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Quelle Afrique pour
2010-2019 :
La banalisation de l’indifférence ?
La Conférence de Copenhague a donné des résultats plus que décevants
pour l’Afrique. Cela n’a rien d’étonnant puisque les priorités données
par les dirigeants africains eux-mêmes à ce dossier au cours des deux
dernières décennies ne souffrent d’aucune réalité tangible. L’énergie
solaire, les énergies renouvelables, la protection de l’écosystème
forestier, les politiques de recyclage des déchets, la lutte contre les
déchets toxiques, etc. n’ont pas été des priorités dans les arbitrages
budgétaires des États africains. Toutefois, les dirigeants africains se
sont donné le mot pour parler d’une même voix, malgré la défection de
quelques chefs d’État d’Afrique centrale qui ont choisi de s’aligner sur
la voix de la France et de conformer leur position de principe à celle
d’une certaine "néo-françafrique".
1. Protection de l’environnement : entre indifférence et
irresponsabilité
Pour les dirigeants africains, parler d’une même voix à Copenhague pour
demander aux "pollueurs" de payer, c’est oublier que cela
signifie une ponction fiscale sur les contribuables des pays pollueurs.
En définitive, il s’agit de transférer des sommes d’argent à des
dirigeants africains pour qu’ils en fassent un usage "inconnu".
Ces derniers n’ont pas à proprement parlé une réputation d’exemplarité,
d’éthique et de solidarité dans la gestion des fonds publics
internationaux ou bilatéraux au service de leur population respective.
Les dirigeants africains semblent donc plus prolixes quand il s’agit
d’aller rappeler quelques injustices liées à l’histoire de
l’industrialisation et de la productivité dans les pays riches au point
d’oublier le niveau d’indifférence et parfois d’irresponsabilité qu’ils
ont accordé à l’environnement et ses conséquences sur les populations
africaines par le passé. Lorsqu’on s’appesantit sur les conséquences des
diverses formes de pollution environnementale sur la santé dans les
zones rurales africaines, le bilan est désastreux. On y meurt tant de la
pauvreté que des conséquences de l’absence de salubrité publique, ce qui
rappelle la défaillance tant du secteur privé que du secteur public.
Personne ne peut oublier le choix fait par certains pays de troquer des
sommes importantes en catimini contre l’enfouissement de déchets
toxiques occidentaux en Afrique, avec les conséquences néfastes et
durables sur des populations désinformées.
L’industrialisation africaine se résume à passer par
pertes et profits les conséquences des externalités négatives sur les
populations et sur l’environnement. En fait, le ministère en charge de
l’environnement en Afrique demeure souvent le parent pauvre et ignoré
des budgets gouvernementaux. En conséquence, les dirigeants africains
doivent changer leur comportement et diffuser les bonnes pratiques en
usant des média pour atteindre le maximum d’Africains. Jeter n’importe
où les pelures de la canne à sucre comme au demeurant ne pas revoir tout
le système de ramassage et de recyclage des ordures relève de l’absence
de responsabilité individuelle et collective de l’Africain. Apprendre à
trier le contenu des poubelles et créer des emplois dans le retraitement
des déchets apparaît comme une nouvelle opportunité que l’Afrique doit
saisir. Le modèle illusoire encore vivace dans de nombreuses têtes que
tout peut être acheté, y compris la préservation de l’environnement
propre doit prendre fin. Cette conception du monde tend à
déresponsabiliser et conduit chacun, sur le terrain, à attendre la
solution d’ailleurs, principalement d’un État qui lui se désintéresse du
sujet en s’alignant sur les priorités des pourvoyeurs d’aide lesquels
préfèrent privilégier les problèmes de l’eau et moins ceux de
l’assainissement [1]. C’est ainsi qu’en l’absence de demande expresse
des populations africaines (notamment des femmes) du fait de non-dits et
de "tabous", l’Afrique se retrouve en deuxième position des continents
où la corrélation est très élevée entre d’une part, la défécation à
l’air libre du fait d’un système sanitaire inexistant ou des toilettes
défectueuses et les maladies comme la diarrhée des enfants, les
infections parasitaires ou le Choléra [2]. La prise de conscience
collective, la responsabilité individuelle, l’éducation permanente et le
respect mutuel du bien public, à fortiori quand il s’agit d’un bien
public global sont des domaines où il y a lieu de mener une politique
d’information en vue d’un changement de comportements tant des
dirigeants africains que de l’Africain de la rue.
