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Médiation à l’Africaine
:
Vers un système d’autorégulation de la paix [1]
Introduction : la palabre africaine a-t-elle un avenir ?
Toute forme de médiation intervient en principe lors de la prévention ou
de la résolution d’un différend. Il s’agit soit d’organiser une
intermédiation avec pour objectif de trouver un consensus en prévention
d’un différend ou de réconcilier des parties en situation de l’après-conflit.
Cette action d’entremise passe nécessairement par une forme ouverte et
transparente de la négociation, une forme de transaction basée sur un
compromis. La médiation peut intervenir à tous niveaux afin de faciliter
l’avènement du compromis et de sa mise en œuvre. Le tiers n’est alors
plus un simple arbitre neutre. Il est partie intégrante du processus. Il
doit apporter une valeur ajoutée en termes de confiance et de cohésion
sociale. Lorsque la négociation peut se terminer par une forme de
transaction ou compensation, la médiation est facilitée. Lorsque la
négociation met en relation des positions totalement opposées et
irréconciliables, trouver des repères communs et organiser des
complémentarités deviennent des défis. En dépassant le niveau
individualisé pour le niveau sociétal, c’est toute la culture et le mode
de compréhension de l’origine et donc de la solution du problème qui
sont posés. Il faut alors organiser l’émergence graduelle de concessions
sur des valeurs afin d’atteindre des compromis sans tomber dans la
compromission.
Appliquer le principe de la négociation-médiation en Afrique suppose
qu’une attention particulière soit accordée à la pensée africaine basée
sur la "recherche de la vie dans la paix" selon le philosophe Eboussi
Boulaga [2]. Cette notion de paix se conjugue avec les évènements de la vie
sociale. Ainsi, la recherche de la paix peut être interne ou externe,
liée à la personne ou une entité telle que le village ou l’État. Les
rapports de bon voisinage deviennent alors fondamentaux. L’idée de la
concorde, de la conciliation et de la bonne entente devient fondamentale
pour organiser et préserver la paix. Les mécanismes de dissuasion et de
prévention des conflits sont alors souvent canalisés par la palabre
collective, des règles juridiques fondées souvent sur l’oralité [3] et des
contraintes magico-religieuses souvent librement consenties.
La violence trouve un exécutoire dans un processus de
négociation-médiation qui peut aller jusqu’à l’imposition de la paix. La
restauration de la confiance peut alors souffrir passagèrement mais
n’est pas oubliée. En Afrique, des ambassades mobiles, des procédures de
normalisation et de pacification ont toujours existées. Ces faiseurs de
paix, parlant souvent plusieurs langues africaines, sont devenus par la
force des choses les agents de la diplomatie active africaine en qualité
d’émissaires plénipotentiaires [4], des négociateurs et des médiateurs. Le
paradigme fondateur reste l’interdépendance et la complémentarité et en
cas de différend ou de conflit, la volonté de parvenir à un accord finit
par primer sur l’escalade vers le conflit ouvert. La flexibilité, une
très bonne connaissance historique de la vie en communauté et la
maîtrise du temps, basée sur le besoin d’atteindre un accord minimaliste
considéré comme réaliste, constituent les éléments des termes de
référence des agents médiateurs. Certains souverains africains, en
période précoloniale, avaient même organisé des organes permanents de
conciliation [5].
La notion de préservation de l’honneur ou de sortie honorable de la
médiation est aussi très importante dans le concept africain de la
résolution des différends. On retrouve la volonté d’assurer la paix
intérieure même auprès de l’adversaire. Pour arriver à un tel résultat
la palabre, laquelle désigne alternativement au cours de la période
précoloniale le différend, le problème et le mode de résolution, passe
par la discussion et l’échange interactif des positions opposées avec
comme objectif d’aboutir à un compromis honorable. Au cours de la
période coloniale, le chef traditionnel a perdu son autorité au profit
du chef blanc européen. La palabre a alors perdu son caractère
exécutoire et, par là-même, est devenue synonyme de simple discussion
sans objectif précis.
Pourtant face aux échecs répétés des solutions exogènes de négociation
et de règlements des différends en Afrique, l’approche précoloniale est
revenue en force auprès des dirigeants africains à tel point qu’il faut
considérer le mécanisme africain d’évaluation des pairs (MAEP) du
Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) ou la
Conseil de paix et sécurité de l’Union africaine comme des formes
modernes et collectives d’organisation de la négociation et de
prévention des difficultés à venir [6]. Ainsi le paradigme sous-jacent à la
palabre est respecté. Comme le dit à juste titre Thierno Bah [7], "la
palabre n’a pas pour finalité d’établir les torts respectifs des parties
en conflits et de prononcer des sentences qui conduisent à l’exclusion
et au rejet. La palabre apparaît plutôt comme une logothérapie qui a
pour but de briser le cercle infernal de la violence et de la
contre-violence afin de rétablir l’harmonie et la paix". La culture de
la paix développée dans des sociétés postcoloniales où la capacité
d’influence est faible pose des problèmes d’un autre genre. Pour assurer
l’avenir de la palabre africaine, il faut alors apprendre à :
- modifier des équilibres glissants ;
- prendre conscience de la crise de l’État médiateur ;
- promouvoir les repères communs en organisation l’influence sans la puissance
; et
- institutionnaliser des groupes de réflexion et d’audition à des fins de négociation-médiation pour favoriser l’émergence d’un système
d’autorégulation et de suivi de la paix.
1. Négociation et médiation : modifier des équilibres glissants
Au cours de la période précoloniale, les règlements des conflits en
Afrique se traitaient à petite échelle, entre des communautés qui
avaient pour objectif premier d’organiser une vie de l’après-conflit. Il
était question d’organiser une forme de gouvernance de la convivialité
qui avait ses règles propres. La recherche d’un consensus viable
préservant la vie en communauté et les relations de bon voisinage
prévalaient sur la compensation monétaire et les intérêts bien compris
entre ennemis. Ainsi, au contact forcé avec les civilisations
prédatrices qui sont venues conquérir l’Afrique au nom de la diffusion
d’une certaine civilisation, l’importance de la recherche du consensus
social et le processus qui y conduisait que symbolisait la palabre s’est
graduellement modifiée au point de disparaître. Le rapport de force et
un système subtil de compensation de type don et contre-don ont fait
leur apparition, éliminant de fait le facteur temps. En effet, la
palabre qui définissait le conflit et son mode de traitement ne pouvait
plus fonctionner dans l’état, privé du facteur temps qui permettait
l’écoute, la diffusion des points de vues contradictoires, la
négociation, la médiation, l’information et l’adhésion, ceci dans un
cadre transparent et sécurisé. La cohésion sociale ne pouvait reprendre
ses droits.
