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Che Guevara :Un modèle pour
la lutte contre le capitalisme ?
Documentaires à la télévision, émissions de radio, articles dans la
presse, chansons, posters, briquets a son effigie... Ernesto Guevara
semble partout présent. Le Che serait-il devenu un simple produit
commercial comme les autres, qui ne servirait plus qu’a vendre n’importe
quelle marchandise? Comment expliquer ce retour du Che, cette fascination
qu’exerce cet homme mort le 9 octobre 1967 au fin fond de la forêt
bolivienne ?
Guevara a beaucoup pour attirer encore aujourd’hui. Il apparaît tout
d’abord, et cela même ses ennemis le reconnaissent, comme un homme intègre
qui a tout sacrifié pour ses idées révolutionnaires, comme celui qui a été
au bout de lui même pour lutter pour une cause qui lui apparaissait juste,
comme celui qui écrivit en 1965, dans sa lettre d’adieu à Fidel Castro:
"Dans une révolution on triomphe ou on meurt".
Surtout lui qui aurait pu finir sa vie comme un haut dignitaire à Cuba
n’a pas hésité à repartir sur le chemin de la guérilla au Congo puis en
Bolivie. Il est celui qui a résisté aux compromissions auxquelles l’aurait
inévitablement mené son appartenance au régime castriste. Sa mort a fait
naître le mythe du "Che" car elle semble l’avoir lavé des échecs des
régimes dits communistes et tout particulièrement de celui du gouvernement
de Cuba.
Mais ces éléments n’expliquent pas le regain d’intérêt actuel pour
Guevara. Depuis 1989 et la chute du Mur de Berlin, le communisme apparaît
à beaucoup comme une idéologie sans avenir. Pourtant en ces temps où plus
des trois quarts de l’humanité vit dans la misère, où celle-ci frappe à
nos portes dans nos pays que l’on dit riches, la situation économique et
sociale est perçue comme de plus en plus intolérable. Le Che qui a lutté
pour défendre les plus pauvres, qui n’a cessé de se battre contre le
capitalisme et l’impérialisme, peut sembler un recours. Face au vide créé
par l'effondrement des régimes "communistes" en 1989 et alors que nous
vivons une époque de mécontentement et de remontée des luttes, le Che peut
apparaître aux côtés du sous-commandant Marcos comme un symbole nécessaire
de la résistance à l’oppression.
Tandis que l’on nous dit sans cesse que la mondialisation, la victoire
éternelle du capitalisme est inévitable, qu’il est inutile de vouloir lui
résister, Ernesto Guevara est celui qui a su dire non, celui qui s’est
levé avec son fusil pour combattre au nom des plus démunis, des plus
misérables et des plus exploités: les paysans du Tiers Monde.
A l’occasion du trentième anniversaire de sa mort, Che Guevara figurait
à la une de France-Soir. Même le Figaro consacra un article qui n’était
pas dénué d’éloge envers cet homme qualifié de courageux. Un
révolutionnaire en première page de la presse voila qui parait extrêmement
étonnant. Cela montre que selon ces médias, le Che appartient à un monde
révolu. Aujourd’hui, en France, il ne remet pas en cause la société.
Tout comme le sous-commandant Marcos, il est le symbole d’une lutte qui
oppose de pauvres paysans contre de grands propriétaires sans coeur et de
sanglants dictateurs, mais d’une lutte qui est très éloignée des problèmes
qui se posent à notre société. Il est moins dangereux d’exalter un héros
de la lutte armée mort il y a 30 ans à des milliers de kilomètres de chez
nous, que d’évoquer les questions d’actualité plus complexes de notre
monde. L’univers du Che était trop différent du nôtre pour que nous
puissions y voir un modèle de révolte, un appel à une action concrète et
immédiate, un exemple d’engagement politique.
Formation
Ernesto Guevara est issu d’une famille des classes moyennes argentines.
Le jeune Guevara après des études de médecine réalise de longs périples à
travers le continent sud-américain. Comme beaucoup de ces jeunes
Sud-Américains des classes moyennes et de la bourgeoisie qui visitent le
continent, il aurait pu à la fin de ces voyages rentrer dans son pays pour
entamer une paisible carrière de médecin.
