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Kenya ou la démocratie palliative en
Afrique?
L’Afrique malade de ses élites dirigeantes
Le Kenya est en train d’expérimenter une nouvelle forme de médiation
confiée par l’Union africaine à l’ancien secrétaire général de l’ONU. Le
refus par le président "déclaré" du Kenya d’accepter le ghanéen Kofi
Annan comme médiateur pose problème. Faut-il parler d’un échec ou d’une
mission impossible de l’actuel président en exercice de l’Union
africaine John Kufuor ? Que faire lorsque le président kenyan Kibaki
nomme un gouvernement incomplet de 17 membres alors que sous la pression
discrète de l’Union européenne, il finit par accepter de recevoir John
Kufuor. Que dire face à des expériences de démocraties palliatives
réussies ailleurs en Afrique alors qu’au Kenya, c’est la violence,
l’échec temporaire d’une alternance et la consolidation d’une démocratie
forcée en Afrique qui se profile à l’horizon. N’est-ce pas le peuple
souverain qui est en fait à la recherche d’une nouvelle forme de
diversité ethnique à la tête de l’Etat Kenyan ? Kikuyu ou Luo ? Cela
a-t-il beaucoup d’importance dans un monde interdépendant ?
Certainement, l’alternance ne peut qu’être une chance pour l’équilibre
des pouvoirs en Afrique.
Suite aux accusations de fraudes après les élections présidentielles et
législatives de décembre 2007 au Kenya, il n’y a que peu de doutes sur
ceux qui portent une lourde responsabilité dans cette affaire. Qui
refuse de mettre en œuvre la requête de cinq des 21 commissaires
électoraux qui ont demandé "la révision judiciaire du décompte des
voix et des résultats", afin de produire ce qu'ils ont appelé un
"rapport crédible après les doutes sérieux pesant sur le processus ?"
De nombreuses organisations non gouvernementales de défense des droits
humains ont également signalé des irrégularités dans tout le processus
électoral. Mais qui écoute la société civile kényane ? Personne !
Pourtant entre les cinq plus importantes ethnies du Kenya à savoir les
Kikuyu, les Luo, les Luhya, les Kalenjin et les Kamba, un sondage a
permis de relever que près de 39 % d'électeurs avaient reconnu qu’ils
choisissaient leur candidat sur une base purement ethnique [1].
Il y a donc bien un problème ethnique sous-jacent à la question
fondamentale du partage des richesses entre les différentes communautés
ethniques ou confessionnelles. Malgré les frustrations, rien ne justifie
la violence, la brutalité, les atrocités et l'horreur de tous les actes
spontanés ou prémédités commis au nom de la démocratie palliative au
Kenya, comme au demeurant ailleurs sur le continent africain.
1. L’impossible présidence d’un représentant de l’ethnie Luo au Kenya
Protectorat en 1895, le Kenya subit encore les conséquences de la
colonisation blanche des années 1900. Malgré quelques résistances ici et
là, il a fallu attendre 1944 pour voir émerger un véritable mouvement
nationaliste organisé, l’Union africaine kényane créé par Jomo Kenyatta,
le futur président Kikuyu. Avec la guérilla de la société secrète "Mau
Mau" composée de kenyans de l’ethnie Kikuyu, le Kenya a pu venir à bout,
au moins de manière visible, des colons blancs. L’emprisonnement de Jomo
Kenyatta en 1953 n’a pas empêché la guérilla de libération de perdurer
jusqu’aux années 1956, soit près de 50 ans de combat acharné que les
médias occidentaux se gardent bien de rappeler pour expliquer la crise
actuelle du pays. C’est à la faveur d’une conférence "constitutionnelle"
tenue à Londres en 1960 et la création de partis politiques dont le
Kenya African National Union (KANU) que Jomo Kenyatta a pu sortir de
prison en 1961. Ce dernier a conduit son parti à la victoire législative
aux élections de mai 1963, ce qui lui valu d’être gratifié du poste de
premier ministre. La déclaration d’indépendance n’a pas tardé et est
survenue en décembre 1963 avec Mr. Kenyatta comme président. L’image
laissée reste clairement positive malgré quelques abus ici et là dans la
gouvernance de l’après-indépendance.
Par la suite, le règne de 24 ans du président Daniel Arab Moi (ethnie
Kalenjin) entre 1978-2002 a contribué, bien souvent malgré lui, à une
succession d’affermissement de la démocratie par défaut dans le pays. La
National Alliance Rainbow Coalition (NARC), formée de dissidents de la
Kenya African National Union (KANU), le parti au pouvoir, et du Parti de
l'Alliance nationale (PAN), remporta les élections multipartites qui se
déroulèrent au Kenya en 2002. Le chef de la NARC, Mwai Kibaki,
remplacera Daniel Arap Moi. Plus tard, le fils Kenyatta reprendra le
flambeau de son père lors des élections présidentielles de 2002. Mais le
peuple kenyan n’a pas voulu d’une dynastie familiale. Avec
officiellement 62,3% des voix contre 31,2% pour Uhuru Kenyatta, le fils
de Jomo Kenyatta, Mwai Kibaki a remporté une victoire éclatante aux
précédentes élections présidentielles de 2002. Au niveau des élections
législatives, la NARC remporta 125 des 210 sièges au Parlement
(majorité) contre 64 seulement pour la KANU.
A l’époque, la rédaction de la constitution kenyane posait problème. Le
Président de la commission de rédaction est d’ailleurs mort dans des
conditions non éclaircies sous le règne de Mr. Kibaki. Aujourd’hui, le
paradoxe veut que ce soit encore un parti dissident qui conteste la
présidence de Mwai Kibaki. Le Mouvement démocratique orange (ODM) est
une association de partis politiques de l’opposition qui se sont
éloignés du Président Kibaki principalement à la suite du non-respect
par ce dernier d’un accord de gouvernement qui aurait permis à:
1. Raila Odinga de devenir premier ministre (poste non prévu par la
constitution et non inscrit par Mr. Kibaki dans la proposition de
constitution en discussion déjà en 2002), et
2. sa coalition d’obtenir au moins 50% des postes ministériels dans le
gouvernement de Mr. Kibaki.