La période coloniale et celle de la postcolonie, encore vivace de nos
jours, fondées principalement sur l’agression et la gestion
contractuelle de l’accaparement usurier, ont fait émerger le poids de
l’allégeance et de l’influence. Celles-ci se conjuguent à tous les
niveaux et attirent tous les acteurs de la vie tant sur les plans
politique, économique que social. Des formes simples et subtiles
d’influence variant entre la corruption et les chantages économiques et
politiques divers ont pour objectifs de structurer, de manière
inconditionnelle, la négociation et la médiation en fonction de la
position du ou des décideurs en dernier ressort. Si pour une raison ou
une autre, des forces nouvelles, anciennes ou télécommandées de
l’extérieur apparaissent dans le débat et ne voient pas leurs
revendications satisfaites, alors tout va dépendre de leur capacité de
nuisance, qui d’ailleurs peut être décuplée grâce à une assistance
extérieure discrète ou officielle. Négociation et médiation deviennent
la base d’un processus de transformation des équilibres glissants du
rapport de force existant. Que ceci se déroule de manière pacifique ou
pas dépend grandement de la capacité d’influence et de la propension à
organiser la nuisance effective entre protagonistes !
La modification de ces équilibres glissants trouve son origine dans
l’histoire. Graduellement, les chefferies africaines qui faisaient
office de centres de décisions décentralisés et autonomes au cours de la
période précoloniale ont graduellement fait place à la
centralisation-concentration imposée par le colonisateur. Cette
concentration des pouvoirs a fait émerger des dirigeants des États
africains de l’après-indépendance comme des acteurs prédominants et
incontournables dans le jeu des résolutions de conflits de société
regroupant tant les volets politiques, économiques que sociaux.
Malheureusement, la subordination d’un État et de ses agents se mesure
au degré avec lequel ils peuvent refuser les conditions dictées par les
concurrents déclarés ou qui naviguent dans l’ombre. Éviter
l’affrontement entre les donneurs d’ordre en dernier ressort et les
États faibles et sous influence passe par des formes subtiles
d’organisation de la négociation et de la médiation. Les processus de
décisions collectifs sont mis à l’épreuve puisque l’objet de la
négociation et de la médiation est fortement compromis du moment où les
protagonistes ont tendance à :
- transformer le "dialogue" en "monologue" avec des conclusions
discrètement pré-établies ;
- chercher à renforcer leur domination ;
-
augmenter la part de leur influence ; ou tout simplement
- chercher sans éthique à subsister à l’après-négociation, notamment en
sécurisant l’aspect alimentaire.
Subsister à l’après-négociation en choisissant dès que possible le camp
du plus fort ou du plus influent conduit à vicier les formes de la
négociation et de la médiation en Afrique. C’est cela qu’il convient de
mettre en exergue ici et qu’il convient d’intégrer au concept : «
négociation et médiation à l’Africaine ». Il faut donc une triple clé de
lecture pour comprendre la diplomatie africaine et son mode de
fonctionnement. La négociation et la médiation pourraient alors se
caractériser par un système où une combinaison de facteurs non apparents
comme délais, dilution et transfert des responsabilités, diversion de
l’attention vers des objectifs éloignés d’une véritable volonté de
trouver des solutions durables, pour ne citer que ceux-là, formerait la
base d’un processus de règlement des conflits en Afrique, caractérisé
par la recherche d’un équilibre glissant, souffrant d’interférences
multiples, et cherchant à s’épanouir dans un environnement de
vulnérabilité et de recherche de cohésion sociale. Dans un tel système,
même la paix des cimetières peut faire office de solution. Cela
encourage la passivité, la désinformation, les revirements d’alliance où
l’équilibre des influences et des alliances se jouent en définitive sur
le poids de la puissance, de la force et des manœuvres.
La négociation et la médiation s’inscrivent elles-mêmes dans la logique
de la dépendance. Il ne faut donc pas s’étonner qu’un État dont la
sécurité dépend d’un tiers (sécurité militaire, alimentaire, et de
conservation du pouvoir) ne peut qu’être condamné à subordonner son
comportement. Toute la littérature autour de l’accord des protagonistes
sur le choix d’un médiateur et des objectifs de la négociation peut
alors apparaître comme un écran de fumée. Pourtant, toute solution
viable à long terme passe par une constante négociation où la
discussion-débat ne peut faire l’économie de différents aspects comme
les pourparlers, les disputes, les tractations, les controverses, les
polémiques, la désinformation, les critiques, le secret des
délibérations effectives, les consultations, les visites, les
provocations… Traiter les différends sur le plan social, politique,
économique, juridique, etc. dans un tel contexte relève de la gageure.
Le rapport de force, bien que bien présent sous la forme plus subtile de
la capacité de nuisance, ne peut à lui seul servir à asseoir une
solution pérenne. La culture doit reprendre ses droits.
La capacité du peuple et des citoyens à réagir pour se faire entendre
est fondamentale. Malheureusement, le pouvoir en Afrique l’a bien
compris et s’est spécialisé dans le contrôle de l’expression de
l’autodétermination du citoyen, au point où l’État peut même se
substituer à la volonté du peuple. Il suffit alors de museler par toutes
les voies légales et illégales le citoyen, les médias et s’appuyer sur
les sociétés de communication « faiseurs d’images » pour que la
communauté internationale, frileuse quant il s’agit de choisir entre
droits humains et intérêts bien partagés, fasse la sourde oreille et
opte pour une diplomatie du statu quo. La liberté d’expression est
tolérée tant que l’on a la décence de ne pas en user.
