|
Rwanda et Burkina-Faso:
La maîtrise de la démocratie palliative ?
Introduction : la démocratie de la conservation du pouvoir
Le mode d'emploi pour conserver le pouvoir sans trop d'effusions de sang
se trouve dans les expériences de la démocratie palliative en Afrique.
Le Burkina et le Rwanda viennent gonfler la longue liste inaugurée par
la Tunisie, le Kenya, le Zimbabwe, le Gabon, le Togo pour ne citer que
ces quelques cas qui passent de l'exception au droit commun. Tous ces
pays tentent de justifier l'autoritarisme comme un moyen d'assurer le
développement d'abord, la démocratie plus tard. Mais nombreux sont-ils
en fait à ne faire qu'endetter les pays sans que le retour économique
pour l'ensemble de la population se manifeste sous forme d'amélioration
du bien-être.
Avec un Rwanda qui transforme la démocratie palliative en plébiscite et
un Burkina-Faso qui prépare une permanence ad aeternam au pouvoir en
objectant lorsque la transparence des comptes publics se fait sans
complaisance, la démocratie palliative, qu'il ne faut pas confondre avec
une démocratie à l'Africaine n’existant que dans la tête des
responsables des pays Occidentaux voulant se donner bonne conscience, a
de long jours devant elle, singulièrement en Afrique.
Le mythe des hommes intègres risque de devenir obsolète au Burkina-Faso.
Il n'y a pas de mal. Les femmes intègres, qui n'ont pas encore droit à
la décision du fait d'un système sclérosé et une démocratie palliative,
pourraient s'organiser pour prendre la relève. Cela vaut aussi pour le
Rwanda.
1. Rwanda : Plébiscite en guise de démocratie palliative
Le hasard a voulu que le Rwanda et le Burkina-Faso soient tous deux dans
l'actualité. Pour ce qu'il convient d'appeler aujourd'hui, non plus la
démocratie à l'africaine, ni même la démocrature, mais tout simplement
la démocratie palliative. Il s'agit d'une vraie "fausse" démocratie
permettant de donner bonne conscience à tous les partis qui en tirent
gloire sur le dos de la vérité des urnes. Les pays industrialisés l'ont
systématiquement légitimée dans les pays faiblement industrialisés,
principalement ceux d'Afrique afin de préserver leurs intérêts avant
ceux des peuples africains.
Il s'agit d’une forme nouvelle de dictature éclairée bénéficiant d'une
légitimité basée sur un plébiscite sans opposition véritable et quelques
succès en matière de développement et service pour les populations.
Cette démocratie palliative se caractérise par un Etat fort, souvent
avec des anciens militaires dont le respect pour la démocratie est à
géométrie variable.
La démocratie proposée par Paul Kagamé au Rwanda, devenu anglophone, se
fait à marche forcée pour rendre réalité la vision d'un développement
accéléré. Le niveau de la corruption est le plus bas dans ce pays avec
un système "contractuel des engagements sur l'honneur" et de
vérification des objectifs atteints ou pas au niveau des principaux
responsables politiques, qu'ils soient au niveau du sommet de l'Etat ou
au niveau déconcentré dans les zones rurales. La réalité est que le
pouvoir, malgré l'apport important de femmes, reste confisqué. Cela
permettra peut-être au Rwanda de promouvoir une Rwandaise à la tête de
la nouvelle institution des Nations Unies entièrement dédiée aux femmes,
ce pourra là aussi servir de palliatif pour une réforme des Nations
Unies qui devient un serpent de mer.
On observe donc au Rwanda un resserrement du pouvoir autour du seul
président Kagamé et de quelques-uns de ses proches officiers qui ont
conduit la rébellion en même temps que lui. Une des tâches et pas des
moindres consiste pour le pouvoir central, en réalité Paul Kagamé
personnellement, à surveiller ses compagnons d'armes pour éviter toute
prétention au poste de président. Les éliminations et arrestations,
voire la disparition et meurtre de certains opposants, jusqu'en Afrique
du Sud posent problème.
Il ne faut donc pas s'étonner que la nouvelle génération, Tutsie ou
Hutue, n'hésite plus à partir ou à rester à l'étranger parce que les
promesses d'emplois sous ce régime consistent en sacerdoce militaire.
L'absence de liberté, la servitude et l'autocensure ne permettent pas de
croire en une société ouverte et cela n'est pas durable, ni même
souhaitable.
Pourquoi ne pas donner un emploi pour faire travailler les prisonniers
(dont de nombreux intellectuels hutus) repentis ou déjà jugés et estimés
entre 700 000 et 1,5 million de Rwandais qui croupissent dans les
prisons rwandaises pour des périodes allant de 5 à 20 ans ? Cela n'a
plus de sens économique surtout que la justice dite populaire présente
de grandes lacunes. L'enrichissement au sommet de l'Etat avec des
passe-droits ouvre la porte à de nouvelles formes de corruption même si
le taux est parmi les plus bas dans la région.