Cela a conduit à une rébellion ouverte contre Mr. Kibaki qui a résulté
en une campagne pour un NON à une proposition de constitution qui
offrait des pouvoirs exorbitants à l’exécutif kenyan aux dépens des
gouvernements régionaux. C’est ainsi que le 21 novembre 2005, Raila
Odinga a marqué une première victoire contre Mwai Kibaki en demandant
que les citoyens kenyans rejettent cette constitution. Le peuple a suivi
Raila Odinga en votant 57% pour et 43% contre. C’est à la suite de cet
échec que le Président Kibaki a remercié le gouvernement de l’époque et
la plupart des ministres provenant de différents partis qui se sont
coalisés pour former le Mouvement démocratique orange (ODM) avec le fils
Odinga (Raila) à sa tête. Aussi, les allégations de fraudes et le refus
du Président contesté (Mwai Kibaki) de quitter le pouvoir en 2008
doivent être revisitées à la lumière de ce passé ombrageux, où son
propre non-respect des accords politiques ont contribué à susciter
l’alliance des partis d’opposition qui estiment être lésés de leur
victoire.
2. Cure de jouvence et deal anachronique
Au plan historique, Raila Odinga est le fils de Jaramogi O. Odinga. Ce
dernier fut vice-président de Jomo Kenyatta au cours des années
d’indépendance et aurait dû succéder au premier président du Kenya. Mais
les Kikuyu au pouvoir ont toujours refusé la présidence du pays à un
représentant de l’ethnie Luo. A la mort de Jaramogi O. Odinga en 1994,
son fils Raila n’a pas pu lui succéder à la tête du parti (FORD-Kenya)
et est parti en dissidence en rejoignant le National Development Party (NDP).
Il faut malgré tout rappeler qu’aux élections présidentielles de 1997
qui virent la victoire du Président Moi, Raila Odinga arriva en
troisième position et c’est de là qu’il a commencé à s’allier avec Mwai
Kibaki avant de s’en éloigner lors de l’épreuve de force sur la
modification de la constitution au Kenya. La morale de l’histoire reste
la même. L’Afrique est malade de ses élites dirigeantes puisque le
conflit reste constant:
1. l’un cherche à plaire aux démocraties occidentales en faisant de la
démocratie palliative, et
2. l’autre tente d’approfondir la démocratie comme un bien public commun
et rencontre des résistances fortes non sans intervention extérieure.
Sans rappeler toute l’histoire du Président "auto-déclaré" âgé de
76 ans, le Président Mwai Kibaki a été plusieurs fois ministre, a passé
plus de 10 ans comme vice-président (1978-1988) et s’est maintenu près
de 5 ans comme Président au pouvoir… C’est le renouvellement de ce
mandat qui est largement "contesté" pour fraudes électorales et
usurpation du choix souverain de la population. C’est aussi sa propre
stratégie d’élimination des partis d’oppositions et croyant à
l’impossible coalition des opposants kenyans y compris la diaspora qui a
subi un échec.
Avec autant d’années au pouvoir, on se demande si rester au pouvoir
reste synonyme de servir les intérêts supérieurs de la population
kenyane. Une sortie à la "Nelson Mandela" aurait projeté Mwai Kibaki
dans l’histoire peut-être même au-delà de Mandela et Kenyatta cumulés…
Mais la "real politik" a pris le dessus. Le Président contesté
est en fait un bon alibi pour son entourage pour conserver la maîtrise
de l’accès aux richesses à moins qu’il ne soit pris en otage par la
communauté internationale notamment les États-Unis qui ont intégré le
Kenya dans leur alliance mondiale anti-terroriste. Le Kenya n’est pas
dupe de la manœuvre puisque le pays a pu bénéficier des avantages
pécuniaires du programme AGOA[3] permettant d’exporter
certains produits pendant une période limitée en franchise de douane aux
États-Unis. On assiste donc à un "deal" anachronique : je t’aide sur la
lutte anti-terrorisme et tu me laisses en paix chez moi, sous-entendu
comme président. Les élections et le refus de recompter les voix ou de
refaire les élections quelle qu’en soit la forme ne sont pas de nature à
faire croire à une bonne volonté de la part de ceux qui s’arrogent le
pouvoir sans démontrer ou confirmer que le transfert de souveraineté du
peuple a bien eu lieu dans des conditions transparentes.
Sans négliger les tensions ethniques et la volonté de conserver le
pouvoir coûte que coûte, c’est en définitif ce deal anachronique,
faisant office de quiproquo, qui a conduit à la crise kényane actuelle.
En effet, pourquoi de manière très hypocrite, les grandes puissances
occidentales, qui n’ont pas cessé leur combat d’arrière-garde de
dépendance économique des États africains, n’ont rien trouvé de mieux
que d’avaliser, puis de condamner à posteriori l’échec des fraudes
électorales massives et modernisées en perdant d’ailleurs leur
crédibilité comme "observateur neutre dans les élections africaines"
? En félicitant rapidement, trop rapidement, Mr. Kibaki, les pays
occidentaux et certains de leur amis dans la sous-région ayant aussi
usurpé les élections dans leurs pays se sont empressés de féliciter le
nouveau Président. C’est sans compter sur la détermination d’un peuple
qui aspire à l’alternance dans un espace où les inégalités, les crimes
et les impunités semblent avoir été "tolérés"[4] trop
longtemps par le Président Kibaki lors de son premier mandat.
