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Crise
démocratique et coup d’État au Venezuela
Crise en Amérique latine; beaucoup de points de l'analyse rencontrent
étrangement les problèmes politiques du continent africain... La crise
démocratique au Venezuela est actuellement une des plus profondes en
Amérique latine. Pour tenter de comprendre cette situation, nous
suivrons la stratégie suivante : le cheminement des acteurs politiques
traditionnels et leur déroute progressive, de même que l’entrée en scène
subséquente de nouvelles forces politiques seront situés au centre de
l’analyse.
Introduction
La méthode pour comprendre ce contexte semble être
guidée par deux étapes : l’une ascendante et l’autre descendante. La
première a eu lieu avec le pacte politique de "Punto Fijo" en 1958 qui a
garanti à ce pays une stabilité institutionnelle de quarante ans! (Ce
qui faisait du Venezuela un îlot au milieu des grandes crises politiques
de l’Amérique latine des dernières décennies). Par la suite, ce
processus est entré dans une phase de décadence. Pour l’analyse, ce qui
mérite d’être observé, c’est que cette descente a eu sa contrepartie :
la montée en puissance des nouvelles forces politiques. Le Venezuela se
trouve, ainsi, au milieu d’une lutte impitoyable entre l’ancien régime
et le nouveau.
Pour tenter de comprendre ce conflit, nous poserons les questions
suivantes : comment se fait-il que les acteurs politiques de la phase
ascendante aient perdu leur hégémonie politique et provoqué une méfiance
et un mécontentement populaires profonds? Cette dégradation a favorisé
la montée en puissance d’un nouveau bloc politique qui est devenu, par
la suite, le noyau d’une nouvelle hégémonie. Comment peut-on expliquer
cette réussite? Le 11 avril 2002, les élites traditionnelles du
Venezuela ont, à travers un coup d’État, tenté de renverser le régime en
place. Pourquoi ont-elles choisi cette voie?
Au centre de ces bouleversements, un fait paraît essentiel : au
Venezuela, deux visions sur la démocratie s’affrontent radicalement.
Notre objectif est d’enquêter sur les sources théoriques de cette
dispute et de là, examiner concrètement le cas vénézuélien. Toutefois,
la crise démocratique vénézuélienne ne semble pas avoir une existence
isolée des autres qui ont lieu en Amérique latine. Cette étude tentera
donc d’établir les similitudes qui peuvent exister entre une dynamique
et l’autre. Le but est de situer notre problématique dans un contexte
plus général, que nous appelons : transition dans la transition.
Cette transition dans la transition signifie, d’après notre analyse,
qu’en Amérique latine, les élites politiques ont tenté d’instaurer des
régimes néolibéraux de démocratie formelle. Cet objectif ne semble pas
avoir été réussi et, au contraire, ces régimes paraissent, l’un après
l’autre, être tombés dans des processus de perte d’hégémonie. Cette
situation a créé un fait historique très important pour la région:
l’apparition de nouvelles forces politiques qui proposent un autre
modèle de démocratie. C’est ici, justement, que se produirait le conflit
qui, comme c’est le cas au Venezuela, atteint des niveaux terrifiants de
violence. Le coup d’État du 11 avril 2002 est là pour en témoigner.
Quelle peut être la source qui alimente ces antagonismes?
1. Sur le paradigme démocratique : débats théoriques et enjeux
politiques
Selon Guy Hermet, la démocratie est une construction symbolique où la
souveraineté populaire est reconnue ; elle est pourtant abstraite et sa
pratique effective est déléguée dans un pouvoir qui est censé
"fonctionner en son nom et à son bénéfice" (1993, p. 21). En
Occident, ce type d'organisation politique a été instauré lorsque
"l'État libéral fut démocratisé et, par le fait même, la démocratie
devint libérale" (Macperson 1976, p. 5). C’est ainsi que sont nées
les sociétés de démocratie libérale.
Norberto Bobbio est de l’avis que la relation État libéral et démocratie
est complexe et tout autre que linéaire. Pour lui, le libéralisme est
une conception déterminée de l'État où son pouvoir et ses fonctions sont
limités et, comme tel, il "s'oppose tant à l'État absolu qu'à l'État
que nous appelons aujourd'hui social" (1996, p. 11). Pour Bobbio, un
État libéral n'est pas nécessairement démocratique et, historiquement,
il se réalise plutôt dans des sociétés où la participation au
gouvernement est très restreinte, limitée aux classes possédantes.
"Un gouvernement démocratique, semble conclure cet auteur, ne donne pas
nécessairement vie à un État libéral : au contraire, l'État libéral
classique a été mis en crise par le processus de démocratisation
progressif produit par élargissement graduel du suffrage jusqu'au
suffrage universel" (p. 11-12).
De l’exposé de Bobbio, nous déduisons un fait essentiel du paradigme
démocratique : il est traversé par une antithèse source de deux formes
d'État : le libéral et le démocratique. Le premier est celui qui propose
de restreindre son pouvoir. Tandis que le deuxième conseille sa
distribution, son extension. Ces concepts opposés fondent, par la force
de leur contenu,
deux écoles de pensée et deux sensibilités militantes (qui) s'affrontent
sur ce plan, les premières concevant la démocratie comme un pur
mécanisme de gouvernement dépourvu de visée sociale ou historique, et
les secondes l'interprétant au contraire moins comme un agencement
institutionnel que comme un projet de société destiné à promouvoir
l'accomplissement aussi bien personnel que collectif de tous les
citoyens (Hermet, 1993, p. 22-23).
Le paradigme démocratique se révèle être le porteur d’une antithèse
qu’il faut, selon Kelsen (1988), avoir à l'esprit pour sa compréhension
profonde. C'est elle qui est fondée sur deux conceptions et sur deux
sensibilités militantes, qui propulse la démocratie en un mouvement
contradictoire et conflictuel. Cette dynamique, comment
s’alimente-t-elle ?