Ainsi, la résolution des conflits en Afrique tant au niveau local que
continental semble suivre une trajectoire qui consiste moins à résoudre
les conflits de manière permanente que de leur trouver une solution
temporaire, permettant de revoir la situation au moment dit opportun
afin de la faire évoluer en fonction d’un jeu subtile de don et de
contre-don. Selon un proverbe ghanéen, « on peut enterrer un cadavre,
mais on ne peut enterrer une palabre ». Le règlement des différends ne
peut donc avoir lieu de manière définitive qu’avec la mort des
protagonistes eux-mêmes, favorisant au passage la position des acteurs
vivants. Le conflit n’est donc pas réglé. Le processus de négociation et
de médiation permet ainsi de ne pas laisser la situation atteindre des
points de non-retour où l’affrontement physique devient inéluctable. La
négociation-médiation ouvre le champ à toutes les possibilités de
revirements et de changements d’alliances. Ceci semble inconcevable dans
le principe pour l’esprit « rationalisé » où les avancées réelles sont
transcrites et les protagonistes sont censés y adhérer.
Pourtant, en Afrique, la plupart des accords, plus particulièrement ceux
dictés de l’étranger, subissent invariablement les mêmes sorts et sont
rediscutés ad æternam.
L’exemple de la Côte d’ivoire est assez éloquent puisque la discussion
est maladroitement partie de la France, ex-colonie, et s’est poursuivie
en Côte d’ivoire, avec des allers-retours multiples plus discrets entre
le Togo, le Mali, le Nigeria pour s’attarder au Ghana, puis en Afrique
du Sud avant d’aller graduellement se perdre dans les méandres des
Nations Unies. En filigrane, la médiation in fine du Président
sud-africain Thabo Mbéki en Côte d’ivoire a souffert principalement du
non respect de la mise en œuvre des accords par certains des
protagonistes qui semblent-ils avaient peu de chance de sortir
victorieux d’un processus électoral non clairement définis et
précipités. Mais, la guerre de leadership que se livrent les Présidents
sud africain et nigérian en sous-main pour un leadership sur le
continent africain et une place au Conseil de Sécurité de l’ONU ne sont
pas étrangers aux ratés dans la médiation en Côte d’ivoire. En plus,
faut-il croire que le succès de la négociation-médiation du Président
sud-africain dans ce pays pourrait sonner le glas d’une certaine
"Françafrique" ? La possibilité ne peut être exclue. Heureusement, les
protagonistes du jeu politique ivoirien ont fini par comprendre que sans
un accord fondamental en interne et entre acteurs ivoiriens, la
dynamique des interférences positives des Nations Unies, des pays amis
et des organisations citoyennes ne peuvent apporter aucune valeur
ajoutée réelle.
En effet, la gestion télécommandée sous forme d’interférences et
d’influences par des puissances extérieures de la crise ne peut être
occultée. Les négociateurs et médiateurs qui travaillent en Afrique
devraient se rappeler le proverbe du peuple Basonge du Congo
démocratique : "Le coucher du soleil ne signifie pas sa fin ultime".
La négociation et la médiation à l’Africaine semblent, encore de nos
jours, reposer inconsciemment sur ce concept de la nécessité de
privilégier d’abord la paix sociale in fine quel qu’en soit le coût, y
compris toutes entorses à la justice, aux droits humains et au processus
démocratique permettant de sélectionner les représentants des citoyens.
Les sanctions individuelles ciblées de l’ONU contre ceux qui "entravent" le processus de paix peuvent contribuer à accélérer les compromis.
Encore faut-il que certains médias nationaux et internationaux ne
deviennent pas de simples instruments de propagande des positions des
protagonistes les plus influents financièrement et militairement.
Sur un autre plan, l’exemple du Togo (période pré et post-électorale
mars/juillet 2005) démontre bien le jeu subtil des alliances
sous-régionales entre dirigeants politiques. L’objet de la
négociation-médiation au Togo n’était pas de satisfaire les critères de
justice. D’ailleurs le conflit ouvert et public entre Alpha Omar Konaré,
le président de la Commission de l’Union africain et Olusegun Obasanjo,
Président nigérian, Président en exercice de l’UA est symbolique. Le
dernier a clairement et sans ménagement rejeté la proposition du premier
laquelle consistait, en toute légalité, à envoyer un médiateur au Togo.
Pour préserver une paix des cimetières, les chefs d’État de la
sous-région se sont, de manière unanime, alignés sur la position du
Président de l’Union africaine et ont avalisé des élections
présidentielles et une légitimité usurpée au Togo. Toutes les crises
n’ont pas pour objet d’être solutionnées selon des critères éthiques, ni
de manière définitive mais plutôt par des successions de solutions de
court terme. La consolidation d’un tel système se fait dans le cadre
d’un réseau d’alliances où dons et contre-dons permettent une lecture
ambiguë de la recherche de la paix pour tous.
Officiellement et sans pression de la communauté internationale, le
gouvernement togolais, après un an de discussions infructueuses avec une
opposition togolaise encore à la recherche d’une unité d’action
introuvable, a initié en avril 2006, unilatéralement, un dialogue
inter-togolais sur une période de 15 jours. La présence d’un
médiateur-facilitateur ne sera requise que sur les points où le
consensus ne sera pas trouvé. Le problème d’autodétermination du peuple
togolais remonte à l’interruption par un coup d’État en 1963 de
l’expérience démocratique. De multiples entorses et des modifications
intempestives à la Constitution togolaise votée par référendum en 1992
sont de nature à empêcher l’expression naturelle du peuple. Ne pas
donner du temps au temps pour faire progresser sereinement le dossier
épineux et complexe togolais ne permet pas de croire à une adhésion de
l’ensemble des protagonistes. Les voies menant à une réconciliation
réelle pourraient passer alors par trois grandes étapes :
- un dialogue inter-togolais pour retrouver la confiance entre acteurs
politiques ;
- un dialogue citoyen élargi pour retrouver la confiance
entre les acteurs togolais et la communauté internationale offrant un nouveau
"contrat social de confiance" basé sur une feuille de route ; et
- un forum de
réconciliation nationale suivi par la mise en place d’un gouvernement de
transition bénéficiant de l’adhésion de l’ensemble des protagonistes.