2. Le maintien au pouvoir plus important que le changement climatique
Les pratiques et comportements d’antan auront du mal à évoluer avec
ceux-là mêmes qui n’ont jamais cru à l’impact "englobant" des
externalités environnementales sur tous les aspects de la vie, mais
aussi sur leur maintien au pouvoir. Car il s’agit bien de cela. Pas de
menaces directes pour la conservation du pouvoir à court et long-terme,
alors pas d’action d’envergure nécessaire pour faire avancer localement
les gestes qui "sauvent la planète", comme planter un arbre
régulièrement, organiser les ressources renouvelables, passer du
gaspillage au recyclage, etc. Avec des acteurs qui ne voient dans la
fiscalité liée à l’environnement que des formes de "rentrée à peu de
frais d’argent frais", l’Afrique de la décade 2010-2019 ne peut
prendre le risque de recourir aux mêmes politiciens et d’en attendre des
résultats différents de ce qu’ils ont fait par le passé. En effet,
l’impression laissée par les dirigeants africains pris collectivement
est que leur préoccupation première demeure la conservation de leur
pouvoir (politique ou autre). Ce pouvoir qu’il ait été acquis avec ou
sans démocratie usurpée, est très souvent obtenu avec l’appui direct ou
indirect de l’armée et des puissances occidentales. Ce troc politique
reflète la main mise sur une Afrique toujours considérée comme une
variable d’ajustement. De nombreux dirigeants africains voient
"rouges" lorsqu’un sujet tend à réveiller un soupçon quelconque sur
des formes mêmes "imaginaires" de remise en cause du pouvoir. Des
solutions palliatives sont alors mises en place et permettent de
"désamorcer" ou "neutraliser" le sujet par rapport à la
priorité numéro un : ne pas perdre le pouvoir.
Les véritables perdants de cette aventure sont les
populations. Les conséquences palpables en Afrique depuis bien 50 ans
sont regroupées en trois grandes catégories :
- un mal-développement généralisé,
- une neutralisation de l’industrialisation intelligente du continent, et
- une absence de la diffusion du pouvoir d’achat.
Bien sûr qu’il y a eu des progrès si l’on se réfère à
quelques statistiques sociales. Mais quand on meurt en grand nombre dans
les campagnes africaines des suites de maladies bénignes non traitées
par manque de dispensaires ou que les populations ne peuvent sortir
moins de 2 euros (1700 FCFA) pour l’achat de quelques médicaments
génériques, alors la maladie de l’indifférence des dirigeants est en
train de se propager.
Au plan de leur politique intérieure, certains
dirigeants se contentent d’organiser un système de dépendance fondé sur
le clientélisme et en contrepartie, des capacités de nuisance
tentaculaires pour ceux qui échapperaient au maillage
politico-économique. Du coup, il est bien difficile d’être indépendant,
encore moins d’avoir une position différente, voire alternative à ceux
qui tiennent le pouvoir, en Afrique. La complicité de nombreux chefs
coutumiers ou de rois traditionnels n’est pas à exclure, tant l’appât du
gain facile et rapide peut faire des ravages en zones "désalphabétisées".
Les résistances existent pourtant et s’organisent plus sur une base de
la clandestinité afin d’éviter les infiltrations nombreuses et les
délations diffamations parfois au sein de la même famille.