En fait, ce que les élites occidentales dirigeantes ne perçoivent pas
compte tenu de la loi de l’alternance bien établie et le poids de la
société civile dans les sociétés industrialisés, c’est le besoin de
certaines élites dirigeantes africaines d’organiser pour la vie une
"cure de jouvence" à la tête des États en utilisant l’armée et la
police comme garde-fou contre toute déstabilisation… à savoir toute
déstabilisation de leur position. Il suffit de satisfaire aux intérêts
occidentaux officiellement ou en catimini. Le cas de Robert Mugabe,
l’histoire du Zimbabwe et le conflit interminable entre ces deux, la
Grande Bretagne et ses premiers ministres ne peut pas ne pas être
évoqué. On est passé là-bas de l’ami, le bon élève, à celui que l’on
refuse de rencontrer. En sera-t-il de même pour Mr. Kibaki si la crise
continue ? Ou est-ce le tour des opposants d’accepter le statu quo en
acceptant "d’avaler le python africain"[5],
comme c’est le cas dans bien des pays qu’il n’y a plus lieu de citer.
3. La quadrature du cercle : le droit à l’alternative politique et
ethnique interdit
Aussi, pour sortir de la quadrature du cercle et réussir en faisant un
coup double à savoir réussir une démocratie exemplaire par l’acceptation
du processus électoral jusqu’à son terme [6] par tous
les partis politiques et laisser l’alternance s’exécuter normalement
tout en acceptant de construire l’opposition politique sans complexes,
ni fausse honte, il faut donc planifier et trouver un point de chute
pour certains dirigeants africains. Ces derniers n’ont souvent aucune
idée de comment se crée la richesse puisqu’ils (et non pas elles pour le
moment) ont passé des années à gérer et structurer des États
patrimoniaux avec la complicité sinon la bénédiction des pays
démocratiques occidentaux.
Pour ce faire, ils ont, pour la plupart, misé sur le lien de proximité
et de la relation confessionnelle. L’ethnie devient l’entité qu’il faut
faire vivre car c’est en son sein que se recrutent tous ceux qui
contribueront à protéger et à perpétuer la prise de pouvoir. Les
modifications des constitutions pour satisfaire les dirigeants
occidentaux bien naïfs sur la capacité des dirigeants africains à
perdurer au pouvoir sont inversement proportionnelles à l’entêtement des
premiers à bloquer et neutraliser l’industrialisation et la création
d’emplois décents en Afrique afin de continuer à organiser l’accès aux
matières premières en leur faveur. C’est donc ce malaise qui a fait plus
de 600 morts de source officielle et plus de 1000 de sources informelles
au Kenya, sans compter les blessés. Au Kenya seulement ? Non !
Ailleurs, le silence imposé par l’actualité rapide fait que l’on oublie
tous les pays où la fraude électorale avalisée et parfois construite
avec des élites occidentales a conduit à une démocratie du statu quo, au
moins pour ce qui est des personnalités et des ethnies au pouvoir. Il
suffit de mentionner principalement l’Ethiopie, le Togo, le Tchad, la
Centrafrique, le Congo démocratique et bien d’autres plus subtils comme
le Sénégal, le Gabon, le Congo, la Guinée et l’Algérie où l’on parle de
démocratie conviviale ou de gouvernement de large ouverture. Dans ces
pays, la démocratie palliative, avec l’appui de l’armée, des milices ou
des réseaux religieux, se caractérise par un musellement plus ou moins
musclé et pas toujours discret de l’opposition quand cette dernière, à
la différence du Kenya, ne se fait pas "hara-kiri" elle-même en
refusant d’organiser une vaste alliance avec la Diaspora et refusant de
créer une plateforme commune pour faire échec au mouvement opportuniste
des "transfuges" [7] vers les partis au pouvoir.
Dans les faits, ce sont généralement les mêmes et la même ethnie
dirigeante, contrôlant des réseaux d’organisations religieuses ou
d’organisation de la conscience des jeunes et des femmes, qui proposent
d’ouvrir, uniquement à la marge, leur gouvernement à ceux qui se sont vu
usurper les droits à la vérité des urnes. Le droit à l’alternance est-il
interdit dans certains pays africains ?
4. Une opposition unie et une société civile rivée sur les principes
démocratiques
Au Kenya, pour la première fois, l’opposition dit "non" aux
manœuvres de tous genres. Le prix à payer pour convaincre des membres
des partis de l’opposition de se rallier au statu quo ainsi que toutes
les ethnies qui se sentent flouées derrière le vol de leur victoire
pourrait se révéler être trop élevé. Les dessous de table discrets ne
semblent plus fonctionner. Alors, tout le monde doit revoir sa copie.
Suite à l’échec de la médiation du Président du Ghana John Kufuor,
président en exercice de l’Union africaine au Kenya le 10 janvier 2008,
il faut s’interroger sur les raisons du refus du Président Kibaki de
signer un compromis accepté par son "challenger" et qui stipulait, entre
autres, deux points de vérification de la transparence des élections à
savoir :
• un réexamen du travail de la Commission électorale et des
circonstances dans lesquelles les résultats ont été annoncés, et
• la possibilité de convoquer de nouvelles élections…
Il faut croire que cette version de l’opposition ne pouvait satisfaire
le Président déclaré qui a fait savoir officiellement qu’il refusait de
signer un tel document dont il n’avait jamais entendu parler et qu’il
n’avait jamais rencontré ceux qui sont supposés avoir négocier en son
nom. Le blocage est bien total en apparence. Face à cette paralysie, il
n’est plus question pour le moment de discuter des conditions de
déroulement des élections mais plus simplement de se contenter de
palabrer sur les conditions même d’organisation d’un dialogue. C’est ce
travail qui a été confié le 11 janvier 2008 à un comité de personnalités
dirigé par Kofi Annan… On se demande si c’est le comité de personnalités
qui est rejeté par Mvai Kibaki ou tout simplement la direction du
comité.
Ethique oblige, certaines personnalités africaines veulent en finir avec
la non-transparence, le mensonge et l’usurpation du vote des électeurs.