La diplomatie à l’Africaine réintègre dans le processus moderne le
facteur temps, perdu au cours de l’évolution de la palabre de la période
précoloniale. En abusant de ce facteur tout en considérant comme
secondaire l’objectif de paix sociale pour tous, la diplomatie à
l’Africaine s’illusionne en faisant avaliser un statu quo basé sur la
force et le déficit démocratique. Les mises entre parenthèses prolongées
des injustices, des diverses entorses aux droits humains et à l’éthique
et le silence prolongé sur l’impunité constituent alors de véritables
bombes à retardement, consolidant les régimes répressifs sous des
apparences démocratiques, légitimés parfois par une communauté
internationale et une communauté africaine régionale ne souhaitant pas
déroger d’un cadre stratégique global qui souffre souvent de
dysfonctionnements graves et de difficulté d’adaptation aux évènements.
En effet, les régimes et dirigeants politiques bénéficiant indirectement
de cette caution discrète des pays riches ne mettent généralement pas en
pratique des politiques qui peuvent gêner les puissances amies.
Paradoxalement, c’est justement cette attitude qui est fondatrice de
crises futures.
Il faut donc sortir de ce nouveau dualisme improductif où la résolution
des différends n’arrive plus à se faire directement entre les
protagonistes par la négociation. Un intermédiaire investi par les
partis en conflits doit pouvoir organiser la médiation. Ainsi, la
solution immédiate et première, à savoir "l’immédiation", n’étant plus
possible, la médiation tend à servir de solution à "l’automédiation" à
savoir la négociation sans médiateur. Il s’agit, grâce au temps, de
revaloriser les aspirations des citoyens, la différence, l’altérité et
la relation pour retrouver des repères communs à des fins de
revitalisation de la participation constructive, de l’unité minimaliste
servant de plateforme commune pour une refondation démocratique. Cette
plateforme devient indispensable pour bâtir un semblant de
réconciliation et d’unité éclatée. Moderniser la pratique de la
négociation et de la médiation suppose qu’il soit fait appel à des gens
du dedans comme à ceux du dehors. Le principe du médiateur "Zorro" ou
"expert" doit être systématiquement aboli en Afrique. Les connotations
avec des puissances extérieures non neutres sont trop évidentes et les
résultats ne peuvent qu’être mitigés. La médiation passe par une équipe
de personnalités nouvelles, non directement impliquées dans le conflit
et n’ayant pas pour ambition de profiter de la position de médiation
pour satisfaire des ambitions personnelles. La présence de nombreuses
personnalités nationales comme de la Diaspora, à l’abri des pulsions
alimentaires et de la ventrologie, sera préférée.
La Commission de l’Union africaine, notamment son conseil de paix et de
sécurité (CPS), devra être saisie du dossier afin de réunir, en appui au
CPS, une équipe d’acteurs indépendants pour formuler des solutions
pratiques tant sur le court terme que sur le moyen et long terme. Cette
équipe de négociateurs doit être constituée dans la mesure du possible
de personnalités ayant fait preuve de leur attachement à l’éthique par
leurs expériences. La Diaspora africaine devra nécessairement être
représentée et la parité homme-femme respectée. Cette équipe "apolitique" pourrait s’intituler le
"Groupe de réflexion et d’audition" et serait chargée au cours de tout le processus de négociation de
conduire les auditions avec tous les protagonistes qui se seraient
déclarés officiellement comme parties prenantes aux discussions et
devraient nécessairement accepter dès le départ une date butoir pour clore
la médiation. L’audition des protagonistes et les solutions proposées
par les uns et les autres doivent nécessairement être notifiées par
écrit et faire l’objet d’une prise en compte dans le consensus final où
l’adhésion devra devenir automatique afin de faciliter la mise en œuvre
et le respect des propositions par tous les protagonistes.
C’est ce paradigme ancien où les valeurs négociées priment sur la loi du
plus fort qu’il convient de retrouver afin de modifier de manière
pacifique les équilibres glissants qui fondent le socle social de toute
société. La seule répression-sanction par les institutions juridiques
est insuffisante et annihile le rôle constructeur de la prévention. La
négociation-médiation peut aussi être mise en œuvre bien avant le
différend et le conflit ouvert. Le rôle de l’État médiateur ne peut se
substituer à celui du chef du village de la période précoloniale.
2. La crise de l’État médiateur : juge et partie ?
La médiation en Afrique se fait en général avec l’État. Ce dernier ne
peut pourtant être juge et partie. L’exemple de la crise au Soudan
pourra partiellement servir d’illustration.
Selon le journal le Monde [9], le conflit au Darfour oppose depuis février
2003 les troupes soudanaises soutenues par leurs milices Janjawids aux
rebelles, lesquels réclament le développement de cette région
désertique. Le conflit a fait au moins 70 000 morts, en majorité des
civils, et 1,6 million de déplacés ou réfugiés, selon l'ONU. Un accord
de cessez-le-feu, première étape du processus de paix engagé par l'UA,
fut signé en avril 2003 à N'Djamena, au Tchad. Plusieurs négociations
ont suivi depuis dans la capitale nigériane, Abuja. La conférence de
paix qui s’est tenue à Abuja les 11-13 décembre 2004 et qui portait sur
le conflit du Darfour au Soudan s’est soldée par un échec après le rejet
par les rebelles d'une ultime médiation libyenne et de l’Union
africaine.
Que faire dans une négociation-médiation lorsqu’à la troisième session
des négociations, deux délégations "rebelles" protestant contre
l'offensive gouvernementale en cours dans le sud du Darfour quittèrent
la table de négociation ? L’Union africaine, en charge de la médiation,
avait déployé des responsables militaires dans la province aride de
l'Ouest du Soudan lesquels purent attester de la reprise des combats à
l’époque, notamment dans le Sud, autour de la ville de Labado, théâtre
d'une offensive des troupes soudanaises quelques semaines auparavant.
Bien que la commission de l’Union africaine soit mandatée pour servir de
Secrétariat à l’UA, c’est le président de l'Union africaine, le chef de
l'Etat nigérian, Olusegun Obasanjo, qui menait en fait la négociation.
Même en mandatant une délégation libyenne pour mener une médiation de la
dernière chance, les délégués rebelles quittèrent purement et simplement
la table de négociation et Ahmed Tugod, le porte-parole du Mouvement
pour la justice et l'égalité (JEM), qui s'exprimait également au nom de
l'autre mouvement rebelle du Darfour, le Mouvement pour la libération du
Soudan (SLM) déclara : "Nous avons clairement indiqué qu'en ce moment
précis, nous n'avons pas besoin d'une nouvelle initiative… Faire
intervenir la [Libye] revient à créer un nouvel organe hors du mécanisme
déjà existant [...] Il n'est nullement besoin d'un nouveau mécanisme et…
le gouvernement soudanais doit replier immédiatement ses troupes sur
leurs positions originales, celles qu'elles occupaient au moment de la
signature du cessez-le-feu en avril 2003."