Selon Étienne Balibar, "Cette contradiction très profonde s'alimente
à plusieurs évidences qui sont rarement mises en question : en
particulier que l'égalité serait essentiellement d'ordre économique et
social alors que la liberté serait avant tout d'ordre
juridico-politique" (1992, p. 124-125). Le lieu où cette
contradiction prend forme et contenu, c’est l'État qui dès lors se
caractérise par deux tendances : l’une fondée sur l’égalité qui propose
son intervention "parce qu'elle est essentiellement de l'ordre d'une
redistribution, alors que la préservation de la liberté (c’est-à-dire
l’autre tendance) serait liée à la limitation de cette intervention,
voire à la défense permanente contre ses effets « pervers »" (Idem,
p. 125).
C'est dans l'État que prend donc forme "la différence du "formel" et
du "réel (ou du "substantiel") des droits [...]. La représentation de
l'égalité comme un enjeu exclusivement collectif, alors que la liberté
(en tout cas la "liberté des modernes") serait essentiellement liberté
individuelle, même dans l'ordre des libertés publiques (qu'il
conviendrait alors de penser essentiellement comme garanties publiques
des libertés privées)" (Idem).
Selon ces différentes approches, l'État, ses lois, ses institutions et
ses mécanismes de fonctionnement ne semblent ni neutres ni planer
au-dessus des intérêts des individus. L'État qu’il soit libéral ou
démocratique ne serait donc pas indépendant sinon en étroite dépendance
avec ces derniers. Le conflit social se produirait justement ici, car le
choix d’une forme d’État en relation avec un intérêt particulier en
exclurait l’autre et vice-versa.
Ce choix détermine également qu’une vision démocratique s’impose sur son
contraire et à travers des lois et des procédures, qu’elle s’étende à la
"totalité" sociale pour déterminer ce qui est légitime et ce qui ne
l’est pas. L'État se dévoile ainsi être le support d'un trait
particulier : il rend universel ce qui est particulier. Autrement dit,
un intérêt particulier sera présenté, à travers l’État, comme étant
celui de la société tout entière. Ce qui donnerait une relative
"homogénéisation" structurelle. Ce fait expliquerait pourquoi la
société, en dépit de sa complexité croissante, garde presque toujours la
même direction et que le jour où elle change, c’est parce que d’autres
intérêts ont pris la relève. Alors, l’État souffre une mutation pour
s’adapter aux temps nouveaux.
Ce sont ces paramètres qui délimiteraient l’activité politique des
individus. Ici, les deux grandes visions sur la démocratie se
concrétisent et mesurent leur capacité d’influence à travers une lutte
aiguë pour établir l’hégémonie d’un paradigme sur l’autre. Les
défenseurs d'une démocratie procédurale ou d'une démocratie
substantielle[1] s’affrontent et mettent au centre de
leur dispute leurs différentes conceptions d'État, de collectivité et
d'individu. Ces dynamiques expliquent-elles le cas du Venezuela ?
2. Contexte de la problématique
La démocratie au Venezuela est, comme partout ailleurs en Amérique
latine, en crise. Toutefois, pour ce pays, celle-ci semble avoir un
contenu différent si on la compare, par exemple, aux autres crises
régionales. Dans cette optique, Jennifer McCoy et Willian Smith
soutiennent que la politique contemporaine au Venezuela est confrontée à
des défis qui ne sont pas ceux de la transition ni ceux de la
consolidation démocratique comme c’est le cas ailleurs dans la région.
Plutôt, la crise vénézuélienne trouverait sa source dans une incapacité
des élites au pouvoir de réinventer la démocratie, dans un pays où les
institutions établies sont affaiblies et en perte de légitimité. La
crise politique au Venezuela serait ainsi particulière, mais
simultanément à cause de ces derniers aspects, elle s’insérerait aux
autres crises politiques latino-américaines et partagerait leurs
dilemmes. Pour ces auteurs, dans le contexte latino-américain, cette
crise régionale s’explique par des changements socio-économiques
importants qui sont communs à toutes les sociétés latino-américaines: la
décomposition du "Estado centrico" (1995, p. 18), ou État
développementaliste fortement interventionniste et dominant dans la
région jusqu’aux années 70 [2]. Au Venezuela, comment
cet État fonctionnait-il ?
3. Le pacte politique de "Punto Fijo" de 1958
Cette date semble inaugurer un moment exceptionnel pour la démocratie au
Venezuela. C’est à cette époque que le consensus a été possible grâce à
un accord politique entre les élites : c’est-à-dire les partis
politiques (AD et COPEI), le secteur privé (Fedecameras) et les
travailleurs organisés dans la CTV (Confédération des travailleurs du
Venezuela). Cette entente a produit un fait particulier : les partis
politiques ont réussi à consolider leur position en incorporant sous
leur influence, à travers une politique fondée sur le "clientélisme",
les diverses structures de la société où ils avaient, grâce à la rente
pétrolière, une marge de manœuvre importante (Molina et Baralt, 1998, p.
36). C’est à travers ces processus, comme l’observe Michel Coppedge,
qu’au Venezuela, les partis politiques principaux ont réussi à pénétrer
et à obtenir le contrôle des sociétés privées (cité par Jimenez, 1999,
p. 37). Par ce biais, ils étaient les uniques médiateurs entre les
citoyens et l’État et les différents secteurs sociaux obtenaient des
bénéfices en fonction de leurs services prêtés (Molina et Baralt, 1998,
p. 36).
Ce pacte politique allait rentrer dans un processus de congélation où le
système des partis caractérisé par une extraordinaire capacité de
mobilisation et de consensus est devenu, avec le temps, un système qui
privilégiait surtout les acteurs politiques du schème originel de 1958 (McCoy
et Smith, 1995, p. 21). Le pacte de "Punto Fijo" est donc devenu
excluant et au service exclusif des élites. Le statu quo vénézuélien
n’était, en conséquence, que la dérivation de cet état de choses. C’est
ce système politique qui, peu à peu, allait sombrer dans un processus de
désagrégation profonde. Comment cette dynamique s’est-elle développée?
4. Crise du pacte de "Punto Fijo"
Au Venezuela, l’an 1998 marque la fin du modèle politique de "Punto Fijo".