3. Diaspora : l’argent sans l’expertise et l’innovation n’est que
chimère
Toute réforme ou toute modification des comportements et des pratiques
en Afrique, tout retour vers plus de responsabilités individuelles et
collectives supposent non seulement des alternatives, mais des acteurs
dynamiques les mettant en œuvre. En ne reconnaissant dans sa Diaspora
qu’une source facile de financement de la pauvreté familiale, l’Afrique
s’est privée au cours des dernières décades d’un vecteur puissant de
l’innovation et des alternatives. En freinant des initiatives locales
qui n’ont aucunement pour objet de menacer le pouvoir en place ou même
simplement de leur faire ombrage, les dirigeants africains se retrouvent
isolés face aux conséquences des actes et arbitrages posés en termes de
gouvernances passées.
II n’empêche que si les détenteurs de savoir et de
diplômes sont des candidats potentiels à l’immigration, c’est aussi que
le peu de poste disponibles localement sont accaparés par les
oligarchies du pouvoir. Lorsque médiocrité, pouvoir et incompétence font
bon ménage, cela permet à des experts coopérants d’occuper des fonctions
décisionnelles avec des passeports diplomatiques africains, certains en
profitant d’ailleurs pour fuir leur condamnation en métropole. Cette
bourgeoisie de la médiocrité ne s’intéresse pas à l’accumulation,
l’agglomération du savoir et des compétences. Au contraire, ils s’en
méfient au point d’humilier les vrais détenteurs du savoir et du
savoir-faire en les poussant à accepter les conditions de soumission au
système, voire d’intégration du système ou alors de s’exclure, parfois
sous la menace des armes blanches. On ne peut donc parler d’identité
nationale en oubliant de rappeler l’origine des migrations. Toutefois,
une négociation d’égal à égal sur un système de migration circulaire
pourrait peut-être permettre de retrouver des réflexes d’organisation du
consensus sur le sujet sensible de la migration, de la Diaspora et de
l’emploi décent.
4. Conservation du pouvoir et élections frauduleuses : les couples
militaro-civils
Paradoxalement, les promesses évasives des pays pollueurs de contribuer
-lorsque les poules auront des dents- à un fond de 100 milliards de $US
ne sont en fait qu’un refus diplomatique à l’adresse des dirigeants
Africains qui parlent d’une seule et même voix sans enclencher
véritablement un travail de fond avec les populations locales sur la
préservation de l’environnement. Paradoxalement, l’échec de Copenhague
sonne comme une exhortation de la communauté internationale aux
dirigeants africains à changer leurs comportements envers les
populations africaines. En vérité, c’est bien l’absence de confiance
envers les dirigeants africains qui émerge à posteriori de la Conférence
de Copenhague.
L’absence de légitimité réelle en politique de plus
en légion en Afrique, la banalisation de l’usurpation du pouvoir
politique et économique par les militaires ou des civils, ces derniers
travaillant souvent directement on indirectement pour les militaires,
faussent les enjeux démocratiques. Il suffit de suivre de près les
élections en terre francophone africaine du Togo, de la Côte d’Ivoire,
du Burkina Faso, de la Guinée et de Madagascar en 2010 pour retrouver
certainement les pratiques d’antan. Justement parce que la seule
stratégie qui vaille pour les couples militaro-civils au pouvoir en
Afrique est bien la conservation du pouvoir à tous les prix. Les
méthodes utilisées sont si subtiles et nombreuses qu’il suffit d’en
citer quelques unes pour se convaincre de la difficulté d’asseoir la
démocratie en Afrique sans une assistance divine. Voici quelques unes
des techniques les plus connues :
- des listes électorales frauduleuses ou incomplètes qui n’empêchent pas le
nombre de votants d’être parfois supérieur au nombre total sur la liste ;
- l’usurpation des urnes par des systèmes informatiques dolosifs
permettant de rejeter le comptage manuel avec des représentants des partis en
présence comme témoins et des observateurs indépendants y compris ceux de la
Diaspora ;
- le rôle trop souvent ambigu des observateurs internationaux et
africains empêchés d’annoncer ce qu’ils ont observé quant ils ne déclarent pas