La délégation soudanaise aux pourparlers exprima, en revanche, son plein
soutien à l'intervention libyenne. "Nous, gouvernement du Soudan,
appuyons pleinement l'initiative libyenne visant à faciliter la paix, le
cessez-le-feu et l'amélioration de la sécurité sur le terrain et à
avancer vers une solution globale pour le Darfour", déclara à la presse Majzoub Al-Khalifa, chef de la délégation de Khartoum à Abuja.
La Libye, bien que mise en cause par les groupes rebelles, en qualité de
"médiateur" a notamment proposé, avec l'appui du Nigeria et du Tchad,
que toutes les parties s'engagent à cesser immédiatement le feu sur tous
les fronts, conformément à l'esprit et à la lettre de l'accord qu'elles
ont signé à N'Djamena le 8 avril, et qu'elles se retirent simultanément
des positions qu'elles ont occupées depuis cette date. Un contrôle
conjoint regroupant les belligérants et les médiateurs (UA, Libye,
Commission du cessez-le-feu) devrait permettre de clarifier la
situation. Cette situation d’impasse n’a pu véritablement se résoudre
qu’avec la transmission du dossier au niveau des Nations Unies, où les
pressions américaines et de l’union européenne ont permis de faire
avancer le dossier. Pour éteindre le rapport de force, il a fallu donc
faire appel à la puissance de la communauté internationale pour trouver
des compromis et stabiliser des équilibres glissants.
La multiplicité des centres de négociation et de décision tend à
brouiller le rôle intrinsèque de l’État. La crise elle-même relève d’un
déficit de régulation sociale et des effets collatéraux d’une prospérité
économique asymétrique et mal partagée. La représentativité imparfaite
des populations conduit certains éléments, disposant d’une capacité de
nuisance, à s’inviter à la table des négociations. Pourtant, les règles
de la médiation, bien qu’institutionnalisées, peuvent ouvrir la voie à
des exceptions avec l’appel au secours lancé à la Libye par le Président
en exercice de l’Union africaine dans le cas du Darfour. Les entraves au
déroulement des pourparlers ont été identifiées mais il faut croire que
le recours à la force militaire pour imposer la paix des cimetières fut
mené de front par les troupes gouvernementales et n’a pas été mis en
cause par la médiation. Ainsi, lorsque la médiation est sujette à une
forme d’allégeance au médiateur en dernier ressort, il est difficile
pour un médiateur représentant un autre État de mettre en cause un acte
commis par un État ayant pris part à la table de négociation. Les
limites de l’ingérence dans les affaires intérieures d’un
État sont
apparentes et les prises de liberté par rapport aux positions négociées
conduisent inéluctablement les négociations à l’impasse.
Le rôle de négociateur confié à un État en Afrique pose problème compte
tenu de l’histoire officieuse et officielle d’entraide entre les
dirigeants des Etats africains. La dilution du monopole de la diplomatie
officielle doit être prise en compte. Il convient alors d’associer des
acteurs non étatiques, voire leur confier purement et simplement le
travail du Groupe de réflexion et d’audition permettant d’entamer les
négociations et médiations sur des bases plus transparentes et des
repères communs. L’État africain devrait se déclarer incompétent pour le
règlement de différends inter-Etats ou même à l’intérieur d’un même
État
si l’objectif affiché est de construire une paix durable avec des
acteurs-bélligérants pacifiés. On ne peut toujours utiliser l’ONU comme
médiateur en dernier ressort compte tenu des moyens limités tant dans le
financement que dans le temps nécessaire pour son intervention. Par
ailleurs, l’ONU reste une organisation inter-étatique, soumise à des
pressions des États les plus puissants du monde. Ceci peut aller jusqu’à
limiter les actions de l’ONU. En effet, malgré une décision du Conseil
de paix et de sécurité de l’Union africaine, réuni le 10 mars dernier à
Addis-Abeba sur la question du Darfour où il a été question de prolonger
jusqu’en septembre 2006 la Mission de l’Union africaine au Soudan à une
mission des Nations Unies, le Gouvernement soudanais ne semble pas très
favorable à laisser les troupes des Nations Unies prendre la relève des
troupes de l’Union africaine. En fait, il est clair que la médiation
onusienne n’est pas la bienvenue puisque le gouvernement soudanais
rappelait d’après Abou Zaid al-Hassan, ambassadeur du Soudan en Ethiopie
et représentant permanent à l’UA que "l’ONU ne pourra pas envoyer de
forces de paix au Darfour sans l’accord du gouvernement soudanais".
Une feuille de route portant sur au moins trois points épineux pourrait
alors permettre de "débloquer" la situation avant septembre 2006. Il
s’agit de :
- l’accord de paix pour le Darfour,
- le respect de l’accord de paix du 8 février 2006 signé à Tripoli entre le
Tchad et le Soudan mais non respecté depuis puisque les deux pays s’accusent
mutuellement de soutenir des dissidents à leur frontière commune et de se
déstabiliser mutuellement ;
- une nouvelle définition de la non-ingérence pour permettre au Soudan
d’accepter à partir de septembre 2006 que les troupes de l’ONU prennent
la relève de celles de l’UA estimées actuellement à 7 000 hommes
déployés, mais paralysés par un manque de ressources financières et
techniques. Les besoins mensuels exprimés par le Président de la
Commission de l’UA sont de 22,8 milliards de $ US, et
- une révision du mandat des troupes limité à l’observation et à la
protection des observateurs internationaux.