Cette date signifie également la fin d’une époque qui a permis à ce pays
l’équilibre, la stabilité politique et une relative paix sociale :
situation qui contrastait fortement avec celle qui se produisait dans
les pays voisins. L’expérience démocratique vénézuélienne représentait
un cas à part. Elle était vue comme un modèle réussi d’une "démocratie
de partis" : statut qui se confirmait périodiquement avec chaque
élection. Ce modèle se caractérisait par des gouvernements forts et des
parlements contrôlés par un bipartisme qui obstruait les possibilités de
participation d’autres forces politiques. Il y avait ainsi, au
Venezuela, une structure politique où le parti au pouvoir tenait une
opposition, qui, selon une proposition de Juan Linz, serait une
"opposition fidèle". Celle-ci, étant donné une stricte et régulière
alternance, partageait avec l’équipe gouvernante en place la
responsabilité de maintenir le projet démocratique, lequel se montrait,
jusqu’à tout récemment, sans fissures et très solide (Jimenez, 1995, p.
35-36).
Le parti au pouvoir et une opposition politique fidèle qui alternaient
régulièrement dans la conduction de l’État ont créé une structure de
pouvoir qui a passé par différentes étapes. La première est celle qui va
de sa fondation en 1958 jusqu’à 1973 : c’est l’étape de la
centralisation politico-administrative impulsée par l’État. Une deuxième
étape va de 1973 à 1988, période dans laquelle le bipartisme s’oriente
vers le pouvoir des partis (la partidocratie). Leur but est ici
d’obstruer d’éventuels perturbateurs tant internes qu’externes du
système. Cette étape confirme, également, le processus d’identification
des programmes politiques des deux partis principaux (Idem, p. 37).
Ce modèle commence à se désintégrer en 1988 avec le deuxième mandat de
Carlos Andres Perez qui entame le démantèlement du monopole des partis.
Pour ce faire, ce président, afin de concrétiser son programme
politique, néglige son parti (le AD) et opte, en s’appuyant sur une
équipe de travail d’orientation technocratique, pour les politiques
économiques néolibérales. Rafael Caldera (un fondateur du COPEI)
confirme la crise évidente du bipartisme en fondant son propre mouvement
qu’il appelle "Convergence". De cette façon, il essaie de redonner une
nouvelle image de la politique. Caldera critique les positions
néolibérales de Perez et offre un modèle alternatif de développement.
Avec ces promesses, en 1993, il obtient la victoire électorale (Ellner,
1998, p. 126).
Le gouvernement de Caldera n’est pourtant que la continuation de celui
de Perez et, pour conserver le pouvoir, il continue à s’appuyer sur le
bipartisme et sur le Parlement. Caldera intensifie la crise et commet
une série d’erreurs qui seront identifiées par les citoyens comme le
produit d’une classe politique négligente et en décadence en qui ils ne
font plus confiance. C’est ainsi que se produit la rupture entre eux et
la classe politique.
Comment la compréhension de cette scission peut-elle être approfondie ?
Il existe à notre avis, un moyen : il faudra comparer la décomposition
du système politique vénézuélien à celle qui se produit en Amérique
latine.
5. De la désillusion à la recherche active d’une alternative
politique
Précédemment, nous avons soutenu qu’il existait au Venezuela une
structure de pouvoir fortement centralisée où le monopole des partis et
le clientélisme étaient les pivots du statu quo. Postérieurement, ce
dernier a sombré dans un processus de décomposition qui, concrètement
pour le Venezuela, signifie la perte de légitimité des élites politiques
dominantes. En Amérique latine, cette situation ne semble pas être
l’exception, mais plutôt un phénomène très répandu. Comment peut-on
comprendre ce contexte de crise ?
En Amérique latine, comme plusieurs auteurs l’ont signalé (Santiso,
1997, Weffort, 1992, Przeworski, 1986, Cohen, 1994), il se produit, à
l’exception notable de Cuba, un processus de transition démocratique.
Par cette voie, la région a passé des dictatures militaires aux régimes
démocratiques. Concrètement, à travers ces dynamiques, le sous-continent
a passé d’une structure centrée sur l’État développementaliste
d’inspiration keynésienne à une autre, centrée cette fois-ci, sur le
marché [3]. Les dictatures militaires, qui se sont
répandues dans toute la région pendant la période des années soixante et
soixante-dix, n’ont eu que le rôle suivant : gérer à travers la terreur
d’État le démantèlement de l’État développementaliste [4].
Elles ont ainsi décapité toute opposition civile [5].
Peu à peu, cette dernière a accepté, à travers des pactes politiques,
l’installation ou la réinstallation de la démocratie dans la région [6].
Au Venezuela, comment ce processus s’est-il réalisé ?
Selon Molina et Baralt (1998), dans ce pays, l’État d’inspiration
keynésienne a permis des libertés politiques et civiles et créé,
également, une culture de consensus parmi la population. Cette dernière
s’identifiait ainsi à un système démocratique respectueux de sa liberté
et qui la protégeait dans ses droits (sociaux y compris). Ce système où
l’économique, le politique et le social étaient, comme d’ailleurs
partout en Amérique latine, étroitement liés, allait être profondément
transformé.
Ce processus a été entamé en 1989 par Carlos Andres Perez et poursuivi
par Rafael Caldera en 1993 dans son deuxième mandat. Tout de suite après
que Perez a annoncé l’application des mesures néolibérales, il se
produit le "caracazo" (José Molina et al, 1995). Les masses se sont
alors opposées à son programme politique en manifestant dans les rues.
En Amérique latine, comme il a été déjà expliqué, le démantèlement de
l’État keynésien a été le produit des dictatures militaires. Au
Venezuela, ce rôle redoutable fut exécuté par des partis et par des
personnalités politiques historiquement identifiés à la démocratie.
C’est pourquoi, avec la crise de leur projet d’inspiration néolibérale,
ils ont également entamé la crise généralisée du système démocratique
qu’ils avaient eux-mêmes fondé. Rappelons ici qu’au Venezuela existait
un monopole de partis politiques, c’est-à-dire qu’ils contrôlaient
l’État et la société civile. C’est donc tout à fait compréhensible que
leur crise ait provoqué la crise structurelle du système. Laquelle a, à
son tour, ouvert la porte à d’autres forces politiques qui poursuivent
un seul objectif : la rénovation du statu quo vénézuélien.
