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Haïti :
Autodétermination et responsabilité
Introduction :
Avec une victoire au premier tour de René Préval, il faut se réjouir
d’un retour de la communauté internationale à la valorisation de
l’éthique électorale en terre haïtienne. Cette victoire, liée à un
constat de "fraudes massives ou d’erreurs grossières", a conduit
à un changement de comptabilisation d’un conseil électoral à l’écoute de
la communauté internationale. Il y a là un tournant dans la façon de
travailler de la communauté internationale. Comme pour le Hamas en
Palestine, il est question de laisser la démocratie reprendre ses droits
en évitant d’imposer un candidat "de la communauté internationale"
puis à user de pressions diverses pour faire évoluer les positions.
La crise politique a été évitée en Haïti mais les conditionnalités
seront nombreuses pour bénéficier du soutien des États-unis, de la
France, du Canada, du Brésil, de l’Argentine et de l’Afrique du sud. Le
retour de l’ex-Président Jean-Bertrand Aristide n’est pas à l’ordre du
jour pour la Maison Blanche qui considère qu’il s’agit là d’un
"facteur potentiel de déstabilisation" compte tenu des liens
présumés avec les trafiquants de drogue lesquels utilisaient Haïti comme
la plaque tournante entre le nord et le sud des Amériques. Tous les
principaux pays amis d’Haïti ont juré d’appuyer cette victoire à
l’arrachée malgré une entorse imposée par la communauté internationale
aux règles électorales. Les pressions iront certainement vers une
réconciliation nationale. Toutes les forces politiques seront amenées à
contribuer à une forme de gouvernement d’union nationale et devront
témoigner d’un soutien sans faille à la mission de stabilisation des
Nations Unies en Haïti (Minustah), dirigé par le Brésil avec près de 9
500 casques bleus déployés dans le pays.
Après plus de 200 ans, Haïti vient de faire un grand pas vers
l’autodétermination de son peuple, autodétermination qui commença avec
la révolte de Toussaint l’Ouverture, un esclave affranchi, il y a bien
longtemps. Comment la communauté internationale, sous le couvert de
gué-guerre géopolitique et géostratégique a laissé perdurer des silences
coupables, des usurpations de pouvoirs, des constitutions bafouées et
dénaturées au point d’accepter comme constitutionnellement acceptable
une Présidence à vie en Haïti… ? La réponse réside dans la volonté de
contrôler l’autodétermination du peuple haïtien.
Face à la pauvreté chronique, le rôle passé de la hiérarchie de l’Église
catholique en Haïti reste ambigu et pose problème. L’impression laissée
est de faire confiance à la fatalité, forme de pré-détermination que
combat justement le peuple haïtien… Comment alors ne pas croire qu’il y
a une forme de mépris d’un peuple par l’ensemble de la communauté
internationale parce que des pauvres s’y trouvent en grande majorité et
ne peuvent s’exprimer ? C’est à cause de ce quiproquo que les
"laissés pour compte" ont cru bon de croire aux paroles d’un
populiste. Malgré des hauts et des bas, ce populiste a permis, malgré
lui, l’organisation de l’autodétermination d’un peuple et la prise de
conscience de la communauté internationale sur les conséquences de
décisions prises en marge de l’avis de la grande majorité de la
population. La démocratie se modèle-t-elle en fonction des intérêts
géo-variables d’une certaine communauté internationale ? Seule une
culture de l’interdépendance pourra aider les Haïtiens à
opérationnaliser leur espérance.
1. Le virus de l’autodétermination
Depuis que François Dominique Toussaint dit Toussaint l’Ouverture, un
esclave affranchi a mené et gagné des batailles contre les troupes de
Napoléon en 1791, le peuple de Haïti s’est vu inoculé le « virus » de
l’autodétermination. Toussaint l’Ouverture devint le premier Président
de Haïti en 1801 juste après une abolition « temporaire » de l’esclavage
en 1794. Napoléon rétablit l’esclavage quelques années plus tard non
sans avoir éliminé le Général Toussaint l’Ouverture en 1802 avec une
déportation en France où ce dernier mourut un an après. Il fallut faire
face à des guerres anti-françaises entre 1803 et 1804 avec le successeur
du Général Toussaint l’Ouverture, le Général Jean Jacques Dessalines qui
se proclama Empereur d’Haïti avec comme nom : Jacob 1er. Il fut
assassiné en 1806 et le système classique du diviser pour régner typique
des pouvoirs esclavagistes fut mis en place. Ce système consistait à
opposer les ethnies entre elles.