Mais Ernesto Guevara, choqué par la misère qu’il découvre, décide
d’abandonner son pays natal, sa carrière et les confortables revenus
qu’elle aurait pu lui assurer pour s’engager dans la lutte révolutionnaire
dans un pays lointain.
Le drame de sa vie est déjà inscrit dans ce choix de quitter
l’Argentine péroniste. En effet l’Argentine était alors le pays du
continent sud-américain où la classe ouvrière est la plus développée.
L’Argentine avait développé une industrie de biens d’équipement,
métallurgie, chimie et industries mécaniques, ainsi que de biens de
consommation. Une importante classe ouvrière s’était donc constituée dans
la région de Buenos-Aires, disposant d'un pouvoir économique
potentiellement énorme.
C’est donc dans son propre pays que le jeune Ernesto Guevara aurait pu
entreprendre de s’engager politiquement pour lutter aux côtés des
opprimés. En Argentine il aurait pu trouver les conditions pour construire
une organisation révolutionnaire s’appuyant sur une classe ouvrière
conséquente. Mais il semble bien qu’alors Ernesto Guevara n’attendait que
peu de chose du marxisme qu’il identifiait au Parti communiste argentin
qui collabora avec le régime péroniste.
Peron fut président de l’Argentine de 1946 à 1955. Représentant des
nouvelles classes moyennes de l’Argentine, il instaura un régime
autoritaire qui mena une politique qui pouvait parfois paraître
contradictoire. Il prit des mesures sociales: réduction de la journée de
travail, semaine de 5 jours, retraites, congés payés, allocations
familiales...
Mais parallèlement le droit de grève était interdit, aucune réforme
agraire ne fut envisagée tandis que la presse fut censurée et l’opposition
réprimée. L’idée maîtresse du péronisme fut fondé sur le nationalisme,
c’est-à-dire la volonté d’indépendance économique et politique. Guevara
fut attiré par cet aspect du péronisme, celui de l’exaltation de la
souveraineté politique face à l’ennemi Yankee du nord.
En 1955 lorsqu’il apprend la chute de Peron, le Che écrit à sa mère:
"La chute de Peron me touche beaucoup. Pas pour lui, mais pour ce qu’il
représentait aux yeux de toute l’Amérique. Avec lui l’Argentine tenait,
pour nous qui situons l’ennemi au nord, le rôle de palatin de nos pensées.
Le Parti communiste disparaîtra avec le temps. Il faudra songer à lutter
véritablement."
Le parti communiste argentin, comme ceux du reste du monde, était
marqué par le stalinisme et ne proposait plus de perspectives
révolutionnaires, mais une collaboration avec des capitalistes locaux
contre l'impérialisme. Le Che avait 20 ans à la mort de Staline et le
visage alors offert par le parti communiste ne pouvait attirer un jeune
homme révolté à la recherche d’une formation théorique.
Cela explique que venant du pays le plus industrialisé d’Amérique
latine, Guevara mit pourtant toujours les paysans au centre de la lutte
qu’il menait et cela aux dépens de la classe ouvrière. En 1963 encore il
déclare: "Dans chaque pays sous-développé il y a une classe plus
déshéritée que les autres. Ce n’est pas celle de l’ouvrier industriel mais
de l’ouvrier agricole, le paysan, celui de la glèbe. Il est le meilleur
ferment révolutionnaire". Ainsi, il choisit les plus opprimés, plutôt que
ceux qui avaient unpotentiel pour lutter à travers la grève, comme centre
de son projet révolutionnaire.
C’est au cours de ces voyages à travers le continent sud-américain que
s’effectue sa formation intellectuelle et idéologique. Il rencontre les
paysans tirant leur maigre subsistance de leur petit lopin de terre à côté
d’immenses exploitations des grands propriétaires terriens. Des paysans
que la police ou les milices privées n’hésitent pas à chasser au moment de
la récolte, s’ils n’ont pas de titre de propriété en bonne et dû forme. Il
visite aussi au Chili, en mars 1952, les immenses mines de cuivre de
Chuquimata ("la Montagne rouge"). Là, les ouvriers gagnent un salaire de
misère, dans des conditions épouvantables pour extraire des milliers de
tonnes de cuivre, pour le profit d’une grande compagnie américaine, la
Braden Company.