6. Le contexte politique avant l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez
En janvier 1989, Carlos Andres Perez assume pour la deuxième fois la
présidence de la république et pour faire face à la crise, il adopte des
mesures économiques sévères d’ajustement restrictif à l’intérieur d’un
schème économique néolibéral. L’application de ce programme a provoqué
une "rébellion populaire" le 27 et le 28 février 1989 lorsque se
déchaîne une vague de pillage, de violence et de mort sans précédents
dans l’histoire récente du pays. A partir de ce moment, la pauvreté
commence à augmenter et les classes moyennes s’enfoncent dans une perte
de bénéfices (José Molina et al, 1995, p. 146, 147).
Tout au long de 1993, témoigne Heinz Sonntag (1998), la grande majorité
des Vénézuéliens percevaient que la démocratie au Venezuela avait un
avenir incertain, mais ils ne le regrettaient pas. Cette majorité ne
croyait pas dans le Congrès, se méfiait du Conseil Suprême électoral,
voyait dans les partis politiques non des acteurs politiques
fondamentaux du système démocratique, sinon des appareils éloignés des
citoyens. Leurs leaders étaient vus comme des mafias ou des "castes"
dont l’unique objet était de se perpétuer au pouvoir pour maintenir
leurs privilèges à travers le monopole du pouvoir politique. Même
l’État, autrefois vu comme le grand protecteur par sa fonction de
distributeur de la rente pétrolière, était remis en question à cause de
son incapacité à répondre aux demandes des citoyens. Ces tendances de
dissolution de l’espace politique ne trouvaient pas de contrepoids en
une société civile forte. C’était tout le contraire : cette société
civile, surgie pendant les années 70 et 80, avait succombé face aux
effets dissolvants de la globalisation sur les acteurs collectifs
traditionnels et la monté galopante de l’individualisme, qui est
sous-jacente à ce modèle de politiques d’ajustements réalisées en 1989
jusqu’au milieu de 1993. Le résultat fut une apathie généralisée.
Pour Sonntag (1998, p. 20), également, pendant que l’espace politique du
Venezuela se dissolvait, aucune classe sociale, aucun groupe ou secteur
était capable d’agir collectivement : les acteurs politiques se
divisaient, la société s'atomisait et l’individualisme
s’approfondissait. En parallèle à ces processus, il y a eu une crise
financière aiguë, provoquée par la faillite d’une importante banque du
pays, ce qui a obligé Caldera à réaliser une intervention de sauvetage
de plusieurs milliers de dollars, l’équivalent à 10% du PIB (Lander et
Maya, 1999, p. 6). Ceci s’est passé au moment où un important secteur de
banquiers et d’exécutifs ont été signalés comme une bande de simples
délinquants (Sonntag, p. 22).
Au plan social, le gouvernement de Caldera n’a pas réussi, selon Lander
et Maya, à surmonter les graves problèmes qui se sont accumulés au cours
des dernières deux décennies et qui se sont approfondis pendant la
période 1989-1996 avec les mesures d’ajustement structurel. Sous son
régime, l’inflation a grimpé à 800%, laquelle a été la plus élevée de la
période constitutionnelle connue. En juin 1997, sur un total de 4 740
250 foyers, 2 122 016 se trouvent en situation de pauvreté : parmi ces
derniers, 895 542 se situent en situation de pauvreté extrême. Cela veut
dire que 44,76% des foyers vénézuéliens n’avaient pas les revenus
nécessaires pour satisfaire leurs besoins fondamentaux, et 18,89% des
foyers n’arrivaient pas à couvrir leurs besoins alimentaires. Le
programme vénézuélien d’Action Éducation en Droits Humains calcule que,
pour l’année 1998, 15% des Vénézuéliens se trouvent en situation de
pauvreté extrême, ce qui signifie qu’au Venezuela, il y a des personnes
qui vivent en situation d’indigence et sont exclues de toute politique
sociale. Le marché du travail donne les indices suivants : le chômage
ouvert est situé à 10% et la moitié de la population économiquement
active travaille dans le secteur informel. Selon d’autres indices
sociaux, entre 1993 et 1997, la mortalité due à la malnutrition a doublé
pour se situer la dernière année à 993 pour chaque 100 000 habitant. Les
services publics, comme l’éducation et la santé, se sont détériorés ;
70% des étudiants qui arrivent à l’école primaire ne finiront pas leur
neuvième année; sur 10 étudiants qui arrivent à l’université, 8
proviennent de l’école privée. Dans les zones où la pauvreté est la plus
aiguë, la mortalité infantile est 2,5 fois plus élevée que le taux
national (1999, p. 7).
Au Venezuela, la corruption, la pauvreté et l’apathie politique
s’approfondissaient et les élites traditionnelles étaient impuissantes
vis-à-vis ces nouveaux défis. En conséquence, le consensus politique
s’effritait et le pays entrait dans une nouvelle étape, à laquelle ces
mêmes élites n’ont pas eu la capacité de s’adapter en offrant des
alternatives viables. Au contraire, elles donnaient le spectacle, comme
Sonntag (1998) l’observe, de s’accrocher au pouvoir uniquement pour
satisfaire leurs intérêts égoïstes. La classe politique et les partis
politiques furent donc rejetés, puisque les électeurs ne voyaient en eux
que des institutions et des personnages dépassés par les événements et
trop usés.
Le projet politique initié en 1958 est donc entré dans une crise
profonde qui s’est, simultanément, associée à une autre : celle du
néolibéralisme. Succession de crises qui ont permis les conditions
historiques pour l’apparition des nouveaux acteurs politiques. Pourtant,
le Venezuela, faisant partie de l’Amérique latine, fait également partie
de quelque chose qui peut bien s’appeler « une transition dans la
transition », où des nouveaux mouvements sociaux essaient de
rationaliser et d’articuler des alternatives à la crise démocratique du
néolibéralisme. La région se trouve ainsi en pleine mouvance
anti-néolibérale.
7. Hugo Chavez et le courant anti-néolibéral régional
Le modèle d’inspiration néolibérale instauré par Andres Pérez et qui a
été perpétué par Rafael Caldéra a été accepté au Venezuela, comme un peu
partout en Amérique latine, comme étant l’unique chemin à suivre
puisque, selon le premier, il n’y avait pas d’alternative (Ellner, 1998
p. 126). No choice, comme Margaret Tacher, une des inspiratrices de ce
paradigme, aimait dire (Anderson, 1996) [7].