C’est ainsi que les Afro-haïtiens et les mulâtres tombèrent dans un
piège qui se solda par une guerre civile et une forme de désorganisation
qui aboutit à une forme de scission nord/sud de Haïti. Le nord fut
principalement dominé par les noirs, Afro-haïtiens avec le roi Henri
Christophe en 1811 et le sud avec une république mulâtre dès 1808 sous
la direction du Général Jean-Pierre Boyer, puissamment armé de
l’extérieur. Sans aller dans les interstices de l’histoire coloniale,
l’intrusion des colons espagnols conduisit à une nouvelle scission
permettant la création de Santo Domingo en 1821, République indépendante
de l’Espagne. Dès 1822, Santo Domingo absorba Haïti et soutint
l’insurrection du nord contre le sud haïtien, peuplé de mulâtres. J.-P.
Boyer fut renversé en 1843, mais les mulâtres se révoltèrent à nouveau,
ce qui conduisit à une nouvelle scission de l’île et donna cette fois
naissance à la République dominicaine. Entre 1844 et 1915, les guerres
intestines de pouvoir furent régulièrement soutenues de l’extérieur et
correspondent aux guerres de "répartition" des territoires
"coloniaux" que se livraient les pays puissants de l’époque.
2. Silence de la communauté internationale devant la "Présidence à
vie"
Paradoxalement, ce furent les États-unis qui mirent tout le monde
d’accord par une intervention militaire en 1915 et Haïti devint un
protectorat des États-unis. Dans le cadre de la constance de la
politique américaine, il fallait nécessairement laisser un pouvoir local
faisant allégeance aux États-unis. Pour les Haïtiens, rien de vraiment
différent dans leur lutte pour une autodétermination. C’est ainsi
qu’après le départ des troupes américaines autour de 1934, les velléités
d’autodétermination du peuple haïtien firent régulièrement l’objet d’un
contrôle discret par les anciennes puissances. La forte influence
américaine n’empêcha pas la France de reprendre ses « marques ». Il ne
fallait donc pas s’étonner que, dans un contexte mondial de lutte de
décolonisation et d’indépendance en Afrique et face à la déclaration
d’indépendance du Ghana de Kwame Nkrumah en 1957, la France ait fermé
les yeux sur la prise de pouvoir en Haïti de François Duvalier dit Papa
Doc le 22 septembre 1957, pouvoir qui perdura jusqu’en 1971 dans les
conditions que l’on sait.
Ce régime s’appuya sur un système de milice paramilitaire surnommée les
« tontons Macoutes » connue pour son allergie viscérale à tout ce qui
peut être le respect de la justice, de l’équité et des droits humains en
particulier. Faut-il rappeler que les simulacres de démocratie en 1957
et 1961 ne furent pas remis en cause par ce qui constituait la
communauté internationale de l’époque. Au contraire, aucune grande
puissance de l’époque ne s’offusqua que Papa Doc se soit proclamé
« Président à vie » le 22 juin 1964 en faisant adopter une nouvelle
Constitution qui l’y autorisait. Avec toutes les atteintes aux droits
humains et à la démocratie, l’originalité de la politique française de
l’époque consistait à « ne pas laisser tomber celui qui défendait les
intérêts français ». Il fallait donc continuer avec le fils, ce qui fut
réalisé avec le père. Jean-Claude Duvalier dit « Baby Doc » succéda donc
à son père à 19 ans, comme Président à vie dans des conditions qu’il n’y
a plus lieu de rappeler. Le succès à demi-teinte de cette politique
consistant à contrôler le pouvoir politique de père en fils dans
l’Afrique francophone d’aujourd’hui pose problème.
