Retour à la liste


"Le changement est le résultat de la lutte des masses"

D'éminents philosophes africains se sont réunis à Yamoussoukro, sous l'égide de l'UNESCO, pour réfléchir sur le thème "Philosophie et démocratie en Afrique". Au terme d'un riche exposé qu'il a présenté, le professeur Paulin Hountondji, philosophe et ancien ministre béninois, explique, ici, les rapports du philosophe, des philosophes avec la démocratie et la politique.

Notre Voie : Professeur Hountondji, dans votre communication faite au séminaire de l'UNESCO à Yamoussoukro (...) vous disiez que la peur est un obstacle à la démocratisation de l'Afrique. Et vous disiez aussi que les changements démocratiques ont toujours été initiés par le sommet. N'est-ce pas une façon de minimiser la lutte des populations dans ce domaine?

Pr. Paulin Hountondji : Non, non et non ! J'ai dit qu'à la fin des années 80 et au début des années 90, on a eu vraiment l'impression d'assister à une accélération exceptionnelle, aussi bien à l'Est qu'au Sud. En Union soviétique, dans les pays de l'Est comme dans les pays africains, on a assisté à des formes de démocratisation auxquelles on ne s'attendait pas. Ces processus de démocratisation se sont effectués le plus souvent avec l'accord des pouvoirs en place. En Union soviétique, c'est Gorbatchev lui-même qui, avec toute son équipe, décide de faire la perestroïka, c'est-à-dire de mettre en place une nouvelle politique. On a appelé cela une révolution au sommet. De mémoire d'historien, je crois qu'on a tous eu l'impression que les changements se passaient très vite. Ils se passaient d'autant plus vite que les pouvoirs en place étaient partie prenante. Mais on a vu aussi que ces mouvements de démocratisation sont devenus une sorte de désenchantement par rapport à ce qui se passait dans nos pays au début de la décennie. Au bénin, c'est Mathieu Kérékou lui-même qui a convoqué la conférence nationale. ça, il ne faut pas l'oublier ! Dans d'autres pays, ça s'est passé autrement. Par exemple au Togo, ça s'est passé autrement, et ça n'a pas marché. Alors qu'au Bénin, il y a un certain nombre de choses qui ont changé. En ce qui concerne par exemple le respect des droits de l'homme, on ne peut plus mettre quelqu'un en prison dans le Bénin de 1999 pour délit d'opinion. On ne peut plus emprisonner quelqu'un, torturer quelqu'un qui se déclare publiquement opposant politique. Ce genre de choses enfin surchauffe la langue. Nous avons réalisé des progrès incontestables, mais ça ne suffit pas. Nous n'en sommes pas arrivés au point où l'exigence démocratique serait devenue un réflexe spontané de chaque citoyen et chaque citoyenne. Nous n'en sommes pas encore là.

- C'est justement à ce niveau que je voudrais vous interroger . Au Bénin, les choses ont bougé parce que Kérékou a positivement réagi. Au Togo où la conférence nationale a été imposée par le peuple, rien n'a bougé. Avec un tel bilan, ne cherchez-vous pas à insinuer que le combat politique des peuples est vain?

P. H. : Je n'ai pas voulu dire que l'initiative des changements est vaine. Non, elle est le résultat d'abord de la lutte des masses, de la lutte des populations, d'un homme. Mais la chance dans un pays comme le Bénin, comme l'Union soviétique de la fin des années 80, c'est que, à un moment donné du processus, les pouvoirs en place ont compris qu'ils avaient tout intérêt à arrêter toute résistance intempestive au mouvement populaire qui se dessinait. Ceci aurait peut-être fini par les emporter s'ils avaient continué à résister. Ils ont accepté cela. Les pouvoirs ont cédé du terrain dans les pays dont nous parlons, tandis que, dans d'autres pays, les pouvoirs en place ont continué à opposer une résistance des plus sales et parfois des plus insensées. On voit aussi le résultat, comme c'est le cas à l'ex-Zaïre.

- Le combat reste donc à faire ?

P. H. : Evidemment. Il faut arriver à inculquer la démocratie dans la vie quotidienne des gens pour faire en sorte que l'exigence démocratique devienne un réflexe spontané pour tout un chacun et que la résistance à l'oppression soit intériorisée par chaque citoyen et chaque citoyenne. C'est seulement à ce prix que nous arriverons à attirer la pérennité, la durabilité du processus. Pour l'instant, nous n'en sommes pas encore là.

- Sur ce plan-là justement, on vous reproche d'avoir été très silencieux jusqu'ici, depuis 1990.