par "automatisme" et "ventrologie" que tout s’est bien déroulé ;
- des commissions électorales dites "indépendantes" ou des cours
constitutionnelles faisant preuve d’amnésie lorsqu’il s’agit d’annoncer la
vérité des urnes et procéder au recomptage en présence de tous les protagonistes
;
- des populations condamnées au silence des cimetières, parfois dans le
vrai sens du terme, si elles veulent retrouver leur poste de travail une fois
les élections de façade terminées ;
- une communauté internationale, africaine et sous-régionale incapable
[3] de donner des leçons de démocratie par l’exemple et se contentant d’être si
véhémente à condamner et si peu convaincante lorsqu’il s’agit de passer à l’acte
pour faire recompter manuellement les votes des citoyens africains, faire
respecter la constitution des pays ;
- une menace d’intervention de puissance étrangère prétextant la défense
et la protection de ressortissants nationaux qui sont en réalité rarement
inquiétés ;
- des puissances occidentales ou asiatiques qui font de
l’interventionnisme pour s’accaparer des richesses du sol et du sous-sol mais
sont incapables d’enlever des militaires putschistes qui n’utilisent leurs armes
que contre leurs propres concitoyens en tout non-respect des droits humains les
plus élémentaires…
Alors, quel crédit accorder à la notion de
"démocratie" dans ces conditions ? Pourquoi se faire massacrer au
nom d’une démocratie occidentale qui, ici vante les formes, ailleurs
condamne au fond, mais varie régulièrement à l’aune des intérêts des
puissances occidentales et de leurs alliés par défaut. Ceux qui veulent
conserver à tous prix le pouvoir en Afrique sans pour autant faire
progresser le bien-être des populations ont bien compris ce jeu mortel
de vases communicants où le seul perdant est systématiquement la
population, notamment la partie la plus vulnérable et faible en termes
de pouvoir de négociation.
5. Clientélisme, banalisation de l’indifférence
Il ne reste plus pour les autocrates africains qu’à mettre le budget
nécessaire au niveau des médias et de la communication pour maintenir
sous leur férule une large majorité des responsables africains pris dans
le piège du clientélisme, tant la ventrologie et le besoin de survie
finissent par reprendre leurs droits. Cette espèce de neutralisation de
l’espérance, cette forme de réforme avec ceux là mêmes qui empêchent la
réforme de s’opérer fonde ses ressorts sur la banalisation de
l’indifférence.
L’inanité d’une telle espérance doit être établie à
partir des résultats des 50 dernières années où les Africains placés aux
commandes de l’État et parfois des structures décisionnelles privées, se
concertent, se coalisent en toute non-transparence, pour conduire
l’Afrique vers un destin qui n’est pas le sien : celui de soumettre
l’Afrique comme les Africains aux jougs des puissances extérieures par
l’incapacité d’organiser l’unité des Africains et de tenir les
engagements faits ensemble.
L’illusion est d’autant plus forte qu’une nouvelle
génération au pouvoir tend à faire croire que les technocrates sont
"techniquement" neutres, alors que souvent ces derniers peuvent
servir de courroies de transmission et d’approfondissement d’un système
de perpétuation d’une Afrique coincée dans un corset de contraintes,
toutes ayant pour objectifs de faire passer les priorités de populations
africaines en priorité seconde. Entre fatalité et banalisation de
l’indifférence de nombreux dirigeants africains, c’est bien une culture
de l’individualisme, aux antipodes de la solidarité africaine, qui est
en train de prendre corps durablement en limitant la liberté et la
démocratie à sa portion la plus congrue.
Avec une utilisation subtile et abusive du vieil
alibi de l’Africain complexé par l’état apparent de sous-développement
non sollicité, il n’est plus surprenant de voir des Africains commencer
à s’interroger sur le rôle effectif des dirigeants africains après 50
ans d’indépendance juridique. Sont-ils co-responsables des nombreuses
crises récurrentes en Afrique afin de mieux profiter de la misère que
cela provoque pour conserver le pouvoir et satisfaire des intérêts
étrangers ou leurs succédanés locaux ? Peut-être !
