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CES ETATS BRICOLÉS...
Je ne suis pas un voleur ou un usurpateur, "… le pouvoir traînait par
terre, et moi je l’ai ramassé..."
Ainsi s’exprimait un illustre président africain devant un parterre de
dix mille étudiants venus l’acclamer, chanter ses louanges au camp
militaire, en échange de quelques billets de CFA. Bien avant lui, et dans un tout autre contexte, Senghor
déclarait au dixième anniversaire de l’indépendance du Sénégal que «les
africains francophones sont les fils de la révolution française de 1789»,
et il fut admis à l’académie française.
La politique africaine est faite d’opportunisme et de hasards. La
politique est un jeu, un bricolage… Aucun dirigeant en poste n’aura suivi
un cursus classique, aucun n’aura été formé à la gestion de la chose
publique, tous ont dû improviser. Des conséquences ? Catastrophiques :
- la copie des modèles politiques occidentaux (voir les dérives
communistes de certains, ou les recours systématiques à la métropole mère)
démontre les limites de ces dirigeants en manque de génie en même temps
qu’elle impose aux populations administrées des structures de fonctionnement
en complète inadéquation avec leur milieu, lequel est alors de plus en plus
exodé;
- les populations émigrées souffrent du regard de l’hôte ; on qualifiera
souvent de "futur ministre" ou de présidentiable, l’africain immigré qui
arrive à sortir la tête de l’eau ou à imposer l’originalité de sa réflexion. Les
autres, ordinaires, sont à l’image de leur guide éclairé, éboueurs ou employés
qualifiés…
Le malaise est partout : ici et là-bas…
La fuite :
Il est une réalité sournoise et très peu perceptible par la majorité du
public aussi bien africain qu’occidental : l’opposition africaine est
assassinée ou expatriée ; elle est devenue européenne ou américaine par
naturalisation. Les dirigeants ont fermé les yeux et même aidé les
critiques à quitter le pays. Beaucoup se sont battu pour trouver des
chemins détournés et fuir par un pays voisin, ignorant que le guide était
un militaire, un envoyé du régime. Bon débarras ! Certains sont morts sur
la route de l'exode [RIP].
On a longtemps pu croire que la lutte était délocalisable. Le dictateur
a vite compris son intérêt dans l’éloignement de la contestation, tuant de
fait toute pratique du refus. Pour l'Afrique, opposant en exil rime avec
théoricien en fuite.
La désillusion :
Dans le nouvel espace ainsi constitué (très souvent en dehors du
continent), ces fugitifs se sont regroupés dans un premier temps, avec le
rêve illusoire du retour triomphal : le mythe persistant de l’enfant
prodigue. On assiste à des tentatives stériles de vie associative ou de
retour au pays, puis à des approches de reconstructions des cellules
sociales. Ignorant toutes les contraintes de distance, ils vont réussir à
se réunir les premières années pour la défense de leurs droits d’exilés
éco-politiques. La réalité du milieu va très rapidement les rattraper.
Il faut se battre pour être reconnu dans ce nouveau milieu, se loger,
se nourrir et nourrir sa famille, bref s’intégrer. En moyenne le temps
passé à légaliser son séjour est de 18 mois ; il en faudra ensuite près de
24 pour une mise à niveau des diplômes et 6 pour une insertion
socioprofessionnelle. 48 mois, pour enfin se rendre compte que la
ménopause approche à grand pas… L’impossible retour est constaté au bout
d’une dizaine d’années ou à l’observation de cette nouvelle
génération-fille entièrement assimilée. Les parents pensent alors à la
naturalisation, non pas par conviction, mais simplement pour tenter de
régler les nombreux problèmes d’insertion et faire une place à leurs
rejetons.
Pendant ce temps, sur le terrain déserté, les rangs se resserrent
autour de l’incompétence et de la médiocrité, la preuve enfin faite de
l’unité nationale avec un souverain incapable et souvent autocrate. Les
fils prodigues et les nouveaux citoyens sont les enfants des dignitaires
et « applaudisseurs » du pouvoir en place, lesquels rentrent occuper des
postes autrefois disponibles par concours truqués.
La collaboration :
Contre son gré, l’exilé devient alors collabo. Il contribue à
l’enrichissement personnel du guide par un apport massif de devises dans
les coffres des banques dites nationales, et mieux encore, il perpétue le
mythe de l’eldorado occidental (sacré clin d’œil aux contestataires restés
en arrière).
Certains d’entre eux, internet aidant, alimentent le débat local à
travers un contact permanent avec les organes de presse du pays d’origine
: illusion de démocratie et de liberté d’expression.
La conclusion ?
Et le jeu de dupes continue : le pouvoir fort, pervers, délivre des
passeports au compte gouttes pour filtrer l’exil ; l’opposition se bat
pour libéraliser la chose. Le citoyen, se défend-on, doit avoir le droit
de circuler librement. Le pouvoir finira par céder (rictus), l’opposition
applaudit sa victoire. Les grands perdants: l'exilé et son hôte
involontaire.
De retour au pays après quinze ans, l’exilé devra ranger sa grosse
berline sur le bas-côté de la piste, entre deux gros nids-de-poule, pour
laisser passer le toujours aussi long cortège présidentiel. "Circulez, il
n’y a rien à voir !". S’il insiste, il pourra entrevoir par la fenêtre la
main gantée (de blanc) du fils de l’ancien président défunt, lequel est
mort au pouvoir sans avoir réussi à construire la grande Nation. Un des
plus grands succès fut d’avoir placé le pays surendetté sous tutelle du
FMI, dans un plan d’ajustement économique dit structurel. Le reste de
l’espace économique est investi, mis en bail pour 99 ans encore, à un
cartel yougoslave ou libanais. Le loyer ?
Tout au moins aura-t-il réussi à enseigner à ses proches les méthodes
de transfert des biens sociaux vers une famille, une ethnie, un groupe
social. Mais ne dit-on pas justement que la famille est la première forme
de société? Il y a donc espoir pour l'Afrique...
Gustav Ahadji
pour Afrology.com
Novembre 2004
PS.
Il nous est revenu un grand nombre de mails interrogeant sur une possible
solution à la crise politique dans nos pays. Nous renvoyons les lecteurs à un
vieil article de Keba Mbaye...
Savoir accepter la pauvreté
: Interview de Kéba MBAYE
"Pour l'Afrique, je pense qu'on devrait "déprofessionnaliser" la
politique. Si j'avais eu le pouvoir de décision, j'aurais commencé par
demander aux députés d'avoir un métier. Quand ils rentrent chez eux après
avoir siégé à l'Assemblée nationale, ils exercent leur profession. Ma
conviction intime est que ceux qui sauveront l'Afrique devront accepter la
pauvreté." Le juge Kéba Mbaye parle [...] de la rigueur morale dont
l'Afrique ne peut faire l'économie si elle veut s'en sortir. [Lire]
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