Pour l’Amérique latine, la mise en place de ce programme économique,
politique et social signifiait la privatisation des ressources de
l’État, son retrait des programmes sociaux et la libéralisation du
marché [8]. L’État devait donc se réduire au minimum et
le marché prendrait la relève. Ce choix était présenté comme la formule
gagnante : celle par laquelle l’Amérique latine allait surmonter ses
problèmes de sous-développement et réussirait à intégrer un jour, par la
voie royale, le "Premier Monde".
En Amérique latine, le marché et ses mécanismes libérés[9]
devenaient la découverte majeure et par le fait même, les gagnants et
perdants de la société seraient sanctionnés uniquement par leurs lois,
c’est-à-dire par celles de la concurrence. Selon Castaneda (1996), Boron
(1998) et Santiso (1999), ce modèle a été appliqué dans cette région du
monde avec une frénésie surprenante où tous les moyens ont été justifiés
[10].
Ce modèle a donné des résultats concrets : pourtant, ils sont loin des
succès escomptés. En réalité, ce qu’il a généré, un peu partout, ce sont
ces gouvernements affaiblis, discrédités et qui ont provoqué la perte de
crédibilité dans la démocratie (Boron, 1998) [11]. Il
se produit ainsi une scission entre ces régimes d’une part, et les
électeurs d’autre part, qui ne trouvent, dans leur agenda politique,
aucune issue à leurs demandes [12]. Cependant, selon
Munck et Palermo (1998), cette séparation entretient un fait douteux:
l’entente entre ces gouvernements et les hommes d’affaires dont la
corruption pointe comme la jonction de leur connivence [13].
Il y a eu donc entre les électeurs et ces politiciens un court-circuit
qui, pour les premiers, est devenu une recherche active pour trouver une
alternative au modèle néolibéral dominant. En Amérique latine, il semble
exister ce qui pourrait bien s’appeler une vague anti-néolibérale.
En effet, si nous observons le panorama politique régional, ce qui
attire notre attention, c’est cette montée en force des gouvernements ou
de candidats politiques qui offrent des alternatives aux gouvernements
d’inspiration néolibérale. Lula au Brésil, Kirchner en Argentine et
Tavaré Vazquez en Uruguay signalent, d’une forme ou d’une autre, ce
nouveau courant politique dans la région. La phénoménologie de ces
processus semble être la suivante: étant donné que les gouvernements
néolibéraux ont provoqué, en peu de temps, de grands bouleversements
socio-économiques et amené la démocratie vers un état de paralysie [14],
ils ont forgé, en contrepartie, de nouveaux mouvements sociaux qui, dans
leur opposition au néolibéralisme, ont innové les formes d’organisation
et de mobilisation collectives. Comme un produit de ces dynamiques, de
nouveaux dirigeants sont apparus et ce sont eux qui essaient de donner
un sens et des objectifs à atteindre à ces luttes. Hugo Chávez et son
mouvement politique semblent s’insérer à l’intérieur de ces nouvelles
tendances politiques dans la région. Pourquoi les forces politiques
traditionnelles ont-elles du mal à les accepter ?
8. Hugo Chávez et sa révolution bolivarienne
Hugo Chávez proclame la révolution bolivarienne et met au centre de son
programme politique la conception d’une démocratie substantielle qu’il
oppose à la conception, pour lui, trop formelle des élites
traditionnelles. Pour la concrétisation de ses objectifs, il appelle la
participation directe des exclus, promet une redistribution de la
richesse et la protection des ressources nationales vis-à-vis des
corporations étrangères. Selon Hugo Chávez, ces grands processus se
réalisent dans un contexte qu’il analyse ainsi : "Nous sommes en
train de vivre, soutient-il, à la fois, une mort et une naissance. La
mort d’un modèle usé, épuisé, détesté ; et la naissance d’un nouveau
cours politique, différent, qui porte l’espoir d’un peuple. Le vieux
tarde à mourir, et le neuf n’a pas encore pris ses marques, mais cette
crise accouche d’une révolution".
Quelle est la nature de cette révolution ? "Outre la crise
économique, explique le commandant Chávez, le Venezuela connaissait
surtout une crise morale, éthique, à cause du manque de sensibilité
sociale de ses dirigeants. Or la démocratie, ce n’est pas seulement
l’égalité politique. C’est aussi, voire surtout, l’égalité sociale,
économique et culturelle. Tels sont les objectifs de la révolution
bolivarienne" (cité par Ramonet, 1999).
Il y a dans le discours de Cháavez, une idée centrale qui se trouve à
l’encontre du modèle qui, jusque là, était promu par les élites
traditionnelles. Pour Chavez, ce modèle était usé, détesté, épuisé et
fondé sur une conception de la démocratie qui respectait seulement
l’égalité politique. Pourtant la démocratie est, selon sa vision, toute
autre chose puisqu’elle devrait surtout atteindre l’égalité sociale,
économique et culturelle. Le commandant Hugo Chávez établit ainsi une
frontière entre la conception formelle de la démocratie et la conception
substantielle. Dans cette dynamique, il pose cette contradiction comme
une lutte entre l’ancien et le nouveau où "le vieux tarde à mourir, …
et le neuf" accouche d’une révolution. Le Venezuela vit ainsi un
conflit social profond où, d’après sa vision des choses, il s’agit d’une
guerre qui termine et d’une autre qui commence et, celle-ci est une
rupture avec le passé (Harnecker, 2002(2), p. 17). Afin de transformer
la vieille société et ouvrir la possibilité d’une autre, Chávez
valorise, comme sujets historiques, les secteurs appauvris et exclus de
la société vénézuélienne (Lander et Maya, 1999, p. 17).
Pour le Venezuela, Hugo Chávez représente un renouveau dans un
environnement où la lutte idéologique, à cause de l’accord politique des
partis traditionnels, était inexistante. Il s’agit ainsi d’un phénomène
tout particulier : le "retour en force du politique". Ceci
signifie que, dorénavant, l’agenda politique du Venezuela sera composé
de thèmes qui, d’après l’optique néolibérale des élites, étaient
considérés comme dépassés et, également, comme du "populisme
démagogique", et donc nécessairement anti-démocratiques (Cohen,
1994, p. 267.