Il ne faut donc pas s’étonner que les États-Unis avec la représentante
américaine Mme Jendayi Frazer, qui passé plus de trois jours au début du
contentieux à vouloir résoudre la crise toute seule, l’Afrique du Sud et
les églises anglicanes avec le prix Nobel de la paix, Desmond Tutu,
l’Union africaine avec le Président John Kufuor et la demi-douzaine de
chefs d’Etat et maintenant Koffi Annan, l’ex-secrétaire général de l’ONU
nommé comme médiateur par la présidence tournante de l’UA pour sortir de
la crise kényane, risquent tous d’échouer si personne ne veut reposer la
résolution du conflit sur les principes de la transparence, de l’éthique
et du respect des institutions et de la vérité des urnes. En croyant que
la paix à court terme suffit pour "calmer le jeu", la diplomatie
africaine s’est souvent fourvoyée et a renvoyé les problèmes à plus
tard. Il y va de la construction d’une société de confiance en Afrique
et de crédibilité de la communauté internationale à vouloir accompagner
l’Afrique sur les voies tortueuses de la démocratie sur le continent.
5. Une majorité au parlement : avec qui et pourquoi faire ?
La solution reste bien sûr des élections transparentes. Le vote au
parlement (15 janvier 2008) restera déterminant. Il faut espérer que de
nouvelles fraudes n’aient plus lieu (ou soient réduites à leur dose
marginale incompressible) et que la vérité des urnes triomphe cette
fois-ci. Si la coalition de l’opposition (ODM et les alliances qu’il
fera) obtient une majorité absolue au parlement avec au moins 104
députés sur 210, alors Raila Odinga pourra faire une démonstration de
force dans le cadre des institutions républicaines. Sa responsabilité
sera engagée sur la volonté de rétablir la vérité des urnes ou d’éviter
de voir son pays sombrer dans un "vulgaire conflit ethnique" que des
esprits malsains ont d’ores et déjà programmé pour déstabiliser le Kenya
et la sous-région. En dehors de cela, il apparaît bien difficile que la
crise ne se poursuive pas dans la rue d’autant que les partis au pouvoir
comme d’opposition ne maîtrisent pas les réactions spontanées et
ponctuelles de violence qui sont d’ailleurs une sorte de constante au
Kenya, sauf en 2002 où l’alternance avait permis de "calmer" les
populations. Tenter de procéder comme en Guinée [8] ou
au Togo pourrait se révéler n’être qu’une démocratie palliative avec ses
conséquences les plus fâcheuses à moyen terme. Un consensus de
non-alternance a besoin d’un comité de “ personnalités éthiques” doté
d’un pouvoir de conviction effectif et du temps pour faire entendre
raison à toutes les oppositions africaines. Cela permet ainsi de
renverser la charge de la responsabilité des malheurs de la population
sur ceux qui n’ont pas accès aux commandes de l’Etat et de donner le
temps pour que les divisions parmi les oppositions voient le jour.
Faut-il limiter ces élections uniquement au parlement kenyan ?
Certainement pas car le rôle de caisse d’enregistrement ou de résonance
de nombreux parlements africains est trop connu pour être rappelé.
Alors, si personne ne veut de nouvelles élections, la solution africaine
qui transforme les principes démocratiques en procédures pour former un
gouvernement d’union nationale au profit de celui qui a abusé de la
force, risque de prendre le dessus. Il faut dialoguer, répètent
inlassablement les diplomates… Mais dialoguer sur quoi ? Vivre sans la
fraude électorale ou accepter la fraude électorale et sauver l’unité et
la paix du Kenya reste un dilemme africain. Les deux sont incompatibles.
Il suffit pourtant de redonner ses lettres de noblesse au principe
éthique et démocratique et d’obtenir l’engagement des donateurs de ne
plus promouvoir de politiques de "deux poids, deux mesures" en Afrique.
Cette "médecine" ne semble pas exister dans les mille et une capacités
et pouvoirs des apprentis sorciers de la démocratie en Afrique.
6. L’Afrique, malade d’elle-même ? La palabre et la neutralité
coupable [9]!
L’Afrique est-elle malade d’elle-même pour ne proposer invariablement
que la palabre ? Encore faut-il que la palabre africaine se fasse dans
des conditions acceptables pour tous les partis et que les dirigeants
africains qui ne jurent que par la non-ingérence dans les affaires
intérieures en acceptent les conclusions comme le faisaient leurs aïeux
avant la colonisation. Certains acceptent bien trop rapidement, et
parfois sans que personne ne leur ait rien demandé, de s’ingérer dans
les affaires de souveraineté pour mieux assoir la position des élites
affairistes de plus en plus intégrées dans des réseaux internationaux.
Lorsque le Président de la Commission électorale kenyane (CEK), Samuel
Kivuitu, a fait état des multiples pressions qu’il aurait subi de la
part du pouvoir et a, malgré tout, pu annoncer publiquement : "je ne
sais si Kibaki a gagné l’élection présidentielle"[10],
alors il y a du souci à se faire sur les démocraties de l’ombre en
Afrique. Samuel Kivuitu ne pouvait pas avoir participé à la publication
des résultats des élections électorales du 27 décembre 2007 car il a
fait préciser qu’il n’avait pas soumis, ni autorisé le rapport qui est
sorti avec son nom. Son nom aurait été "usurpé"[11].
Reste à savoir si ces pratiques ne font pas partie de la panoplie des
techniques de fraudes en Afrique.
De l’affirmation, on est passé à l’interrogation puis à l’usurpation de
l’identité d’une personnalité clé dans la validation des élections
kenyanes. Cela permet de sauver l’honneur du Président de la CEK sans
déshonorer le Président contesté. Mais cette façon de raisonner
peut-elle permettre à l’Afrique de tenir son rang parmi le concert des
Nations ? Cette forme de diplomatie qui privilégie d’abord le refus du
déshonneur a conduit à l’abus… Certains chefs d’État, voyant la retraite
politique arriver, finissent par faire un hold-up, que dis-je, un coup
d’État démocratique en affirmant qu’un Chef africain ne quitte pas le
pouvoir de son vivant… Mais qui a dit cela au chef d’État ? Peut-être
que les citoyens africains devraient interroger leurs chefs d’État
respectifs ?