Enfin, c'est tout le principe de la création de richesse qu'il convient
de remettre sur la table notamment entre les zones rurales et la ville.
La misère dans les zones rurales existe et ne peut être cachée malgré le
rôle important accordée aux femmes... La docilité "supposée" des femmes
risque de rencontrer des limites dans les années à venir. La démocratie
au pays des mille collines depuis la fin du génocide de 1994 ressemble
fort à un plébiscite bien orchestré avec des scores qui frisent ceux des
périodes "soviétiques"... proches de 99,99 %. L'unité nationale
peut-elle se gagner sur cette base ? La vision proposée qui place donc
la démocratie en priorité seconde par rapport au développement à marche
forcée permettra-t-elle un retour vers une société de confiance ?
Devenu la porte d'entrée sur les richesses du pays voisin, il n'est pas
étonnant de trouver dans les statistiques officielles des minerais et
autres produits que le Rwanda ne produit pas. Les dits "partenaires" des
pays industrialisés se sont empressés d'oublier la démocratie, celle
qu'ils pratiquent dans leur pays, pour venir légitimer la démocratie
palliative. Mais il n'y a pas que les Occidentaux, certains pays
émergents, comme la Chine, sont inscrits aux abonnés présents.
L'Est-Congo et la région des grands Lacs ne pourront trouver la paix
durable que lorsque le partage des richesses de cette zone pourra se
résoudre dans le cadre d'un "solidarisme contractuel"
[1]. Avec plus de 6 % de croissance annuelle, le pays enchante les bonnes
fées de la Banque mondiale et attire le business international. Du coup,
nombre de "partenaires", Américains, Chinois et Britanniques en tête,
ont pudiquement fermé les yeux sur l’autoritarisme et le cynisme d’un
régime qui, par intérêt, n’a pas hésité à attiser le brasier de l’Est
congolais. L’enjeu promet : la région des Grands Lacs, dont Kagamé
entend être la porte d’entrée obligée, regorge de richesses.
D'après les statistiques du Fond monétaire international, le Produit
intérieur brut (PIB) par habitant réel reste inférieur à celui du
Burkina-Faso en 2010. Ceci se confirme tout au long des 50 dernières
années (voir tableau 1).
Pour le Rwanda, la croissance du PIB qui témoigne de la capacité de
création de richesse du pays devrait atteindre 5,4 % en 2010 avec une
moyenne avant crise de 8,2 % entre 2004-2008. Si l'on se réfère à au PIB
par habitant (PIB/h), le Rwanda est moins performant avec 3,2 % en 2010
avec une moyenne avant crise de 2009 de 6,3 % entre 2004-2008. Faut-il
rappeler que la moyenne du PIB/h en Afrique de l'Est est de 2.9 % avec
une moyenne de 4,3 % entre 2004-2008. Bref, sous des apparences
d'améliorations, le Rwanda est en train de creuser son déficit
budgétaire. C'est peut-être pour la bonne cause. En effet, après une
expérience pilote réussie de générer du gaz dans le Lac Kivu, le
Gouvernement cherche activement des investisseurs étrangers et
partenaires pour transformer cette opération pilote en opération
industrielle et générer 50 Mégawatt d'électricité et à terme devenir
autonome en énergie. L'opération pourrait se faire en moins de 14 mois
d'après les informations disponibles avec des retours sur
investissements importants.
2. Vérité des comptes et transparence au Burkina-Faso : un tabou ?
La vérité des urnes et la vérité des comptes posent problème au Burkina
et donc la transparence s'en ressent surtout lorsque ce sont les
chancelleries occidentales qui les exposent au public dans leur rapport
sur la situation de la gouvernance au Burkina Faso [2]. Le Premier ministre
burkinabé n'est pas content du tout et le fait savoir. Tertius Zongo ne
critique pas tant le contenu des rapports des diplomates occidentaux qui
tendent à démontrer que la situation s'est progressivement détériorée
mais s'offusque des commentaires de ces derniers sur la transparence. En
fait, c'est une critique en règle contre sa gouvernance tranquille. Mais
tout serait simple si la transparence tant dans la vérité des comptes
que dans la vérité des urnes n'avait pas eu de problème à devenir
réalité depuis l'assassinat de Thomas Sankara. Norbert Zongo, le
journaliste assassiné pour avoir fait son métier et recherché la
transparence, avait fini par constater de son vivant que : "Le pire
n'est pas la méchanceté des gens mauvais, mais le silence des gens
biens" [3].
En février, un ambassadeur occidental a demandé le
limogeage du ministre de la justice pour corruption et cela a été
considéré comme une ingérence dans les affaires intérieures...
