellectuels sont nommés par décrets ou ordonnances présidentiels afin
d'entrer dans l'arène politique. Et ce scénario pour accéder au pouvoir
politique est inauguré au Congo depuis l'indépendance jusqu'à ce jour.
Sous la Première République (1960-1965), lors du conflit opposant le
Président de la République Joseph Kasa-Vubu au Premier Ministre P.
Lumumba, le Général Mobutu, alors colonel, organisa son premier coup
d'État le 14 septembre 1960 et fit appel aux premiers universitaires
congolais pour former un gouvernement appelé «Collège des Commissaires
Généraux» qu'il installa au pouvoir. Ce Collège ne fera pas long feu. Il
sera remplacé par plusieurs gouvernements dirigés par des politiciens de
carrière jusqu'au deuxième coup d'Etat de Mobutu en 1965.
A l'avènement de la deuxième République (1965-1997), le Général Mobutu,
devenu Chef de l'Etat, utilisa pour la deuxième fois les universitaires.
Cette fois-ci, il passe par l'Ugec (Union Générale des Étudiants
Congolais) pour les recruter afin de l'aider à asseoir son régime.
Devenus politiciens, ces universitaires ont joué le rôle de seconde zone
sur l'échiquier politique. Le rôle de premier plan était joué par des
commis et des clercs qui ont fait la «Révolution», elle qui mena le
Congo à l'indépendance en 1960 ; jusqu'au déclenchement de la crise
économique provoquée par la zaïrianisation en 1973. Cette crise
propulsera les professeurs d'université au premier plan de la scène
politique. En effet, à partir de 1976, par ordonnances présidentielles,
Mobutu confia la gestion du gouvernement à certains professeurs
d'université en les nommant aux postes stratégiques, en particulier
celui de premier ministre ou de ministre sans qu'il cède réellement son
pouvoir.
Ce tournant dans la gestion du pays a coïncidé avec les différents plans
de stabilisation économique élaborés à partir de 1976, sous l'égide du
FMI. Et pour être sûr que ses plans de stabilisation sont exécutés, le
FMI a recommandé au Président Mobutu certains intellectuels congolais
pour occuper les postes de ministre des Finances ou de l'Économie et
parfois le poste de Premier ministre. Il en va de même pour certaines
ambassades occidentales accréditées à Kinshasa qui proposaient des
candidats ministres au Gouvernement pour défendre les intérêts de leurs
Etats respectifs. Le changement politique qui s'est opéré le 17 mai 1997
à l'avènement du pouvoir de l'Alliance de Forces démocratiques de
Libération (Afdl), dirigée par le président Kabila n'a nullement changé
la voie que les intellectuels congolais devraient emprunter pour entrer
en politique. En effet, le 20 mai 1997, on a vu certains intellectuels à
côté des analphabètes, des illettrés, des anciens et nouveaux
politiciens, sous les arbres de l'hôtel Intercontinental de Kinshasa où
étaient logés les responsables de l'Afdl, dossiers sous les aisselles, à
la recherche des postes politiques. Et sans surprise, à la publication
du premier gouvernement du Président Kabila, certains intellectuels ont
été , par décret présidentiel, nommés ministres.
Cette accession des intellectuels au pouvoir politique grâce aux
volontés présidentielles, aux parrains étrangers et organisations
internationales depuis l'indépendance jusqu'à ce jour, a eu des
conséquences sur la gestion de la chose publique et l'avenir du Congo.
Entrés en politique sans convictions, ces intellectuels devenus
politiciens sont obligés de travailler pour la survie du régime et non
pour le bien-être de la population. Ils sont condamnés à rester fidèles
au régime malgré sa médiocrité ou sa mauvaise gestion, profitant de se
constituer des fortunes dans des banques étrangère ; étant donné
l'incertitude qui caractérise de la politique en Rdc. Aussitôt
recommandés par les institutions internationales ou par les ambassades
de certains pays occidentaux basées à Kinshasa, ces intellectuels
mettent en priorité de leur action la défense des intérêts des parrains.
Ils profitent aussi de ces relations pour toucher des commissions sur
les contrats les parrains signent avec l'Etat congolais. En définitive,
la manière dont le système politique a fonctionné et fonctionne encore
au Congo met en danger les intérêts nationaux. Elle privilégie les
intérêts privés et publics étrangers. Par conséquent, cela hypothèque
l'avenir des générations.
Le système politique est-il responsable?