Dans ce processus, à la suprématie du marché, comme stratégie globale
d’organisation et de développement socio-économique, allait s’opposer le
pouvoir régulateur de l’État. Pour Hugo Chávez, en paraphrasent Balibar
(1992) tel que développé ci-dessus, on pourrait bien dire que la liberté
centrée dans l’égalité juridico-politique n’est plus le paradigme
principal, sinon qu’il privilège l’autre égalité, celle qui est centrée
dans l’égalité économique et sociale, à laquelle il ajoute l’égalité
culturelle des citoyens.
Ce changement de paradigme a également transformé en profondeur l’État.
Ce processus politique a été entamé ainsi : "Élu une première fois le
6 décembre 1998, avec 56,2 % des suffrages, Hugo Chávez Frias est
reconduit à la présidence du Venezuela le 30 juillet 2000 avec 59,75 %
des voix, après avoir remis son mandat en jeu. Entre-temps, les
Vénézuéliens ont approuvé, par 88 % des suffrages, la mise en place
d’une Constituante puis, par 71,4 % des voix, le texte constitutionnel,
préparé par cette assemblée, qui a institué la Ve République" (Ramonet,
1999). Pour Hugo Chávez, ceci n’est que la première étape d’un processus
plus profond (Harnecker, (2002(2)), c’est-à-dire d’une révolution, comme
lui-même l’explique ci-dessus.
Hugo Chávez et sa stratégie de "refondation de la République" a donc
inauguré ce que ci-dessus nous avons appelé le noyau d’une nouvelle
hégémonie. Dans ce processus, les masses optent pour un nouveau bloc au
pouvoir de manière active. Il s’érigerait ainsi, comme Hugo Chávez le
décrit ci-dessus, une sorte de double pouvoir. Dans cette dynamique,
l’ancien régime vis-à-vis des changements qu’il ne contrôle plus résiste
à disparaître et le nouveau régime, quant à lui, n’a pas encore la
puissance pour s’imposer. De là, la lutte, le conflit qui prolonge la
crise. Cette dernière, nous la comprenons donc comme la confrontation
profonde des deux programmes politiques qui affecte toutes les
structures de la société [15].
Au Venezuela, la révolution chaviste se dresse contre l’ordre établi par
les élites au pouvoir depuis le pacte politique de Punto Fijo de 1958.
La République bolivarienne fondée par lui n’est que l’expression d’une
nouvelle conjoncture pour le Venezuela et synthétise une seule
aspiration : fonder un État social dans ce pays (Ponceleon, 1998, p.
12). Ce projet que Hugo Chávez considère d’avant-garde repose sur la
prétention de fonder au Venezuela une société qui allait privilégier le
développement démocratique, nationaliste, anti-impérialiste et
latino-américain (Steffan, 2003). L’État, avec ses lois, ses
institutions et ses mécanismes de fonctionnement sont, ainsi, soumis à
une réforme en profondeur. C’est contre cet état de choses que les
anciennes élites se dressent et opposent une contre-révolution.
Dans cette lutte, les deux grands principes du paradigme démocratique se
sont transformés en chair et en os et s’affrontent radicalement; puisque
c’est à travers eux que l’un et l’autre des opposants tente de justifier
ses agissements et ses programmes politiques. Et, chacun de son côté,
veut établir sa suprématie et l’imposer à l’autre. État libéral versus
État démocratique ou social et vice versa se rencontrent ainsi dans un
conflit historique profond où les passions et la haine débordent de tous
les côtés [16].
9. Coup d’État et crise permanente
Le 11 avril 2002, les élites vénézuéliennes ont réalisé un coup d’État.
Par cette voie, elles ont tenté de mettre un terme à "la République
bolivarienne" instituée par Hugo Chávez. Le coup d’État a échoué
grâce à la mobilisation populaire et à l’appui d’un secteur important de
l’armée. Chávez a été ainsi réinstallé au pouvoir. Au Venezuela
existerait donc un équilibre instable des forces politiques : d’un côté,
les forces populaires qui exigent l’approfondissement de la
"révolution bolivarienne" ; de l’autre côté, les élites dominantes
qui la surveillent de près. Si Hugo Chávez n’approfondit pas la
révolution bolivarienne, il s’aliène l’appui populaire. Au contraire,
s’il la poursuit, les secteurs dominants pourraient provoquer une
déstabilisation majeure du pays. En conséquence, on pourrait tenter de
conclure qu’une issue, tout comme l’autre, annonce une "faille
tectonique" (pour continuer avec la notion "fault lines" d’Agüero(1998)
et de Boron (1998)) de grandes proportions pour ce pays. Quelle sera la
fin de cette impasse ? La réponse, nous la laissons à l’histoire.
Conclusion
Dans cette étude, nous avons tenté de dresser un cadre explicatif de la
crise politique et du coup d’État au Venezuela. Pour ce faire, nous
avons suivi un plan d’exposition qui avait comme idée centrale un fait
que nous trouvons essentiel pour l’analyse : le paradigme démocratique
est traversé par une antithèse profonde qui fonde deux écoles de pensée
et deux sensibilités militantes. Nous savons ainsi que, pour
quelques-uns, la démocratie n’est qu’une simple procédure
institutionnelle, alors que pour d’autres, au contraire, elle a une
portée historique et doit veiller à l’épanouissement personnel et
collectif des citoyens. Il n’existe donc pas une démocratie, mais des
démocraties qui partagent les points de vue et les aspirations des
citoyens. La tension est, en conséquence, inhérente à ce paradigme qui,
parfois, se trouve à l’état latent, parfois, en conflit ouvert. Le lieu
par excellence de cette lutte est le pouvoir d’État puisque c’est à
travers lui qu’un modèle de démocratie s’impose socialement.
D’une perspective méthodologique, cette découverte, c’est-à-dire celle
de considérer le paradigme démocratique comme le porteur d’une antithèse
profonde qui se trouve en conflit permanent, nous a été très utile pour
comprendre la crise démocratique en Amérique latine et, en particulier,
celle du Venezuela. Plus concrètement, cette considération nous a permis
de sortir de la vision unilatérale de la démocratie telle que proposée
par le paradigme néolibéral et ses soutenants. Ce paradigme, selon nous,
n’explique plus l’actuelle dynamique démocratique dans la région
puisqu’il a inspiré des gouvernements de démocraties purement formelles
qui, présentement, sont en crise profonde. Cela a, par la force des
événements, provoqué la naissance de nouvelles forces politiques qui
proposent maintenant des alternatives à ces régimes. Ces forces, comme
on l’a vu, s’inspirent d’une conception substantielle de la démocratie.