Guevara est donc confronté à la réalité sociale des pays d’Amérique
latine et partout lui apparaît l’impérialisme des Etats-Unis, qui dirigent
ces pays par l’intermédiaire de gouvernements fantoches. La lutte pour une
plus juste répartition des richesses lui apparaît donc comme
inévitablement lié à un combat contre la puissance américaine, qui
exploite les richesses de l’Amérique latine. Au delà de sa nationalité
argentine Guevara se sent avant tout latino-américain. Il apparaît comme
un "nationaliste" sud-américain. Selon lui si les Boliviens, les Péruviens
ou les Chiliens pouvaient exploiter leurs richesses à leur profit, la
situation des habitants de ces pays s’améliorerait immédiatement.
La lutte contre le système capitaliste est certes lié à ce combat
anticolonialiste mais elle lui est subordonné et semble en retrait dans
son idéologie. Il est sans doute révélateur que le "Libertador" Simon
Bolivar, reste toute sa vie un de ses héros favoris, un de ses modèles. Au
début du XIXème siècle Bolivar fut à l’origine de l’indépendance, vis à
vis de l’Espagne, de la Colombie, du Venezuela, de l’Equateur et il tenta
d’unir les différents Etats d’Amérique latine au sein d’une confédération,
tout en garantissant le pouvoir des riches criollos.
Ce n’est pas un hasard si la rencontre avec Fidel Castro se fait peu
après la conférence de Bandung, qui réunit en 1955 les pays du Tiers monde
ayant obtenu leur indépendance, alors que les guerres d’indépendances
s’intensifient en Afrique et notamment en Algérie. L’aventure qui va
conduire Che Guevara aux côtés de Castro à Cuba est à inscrire dans le
contexte de décolonisation des années 1950.
Cuba libre
En juin 1954, Guevara est le témoin du coup de force sanglant des
Américains contre le Guatemala qui aboutit à la chute du président
progressiste Jacob Arbenz. Convaincu de la nécessité de lutter contre
l’impérialisme américain, Guevara rencontre Castro au Mexique le 9 juillet
1955 et rapidement décide de participer à l’expédition que les Cubains
préparent pour libérer leur pays de la dictature de Batista. Ce n’est
qu’un petit groupe de 82 guérilleros qui débarque de nuit, dans la plus
grande île des Caraïbes le 2 décembre 1956.
Comment, alors, expliquer leurs succès en à peine plus de deux ans?
Certes les guérilleros, parmi lesquels Guevara s’impose rapidement comme
un chef énergétique et courageux, sont déterminés et bien organisés. Mais
ils forgent leur victoire dans les contacts qu’ils nouent avec la
population paysanne qui les ravitaille, les guide, les informe sur les
déplacements de l’armée régulière.
Lorsque peu à peu ils se rendent maître d’une partie du territoire de
l’île, les guérilleros organisent des écoles, des dispensaires et surtout
commencent à appliquer une réforme agraire dans un pays dominé par de très
grandes exploitations de plusieurs centaines voire plusieurs milliers
d’hectares. Ils répartissent les terres des grandes exploitations entre
les paysans des villages qu’ils libèrent, satisfaisant ainsi la plus
ancienne des revendications de la paysannerie cubaine.
Surtout la lutte contre la dictature de Batista apparaît aussi comme
une guerre de libération nationale. Le président cubain n’est qu’une
marionnette aux ordres de la Maison Blanche et Cuba est depuis 1898 une
sorte de protectorat américain, à l’exemple des protectorats français sur
la Tunisie et la Maroc. A Santa Clara, le Che remporte sa plus célèbre
bataille de guérilleros et peu après, en janvier 1959, les castristes
s’emparent de la Havane. Batista, malgré l’aide américaine, doit s’avouer
vaincu et s’enfuit.
Guevara participe alors à la construction du nouveau régime, il devient
notamment président de la banque cubaine et parcourt le monde pour le
compte de la diplomatie cubaine. Il rencontre alors les principaux
dirigeants des pays du Tiers Monde: Mao (Chine), Nehru (Inde), Nasser
(Egypte), Ben Bella (Algérie). Tous ces chefs d’Etat ont mené la lutte de
libération nationale de leur pays et disposent d’un vaste prestige.