Apparemment, la tolérance à la corruption est une constante dans le pays
des hommes intègres... Peut-être qu'il faudra mettre plus de femmes
intègres dans les instances décisionnelles au Burkina-Faso.
Avec le rapport de mai 2010 élaboré par les partenaires du développement
du Burkina-Faso et portant sur la gouvernance politique et économique au
Burkina Faso, alors le train-train quotidien prend des allures de
western verbal. Ce rapport est venu "gâter la sauce burkinabé au poulet
bicyclette". Entre les convocations et quelques noms d'oiseaux qui ont
dû circuler entre la primature et l'ambassadeur de l'Union européenne,
Mr Tincani, les menaces ont commencé à poindre... Cela n'a manifestement
pas ébranlé les diplomates occidentaux car la critique était simple. La
transparence des comptes ne peut être sacrifiée sur l'autel de la
souveraineté laquelle semble avoir été usurpée au peuple burkinabé.
Surtout que les nouveaux tours de passe-passe sur l'article 37 de la
Constitution ont aussi pour objet premier de rendre la conservation du
pouvoir ad aeternam pour l'occupant du poste. S'agit-il réellement d'une
question relevant de la "souveraineté nationale" ou plus de la
neutralité coupable qui semble contaminer même les hommes intègres du
Burkina-Faso? Que la gouvernance économique ne soit
pas à la hauteur des espérances, soit ! Mais que la corruption, la
concussion et l'implication visible des parents proches du pouvoir
central soient mêlées aux affaires publiques de l'Etat ne sont pas
acceptables. Les membres du pouvoir et leur entourage doivent être
au-dessus de tout soupçon et donc intègres. L'intégrité palliative
n'existe pas et les autorités burkinabé ne semblent pas l'avoir compris
en refusant à la transparence d'émerger. Cela rappelle trop les
évènements fâcheux arrivés à Norbert Zongo. Alors
quand les diplomates préviennent que toute "modification dans le sens de
la suppression de la limitation des mandats présidentiels pourrait
affecter la coopération avec le Burkina Faso", on peut se demander en
quoi cette phrase porte les germes d'une ingérence dans les affaires
intérieures. Si les conditions des pays donateurs ne changeaient pas
suite à un changement aussi important au Burkina- Faso, c'est cela, au
contraire, qui serait la surprise de taille (quoiqu'on ait pu
expérimenter cela ailleurs, notamment entre autres au pays voisin le
Togo pour lequel le Président burkinabé, Blaise Compaoré, fait office de
médiateur dans un conflit où il n'y a qu'un seul gagnant, celui dont la
victoire par la démocratie palliative peut faire le lit de ce qui est
vraisemblablement prévu au Burkina-Faso avant la fin de l'année 2010).
Ce genre de médiation fondée sur l'unilatéralité des décisions en faveur
des pouvoirs militaro-civils pose problème et ne peut que renforcer le
paradigme nouveau de la démocratie palliative en Afrique.
Lorsque les mêmes bailleurs de fonds finissent par lâcher ce qui fait
mal à savoir "le budget du Burkina n'était pas sincère", alors tout est
pris personnellement... La gestion tranquille s'analyse comme une
attaque en règle pour changer le gouvernement puisque d'après les
chiffres économiques, c'est une mauvaise gouvernance. Sur ce plan, il
n'y a rien de vraiment faux, ni de nouveau. Le budget de l'Etat, tant du
Rwanda que du Burkina, est structurellement déficitaire... Donc une
gestion basée sur un endettement et une gestion qui fait vivre le pays
au-dessus de ses moyens sans d'ailleurs retrouver les bases d'une
création de richesse partagée, reflètent manifestement une mauvaise
gouvernance. Mais avait-on besoin des pays occidentaux pour le dire ?
Pourquoi ne pas laisser les Burkinabé, experts indépendants ici et là,
anticiper ces problèmes et y trouver des solutions adéquates ? Ces
solutions ne peuvent faire l'économie du nettoyage d'une partie des
acteurs publics. C'est l'approche de l'alternance politique qui devrait
prévaloir et cela ne signifie pas que l'on choisit ici et là des
personnalités pour remplacer d'autres qui demeurent pour l'essentiel
bien intègres, sauf que collectivement, l'image fournie par le solde
extérieur courant hors dons des pays africains, du Rwanda et du
Burkina-Faso donne à penser à une certaine irresponsabilité, s'il ne
s'agit pas de déresponsabilisation (voir Tableau 2).