P. H. : L'interpellation ne doit pas s'adresser aux philosophes en général. Car, il y a philosophes et philosophes. Mais, pour rien au monde, je parlerai des philosophes conformes, des philosophes qui se mettent au service du pouvoir en place. Mais vous avez aussi des philosophes activement engagés aux côtés des populations en lutte. C'est à cette deuxième catégorie de philosophes qu'il faut s'adresser et non pas aux philosophes en général. Les philosophes doivent être modestes et savoir que ce n'est pas en tant que philosophes qu'ils luttent contre la tyrannie et contre toute forme de barbarie. Ce n'est même pas nécessairement en tant qu'intellectuels. Citoyen engagé, si vous n'êtes pas d'abord un militant de la liberté quelle que soit votre compétence en philosophie, ou en mathématiques ou même en physiques et en chimie, eh bien, vous ne mettrez pas votre savoir au service de la liberté. Par contre, si vous êtes d'abord un militant de la liberté, un militant des droits de l'homme et de la démocratie, en ce moment-là, vous penserez tout le temps aux voies et moyens pouvant vous permettre de rester fidèle à votre engagement politique fondamental. Dans toutes vos démarches intellectuelles (donc la ligne de démarcation entre conformistes et anti-conformistes, entre militants de la liberté et une guerre opportuniste au service des pouvoirs en place), la ligne de démarcation traverse la vie, l'office comme elle traverse n'importe quelle discipline. Le fait d'être philosophe ne fait pas automatiquement de vous un militant de la liberté.

- Vous apportez de l'eau au moulin de ceux qui dénoncent votre participation dans un gouvernement, celui de Nicéphore Soglo. Homme de liberté, cela ne vous a-t-il pas gêné?

P. H. : Je n'ai pas d'arrière-pensée. On m'a proposé, au lendemain de la conférence nationale, d'entrer dans le gouvernement de transition comme ministre de l'éducation nationale béninoise. J'ai accepté non sans hésitation. mais j'ai accepté et j'ai fait ce que j'ai pu. J'ai tenté d'ouvrir le sentier du système éducatif au Bénin. Je n'ai pas fait réellement ce que j'ambitionnais de faire. Je n'en ai pas eu le temps parce que, seize mois plus tard, quand le premier ministre Soglo est devenu président de la République, il m'a demandé de devenir son ministre de la Culture et de la Communication. Là encore, j'ai accepté et j'ai fait ce que j'ai pu. A un moment donné, j'ai eu très envie de partir, mais, pour diverses raisons, pour diverses considérations politiques, je suis resté jusqu'au remaniement ministériel. Le chef de l'Etat m'a demandé d'être son chargé de missions. Là encore, j'ai accepté. Et lorsque, vraiment, j'ai pris conscience que je perdais royalement mon temps et que je n'arrivais pas vraiment à faire ce que j'avais envie de faire, j'ai rendu ma démission. En octobre 1993, je suis retourné à l'université tout simplement. Et beaucoup n'ont pas cru et continuent de ne pas croire en la loyauté et en la fidélité dont j'avais toujours témoigné jusque-là au président Soglo. Je dois dire que lui-même n'y a pas cru.

- On en a beaucoup parlé au cours du séminaire de Yamoussoukro : Platon disait que les hommes politiques ont du mal à appliquer comme il faut les pensées des philosophes et qu'il faut laisser les philosophes eux-mêmes les appliquer. Aujourd'hui, avec votre expérience, que pensez-vous de cette théorie ?

P. H. : Ecoutez, je préfère ne pas parler de Platon. Je préfère réfléchir sur la base de l'expérience que j'ai moi-même vécue et sur la base de l'expérience qu'un certain nombre de personnes vivent aujourd'hui autour de moi. Que ce soit au Bénin ou en dehors du Bénin, il est extrêmement difficile dans les conditions actuelles de réfléchir en soi-même et de faire la politique en tant qu'homme de conviction ou en femme de conviction sans trahir, sur le plan des démarches quotidiennes, ses convictions de base. mais je reste convaincu qu'il doit être possible d'inventer aujourd'hui une autre manière de faire, une manière de faire de la politique, de faire plusieurs tests possibles en politique, de rester fidèle à soi-même et dire ce qu'on fait et de faire ce qu'on dit ; de raccorder la théorie et la pratique de manière à agir au quotidien sur la base de ses convictions.

Paulin Hountondji (ancien ministre béninois)

Par César Etou



Réagissez à cet article!


Début de page