Voici comment l’on fait fondre les recettes attendues du tourisme en
quelques minutes en refusant la vérité des urnes alors que ce secteur
constitue la troisième source de revenus en devises du Kenya. Plus
graves et moins décriés, les problèmes ethniques et la crise de pauvreté
et pénurie y afférant deviennent alors des moyens de justifier la mise
en œuvre de programmes d’assistance et de distribution. Il faudra
s’assurer que les maïs et autres céréales transgéniques, les médicaments
frelatés et l’abus des femmes et des enfants y compris la disparition
d’enfants pour récupérer des organes face à l’échec de la tentative de
l’arche de Zoé au Tchad ne fassent tachent d’huile au Kenya.
L’Afrique est malade d’elle-même ou plutôt sa prédilection pour les
conciliabules à huis clos et en toute non-transparence devient un
facteur de déstabilisation notoire. Le refus de la transparence, le
refus de la bonne foi, l’embarras des pays occidentaux dont les
positions à huis clos sont bien différentes de celles affichées dans la
presse afin de se donner bonne conscience auprès de leurs électeurs et
téléspectateurs posent problème.
7. Si la palabre échoue…, le Kenya coupé en deux ?
Lorsque dans ses déclarations, le Président Kibaki rappela lors d’un
meeting à Nairobi’s Uhuru Park en juin 2007 à ses électeurs que ces
derniers lui ont demandé de "sortir la nation de la sauvagerie et du
malaise pour aller vers la terre promise" alors on peut comprendre
que le sujet ne relève plus du "bon sens" mais de la superstition, et
cela se soigne car sous d’autres cieux et dans certains milieux fermés,
d’aucuns auraient déjà parlé d’illuminé. Par ailleurs, le président
sortant semble avoir basé toute sa stratégie de réélection sur le fait
que les Kenyans n’étaient pas préparés à choisir un Président provenant
d’une ethnie autre que les Kikuyu alors que l’ethnie Luo dont est
originaire son "challenger" Raila Odinga a su faire des alliances
qui dépassent le vote ethnique. Le Président Kibaki a refusé de
s’attaquer à la corruption, à l’impunité et s’est endormi sur les
résultats économiques qui reflètent le dynamisme de la population et du
secteur privé kenyan dont la classe moyenne est constituée en partie de
Kenyans originaires d’Asie notamment de l’Inde.
L’économie kenyane profite en cascade des retombées de la croissance de
l’Inde sans compter le rôle de plus en plus important de la Chine
émergente. Ces deux pays asiatiques fonctionnent comme des
"locomotives économiques" indirectes et cela n’a pas empêché le
Kenya d’avoir plus de 46% de sa population en dessous du seuil de
pauvreté en 2006. Il y a donc bien deux Kenya : l’un dynamique et occupé
à développer l’intégration dans le cadre de la globalisation et l’autre,
pauvre, laissé pour compte, marginalisé et dont la vie dans les
bidonvilles favorise la montée en puissance des églises et autres sectes
venues d’ailleurs pour voler les "âmes", les "consciences" et faire
adopter la gouvernance de la fatalité…. Les populations kenyanes n’ont
pas été dupes et ont su faire la part des choses entre l’idéal religieux
et la réalité des inégalités dans la distribution des fruits de la
croissance.
La guerre ethnique est une explication commode pour des journalistes
occidentaux qui refusent de faire suffisamment référence à la presse
kenyane, qui connaît mieux les complexités des relations politiques dans
le pays et présente la situation en la mettant en perspective. La guerre
ethnique et la comparaison avec le Rwanda est une phobie occidentale. Il
vaut mieux comparer la situation kenyane à ce qui s’est passé par
exemple au Sénégal (février 2007) lors des dernières élections
présidentielles sauf qu’au Kenya, l’histoire a mal tourné et les réseaux
de jeunes kenyans sont moins dépendants des responsables religieux
contrairement à l’emprise des dirigeants Mourides au Sénégal. L’incendie
de l’église au Kenya , ceci dans la région touristique de Eldoret, doit
être versé au compte d’une action d’irresponsables plus que d’une
stratégie de génocide comme au Rwanda. Les attaques contre les ethnies
relèvent de la responsabilité partagée et risquent à terme de mettre en
cause la capacité des deux protagonistes à calmer leurs troupes
respectives. Il ne faut d’ailleurs pas négliger la possibilité de
déstabilisation orchestrée par des bandes terroristes qui verraient bien
le Kenya sombrer dans une situation d’État scindé en deux comme cela
s’est fait en Côte d’Ivoire.
8. Complexité des situations africaines : vers l’alternance ethnique
au pouvoir ?
Bref, la situation est bien plus complexe pour que les œillères
occidentales et africaines soient dépoussiérées pour une fois. Les
cerveaux africains et d’ailleurs ne doivent plus laisser les politiques
continuer à faire croire à la neutralité de leurs interventions dans la
gouvernance africaine alors qu’il est question, en fait, de faire comme
ailleurs, à savoir légitimer les faits et donc bafouer la vérité des
urnes. La non-intervention de l’ONU, sauf pour des raisons humanitaires,
et l’intervention d’un "Africain" du dehors en la personne de Koffi
Annan risquent d’être le recours en dernier ressort. Il faut espérer que
le vote parlementaire pourra démontrer qu’il est nécessaire de retrouver
une forme de refondation démocratique qui dépasse les principes
démocratiques occidentaux. L’Afrique doit démontrer que la palabre
fonctionne au bénéfice des populations. Sinon, une fois de plus, les
dirigeants africains et la diplomatie africaine auront non seulement
prouvé leur impuissance mais surtout qu’il n’y a rien à attendre des
institutions régionales, africaines si les solutions doivent venir de
l’extérieur de l’Afrique par une démonstration de force des pays
occidentaux structurés dans le cadre d’une ingérence avalisée par le
conseil de sécurité de l’ONU.