Le peuple haïtien refusa néanmoins de se faire dompter. La transition
démocratique s’annonça difficile et, en fait, se déroula dans le
désordre, non sans intervention de pays concurrents et membres de la
communauté internationale. Les périodes de troubles, de manifestations
contre le régime, de recherches de voies alternatives pour retrouver
l’autodétermination du peuple haïtien prenaient de l’ampleur. Malgré une
loi martiale en vigueur, le peuple haïtien réussit à faire partir Baby
Doc. Jean Claude Duvalier dut s’exiler en France le 7 février 1986…
Selon plusieurs sources officielles, la famille Duvalier aurait détourné
plus de 800 millions de dollars détenus au niveau de la Réserve fédérale
américaine, soit près du tiers des aides pour le développement obtenu
des pays ou organisations donateurs. Personne n’a pensé à les récupérer
à ce jour…
A cette époque, les exemples africains de gouvernements militaires se
succédaient sous la forme d’une valse non cadencée de coups d’États
sanglants. La communauté internationale n’a rien trouvé de mieux que de
faciliter la mise en place de gouvernements militaires successifs entre
1986 et 1990 à Haïti notamment avec une période terrible sous le Général
Prosper Avril… Le petit peuple n’avait comme autre exutoire que de se
soumettre à ces militaires qui semblaient avoir allégrement mélangé
l’éthique avec l’abus du droit et de la force. En fait, ce n’était que
leurre !
3. Le rôle ambigu de la hiérarchie de l’Eglise catholique en Haïti
Patiemment mais sûrement, les églises et leurs représentants montaient
en puissance, et utilisaient l’importante affluence du peuple à la messe
dominicale pour rappeler les principes de justice divine, le "droit
chemin" sans oublier de préciser que ce droit chemin passait par
l’un d’entre eux. C’est ainsi que le Père Jean-Bernard Aristide, dans
son Église Saint Jean Bosco et sous influence de la "théologie de la
libération" mal digérée suite à un bref passage à Montréal au Canada
pour un approfondissement de la théologie, s’auto-proclama "le
porte-voix des sans voix".
Grâce à son charisme naturel et ses discours quasi-envoûtants, au sens
de l’église chrétienne, il fut élu à la Présidence de la République,
principalement grâce à un fort soutien de la Diaspora haïtienne et des
États-unis. Il ne faut jamais oublier que les luttes intestines entre
grandes puissances n’ont jamais pris fin. Jean-Bernard Aristide prit
rapidement ses distances avec les préceptes de la Bible et l’homme
"providentiel" se transfigura rapidement en l’homme « tout court ».
En effet, faut-il rappeler que pendant qu’il disait la messe, il fut
l’objet d’une tentative d’assassinat par les agents militaires qualifiés
de « néo-macoutes » le 11 septembre 1988, en présence de l’Archevêque de
Port-au-Prince revêtu des ses habits arborant une neutralité bien
coupable aujourd’hui ; onze de ses paroissiens y perdirent la vie en
cherchant à le protéger…Sa mission ecclésiastique allait basculer vers
une mission politique. Le régime militaire haïtien venait de recréer le
mythe du martyr, permettant ainsi l’amalgame avec l’histoire de
résistance du Général Toussaint l’Ouverture.
4. Du mépris du peuple haïtien à la représentation des "laissés
pour compte"
Le Président Aristide a en fait contribué à l’introduction de la société
civile dans le jeu politique haïtien. Des associations de quartiers
s’organisaient pour porter assistance aux plus démunis. Ce mouvement fut
connu sous le nom de "mouvement des Ti-legliz". Ces associations
relayaient souvent les actions des organisations non gouvernementales
internationales et prirent le nom d’ "Organisations Populaires"
qui avaient maille à partir avec les néo-macoutes. Elles semblaient
assez efficaces pour transmettre une certaine "éducation civique"
vers la grande partie de la population. En cela, ces organisations ont
grandement contribué à la prise de conscience de la population sur
l’indispensable démocratisation du régime et une plus grande
participation du "petit peuple" aux choix des représentants du
peuple. L’essentiel des mots d’ordre d’abstention ou de vote est relayé
par ce canal. La répression militaire et la méfiance des intellectuels
de la Diaspora, revenus au pays, ne se sont pas fait attendre. Le Père
Aristide l’a bien compris et a bien "surfé" sur ce besoin
d’autodétermination qu’exprimait le peuple auquel ni les régimes
militaires, ni l’aristocratie élitiste locale ou la Diaspora ne
semblaient prêter attention. Lors des élections présidentielles de 1990,
et avec une participation atteignant les 60 %, il gagna, à l’âge de 37
ans, dès le premier tour avec 66,7 % des voix contre le candidat
pro-américain Marc Bazin.