Pour les fins de l’analyse, les deux pôles du paradigme démocratique ne
peuvent plus être considérés comme séparés mais plutôt intimement liés
dans un processus simultané que nous avons appelé de transition dans la
transition. Ici, les forces politiques tentent de s’imposer l’une à
l’autre dans une lutte aiguë. Pour nous, c’est dans cet encadrement
théorique et méthodologique que réside l’originalité de notre étude.
Cette approche nous a été fort utile pour déchiffrer le conflit
vénézuélien dans le sens suivant : au Venezuela, les élites dominantes
traditionnelles avaient tenté de démanteler l’État développementaliste
et, à sa place, installer un néolibéralisme de démocratie formelle qui,
en fait, propose l’État minimal et laisse toute la place aux forces du
marché. Ceci est, selon Bobbio (1996), une conception libérale de l’État
qui voit son pouvoir et ses fonctions limités. À cette conception
minimale de la démocratie, Hugo Chávez oppose sa conception de
démocratie substantielle qui, concrètement, propose une redistribution
de la richesse et où "le peuple participerait à la prise de décision
grâce à un dialogue permanent avec le pouvoir" (Ponceleon, 1998, p.
9).
C’est avec cette conception substantielle de la démocratie que le
président Hugo Cháez tente de légitimer son régime et d’écarter du
pouvoir une "élite" qui faisait de la démocratie formelle la base de son
programme politique. Des idéologies et des programmes politiques
s'affrontent radicalement et tentent de frapper l’imaginaire politique
populaire. Le but est, ici, de gagner son consentement actif et
d’imposer l’hégémonie d’un paradigme sur l’autre. C’est à l’intérieur de
ces paramètres que nous avons tenté de trouver les sources explicatives
du conflit politique vénézuélien.
Par Mauricio R. Alfaro
21 décembre 2005
Ph.D. en sciences politiques Université du Québec à Montréal, Canada
Notes
1. Les deux concepts de la démocratie
sont énoncés de manière différente par les différents auteurs, mais la
problématique de base reste la même. C’est ainsi que « Fernando Henrique
Cardoso a distingué « la démocratie comme valeur et la démocratie comme
mécanisme », ou encore – d’après Norberto Bobbio - « la démocratie
formelle et la démocratie substantielle ». Et c’est dans une perspective
identique que Claus Offe a opposé « la démocratie comme véhicule de
progrès » au « modèle libéral de la démocratie procédurale » »(Hermet,
1993, p. 23).
2. Pour l’Amérique latine, selon Willians Glade, l’État
développementaliste était le foyer de la souveraineté et la base du
développement (2000, p. 44). D’après Gorän Hyden (1997), « The role of
the state during that period was perceived to be expansive and
interventionist. Keynesian economics reigned in the minds of politicians
and experts alike »(1997, p. 248). Ces directives macro-économiques
étaient légitimées par des politiques de redistribution. Pour les
secteurs menacés par les bouleversements économiques, ces interventions
de l’État permettaient, plus ou moins, leur intégration dans l’espace
national.
3. Pour la région, les processus simultanés de
libéralisation politique et libéralisation économique ont eu un impact
bien déterminé que Felipe Agüero analyse ainsi : « Democratisation
imported noteworthy changes, …. (Cependant), These changes have been
accompanied by equally momentous transformations in the economies and
the international relations of Latin America … Economic reforms have
enhanced the role of the market via dérégulation, privatization, and
trade liberalisation. Case by case, at varying rythms, these reforms
have been sealing the fate of the developmentalist state that prevailed
in the past… (1998, p. 1 ) ».
4. Pour Petras, les défaites populaires de la période
1960-70 s’étalent ainsi : pour le Brésil en 1964, pour la Bolivie en
1971, pour le Chili et l’Uruguay en 1973, pour l’Argentine en 1976, etc.
Tous ces revers furent suivis d’une guerre prolongée à travers laquelle
la classe capitaliste a repris le contrôle de l’État et a commencé à
démanteler les programmes sociaux construits tout au long des deux
décennies par les régimes précédents. Ils ont ainsi éliminé la
législation de travail progressiste, privatisé et dénationalisé les
entreprises publiques, réduit les salaires et les avances en matière de
réforme agraire. Pour compléter sa victoire, continue cet auteur, la
classe capitaliste et son pouvoir militaire se sont alliés aux
multinationales des Etats-Unis, à son État impérial, à la Banque
Mondiale et au Fond Monétaire International pour propager le
néolibéralisme, comme l’unique programme politique, économique et social
dans la région (2000(2), p. 2).
5. Selon Esteban Cuya, le pouvoir militaire s’installe
en Amérique latine, entre autres, ainsi : en 1954 au Paraguay, en 1964
au Brésil, en 1968 au Pérou, en 1972 en Uruguay et en 1973 au Chili.
Pour cette raison, le sous-continent a rendu « célèbres » les noms des
généraux Alfredo Stroessner, Rafael Videla, Augusto Pinochet, le colonel
Hugo Banzer et le civil José Maria Bordaberry. Ces noms sont associés à
d’innombrables atrocités et violations des Droits de l’Homme. Dans
d’autres pays, soutient Cuya, des gouvernements démocratiquement élus
ont été soumis à la tutelle militaire comme il a été le cas en Uruguay,
au Guatemala, au Salvador et au Honduras (1996, p. 1).
6. Pour Guy Hermet (2001), le pacte des élites
politiques a été à la source d’une contradiction blessante observée
durant la sortie des dictatures militaires et l’exigence de justice.
Face à cette contradiction, les élites de la région ont choisi la sortie
pragmatique et ont déclenché les transitions démocratiques qui furent en
réalité rarement démocratique(s) dans leur mise en œuvre, régie en
général, d’après cet auteur, par des accords formels ou informels entre
les « démocrates » et les forces armées.