En effet, ce ne sont pas les 6,1% de croissance économique du Kenya en
2006 inégalement répartie entre les ethnies et les droits de propriété
outrageusement octroyés aux membres de l’élite dirigeante qui pourraient
faire croire qu’il faille transformer la démocratie à l’africaine en une
théocratie organisée par les élites africaines soucieuses de non-respect
des institutions et de la vérité des urnes. L’augmentation de la
criminalité, de la corruption et la perte de pouvoir d’achat sans
compter la répartition inégale des fruits de la croissance sons passés
souvent sous silence et sont en fait le fondement du changement du Kenya
profond vers l’acceptation de la diversité ethnique à la tête de l’État
Kenya. C’est de cette alternative dont voulaient peut-être parler les
laissés-pour-compte dont se réclame l’opposant politique et ancien
ministre sous le gouvernement de Mwai Kibaki, Raila Odinga.
9. Affaire à suivre : pressions nécessaires
Lorsque le président contesté explique qu’il n’y a pas de crise au
Kenya, il est clair qu’il s’agit vraisemblablement d’une affaire à
suivre. Myopie ? Entêtement ? Jouer la montre ? Peut-être ! Lorsqu’un
président affirme au journal Kenyan "the Standard" que tout ce
remue-ménage diplomatique, c’est juste pour que le Président John Kufuor
puisse "prendre une tasse de thé avec lui" alors sa volonté réelle de
négocier dans la transparence se mesure en millimètres.
Ce qu’il y a de sûr, c’est tout sauf le respect des principes
démocratiques. Aujourd’hui, ce n’est plus tant la victoire de Raila
Odinga qui interpelle mais bien comment le vide juridique et
institutionnel arrive à s’installer en Afrique aussi rapidement ?
Pourquoi en dehors des coups d’État, l’armée et les forces de sécurité
et de police africaines se sentent obligées de préférer le titulaire
d’un poste au mépris des résultats des élections en réprimant une
population qui a eu le malheur de s’exprimer pacifiquement et
massivement ? Enfin, pourquoi les pays occidentaux se pressent-ils aux
portillons pour valider par des déclarations intempestives la victoire
du candidat qui défend mieux leurs intérêts au mépris de la souveraineté
du peuple africain ? Pourquoi se rétractent-ils dès que les flambées de
violence face à la fraude sont spontanées et canalisées ? Pourquoi face
aux réalités de la contestation, certains jouent la surprise alors que
d’autres en catimini continuent à dire au Président Kibaki de tenir bon…
Les changements "verbaux" ne changent pas les logiques de dépendance. A
ce titre, il faut d’ailleurs se demander si tout ceci n’a pas pesé dans
la décision du Kenya d’accepter avant le 31 décembre 2008 un accord de
partenariat économique intérimaire qui est de plus en plus décrié par
certains présidents africains et qui a permis à l’Afrique collective de
dire "non" aux APE à Lisbonne en décembre 2007. Faut-il rappeler que le
Kenya a signé l’accord intérimaire APE malgré elle… comme au demeurant
le Ghana… alors que le Sénégal a manifesté contre et l’Afrique du sud
estime qu’il s’agit d’une atteinte grave à sa souveraineté… Là encore,
les stratagèmes de division ont repris le dessus et ainsi l’Union
européenne, en refusant d’écouter la société civile africaine qui refuse
depuis 2004 les APE, préfère signer au cas par cas des accords régionaux
intérimaires devenus des accords bilatéraux entre un pays africain et
une région du monde. De telles pratiques ne pourront pas fonder les
relations futures d’une économie gagnant-gagnant entre l’Union
européenne et l’Afrique. Les discussions collectives entre régions
africaines existantes et l’Union européenne doivent reprendre. Le plus
tôt sera le mieux. La participation des États africains sera incomplète
si l’Union européenne ne cherche pas cette fois à faire représenter les
sociétés civiles et la Diaspora.
Le Kenya est l’occasion de se rattraper collectivement. Les pressions de
la communauté africaine et internationale doivent s’exercer en premier
sur celui qui a contribué à faire disparaître la paix au Kenya. Le
retour de la paix civile ne doit pas signifier qu’il faille empêcher les
manifestations pacifiques de la population kenyane qui s’est fait
usurper son droit à l’alternance ou tout au moins le droit au recomptage
des bulletins de vote. Pire, la police semble être à l’origine des morts
en intervenant aveuglément sur sa propre population. Cela pose un
problème insoluble : qui est responsable pour ces morts, ces blessés et
les nombreux déplacés (plus de 250.000 personnes) ? Quel a été le rôle
des forces dites de sécurité au Kenya, en Afrique en général. Peut-être
qu’il serait plus judicieux de les affecter à des travaux
d’infrastructures pour retrouver la cohésion avec le peuple surtout que
lors des coups durs, la plupart des pays sont protégés par des accords
secrets de défense voir d’interventions discrètes de l’extérieur comme
au Tchad ou ailleurs.
10. Ingérence, souveraineté et impuissance de l’Union africaine
John Kufuor n’est arrivé qu’une semaine après la crise et n’a pas pu
résoudre la situation même avec une flopée de chefs d’État de la
sous-région… Est-ce un refus de la médiation de l’UA et de la Commission
de l’UA ? Cela pose le problème du critère utilisé pour choisir les
chefs d’État en exercice à la tête de l’UA et bien sûr la confirmation
du rôle non plus de Secrétariat mais d’observateur de la commission de
l’Union africaine. L’UA est impuissante et la commission paix et
sécurité de l’Union africaine semble neutralisée, sans moyens et
marginalisée et donc ne peut être écoutée. En niant les institutions,
les chefs d’État africains se condamnent à l’impuissance ou incarnent la
neutralité coupable en appuyant par omission le statu quo.