Face à ces chiffres astronomiques, il faut se demander si ces sommes ne
gagneraient pas être englouties dans une distribution directe aux
pauvres et laissés-pour-compte du Darfour et d’ailleurs. D’après les
Nations Unies, le conflit au Darfour touche 3,5 millions de personnes,
dont 1,8 ont été déplacés et 200 000 réfugiés au Tchad avec un nombre de
morts oscillant entre 300 et 400 000 morts. La médiation à l’Africaine
se doit d’éviter d’associer l’État comme juge et partie. Mais en
contrepartie, la communauté internationale ne peut continuer ad eternam
à cacher ses interventions non dénuées d’arrière-pensées d’appropriation
des réserves pétrolières du Soudan sous le drapeau de l’ONU. Il suffit
pourtant à la communauté internationale d’accepter de former, d’offrir
les équipements adéquats et de financer des troupes de l’UA d’environ 30
à 40 000 hommes sans oublier de modifier le mandat de la mission pour
que la médiation ait des de véritables chances de succès. Mais les
rapports de force et les manifestations de puissance semblent pour le
moment primer.
3. La médiation par institution interposée : vers une "troïkas plus
1"
Depuis 1996, l’Union européenne a choisi une approche régionale pour la
prévention, la gestion et le règlement de crises en Afrique. Chaque
année, une rencontre dite "troïkas" au niveau ministériel a lieu.
Luxembourg a accueilli en mai 2005 la septième réunion annuelle et la
prochaine est prévue à Vienne en Autriche en mai 2006. Tout y passe dans
le cadre d’une approche régionale à savoir :
- l’intégration économique avec la mise en place d’une zone de libre échange
et un projet d’union douanière d’ici 2007 ;
- le renforcement des institutions de la CEDEAO ainsi que des capacités
en matière de prévention et de gestion des conflits manifesté par un «
assistant technique de l’UE » auprès du secrétaire exécutif de la CEDEAO
;
- le transfert de compétences à la CEDEAO dans son rôle de médiation
lors des crises dans la sous-région (Côte d’ivoire, Libéria, Guinée
Bissau et Togo) ;
- la lutte contre la diffusion illicite d’armes légères avec à la clé la
création d’une "unité armes légères" placée auprès du secrétaire
exécutif de la CEDEAO et intégrant les dossiers des affaires politiques,
de défense et de sécurité ainsi que tout le dossier de l’environnement
juridique nécessaire pour soutenir une véritable action de prévention au
niveau des mouvements transfrontaliers;
- la lutte contre la criminalité, les grands trafics et le blanchiment
d’argent;
- les dossiers touchant au soutien à la démocratie et son enracinement.
S’il faut louer ces efforts de coopération régionale, le fait que le
secrétaire général de la CEDEAO se retrouve "assisté" par des
"experts occidentaux" sur des questions aussi sensibles avec à la clé
près de 120 millions d’Euros alloués au titre du 9e Fonds européen de
développement dans le cadre du partenariat UE-CEDEAO pose le problème de
l’indépendance et l’ingérence dans les "affaires régionales africaines
sous le couvert du partenariat".
Favoriser la paix et la sécurité est un préalable indispensable pour
soutenir le processus du développement et du progrès. Mais les
arbitrages comme ceux opérés au Togo par la CEDEAO et le rôle de l’ONU
qui semble subordonné à ce que les États membres les plus influents dans
la zone veulent bien lui confier à faire, posent le problème sous la
forme de l’exclusion de la dimension citoyenne. En effet, les actions
citoyennes de la société civile, plus flexibles et plus proches des
populations ne sont nullement prises en compte. En faisant confiance
sans état d’âmes aux institutions sous-régionales, l’UE et l’ONU
s’éloignent souvent de la réalité des évènements et de la vérité des
faits. Dans les cas de dysfonctionnement graves et non assortis de
sanctions, ce ne sont pas les 250 millions d’Euros opérationnels depuis
2004 et mis à disposition par l’UE à la demande de l’UA comme facilité
de soutien à la paix pour l’Afrique qui pourront permettre, entre
autres, de :
- mettre fin à l’impunité en Afrique,
- de faire respecter les embargos sur les armes ;
- de lutter contre la prolifération des armes de petit calibres...
La solution passe par une refondation démocratique et une volonté réelle
des États-unis, de l’Union européenne et des dirigeants africains
eux-mêmes d’organiser sans arrière- pensées la représentativité des
peuples tant au plan national qu’au plan régional. A défaut, les
soutiens peuvent conduire parfois à renforcer des poches d’autocratisme
assorti d’un déficit démocratique aigu.
Dès lors, l’objectif du partenariat à trois doit être complété par
l’intégration des organisations citoyennes. A défaut, il est plus
question plus de traiter les symptômes que de trouver des solutions
pérennes en refusant de s’attaquer à la cause des problèmes et des
conflits en Afrique. Avec l’interdépendance grandissante entre les
économies, un véritable partenariat stratégique et institutionnel entre
l’ONU, l’Union européenne et les institutions africaines régionales, au
lieu de contribuer à asseoir la maîtrise du destin de l’Afrique par les
populations africains, se contente d’en faciliter la sous-traitance à
des acteurs non élus et représentants souvent des États souffrant de
déficit démocratique et de gouvernance à l’emporte-pièce.
Peut-être qu’il convient de se souvenir du discours de Mme Jendayi
Frazer, Secrétaire d'État adjointe aux affaires africaines, portant sur
la diplomatie transformatrice et "l'ordre du jour des États-Unis en
Afrique", qui rappelle que l’Occident ne détient pas la solution de
tous les problèmes et que la politique américaine sous l’impulsion du
Président George Bush tend à "faire confiance aux responsables locaux
(...) pour mettre au point les solutions les mieux adaptées à leurs
besoins". Les États-unis souhaitent de plus en plus coopérer avec
"ceux qui sont les mieux placés pour changer leur propre société". En
conséquence, le principe directeur de tous ces programmes américains, a
rappelé Mme Frazer, est "de faire des choses non seulement pour les
gens, mais avec eux".
4. L’influence sans la puissance : promouvoir les repères communs
L’Etat qui était censé assurer la fonction sécuritaire de par sa
légitimité n’arrive plus à répondre aux demandes de régulation sociale
et d’organisation de la cohésion sociale tant à l’intérieur qu’au-delà
de ses frontières. Les populations mettant en cause souvent la
légitimité des acteurs étatiques, mais empêchées de s’exprimer
librement, tendent à céder au fatalisme ou à laisser des bandes armées
incontrôlées se faire justice. A ce titre, si des mouvements
jusqu’au-boutiste se mettent à trouver des relais vers des bandes
terroristes assoiffées de déstabilisation, les ex-puissances coloniales
africaines en porteront l’essentiel de la responsabilité, sans compter
le coût de cette mal-gouvernance de l’avènement de la démocratie en
Afrique.