Dans les combats pour la décolonisation, ils se sont rapprochés de
l’U.R.S.S. et ils auront souvent la volonté apparente de renouveler le
communisme, en l’adaptant au condition de développement de leur pays, tel
Mao qui insistera sur la nécessité de ne pas sacrifier l’agriculture à
l’industrie. Cependant ils ne cherchèrent qu’une "solution nationale", et
non une prise de pouvoir des travailleurs dans le monde entier.
L’économie cubaine est à un faible niveau de développement et repose
toute entière sur l’agriculture sucrière au main des entreprises
américaines. Cuba ne peut se contenter de ses propres forces pour tenter
de développer son économie et particulièrement son industrie. Lorsque les
entreprises américaines cessent d’acheter le sucre de Cuba, l’île est
privée de 90% de ces ressources.
Pour survivre face au blocus économique que lui impose rapidement les
Etats-Unis, le régime castriste décide se rapprocher de plus en plus de
Moscou. A la fin de l’année 1960 des accords pour l’achat de la canne à
sucre sont signés avec l’U.R.S.S., ce qui place le régime de Cuba sous sa
dépendance économique et politique.
Mais Guevara réalise peu à peu que les relations avec l’U.R.S.S. ne se
font guère plus sur un pied d’égalité que les anciennes relations avec les
Etats-Unis. L’U.R.S.S. à travers ces accords économiques se conduit comme
n’importe quel Etat à la recherche de son propre profit. Le 11 décembre
1964, au siège de l’O.N.U., le Che froissent la susceptibilité de
l’U.R.S.S. en déclarant: "Nous voulons construire le socialisme, nous nous
sommes déclarés comme faisant partie du groupe des non-alignés. Parce que,
outre le fait que nous sommes marxistes, les non-alignés comme nous
luttent contre l’impérialisme".
A Alger, le 24 février 1965, à l’occasion du deuxième séminaire
afro-asiatique, il est beaucoup plus explicite dans ses critiques contre
l’U.R.S.S.: "Les soviétiques marchandent leur soutien aux révolutions
populaires au profit d’une politique étrangère égoïste, éloignée des
grands objectifs internationaux de la classe ouvrière.". Puis attaquant
les accords économiques passés avec l’Union soviétique il poursuit: "Mais
comment peut-on parler de bénéfice mutuel quand on vend au prix du marché
mondial les matières premières produites par la sueur et la souffrance
sans limite des pays pauvres, et qu’on achète au prix du marché mondial
les machines fabriquées par les grandes usines automatisées modernes ? Si
un tel type de relation s’instaure entre les différents groupes de
nations, il faut en conclure que les pays socialistes sont, d’une certaine
manière, complice de l’exploitation impérialiste".
Guevara est alors de plus en plus attiré par Mao et le régime chinois.
Penchant déjà ancien puisque dès le milieu des années 1950, après avoir lu
"La Nouvelle Chine" de Mao, il déclarait: "J’ai noté que la réalité
chinoise est voisine de la réalité latino-américaine. Les masses indigènes
ont des problèmes similaires aux nôtres. Seule une politique égalitaire
planétaire pourra les résoudre".
Cette attirance va de pair avec des désillusions grandissantes sur
l’U.R.S.S. et, semble-t-il, sur la construction du socialisme à Cuba à
propos duquel il écrira: "Des guérillas administratives occupaient tout
l’appareil complexe de la société, se heurtaient continuellement, ordres
et contrordres se succédaient. Avec des interprétations différentes des
lois, qui dans certains cas en arrivaient à se contredire, au sein
d’organismes édictant leurs propres décrets, au mépris de l’appareil
central de direction... Comme antidote, nous avons commencé à organiser
les puissants appareils bureaucratiques qui caractérisent la première
période de construction de notre Etat socialiste, mais le décalage a été
trop grand et toute une catégorie d’organismes, parmi lesquels le
ministère de l’industrie, ont entamé une politique de centralisation des
opérations, freinant exagérément l’initiative des administrateurs".