Alors qu’au plan mondial, l’unilatéralisme américain
et la suprématie européenne sont largement contestés par les nouvelles
puissances émergentes d’Asie et d’Amérique latine, les dirigeants
africains n’ont toujours pas encore de stratégie collective africaine
vis-à-vis des puissances comme les États-Unis, l’Union européenne, la
Chine, l’Inde et le Brésil. Trop de dirigeants, trop soucieux de leurs
carrières et de leur notabilité, refusent de sortir des "sentiers
battus" de la diplomatie dilatoire où les décisions et résolutions se
suivent et ne sont pas mises en œuvre. Il suffit de lire les décisions
de l’Union africaine, des communautés économiques régionales ou même des
États pour confirmer les écarts entre les "paroles" et les "actes", tout
en distinguant soigneusement entre les démarches clientélistes et les
initiatives au service du mieux-être des populations. L’indifférence se
répand aussi parce qu’il n’y a pas de contrepouvoir digne de ce nom
malgré l’importance et l’engagement de nombreuses structures de la
société civile. Alors que faire pour que 2010-2019 ressemble à une
renaissance de l’Afrique ? Reconstruire une société de confiance et
acceptant de mettre fin la médiocrité. Le faire pacifiquement permettra
une accélération des mutations de l’Afrique. Le réaliser par des
contestations dans la rue risque de ne pas donner les résultats
escomptés du fait des dérives imprévisibles. La vérité des urnes devient
le point de départ d’un renouveau d’une société de confiance en Afrique.
Les élections de 2010 en Afrique sont donc cruciales et détermineront la
trajectoire de l’Afrique au cours de cette décade.
Mutation ou perpétuation du statu quo ?
6. Indifférence et servir les populations : opter pour le solidarisme
contractuel
Une grande majorité des décisions en Afrique ne sont pas prises pour
servir en priorité les populations africaines mais bien pour conserver
les pouvoirs et les postes. Les services au peuple ne sont rendus
qu’accessoirement. Cette erreur stratégique africaine, en opération
depuis plus de 50 ans, ne peut servir de mode opératoire pour la décade
2010-2019. Les exemples du Cap Vert, de l’Ile Maurice, du Ghana et du
Rwanda, ouvrant la voie vers des formes alternatives et dynamiques de la
démocratie et de la prospérité partagée, méritent d’être rappelés comme
des initiatives prometteuses. Pour le Rwanda, il y a lieu d’attendre
l’effectivité d’un véritable système rendant possible les alternances
politiques pacifiques.
La transparence, l’augmentation du pouvoir d’achat,
le volontarisme au service des populations, l’augmentation du rôle des
femmes dans les structures décisionnelles, la légitimité fondée sur la
vérité des urnes constituent les fondements de la construction d’une
société de confiance. Cette architecture démocratique et la montée des
contre-pouvoirs locaux tendent à servir de fondement à une économie
alternative reposant sur le solidarisme contractuel.
Dans l’attente de cette mutation des responsabilités
individuelles et collectives, il y a lieu de noter que les dirigeants
africains, en catimini, sont en train de tomber dans le piège d’un autre
mouvement spéculatif mondial fondé sur la "ruée sur les terres
africaines" [4]. Que des espaces africains soient vendus, mis en
location pour des durées de 49 ans à 99 ans sans l’avis des populations
et que les produits émanant de ces espaces ne soient destinés en
priorité et souvent en totalité qu’à des populations non africaines sauf
le partage des bénéfices qui se fait avec les dirigeants africains, il y
a lieu d’ouvrir un vrai débat, voire un référendum national, voire
africain. Au lieu de faire comme une partie des Suisses qui croient
limiter l’expansionnisme musulman [5] par une "votation" bloquant
la construction de minarets dans leurs cantons, les Africains
gagneraient à interpeller les dirigeants africains sur les décisions
déjà prises de mettre une partie de leur territoire national sous la
coupe de firmes étrangères, qui n’y voient d’ailleurs qu’une simple
annexion "économique". A défaut, il n’est pas impossible que
d’ici 2019, un cinquième du territoire africain n’appartienne plus à
l’Afrique. Certains africains des zones rurales risquent de se faire
expulser comme de vulgaires "clandestins" sur des propriétés privées que
les dirigeants d’aujourd’hui auront, en catimini et en toute
non-transparence, cédées contre des promesses d’infrastructure et
d’argent frais. Il devient urgent aujourd’hui, si le référendum ne peut
avoir lieu, que les dirigeants africains, face à leur responsabilité
individuelle, annoncent librement tous les contrats en cours ou déjà
signés avec les montants réellement transférés et les résultats
réellement attendus. Au cas où ces résultats ne seront pas au
rendez-vous, il y a lieu de proposer des sanctions qui engagent la
responsabilité de gouvernants qui auront alors vendu l’Afrique contre
des contreparties personnelles.