7. Pour Fukuyama, « Au fur et à mesure que l’humanité
approche de la fin du millénaire, les crise jumelles de l’autoritarisme
et du socialisme n’ont laissé en lice qu’un seul combattant comme
idéologie potentiellement universelle: la démocratie libérale, doctrine
de la liberté individuelle et de la souveraineté populaire » (1992, p.
67).
8. Pour les néolibéraux, le marché est une sorte de
prémisse hautement normative dont les principes choisis sont : « le
libre-échangisme, l’idéologie de l’État minimum et l’absence de
considérations politiques et sociales au cœur de l’analyse économique »
(Hibou, 1998, p. 104). Cette exclusivité du marché pour penser la
totalité des phénomènes sociaux est développée par Ignacio Ramonet
(1992), sous la notion de « La pensée unique ».
9. D’une perspectve plus globale, Ake témoigne de ces
dynamiques dans les termes suivants : Already, liberal theory privileged
the market over the state, studiedly prohibiting the state from being an
entrepreneur to avoid giving it any financial independence and positing
that the less the state is present and active the better. But now the
status of the market is higher still, something close to a global
theology. The market lomms so large it effectively subsumes society as
well. Market society is no longer simply a metaphor, or an analytic
concept. It is a living reality (1997, p. 287).
10. Perry Anderson peut nous faire comprendre en quoi
consistaient ces processus et les moyens utilisés. D’après son approche,
les démocraties d’inspiration néo-libérale se sont amorcées ainsi : « en
1988 au Mexique à l’arrivée de Carlos Salinas de Gortari. Il se prolonge
avec l’élection en 1989 de Carlos Menen en Argentine et avec le début de
la seconde présidence de Carlos Andrés Pérez au Venezuela la même année,
puis, enfin, avec l’élection d’Alberto Fujimori à la présidence du Pérou
en 1990. Aucun de ces gouvernements n’a fait connaître à la population,
avant d’être élu, soutient-il, le contenu des politiques qu’il allait
appliquer. Menen, Perez et Fujimori, au contraire, avaient promis
exactement l’inverse des mesures antipopulaires qu’ils appliqueront au
cours des années 90 » (p. 8). En outre, ces gouvernements ont également
réussi à s’imposer, d’après cet auteur, grâce à « l’existence
d’exécutifs concentrant un pouvoir écrasant. Cela a toujours existé au
Mexique grâce au système du parti unique, le PRI. Par contre, Menen et
Fujimori ont dû innover en instaurant des législations d’urgence, des
réformes constitutionnelles ou en montant des auto-coups d’État » (1996,
p. 9).
11. Petras, Whitehead et Lechner peuvent nous expliquer
les causes de cette crise. Dans l’ordre proposé, ils expliquent qu’en
Amérique latine, les détenteurs du pouvoir réel tant économique que
politique ont permis des élections lorsqu’ils se sont assurés que «
during the transition formal alternation was codified (et) substantive
alternation was de facto eliminated » (Petras, 1998, p. 1). « This
observation either leads to the drastic conclusion, explique Whitehead,
that the region’s new democratic leaders are totally insulated from the
social aspirations of their constituents… » (1998, p. 4). « By focusing
primarily on the relationship between the state and market, observe
Lechner, the relationship between the state and society falls from view.
An overvaluation of the economic responsibilites of the state, however,
results in a severe disregard for other dimensions of state activity
(1998, p. 24-25).
12. Willian Glade peut nous faire comprendre comment se
produit l’exclusion de ces intérêts : « the orthodox corrective programs
of the 1970s, came in, explique-t-il, for bitter criticism ». Puisque
ces programmes ont réveillé une « antipathy toward IMF-inspired
adjustment policies and a suspicion that the business sector, the
clearest beneficiary of interventionism in most cases … is somehow
poised to take advantage of austerity and adjustment programs in
promoting its own somewhat exclusionary version of the national projet
(2000, p. 44).
13. D’après Munck et Palermo, en Amérique latine, il se
produit entre les gouvernements et les électeurs un « court-circuitage,
et par conséquent la perte de prestige et l’affaiblissement
d’institutions fondamentales de la démocratie comme l’assemblée et les
partis politiques, tout en permettant aux élites de plus en plus
puissantes du monde des affaires d’exercer une influence indue et
souvent corruptrice sur des élites gouvernementales… » ( 1998, p. 7).
14. Guy Hermet (2001) observe ce contexte de crise dans
les termes suivants : « Si la consolidation de la démocratie ne peut que
combler nos vœux si elle prend vraiment figure de régime sans
alternative imaginable pour les élites dirigeantes comme pour les masses
latino-américaines, une question ne cesse pas de se poser y compris dans
cette hypothèse. Les concepts de stabilisation ou de consolidation
démocratiques revêtent-ils en effet toute la portée que les spécialistes
lui ont prêtée ? Étant entendu que leur maladie pourrait être
imperceptiblement lente, des démocraties qui se stabiliseraient ou se
consolideraient en Amérique latine dans l’état assez formel qu’elles ont
atteint il y a peu d’années ne seraient pas vouées à la paralysie, voire
déjà moribondes ? »
15. D’une perspective théorique, ce contexte de crise
avait été déjà pressenti par Felipe Aguero (1998. P. 2), sous la notion
de « fault lines ». Selon Atilio Boron, ce concept « In a heuristic
politico-seismological metaphor, suggests that we should ask how deep,
long, and wide are the faults underlying the « really existing
democraties » of Latin America; how much pressure has accumulated
underground; how severe are the disjunctures; and what is likely to
happen a big earthquake or minor tremors ? (1998, p. 47).
16. Ce conflit inhérent au paradigme démocratique sert
à Atilio Boron pour questionner les tenants de la démocratie formelle en
Amérique latine dans les termes suivants : si la démocratie est une
simple et raisonnable procédure, pourquoi a-t-elle, se demande-t-il,
réussi à allumer les passions et à réveiller de féroces résistances à
travers son histoire marquée par des révolutions et des
contre-révolutions, de sanglantes guerres civiles, des luttes populaires
et de brutales répressions de toutes sortes. « Was all this drama- the
drama of the West since Pericles’times- just the result of a simple
malentendu ? »
Wouldn’t it be more reasonable to think instead that the implantation of
democracy reflects a peculiar outcome…something that beyond an innocent
procedural arrangement » (1998, p. 44).
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Mauricio R. Alfaro

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