Face à ces conflits d’implosion de la société post-coloniale en Afrique,
il importe de retrouver des instruments associant des acteurs du secteur
public et ceux émanant d’institutions non-étatiques pour retrouver une
certaine crédibilité dans l’organisation de la négociation-médiation. La
relation de dépendance entre les États à influence forte et ceux à
influence faible font que les décisions et les résultantes des cycles de
négociations et de médiation sont souvent connues d’avance. Mais, il
arrive que des protagonistes dits "rebelles", soutenus ou pas par les
forces de l’intérieur ou de l’extérieur, viennent brouiller les pistes
en s’invitant à la table de négociation. La conscience d’appartenir à un
groupe commun vole en éclat et il est difficile souvent de définir
clairement et de manière cohérente ce qui constitue le repère commun
pour l’ensemble des protagonistes. De cet écueil naissent généralement
des quiproquos annihilateurs de tous les efforts de médiation.
Il devient indispensable de promouvoir les repères communs avec des
groupes de réflexion et d’audition pour évacuer le facteur bloquant que
constitue l’asymétrie de puissance de l’État et son réseau d’allégeance.
Il importe d’organiser l’influence sans la puissance dans le cadre d’un
processus constructif d’organisation de la négociation et de la
médiation. Le financement peut devenir un facteur contraignant pour la
partie la moins influente dans le processus. Les institutions-donateurs
devront accepter le principe d’organiser des cycles de négociations où
des représentants de la Diaspora pourront apporter leur connaissance des
deux mondes et servir de pont entre les protagonistes. C’est d’ailleurs
l’occasion de s’éloigner de la personnalisation des décisions et
recommandations tout en offrant la possibilité de contribuer à la
réduction du fossé entre les déclarations des dirigeants et la réalité
des actes sur le terrain, tel que le perçoit le peuple-citoyen.
La violence sociale ne peut faire l’économie de la réflexion avec les
représentants non étatiques de la société. La palabre à l’africaine,
devenue négociation et médiation, ne peut occulter le temps comme
facteur de construction des synergies et de la cohésion. Ainsi, les
opérations dites « chirurgicales », consistant à enrayer la différence
représentent des erreurs stratégiques, forment le creuset de « bombes à
retardement » lesquelles apparaissent parfois plusieurs décennies après
des négociations et médiations bâclées. Le coût pour la société est trop
important pour que l’institutionnalisation de la fonction de la palabre
(négociation-médiation) en Afrique soit laissée dans les mains des seuls
représentants des Etats. Des transferts de ressources adéquates doivent
pouvoir être organisés pour permettre au niveau de chaque Etat africain,
de constituer un « groupe de réflexion et d’audition » qui aura pour
principale tâche d’institutionnaliser, de manière permanente, le
règlement des différends à l’intérieur des Etats. Pour les volets
régional, continental et global, une approche similaire peut voir le
jour. Elle devra prendre en compte le changement de nature des conflits
nationaux et internationaux en considérant que le mode de régulation
traditionnel de la diplomatie officielle n’est plus suffisant quant il
n’est pas tout simplement obsolète. Ne pas prendre action relève de
cette forme de rêve qu’est l’illusion où les ruptures et les
recompositions des alliances et des allégeances tendent à faciliter
l’avènement d’un processus de désagrégation social récurrent. La marge,
c’est-à-dire, les acteurs que la globalisation et la société
politiquement correcte ont mis de côté, ne souhaite plus être
marginalisée. Le refus de prise en compte se solde par des mouvements
spontanés de "ras-le-bol" et de destruction de biens publics et privés
à l’instar des évènements de novembre 2005 des jeunes et des étrangers
des banlieues défavorisées en France.
Il faut institutionnaliser l’identification de repères communs, les
diffuser par un système d’influence sans puissance afin d’organiser la
dissuasion plutôt que la provocation. Toutes les tentatives d’intégration-exclusion
où l’État cherchera à neutraliser plutôt que d’organiser le partage du
pouvoir et de la cohésion sociale risquent d’être vouées à l’échec sur
le long terme. L’exclusion ou l’éradication de la dissidence ne peut
être conçue comme un instrument de négociation et de médiation.
L’infinité d’acteurs et de paramètres ne doit pas empêcher d'aménager un
principe de précaution pour éviter que le prix à payer pour l’échec d’un
cycle de négociation-médiation ne soit tout simplement pas trop élevé.
La perception du risque peut d’ailleurs faire augmenter de manière
exponentielle le besoin d’instaurer de manière permanente des
institutions africaines de la palabre. Le principe de précaution, apparu
récemment dans le discours occidental et la littérature juridique y
afférente, était pratiqué dans la période précoloniale en Afrique. Il
s’agissait déjà à l’époque d’organiser une gestion collective et
préventive de l’explosion des risques et une prévisibilité des conflits
latents afin de les éteindre par la parole. Oui, l’oralité n’avait pas
besoin de la contractualisation à l’époque. Car in fine, il s’agit bel
et bien de palabrer sur une révision du contrôle et des affectations des
piliers sociaux d’une société moderne à savoir :
1. le contrôle sur la sécurité et l’organisation de la paix civile,
2. l’accès et la diffusion de la santé et du savoir ;
3. la maîtrise de la production, de la commercialisation et de la
finance dans un réseau mondial où la compétition et la concurrence font
office de règles du jeu ;
4. la transparence et la représentativité effective dans les
institutions permanentes et ad hoc de l’information, de la négociation
et de la médiation.
L’Afrique a toujours considéré la palabre comme le plus important des
piliers sociaux. Elle en avait d’ailleurs acquis la maîtrise avant
l’arrivée impromptue de la civilisation occidentale qui a opté pour la
neutralisation-subtitution des valeurs et des pratiques africaines. Il
faut donc remettre en place, en les modernisant, des institutions
pérennes et transparentes de la palabre africaine. Ce n’est qu’à cette
condition que les trois premiers piliers sociaux auront un sens pour le
citoyen africain. Le don et le contre-don reprendront alors leur vrai
sens, celui de neutraliser la valeur marchande de l’échange pour ne
laisser transparaître que la symbolique de paix, de solidarité et de
partage. La négociation et la médiation à l’Africaine méritent une
seconde chance et peuvent contribuer à calmer l’incurie des politiques
répressives utilisées pour le moment pour éradiquer la violence
terroriste globalisée. Le don et contre-don supposent une croissance
économique partagée et donc une révision des certitudes quant aux
mécanismes de diffusion de la prospérité.