Les terres africaines ne sont pas à vendre. Pourtant,
c’est dans ce secteur que les dirigeants africains oublient
paradoxalement de parler d’une seule voix en signant des contrats
directement avec les firmes multinationales sans appel d’offres, sans
obtenir l’aval des populations ou de leurs représentants parlementaires.
Pourtant, des propositions existent [6] à partir desquelles les
dirigeants africains peuvent collectivement imposer des conditions aux
investisseurs étrangers en faveur des populations. Il s’agit notamment
de coupler le développement des infrastructures de bien-être locales
avec une discrimination positive en faveur des populations locales pour
au moins 50 % des productions, richesses ou valeurs ajoutées extraites
des terres mises en concession ou vendues. Autrement, les Africains
doivent profiter de la prospérité partagée.
7. La priorité du modèle de développement doit reposer sur le pouvoir
d’achat
Ainsi, au-delà du changement climatique, c’est bien le modèle de
développement que doit se choisir l’Afrique pour les prochaines décades
qui est en jeu. Le mimétisme du modèle historique de l’industrialisation
des pays riches n’est plus possible. Le modèle fondé sur l’expansion
rapide, productiviste aliénant le travailleur et saccageant
l’environnement sans d’ailleurs permettre une amélioration du pouvoir
d’achat de l’Africain moyen n’est plus à conseiller. Ce ne sont pas les
faiblesses et les pièges de l’aide au développement [7] qui viendront
améliorer ce pouvoir d’achat. C’est bien la prise de conscience et la
mise en œuvre méthodique et systématique du développement des capacités
et des capabilités productives qui sortiront l’Afrique de l’illusion de
la gouvernance du "tam-tam de la bouche", formule consacrée qui
rappelle que de nombreux dirigeants africains finissent par se
convaincre que le développement devient effectif dès le discours
terminé…
L’indifférence interpelle tous les citoyens africains
et pas seulement quelques dirigeants africains. Les Africains doivent
reconsidérer leurs comportements, attitudes et pratiques afin de donner
une chance à l’émergence d’une nouvelle économie alternative où la
prospérité est partagée.
Dr. Yves Ekoué Amaïzo
Directeur du Groupe de réflexion, d'action et d'influence "Afrology"
4 janvier 2010
1. Maggie Black, « Le Tabou des excréments, péril sanitaire et
écologique », in Le Monde Diplomatique, janvier 2010, pp. 14-15.
2. Organisation mondiale de la Santé, Bulletin de l’Organisation
mondiale de la santé, vol. 87, 885-964, OMS, Genève, décembre 2009.
3. Yves Ekoué Amaïzo (sous la coordination de), L’Afrique est-elle
incapable de s’unir ? Lever l’intangibilité des frontières et opter pour
un passeport commun, avec une préface de Prof. Joseph Ki-Zerbo,
collection « interdépendance africaine », éditions L’Harmattan, Paris,
2002, 664 pages.
4. Joan Baxter, « Ruée sur les terres africaines », in Le Monde
Diplomatique, janvier 2010, p. 18.
5. Patrick Haemi et Stéphane lathion (sous la dir. de), Les Minarets de
la discorde. Eclairage sur un débat suisse et européen, Infolio, Paris,
2009.
6. Olivier de Schutter, « Large-scale land acquisitions and leases : A
set of core principles and measures to address the human rights
challenge », Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme, www2.ohchr.org
7. Glenn Hubbard and William Duggan, The Aid Trap, Columbia University
Press, Columbia, USA, 2009
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Yves Ekoué Amaïzo

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