Avec près de 1 % de la population haïtienne détenant plus de 50 % des
richesses du pays, le Président Aristide n’a pas mis très longtemps pour
se mettre beaucoup de monde à dos, notamment la bourgeoisie compradore,
une partie des intellectuels compromis avec le réseau haïtien et
international de Papa et Baby Doc, les grands propriétaires terriens non
disposés à partager, le patronat haïtien qui ne souhaitait pas un
renforcement des mesures de protection sociale, l’armée qui ne
souhaitait pas renoncer à l’impunité et enfin la hiérarchie de l’église
catholique. Au plan politique, sans majorité au parlement, toutes les
réformes furent retardées au point de faire passer le Président Aristide
pour un "incompétent". Le coup d’État à l’Africaine ne faisait
plus de doute. Il eut lieu en septembre 1991, après un été sanglant avec
près de 5 000 tués et 10 fois plus de réfugiés, précédé de règlements de
compte entre organisations populaires. Celles-ci devinrent des milices
et furent armées par le pouvoir et les néo-macoutes appuyés par les
radicaux des forces anti-Aristide… Il faut noter pour l’anecdote que le
seul pays qui reconnut le jour même le pouvoir du Général Raoul Cédras
(1991-1994) à la tête du putsch fut le Vatican.
En fait, les sept mois de règne du Président Aristide ne sont qu’un
mélange étrange d’inexpérience d’un Président issu du peuple qui a
lui-même révélé l’importance que peut prendre le mépris des pauvres par
une certaine aristocratie haïtienne, jalouse de ses privilèges pas
toujours bien acquis et une communauté internationale intéressée dans le
choix d’un président "occidentalisé".
5. Populisme, autodétermination et responsabilité de la communauté
internationale
Le Président Aristide, sur les traces d’un populisme délictueux, opta
pour une certaine "réhabilitation" de la flamme de
l’autodétermination du peuple comme principe d’accession au pouvoir.
Sauf qu’un tel principe était historiquement en contradiction avec les
intérêts des grandes puissances et de la communauté internationale. Il
dut s’exiler aux États-unis en 1991 à la faveur d’un putsch militaire.
Les mauvaises langues ajoutent qu’il s’agissait justement d’une
"mission de lavage politique de cerveau" qui, semble t-il, n’aurait
finalement pas fonctionné compte tenu de la tournure des évènements par
la suite. Il faut croire que les dirigeants s’exilèrent dans les pays
qui les avaient aidés à accéder au pouvoir. L’embargo commercial,
pétrolier et militaire américain, sous le couvert de l’Organisation des
Nations Unies (ONU), eut raison des militaires au pouvoir à Haïti. Une
intervention américaine en « grande pompe » conduisit au rétablissement,
le 15 octobre 1994 après un exil de trois ans, du Président Aristide
comme Président de la République d’Haïti. Au cours des élections
présidentielles de décembre 1995, René Préval, à la tête de
l’Organisation politique Lavalas, et Premier ministre du même Président
Aristide, jouissant d’une réputation d’honnête homme et de technocrate
au service des plus démunis, fut choisi par la population avec 88 % des
voix.
Au cours de cette traversée du désert (1995-2000), l’ex-Président
Aristide a été relevé de ses vœux par le Vatican au cours de son séjour
américain, se maria, réorganisa son parti politique dès le retour au
pays, accumula une fortune dont la source reste inexpliquée, quitta les
bidonvilles pour aller vivre dans une certaine opulence… La rumeur de
« radio trottoir » lie cette richesse soudaine à une association au
trafic de drogues que contrôleraient certaines organisations populaires
tombées sous son contrôle et dont les membres armés sont connus sous le
nom de "chimères". Ces groupuscules, de moins en moins
contrôlables et contrôlés, s’attaqueraient à la population, aux
organisations non gouvernementales occidentales ou à leurs relais locaux
en toute impunité. L’ensemble de la communauté internationale avait
alors une sorte de justificatif tangible pour se méfier de
l’ex-Président Aristide. L’ONU n’a pas réussi à sécuriser le pays et
l’on assistait à l’émergence d’un pouvoir parallèle et en totale
opposition avec le pouvoir "régulier".