|
Tableau 2 - Solde extérieur courant hors
dons (Déficit budgétaire) 2003-2011
En pourcentage du PIB |
| |
2004-2008 |
2003 |
2008 |
2009 |
2010 |
2011 |
Tendance |
|
Rwanda |
-12,3 |
-13,1 |
-14,4 |
-17,2 |
-18,5 |
-16,5 |
ø |
|
Burkina |
-13,7 |
-13,3 |
-15,1 |
-10,8 |
-12 |
-11,3 |
ø |
|
Source : IMF, Afrique subsaharienne. Retour à une croissance
forte ?, avril 2010, FMI, Washington, l 2010 |
De plus, la balance commerciale du Burkina-Faso est structurellement
déficitaire depuis les années 2000 et s'établit à -7,8 % du PIB en 2010
et un solde extérieur courant avec dons au Burkina structurellement
déficitaire depuis plus de 10 ans avec 9 % du PIB en 2003 et -7,7 % du
PIB en 2010. On comprend que l'assistance en provenance des donateurs
est insuffisante pour faire sortir ce pays de sa léthargie économique.
Pour le Rwanda, la balance commerciale est aussi structurellement
déficitaire depuis les années 2000 et le niveau est alarmant avec -15,2
% en 2010. Il en est de même avec le solde extérieur courant hors dons
qui était de -2,5 % du PIB en 2003 et est passé à -7,3 % du PIB en 2010.
Mais en prenant l'année 2010 comme repère, on s'aperçoit que sans les
dons, le Rwanda cumule un déficit de -18,5 % du PIB et que l'apport des
bailleurs de fond est substantiel avec près de 11,2 d'apport au PIB.
Quand le Rwanda parle de souveraineté, il va falloir que l'on
redéfinisse ensemble cette notion car dépendre aux deux tiers (2/3) des
bailleurs de fond, principalement américains, n'est pas un gage de
souveraineté à terme et pose d'ailleurs le problème du soutien des
Etats-Unis de Barack Obama au Rwanda et plus particulièrement à la
démocratie palliative en général. La question ne se pose pas pour la
France au Burkina Faso, la réponse est évidente.
Pourtant le Burkina-Faso devrait atteindre un taux de croissance du PIB
de 4,4 % en 2010 en deçà de sa moyenne avant la crise de 5,4 % entre
2004 et 2008. Si l'on se penche sur le retour pour les populations, le
résultat est encore plus maigre avec 2,1% de croissance du PIB/h en
2010, un tassement par rapport à la situation d'avant-crise de 2,9 %
entre 2004 et 2008. Rappelons que c'est tout de même au-dessus de la
moyenne des pays de la zone franc avec 1,4 % du PIB/h en 2010 et une
moyenne et une situation avant-crise de 2 % entre 2004 et 2008 dans la
zone. Si l'on ramène cette comparaison à la moyenne de l'union
économique monétaire ouest-africaine (UEMOA), le PIB/h de l'UEMOA n'est
que de 1 % en 2010 avec une moyenne de 0,8 % entre 2004 et 2008. La
gouvernance en zone francophone et la relation particulière du Franc CFA
ne permettent pas la création de richesse pour les populations, et ne
facilitent pas non plus l'émergence d'une démocratie qui soit différente
de la démocratie palliative avec toutes les entorses aux droits humains
et aux bonnes pratiques économiques.
Conclusion
Ce sont les formes de gouvernance fondée sur l'endettement et l'absence
de transparence qui sont à l'origine du classement en queue de peloton
de la plupart des pays africains. Comme ces mauvaises gouvernances se
font avec la légitimité à géométrie variable des pays industrialisés et
que la non-ingérence des pays émergents, la Chine en tête ne fait
qu'amplifier le phénomène, il faut donc réfléchir à
l'institutionnalisation de contrepouvoirs en Afrique, au Burkina-Faso
comme au Rwanda comme les fondements d'une réponse alternative aux
méthodes obsolètes d'autoritarisme qui ne créent pas de richesses
réellement partagées [4].
Dr Yves Ekoué AMAÏZO
Directeur du groupe de réflexion, d’action et d’influence "Afrology"
11 août 2010
© amaizo.info et afrology.com
1. Yves Ekoué Amaïzo, Crise financière mondiale. des
réponses alternatives de l'Afrique, collection "Interdépendance
africaine", éditions Menaibuc, Paris, 2010, 15 Euros
2. Newton Ahmed Barry, "Tertius est fâché contre les diplomates, les
fameux PTF", L'Evénement, 10 août 2010, voir
<http://www.africatime.com/burkina/nouvelle.asp?no_nouvelle=543106&no_categorie=>\
3. CNP-NZ, "Norbert Zongo, Disparition d'un Homme-orchestre", in Centre
National de Presse Norbert Zongo, Ouagadougou, Burkina-Faso, 2001, mise
à jour août 2009, voir <
http://www.cnpress-zongo.org/pages/nz.htm> 4. Yves
Ekoué Amaïzo, op. cit.
|
 |

Yves Ekoué Amaïzo


Réagissez à cet article!
Voir aussi:
Compaoré: mandat
sans limite
Rwanda
simulation
|