Conclusion : renaissance d’un système d’auto-régulation de la paix
Réorganiser la négociation et la médiation comme un outil d’écoute et de
recherche collective de solutions est un combat des temps modernes pour
retrouver une vraie légitimité et dignité des peuples-citoyens
africains. Le fort taux d’échec des médiations en Afrique provient du
fait que les démarches de négociation-médiation ne sont pas fondées sur
la construction de la confiance. L’État y est associé mais arrive avec
un a priori basé sur la répression où les causes structurelles des
différends sont évacuées.
La clé d’une médiation réussie réside dans la compréhension du différend
et l’accord des belligérants sur le besoin de le résoudre pacifiquement.
Des groupes de réflexion et d’audition institutionnalisés de manière
permanente devraient contribuer à rendre plus effective cette phase
critique de la négociation-médiation. L’intégration de la Diaspora et
des femmes dans le processus collectif de résolution des différends
devrait permettre une gestion plus transparente et neutre vers une
nouvelle dynamique de création de repères communs à des fins de
cristallisation de la sécurité collective et de la paix dans une société
ouverte. Le proverbe du peuple wolof au Sénégal rappelle que la palabre
est la solution au conflit : "il n’y a pas deux personnes qui ne
s’entendent pas, il y a deux personnes qui n’ont pas discuté."
Le défi pour l’Afrique réside dans la mise en œuvre de ce proverbe avec
une multiplicité d’acteurs et de paramètres de lecture des différends.
La médiation dans une telle configuration a plus de chance de succès si
elle est menée de manière collective. Les faiseurs de paix deviennent de
facto des déflateurs de violence. Il s’agit bel et bien de la
renaissance d’un système d’autorégulation qui ne peut que reposer sur le
paradigme africain de la complémentarité des différences .
Paradoxalement, ce processus d’organisation de la culture de paix tend à
favoriser le processus d’intégration régionale et d’unification
[13] à terme
des Africains. Il semble néanmoins que les dirigeants politiques, malgré
les effets de manche ici et là, n’y soient pas aussi favorables qu’ils
le prétendent.
Mai 2006
Yves Ekoué Amaïzo
Auteur et Economiste à l’Organisation des Nations Unies pour le
développement industriel (ONUDI).
Il s’exprime ici à titre personnel.
1. Il s’agit d’une version adaptée de l’article de
l’auteur paru dans la Revue générale de Stratégie « Agir » portant sur «
Médiation et négociation » du 24 janvier 2006, pp. 39-52 intitulé : «
négociation et médiation à l’Africaine : renaissance d’un système
d’autorégulation de la paix ».
2. Fabien Eboussi Boulaga, The Topic of Change, in African Philosophy As
Cultural Inquiry, KARP, Ivan (ed). Bloomington, Indiana Univ Pr., 2000.
3. E. Le Roy, « L’ordre négocié. L’oralité juridique et les mutations
techniques et sociales », in Cahiers science, technologie, Société, n°
spécial, « ordre technologie », vol. 12, 1986, pp. 117-133.
4. L’union européenne serait en train de chercher à nommer des «
ambassadeurs » qui pourraient se consacrer entièrement à ce genre de
médiation… L’union africaine y avait déjà pensé mais les moyens
financiers limités et la difficulté à imposer des personnalités
africaines aux protagonistes ont, semble-t-il, diluer ce mode
d’intervention par l’UA.
5. Seydou Ngangou, « Guerre, Pouvoir et Société dans le royaume bamoum
», Mémoire de DIPES II, Université de Yaoundé I, 1993 sous la direction
de Thiern Mouctar Bah : « Le souverain Bamun (Cameroun) dispose d’un
organe permanent de conciliation où se retrouvent un chef de lignage
influent, un éminent juriste et un chasseur prestigieux et un
prêtre-géomancien réputé ».
6. Yves Ekoué Amaïzo (dir), « La pression des Pairs et de la communauté
internationale : un succédané à l’impossible démocratie en Afrique », in
La neutralité coupable : l’autocensure des Africains, un frein aux
alternatives ?, collection « interdépendance africaine », éditions
Menaibuc, Paris, sortie prévue pour février 2006
7. Thierno Bah, Les mécanismes traditionnels de prévention et de
résolution des conflits en Afrique noire, voir sur Internet :
www.unesco.org/cpp/publications/mecanismes/edbah.htm
8. Actuafricaine, « Le succès de Thabo Mbéki en Côte d’ivoire sonnerait
le glas de la « Françafrique », jeudi 10 novembre 2005.
9. Darfour : la conférence de paix d'Abuja aurait échoué, in Le Monde
21/12/2004.
10. March Bichler, Représentant permanent adjoint du Luxembourg auprès
des Nations Unies, au nom de l’Union européenne : Déclaration de la
Présidence de l’Union européenne : La dimension africaine dans les
travaux du Conseil de Sécurité, 30 mars 2005 à New York, voir http://europa-eu-un.org/articles/fr/article_4515_fr.htm
11. Discours de Mme. J. Frazer prononcé le 19 avril, à l'Université
Howard, Washington, USA, voir sur Internet : http://www.uspolicy.be/Article.asp?ID=CF9F8885-B8E8-4FF1-B2FB-AD8997E90A6C&L=FR&N=Apr28
12. Roselyne Mavungu, « Synthèse sur les travaux et expériences en
médiation du Laboratoire d’Anthropologie Juridique de Paris »,
Université Paris 1, Panthéon Sorbonne, Bulletin de liaison du LAJP, n°
22, septembre 1997, pp. 82-88.
13. Yves Ekoué Amaïzo (dir.), L’Afrique est-elle incapable de s’unir ?
Lever l’intangibilité des frontières et opter pour un passeport commun,
avec une préface de Joseph Ki-Zerbo, « collection interdépendance
africaine », L’Harmattan, Paris, 2002.
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Yves Ekoué Amaïzo


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