La communauté internationale se doit de faire son mea culpa non
seulement dans l’inadaptation de ses structures en termes de sécurité,
de police et d’administration mais aussi sur le plan politique en
quittant un pays du jour au lendemain sans s’assurer d’un suivi en
termes de sécurité et police.
6. La démocratie en fonction des intérêts géo-variables de la
communauté internationale
Ce n’est qu’en 2001 que le candidat Aristide remporta les élections
présidentielles avec 93 % des voix et un taux de participation variant
entre 6 % pour les opposants et 60 % pour le pouvoir en place ; certains
ont parlé d’un boycott important doublé de fraudes massives…Le climat de
crainte fut au paroxysme suite à l’assassinat du principal opposant au
candidat Aristide, le journaliste Jean Dominique en mai 2000… Les
troupes américaines se retirèrent non sans avoir laissé quelques
instructions de « bonne gouvernance ». A croire que la démocratie se
fait en fonction des intérêts à géométrie variable des grandes
puissances.
Dès 2001, il fallait trouver un « gentlemen agreement » avec les réseaux
des Chimères, ces associations armées assurant une sorte de contrôle sur
la partie de la population haïtienne la plus démunie. Les Chimères
garantissaient en fait aussi des transferts de ressources financières
importantes au nouveau pouvoir. C’est justement pour cette raison que le
Président Jean-Bertrand Aristide ne leur fit pas confiance. Cette
dialectique de collusion-dépendance entre le Président et les Chimères,
basée sur le principe détourné du « don contre-don », avait
principalement quatre fonctions :
1. assurer auprès de populations démunies et privées d’une information
libre, la propagande en créole pour le pouvoir en place ;
2. assurer une meilleure audience du parti Lavalas au pouvoir du
Président Aristide notamment par des manifestations de rues et des
démonstrations de puissance ;
3. maintenir un ordre autour d’un système de crainte et de terreur sous
la forme de "milices" bien armées, en effrayant les opposants
alors qu’il n’y avait plus d’armée et que les troupes américaines et de
l’ONU avaient quitté le pays en 2001 ;
4. assurer une impunité certaine pour les Chimères et leurs réseaux qui
vivaient quasiment hors-la-loi et principalement du trafic de drogue et
de criminalités de proximité.
La complexité de ces relations n’était ni tenable, ni souhaitable. De
telles relations évoluèrent vers le chantage à telle enseigne que tout
se négociait. Le fait que la sécurité rapprochée du Président Aristide
fut confiée à une société privée américaine de par son initiative
témoigne du manque de prévisibilité des Chimères.
Sur le plan politique, le programme plutôt de gauche du Président
Aristide de 1990 s’est métamorphosé en un programme ultra-libéral en
2001. De quoi y perdre son créole ! Son discours de rassembleur se
transforma en celui de diviseur puisqu’il est souvent question d’opposer
les mulâtres, généralement émargeant dans la tranche bourgeoise de la
population, et les noirs, principalement dans les bidonvilles. Le
système de clientélisme se nourrit d’un système de rentrée importante
d’argent liquide qui a poussé plusieurs institutions à rappeler les
corrélations étroites entre le trafic de drogues et les richesses
nouvelles du pouvoir. Enfin, une autre marque de la dialectique
d’Aristide réside dans la proclamation du vaudou comme religion
officielle pour "coller" à la population, ce qui lui a valu des
sarcasmes non confirmés des gens d’Église considérant que ce Président
passa du statut de prêtre catholique à celui de défroqué, puis à celui
de prêtre vaudou… La grippe aviaire risque de mettre fin à certaines
pratiques vaudou utilisant le poulet comme outil de sacrifice !