A quoi jouent les élites dirigeantes africaines… en cherchant d’abord
systématiquement et en catimini à s’aligner sur les positions des pays
puissants… Les puissants pays occidentaux se mêlent souvent de ce qui ne
les regarde pas, en refusant d’ailleurs au passage la même chose aux
Africains qui souhaitent commenter sur les choix politiques occidentaux.
Face à des positions peu claires des pays occidentaux, la lisibilité des
positions des chefs d’État africains devient encore plus floue et la
stratégie du "attend, attend, attend" se mue en gouvernance du statu
quo, préservant, par là-même, la position figée qui a été à l’origine de
la crise… Quelle honte que de s’éloigner des principes et de croire
obtenir l’aval des pays occidentaux par la négociation du fait accompli
!
L’échec de John Kufuor au Kenya est aussi un échec du l’Union africaine.
Le cumul du poste de Président en exercice de l’UA et celui d’un pays
doit être aboli. Il faut peut-être un véritable président de l’Afrique
et limiter son mandat à 3 ans. Les commissaires doivent devenir des
ministres de l’intégration continentale à part entière et 50% des postes
doivent revenir à des personnalités de la société civile et de la
Diaspora. Les choix politiques ont montré leur limite et deviennent
dangereux pour la paix dans les pays lorsque la fraude électorale et la
langue de bois prennent le dessus sur l’intérêt supérieur d’une Nation.
11. Entre l’Afrique transparente et l’Afrique non-transparente :
votez !
Le prochain sommet de l’Union africaine risque de consacrer une grande
partie de ses assises au Kenya. L’Afrique risque d’être divisée non pas
entre l’Afrique noire ou l’Afrique blanche mais bien entre l’Afrique
transparente et celle qui refuse la transparence. La réforme de l’Union
africaine est plus que nécessaire. Il faut espérer que tous ces
problèmes qui se télescopent, à savoir la désignation du président de la
commission de l’UA et de ses commissaires, le choix du nouveau président
en exercice de l’UA, la nécessité de réformer les institutions de l’UA
voire même de retoucher le traité constitutionnel et bien sûr
l’alignement de l’UA sur le principe de transparence ne risquent pas de
faire passer aux oubliettes le dossier de l’industrialisation de
l’Afrique. Ce dossier est au programme depuis au moins trois sommets
africains et mis en veilleuse pour diverses raisons semblant aujourd’hui
se résumer à une absence de prise de conscience de la
désindustrialisation de l’Afrique, sauf pour les pays dont la part de la
valeur ajoutée manufacturière dépasse 17% du produit intérieur brut sur
plusieurs années… On peut les compter avec la main gauche ou droite.
C’est selon…
Il faut être vigilant pour que le sommet de l’Union africaine de janvier
2008 ne serve de prétexte pour que les dirigeants africains ne parlent
plus jamais d’industrialisation du continent alors que ce sujet est à
l’ordre du jour depuis l’approbation par les chefs d’Etat d’une
initiative de renforcement des capacités productives en Afrique en 2004,
devenue le programme d’industrialisation du NEPAD.
Face aux incohérences de la politique africaine de prévention, la
diplomatie africaine basée sur l’autocensure consiste trop souvent à
s’aligner non pas sur les principes mais sur la loi du plus fort, ou
plutôt sur ceux qui alimentent les budgets nationaux empêchant les
fonctionnaires de faire grève et de s’apercevoir que le pays est sous
tutelle économique. C’est une honte pour les élites dirigeantes
africaines qui n’ont rien à offrir que l’indignation hypocrite face aux
principes de la vérité des urnes et de la démocratie… Mais c’est aussi
l’hypocrisie feutrée des pays dits démocratiques qui se sont fait
surprendre par la volonté réelle et profonde de changement qui émerge
d’une société civile africaine de plus en plus affranchie de la faim et
de l’ex-colonie malgré l’organisation des fraudes massives…
L’indépendance des ONG kenyanes et de la société civile en général dans
ce pays a permis d’amplifier le malaise électoral africain.
Le vide diplomatique et la démocratie du statu quo résultant souvent en
un gouvernement d’union nationale est en faillite. Cela conduit à
transformer des économies qui pourraient être prospères en États en voie
de défaillance. L’Afrique milite de plus en plus pour l’alternance… Qui
a peur de l’alternance dans les pays où les fraudes électorales sont
massives et avalisées par les institutions africaines et internationales
au motif qu’il faut préserver la paix et sous couvert d’une protection
contre le terrorisme comme si demander des alternatives économiques et
politiques signifie systématiquement "être contre" ? L’Afrique doit
avancer. La société civile le demande. Les fraudes ne peuvent pas
stopper éternellement cette soif du renouveau et de la transparence.
Catastrophe économique, scission du pays en deux, président isolé qui
doit sortir la tête haute… Le milliardaire soudanais Mo Ibrahim a
pourtant proposé 5 millions de $ US de prix pour les présidents
africains qui sortent de leur propre initiative du piège du pouvoir.
Robert Mugabe aurait refusé ce prix en refusant de quitter le pouvoir,
le Président Joachim Chissano, de par son histoire glorieuse, aurait été
choisi et a accepté le prix. Mwai Kibaki peut peut-être accepter…. Il
faut donc impliquer Mo Ibrahim dans la résolution de la crise kenyane.
Perdre les élections n’est pas une honte, ni un déshonneur… Au
contraire. Le Président Abdou Diouf du Sénégal est un exemple discret et
vivant. De l’affaire à suivre, il faut passer à l’exemple à suivre.