Le Che percevait donc de manière non théorisée l’impossibilité de
construire une société socialiste à Cuba, que le régime castriste tout
comme l’U.R.S.S. se dirigeait vers un capitalisme d’Etat, c’est-à-dire que
l’accumulation du capital ne se faisait certes plus au profit des grands
firmes américaines, mais entre les mains d’un Etat incapable de satisfaire
les demandes d’un peuple dont il est de plus en plus coupé. L’Etat cubain
se replie sur lui même et au lieu de chercher un soutien au sein d’un
processus révolutionnaire international, se livre pieds et poings liés à
l’U.R.S.S. Cela explique la volonté du Che de repartir à l’étranger pour
reprendre une guérilla s’appuyant sur des paysans pauvres et ayant des
objectifs internationalistes.
Le guérillero isolé
En 1965, Ernesto Guevara décide donc de quitter Cuba pour reprendre la
route de la guérilla, puisqu’il croit "en la lutte armée comme unique
solution pour les peuples qui veulent se libérer". Avec quelques dizaines
de soldats cubains, il part pour le Congo de Patrice Lumumba assassiné en
1961. Son séjour au Congo dure moins d’un an. Les résultats politiques
sont extrêmement faibles et le Che doit bientôt quitter le pays.
Après une brève escale à Cuba, Ernesto Guevara décide, pour "allumer
deux, trois, plusieurs Viêt-nam", de repartir en Bolivie où il arrive en
novembre 1966. Alors que les Etats-Unis s’engagent de manière de plus en
plus massive au Viêt-nam et qu’ils doivent utiliser des méthodes
particulièrement barbares, comme les bombardements au napalm, Che Guevara
espère pouvoir déstabiliser l’impérialisme américain en ouvrant un nouveau
front en Amérique latine. D’autant que les manifestations et les
protestations contre l’intervention des Etats-Unis au Viêt-nam sont de
plus en plus virulentes. La Bolivie avait été choisie car de ce pays
pauvre et montagneux situé au coeur du continent sud-américain, le Che
envisageait sans doute de diffuser la révolution à l’ensemble de
l’Amérique latine.
C’est en Bolivie, que le 9 octobre 1967, Che Guevara trouva la mort,
alors qu’il ne commandait plus qu’une troupe de 17 guérilleros. Quelles
sont les raisons de cet échec alors que Guevara espérait retrouver en
Bolivie les éléments qui avaient permis la réussite de la révolution
cubaine ? En fait les conditions ont changé et tout d'abord le contexte
international s’est modifié. Guevara en était conscient et ne fut pas
surpris lorsque très rapidement après son arrivée en Bolivie, le parti
communiste annonce qu’il ne soutiendra pas son action.
De plus, en Bolivie, depuis la réforme agraire de 1954, les paysans ne
sont plus tout à fait dans les mêmes conditions que leurs homologues
cubains qui étaient totalement dépendants des grandes plantations.
Alors qu’à Cuba le mouvement castriste avait pu s’appuyer sur le
sentiment national et faire de sa lutte un combat contre le colonisateur
américain, ce n’est pas le cas en Bolivie où les liens entre le
gouvernement local et Washington, bien que très étroits, apparaissent
beaucoup moins au grand jour.
Surtout, et c’est là le point essentiel expliquant l’échec de Guevara,
celui-ci fait une erreur d’analyse sur la capacité réelle d’un mouvement
de guérilla à rallier à lui une part importante de la population. Dans le
Journal de Bolivie que tient Guevara, mois après mois revient comme un
leitmotiv sa plainte de l’isolement complet dans lequel se trouve les
guérilleros, qui ne bénéficient d’aucun contact dans la population.
Dans son analyse du mois d’avril 1967, Guevara écrit que "la base
paysanne ne se développe toujours pas, bien qu’il semble que nous
finissions par obtenir la neutralité du plus grand nombre au moyen de la
terreur organisée". Les événements vont particulièrement mettre en relief
l’erreur du Che. La zone d’implantation de la guérilla avait été choisie
car elle était peu peuplée, difficile d’accès et donc difficilement
contrôlable par l’armée régulière. Or alors même que Guevara évoque son
isolement, son manque de soutien, la méfiance, voire l’hostilité qu’il
rencontre de la part des Boliviens -à plusieurs reprises des paysans
renseignent l’armée sur les positions des hommes du Che- une importante
grève de mineurs a lieu dans l’ensemble du pays.