7. Intermédiation et autodétermination d’un peuple : un quiproquo
douloureux
Le virus de "l’autodétermination" semble reprendre ses droits
lorsque le Président Aristide tenta vainement dans un discours officiel
en janvier 2004, lors de la commémoration du 200e anniversaire de la
mort du Général Toussaint Louverture, d’expliquer que si Haïti n’avait
pas eu à payer pendant de nombreuses années un droit de réparation
réclamé par la France, le pays aurait eu les moyens financiers de s’en
sortir. Le temps de la "restitution des dédommagements de
l’indépendance et de la réparation pour l’esclavage demandés à la
France" était arrivé. Il réclama 21 milliards de dollars, lesquels
devaient financer son programme politique en 21 points, programme qui
avait pour objet de redresser économiquement Haïti en 10 ans. Ce fut la
phrase qui fit déborder le vase… Le 29 février, le Président
Jean-Bertrand Aristide fut forcé de quitter le pouvoir par un "coup
d’État moderne" sous contrôle de la communauté internationale.
Un système généralisé de corruption et de clientélisme ne pouvait servir
de repères pour une bonne gouvernance économique et politique. La
communauté internationale qui avait placé le Président Aristide sous son
"contrôle" ne semblait plus le contrôler. La "déportation"
était inéluctable. Cette opération de dérapage contrôlé de la Communauté
internationale, ayant d’ailleurs instrumentalisé certaines Chimères,
permit de faire "passer" la thèse officielle de
l’insurrection populaire. Il est clair néanmoins qu’en 2004, le prêtre
martyr métamorphosé en un "populiste de la misère" utilisait des
méthodes qui ne se distinguaient plus des pratiques abjectes des
néo-macoutes. Le peuple haïtien l’a compris. Le Président sud-africain
Thabo Mbéki aussi pour avoir servir de "soupape de sécurité" lors
de l’exil "transfert-forcé" du Président Aristide vers l’Afrique
du sud. Cela n’a pas empêché Monseigneur Desmond Tutu d’être activement
occupé aujourd’hui à apporter soutien et réconfort suite à une
transition discrète, difficile et réussie par le Premier Ministre Gérard
Latortue entre 2004 et 2006.
La récurrence systémique des erreurs de la communauté internationale a
failli se répéter lors de la découverte des bulletins de vote saccagés,
dont une majorité au nom de René Préval… Cette fois-ci, placée face à sa
responsabilité et voulant éviter de recommencer l’exemple du Togo, la
communauté internationale a eu la sagesse de reconnaître les
destructions massives de bulletins de vote et a déclaré René Préval, 63
ans, ex-Premier ministre en 1991 de l’ex-Président Aristide, Président
d’Haïti entre 1996 à 2000, vainqueur au premier tour des élections du 7
février 2006 avec plus de 51,15 % des voix. Ceci s’est fait après une
modification de dernière minute du mode de décompte des votes blancs
alors qu’une montée de la tension et les accusations d’irrégularités
électorales étaient de plus en plus perceptibles face à des destructions
d’urnes par des inconnus dont les méthodes ressemblaient fort à ce qui
se passe encore trop régulièrement et banalement en Afrique.
Les contacts entre René Préval et Jean-Bertrand Aristide se sont
distendus depuis février 1994. Un retour de l’ex-Président Aristide
n’est pas à l’ordre du jour même si l’interdiction qui le frappait
pourrait faire l’objet de tractations judiciaires interminables pour
finalement déboucher sur un oui mais sans "possibilité de
reprendre des activités politiques"… Peut-être que des activités au
service de l’Église permettraient de "réhabiliter" celui qui, bon
an, mal an, a redonné, malgré lui, le goût de la démocratie à son
peuple, notamment à la partie sans voix qui représente près de 77 %
d’une population haïtienne de près de 8,5 millions d’habitants. Il a
certainement mal compris l’appel de Dieu… Il ne s’agit pas pour lui
d’être le messie-politique d’Haïti mais d’aider le peuple haïtien à
retrouver son droit à l’autodétermination… Son rôle d’intermédiation
sera apprécié diversement puisqu’il s’agit manifestement d’un quiproquo
dont les conséquences sont douloureuses.
Conclusion : vers une culture de l’interdépendance et de
responsabilité
La conquête et la conservation du pouvoir posent des problèmes dès lors
que les interférences et injonctions de la communauté internationale
tendent à considérer les intérêts des populations laissées pour compte
comme quantité négligeable. Les effets collatéraux du terrorisme mondial
ne sont en fait qu’un refus de la communauté internationale de laisser
des démocraties pacifiques s’installer dans des pays où la même
communauté internationale se refuse à partager ses « intérêts » avec une
population qui a soif de démocratie, de justice et de paix.