Par Dr. Yves Ekoué Amaïzo
Directeur du groupe de réflexion, d’action et d’influence "Afrology"
13 janvier 2008
1. Jean-Philippe Rémy, "Les rivalités ethniques
alimentent les violences au Kenya", in Le Monde, 2 janvier 2008 [Lire]
2. Deuxième ethnie en nombre après les Kukuyu au Kenya,
les Luo environ 3,4 millions de personnes se retrouvent au Soudan, en
Tanzanie et au Kenya. Ils représentent 13,8 % de la population; au
Soudan, plusieurs d’entres eux ont été victimes de la guerre civile.
3. AGOA news, “Terror, AGOA Likely to Dominate Bush
Agenda in East Africa”, voir http://agoa.info/news.php?story=410; les
espoirs étaient permis puisque l’on estimait que plus de 200.000 emplois
pourront être créés grâce à AGOA (African Growth Opportunity Act), voir
: agoa.info/download.php?file=61
4. C’est un pléonasme.
5. En culture occidentale, on parlerait “d’avaler des
couleuvres”… La différence de taille des deux animaux concernés permet
de mesurer l’ampleur de ce qui est demandé aux “Africains”.
6. Le responsable des observateurs européens, Alexander
Lambsdorff, a toutefois déclaré qu'il n'avait pas constaté de fraudes,
28 décembre 2007 [Lire]
7. Il s’agit de partis politiques ou d’individus qui se
font remarquer en tant que partis d’opposition et trahissent ces
derniers en intégrant le régime au pouvoir et généralement le
Gouvernement en place en abandonnant régulièrement les anciens camarades
de lutte, d’où des règlements de compte imprévisibles, surtout lorsque
cela s’accompagne de délation et de déshonneur familial.
8. Suite à une crise majeure en 2007, les communautés
africaine et internationale ont accepté de laisser le Président Lansana
Conté en place tout en imposant un premier ministre de transition,
soufflant ainsi la place aux partis d’opposition incapables de s’unir.
Le rapport de force entre le Président appuyé par l’armée et le premier
ministre risqué de ne pas trouver des solutions durables. Le limogeage
récent sans explication par décret du Président d’un ministre proposé
par le premier ministre de transition témoigne de l’impossible
opérationnalité des solutions offertes qui reposent très souvent sur un
consensus de non-alternance.
9. Yves Ekoué Amaïzo, La neutralité coupable:
l’autocensure des Africains. Un frein aux alternatives, avec une préface
de Abel Goumba et une postface de Godwin Têtê, collection
interdépendance africaine, éditions Menaibuc, Paris, 2008, sortie prévue
pour mai 2008, 450 pages.
10. Wafula Okumu, “At the root of the violence”, in
Mail Guardian online 10 January 2008. [Lire]
11. L’International Magazine, "Présidentielle Kenyane
: les résultats du "feu et du sang"… L’Union Africaine face a ses
limites", Linternationalmagazine.com avec Pana, publié le 12 janvier
2008, voir http://www.linternationalmagazine.com/article1272.html
12. Gilbert Leonard, "L’Arche de Zoé liée à des
laboratoires de recherche !", in Journal Chrétien, mardi 27 novembre
2007. [Lire]
13. Barney Jopson, “Uneven spoils of economic revival”,
in Financial Times, 13June 2007
14. Voir Philippe Marchesin, “La poussée de l’islamisme
en Afrique de l’Est”, in Géopolitique africaine, 2003, http://www.african-geopolitics.org/show.aspx?articleid=3525:
Les musulmans kenyans, estimés entre 8 % et 20 % de la population
totale, sont pour la plupart installés le long de la côte et dans le
nord-est du pays. Il existe un sentiment d’exclusion lié au fait que le
pouvoir est majoritairement chrétien dont 40% protestants ou apparentés
et 40% de chrétiens ou apparentés. L’amorce de démocratisation du début
des années 1990 avait permis à cette communauté de se doter d’un moyen
d’expression politique, l’Islamic Party of Kenya, fondé en 1992 par le
Cheikh Khalid Balala. Interdite dans un premier temps pour
communautarisme confessionnelle, une certaine radicalisation a émergé
sous l’influence de prédicateurs étrangers – en provenance notamment du
Soudan, qui se réclamait alors d’un islam radical et hébergeait Oussama
Ben Laden. Si l’intégration dans les activités économiques est en marche
malgré de nombreuses répressions policières et des rivalités intestines
entre ONG musulmanes, certains courants islamistes minoritaires font
parler d’eux de manière spectaculaire. Cela a consisté en une série
d’attentats meurtriers, révélant au passage les connexions existantes
entre les islamistes kenyans et leurs homologues moyen-orientaux et
africains. Le Kenya a ainsi été deux fois la cible d’Al-Qaida ces
dernières années : le 7 août 1998, une attaque-suicide contre
l’ambassade américaine à Nairobi a causé la mort de 214 personnes ;
quatre ans plus tard, le 28 novembre 2002, un double attentat
anti-israélien a fait 12 victimes à Mombasa, sur la côte kenyane. La
mission-suicide de 1998 comprenait des volontaires issus des "familles" saoudienne et égyptienne. Un Yéménite et des Somaliens ont été
soupçonnés d’être impliqués dans les attentats de 2002.
15. Yves Ekoué Amaïzo, La neutralité coupable, op.cit.
16. Ignacio Ramonet, “L’Afrique dit “non””, in Le Monde
diplomatique, janvier 2008, p. 1, voir http://www.monde-diplomatique.fr/2008/01/RAMONET/15490
: “Cela s’est passé à Lisbonne, en décembre dernier, lors du IIe sommet
Union européenne - Afrique, dont l’objectif principal était de
contraindre les pays africains à signer de nouveaux traités commerciaux
(les fameux APE) avant le 31 décembre 2007, en application de l’accord
de Cotonou (juin 2000), qui prévoit la fin de la convention de Lomé
(1975).
17. http://www.moibrahimfoundation.org/french/newsroom.asp
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Yves Ekoué Amaïzo

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