C'est la faute au système. Voilà la rhétorique que l'on peut lire à
travers plusieurs publications des intellectuels-politiciens qui ont
collaboré avec le régime déchu. Ces publications restent des preuves
accablantes de la gestion des affaires de l'Etat durant la deuxième
République, sous la présidence de Mobutu. Quant aux reproches faits à
l'endroit de ce régime, les auteurs tiennent à tout prix à se
désolidariser de la gestion catastrophique du pays. Mais, ces
publications soulèvent certaines interrogations quant à la
responsabilité du système. Combien ont eu le courage de démissionner
pour montrer leur désaccord avec le système politique qui n'était pas
conforme à leurs convictions ? Est-il possible qu'un système politique
fonctionne sans acteurs, surtout intelligents et compétents de surcroît
?
Quoiqu'il en soit, l'acteur garde toujours une marge de liberté quel que
soit le système politique en place. En plus, le jeu politique n'est pas
un jeu à somme nulle. En d'autres termes, l'acteur politique peut, à
tout moment, quitter le système quand il ne trouve pas son compte. S'il
ne démissionne pas, cela signifie qu'en faisant un calcul de coût et
bénéfice, il trouve qu'il gagne plus qu'il ne perd. Dès lors, il devient
peu convaincant de rendre le système politique seul responsable du drame
congolais. Par conséquent, ces intellectuels devenus politiciens doivent
assumer leurs échecs et leurs responsabilités au lieu de s'en dérober.
Mais depuis la prise du pouvoir par le président Kabila, on observe les
mêmes intellectuels qui ont échoué en politique, durant le régime
Mobutu, réapparaître sur la scène politique tout en dénonçant les
méfaits du régime déchu afin de s'attirer les grâces présidentielles et
aucun n'a le courage de dénoncer le système politique qu'on est en train
de mettre en place. Faudrait-il encore attendre que le président Kabila
perde son pouvoir pour l'accuser de tous les maux?
Entrer en politique par la grande porte
L'échec des intellectuels en politique est dû particulièrement à la
manière dont ils sont entrés dans l'arène politique congolaise mais
aussi à la confusion entretenue entre le rôle de l'intellectuel et celui
du politicien. Pour parer à cette situation, il faut que les
intellectuels qui ont des ambitions et convictions politiques luttent
pour la mise en place d'un système politique démocratique qui puisse
leur permettre d'entrer au pouvoir par les élections afin de réaliser
leurs objectifs. C'est à travers un tel système qu'ils peuvent arriver à
occuper le devant de la scène politique au lieu de servir de
marche-pieds aux politiciens des années soixante.
Pourquoi ne pas avoir les ambitions d'occuper le poste de Président de
la République au lieu de se contenter de celui de ministre ou conseiller
dans des cabinets politiques ? L'ex-président Mobutu avait-il raison
d'être content parce que personne n'envisageait son poste ? En plus, au
lieu d'entrer en politique pour défendre les intérêts de leurs amis
étrangers, les intellectuels doivent prendre leurs responsabilités en
défendant les intérêts du pays. Après tout, la défense des intérêts
nationaux ne remet pas en cause les relations amicales. En cette
matière, les politiciens américains nous offrent un exemple éloquent. En
effet, tous les secrétaires d'État (ministres) - qu'ils soient
démocrates ou républicains- défendent avant tout les intérêts de leur
pays face à ceux de leurs alliés européens et ils ne se gênent pas de le
clamer tout haut.
Quant aux intellectuels congolais qui n'ont pas d'ambitions politiques,
ils doivent jouer soit le rôle de pépinière d'idées qui alimentent le
débat et permettent à la population et aux politiciens de faire un choix
parmi celles-ci afin d'orienter leurs actions politiques, soit jouer le
rôle de technocrates pour aider les politiciens qui ont besoin de leurs
connaissances. Loin d'être en opposition, le rôle de l'intellectuel et
celui du politicien sont complémentaires. Cette complémentarité exige le
respect mutuel car, sans intellectuel, la rénovation de la société n'est
pas possible et sans politicien, les idées d'intellectuel risquent
d'être des feuilles mortes.
En tout état de cause, en entrant dans l'arène politique par la grande
porte avec la maîtrise des problèmes de la société congolaise et des
solutions à proposer, les intellectuels parviendront, peut-être, à
relever deux défis. Le premier consiste à donner espoir à la population
qui commence à regretter les vieux beaux temps de la colonisation belge
et souhaite la recolonisation. Et, le deuxième défi à relever est de
démontrer à l'opinion internationale et particulièrement au Président
français Jacques Chirac que la démocratie n'est pas un luxe pour les
Africains.
9 Août 2005
Freddy Mulumba Kabuayi
Le Potentiel (Kinshasa) |
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