Quelles que soient les difficultés, les échecs, les relations
tumultueuses avec les dynasties de régimes dictatoriaux, et les
insoumissions légendaires à la France et aux Etats-Unis, Haïti ne
désespère pas de son avenir. Il en est de même de tous les peuples qui
font l’objet d’attention très particulière d’une communauté
internationale aux intentions géo-variables et qui, de fait, mélange
allègrement l’aide pour la refondation de la démocratie et un contrôle
géopolitique et économique d’un territoire. La résultante de tout ceci
est bien un retard dans l’avènement d’un mieux-être du peuple haïtien.
Il faut espérer que la tâche gargantuesque qui s’ouvre devant le nouveau
Président de tous les Haïtiens recevra un soutien clair, sans hypocrisie
et sans arrière-pensée de dépendance géostratégique de la communauté
internationale. Quant aux 77 % qui forment la population pauvre d’Haïti,
une victoire d’un défenseur des pauvres ne peut se commuer en dictature
des pauvres sur les riches… La culture de l’interdépendance a toutes ses
chances en Haïti. Le pays de l’arc-en-ciel qu’est celui de Nelson
Mandela l’a déjà démontré. Le peuple haïtien vient de réussir une lutte
d’autodétermination dont le Général Toussaint l’Ouverture, le père
fondateur de la nation haïtienne, serait fier. Il faut maintenant
démontrer que l’esprit de construction, de cohésion et de responsabilité
dans un environnement difficile peut faire des « miracles ».
La coopération, voire l’intégration sous forme d’association entre les
Républiques haïtienne et dominicaine ne doivent plus nécessairement se
lire de manière antagoniste. La communauté internationale se doit de
financier les infrastructures de bien-être du peuple haïtien. Il ne
s’agit là ni de réparation, ni de dédommagement. Il s’agit tout
simplement de faire preuve d’un bon sens humanitaire. Personne ne doit
manquer ce rendez-vous avec l’Histoire des Haïtiens.
Par Yves Ekoué Amaïzo
20 février 2006
Auteur et Economiste à l’Organisation des Nations Unies pour le
développement industriel (ONUDI).
Il s’exprime ici à titre personnel.
1. 21 avril 1971 : Mort de François
Duvalier, qui a désigné son fils, Jean-Claude, âgé de 19 ans, comme
successeur et président à vie.
2. Wargny, Christophe, Haïti n’existe pas, 1804-2004 :
deux cents ans de solitude, Autrement, Paris, 2004.
3. Laurent Jalabert, Un populisme de la misère : Haïti
sous la présidence Aristide (1990-2004), Université de Nantes, France
voir Internet :
http://www.univ-brest.fr/amnis/documents/Jalabert2005.doc
4. Jean-Bertrand Aristide avec Christophe Wargny, Tout
homme est un homme, Seuil, Paris, 1992.
5. 16 décembre 1990 : Election de Jean-Bertrand Aristide
(66,7 % des suffrages).
6. 30 septembre 1991 : Raoul Cédras (chef de l’armée)
renverse le Président Aristide, contraint de s’exiler au Venezuela, puis
aux Etats-Unis.
7. 7 février 2001 : Aristide est réinvesti Président
jusqu’en 2006, mais le coup d’État en décida autrement.
8. Discours prononcé lors de la célébration de
l’indépendance, le 1er janvier 2004. Voir aussi la position de la France
sur ce sujet : Régis Debray, Haïti et la France, La Table Ronde, Paris,
2004.
9. Maurice Lemoine, « Bourreau ou Victime : retour sur
la chute du Président haïtien », in le Monde diplomatique, septembre
2004, pp. 16-17.
10. Alain Lineart, « Une démocratie à construire :
triste bicentenaire en Haïti », in le Monde diplomatique, février 2004,
pp. 22.
11. Voir aussi les sites Internet suivants:
www.haitiglobe.com ; www.haiti-info.com ; www.haitionline.com;
www.haitienmarche.com;
www.haitipressnetwork.com.
12. Yves Ekoué Amaïzo, De la dépendance à
l’interdépendance. Une chance pour l’Afrique, collection
« interdépendance africaine », L’Harmattan, Paris, 1998. |
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Yves Ekoué Amaïzo


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