Au mois de juin 1967, alors que les syndicats ouvriers se déclarent en
état d’urgence, que quelques jours plus tard le 23 juin les districts
miniers sont déclarés "territoire libre" par les travailleurs et qu’à
partir du 23 juin une répression brutale s’abat sur les grévistes, Ernesto
Guevara constate: "Le manque d’engagement de la part des paysans continue
à se faire sentir. C’est un cercle vicieux: pour amener les paysans à
s’engager, il faut que nous puissions exercer notre action de façon
permanente sur un terrain habité et pour cela, nous avons besoin de plus
d’hommes".
Cependant dans le même temps, Guevara surévalue son propre rôle en
notant à la date du 13 juin: "Ce qui est intéressant c’est le
bouleversement politique du pays, la fabuleuse quantité de pactes et de
contre-pactes qu’il y a dans l’air. On a rarement vu aussi clairement le
rôle de catalyseur que peut jouer la guérilla". Le Che payera finalement
de sa vie le fait d’avoir choisi la lutte armée comme substitut à l’action
aux côtés des travailleurs. Coupée des préoccupations réelles des paysans
et surtout des ouvriers boliviens, la guérilla ne pouvait servir de point
de ralliement à la lutte des mineurs. Ceux-ci par leur action ébranlèrent
bien plus le régime bolivien, que ne pouvait le faire une poignée de
guérilleros perdus dans la forêt amazonienne.
L’armée bolivienne, aidée par la C.I.A., parvient donc à localiser les
derniers fidèles de Guevara et celui-ci est fait prisonnier le 8 octobre
1967, puis exécuté dès le lendemain.
Ernesto Guevara est mort et pourtant le Che continu d’inspirer des
luttes à travers le monde et tout particulièrement les étudiants de 1968,
mais aussi les zapatistes aujourd'hui. Il est le symbole d’une certaine
"pureté" révolutionnaire. En effet, par delà l’impasse à laquelle ne
pouvait que le mener son choix de lutte par la guérilla , le Che demeure
la figure du résistant, de celui qui a tout sacrifié à la cause
révolutionnaire .
C’est là l’actualité du Che: le capitalisme n’a pas gagné la partie
pour toujours, des hommes peuvent se lever pour combattre. Mais l’échec de
Guevara est là pour nous le rappeler, il n’existe nul sauveur suprême, nul
ne peut se substituer aux travailleurs en lutte, seul le combat au milieu
des mineurs de Bolivie aurait pu lui permettre d’aider réellement les
opprimés boliviens. La révolution ne pourra naître que des outils que se
seront eux-mêmes forgés dans la lutte les travailleurs.
Certes, les révolutionnaires doivent être aux côtés des plus opprimés
et soutenir leurs luttes, comme celle des chômeurs actuellement, mais
malheureusement ce ne sont ni les paysans pauvres d’Amérique latine, ni
les chômeurs européens qui sont les mieux placés pour remettre en cause le
système capitaliste. En effet ils sont en position marginale, alors que
seuls les salariés peuvent menacer les profits car ils sont au centre de
la production.
C’est donc sur eux que peut s’appuyer un mouvement révolutionnaire. Il
est absurde d’opposer les intérêts des chômeurs et des salariés en France,
comme d’opposer les paysans des Etats les plus pauvres aux travailleurs
des pays riches. Loin d’être des "privilégiés" par rapport aux chômeurs,
les travailleurs, forment la seule classe capable de frapper les
capitalistes au coeur, c’est-à-dire de remettre en cause l’exploitation.
B.Beschon
Bibliographie:
Journal du Che en Bolivie, Paris, La Découverte 1995.
J.L. Anderson, Che Guevara, a Revolutionary Life, Bantam Press,
Londres, 1997.
J. Cormier, Che Guevara, Editions du Rocher, Monaco, 1995.
P.Kalfon, Che, Le Seuil, Paris 1997.
Socialisme International anticapitalisme & révolution
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