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Union
africaine: Banjul ou le sommet de la désillusion
Napoléon Bonaparte, fort de sa propre expérience et au soir de sa vie,
aurait déclaré en substance que pour tout événement qui se répète dans
l’histoire, la seconde n’est que la parodie de la première si ce n’est
une comédie.
Ainsi, après avoir timidement laissé se constituer,
le 25 mai 1963, à Addis Abeba, en Ethiopie, l’Organisation de l’unité
africaine (OUA) réduite au plus petit dénominateur commun qui n’était
autre que la lutte pour la fin de la domination coloniale et la
disparition du racisme institutionnalisé en Afrique australe, les chefs
d’État et de Gouvernement africains fondaient sur ses décombres, en
2001, à Lusaka, en Zambie, l’Union Africaine (UA).
Fondée principalement sur coopération et
l’intégration en vue de promouvoir le développement socio-économique
solidaire des pays africains, un objectif déjà inscrit dans la Charte de
l’OUA, l’UA s’est donnée sur le papier des buts et objectifs plus vastes
allant tous dans le sens de l’unification de la carte politique
africaine par le biais de l’intégration économique. Mais, cinq années
après sa constitution de l’Union, la réunion, à Banjul, en Gambie, de la
septième session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de
Gouvernement, organe suprême, s’est déroulé dans la morosité accentuée
par l’annonce faite par Alpha Oumar Konaré, ancien président du Mali et
président de la Commission Africaine, de se retirer à la fin de son
mandat en juillet 2007.
Preuve d’une désillusion dont les sources se trouvent
dans l’incapacité des élites dirigeantes à concevoir le développement et
l’unification de l’espace géographique africain pour une véritable
bataille dont le succès mérite l’élaboration de stratégies conséquentes.
UNE CONFÉRENCE DE ROUTINE SANS GRAND RELIEF
Préparée comme à l’accoutumée par un conseil des
ministre des Affaires étrangères qui s’est tenu du 27 au 30 juin, à
Banjul, en Gambie, la septième session ordinaire de la Conférence des
Chefs d’État et de Gouvernement de l’UA devait, en plus des dossiers
administratifs et politiques ordinaires voire nouveaux comme l’adoption
de la « Charte de la démocratie », se pencher sur le thème « la
rationalisation des communautés économiques régionales et l’intégration
régionale ».
Mais, elle avait aussi à traiter de plusieurs des
questions brûlantes de l’heure : les crises du Darfour, au Soudan, de la
Somalie, devenue depuis près de quinze années un pays sans État, de la
Côte d’Ivoire, loin d’être stabilisée à l’approche de la date fatidique
des élections générales, fixée au plus tard le 30 octobre, du
Congo/Kinshasa à la veille des élections générales prévues pour le 31
juillet, les problèmes de l’immigration clandestine des Africains vers
l’Europe occidentale et enfin, la délicate affaire de la traduction de
M. Hissène Habré, ancien président du Tchad, devant une juridiction
appropriée en vue d’être jugé pour crimes contre l’humanité, crimes de
guerre et actes de torture dont il est accusé par organisations
tchadiennes de droits de l’homme et pour lesquels il est déjà inculpé
par la justice belge sur la plainte des citoyens belges d’origine
tchadienne.
Seul le dossier dans l’ancien président tchadien fut
traité jusqu’à on terme : comme aux dires du président sénégalais
Abdoulaye Wade, « les Africains doivent être jugés en Afrique, c’est
pourquoi j’ai refusé l’extradition de Hissène Habré vers la Belgique »,
la Conférence a écarte tout transfert de l’intéressé à la justice belge
et s’est prononcé pour sa comparution devant le justice sénégalaise avec
l’assistance de l’UA.
Même sur le thème de la Conférence à savoir «la
rationalisation des communautés économiques régionales et l’intégration
régionale », les participants ont tout juste discuté de «
l’harmonisation et la synchronisation des activités des entités
politiques et économiques régionales africaines » comme l’avait affirmé
Lamin Kabba Bajo, le ministre d s Affaires étrangères du pays hôte, à la
fin de la réunion du Conseil des ministres préparatoire.
Sur toues les autres questions, la Conférence a
préféré les laisser suivre leur cours surtout que l’UA n’a pas les
moyens d’imposer la paix en Somalie au Darfour que ces troupes de
maintien de la paix doivent quitter le 31 décembre prochain par manque
de financement de leurs activités, en Côte d’Ivoire et au Congo/Kinshasa
gérés depuis des années par l’ONU. Quant à la « Charte de la démocratie
» qui interdit notamment toute modification du nombre de mandats
présidentiels, elle fut jugée prématurée.
La Conférence s’est donc tenue dans une atmosphère de
grande morosité accentuée par la décision publiquement annoncée par
Alpha Oumar Konaré, ancien président du Mali et actuel président de la
Commission de l’UA, de ne pas se porter candidat à sa propre succession
à l’expiration, en juin 2007, de son mandat actuel de cinq ans. Une
décision que les observateurs avertis des réalités politique africaines
attendent de voir se concrétiser pour y croire et qui montre bien qu’il
n’est guère facile, après avoir enterré l’idée de l’unité africaine,
promouvoir avec succès celle de l’union avec cinquante-trois pays que
près d’un demi-siècle d’indépendance a renforcé dans l’exercice de leur
souveraineté pleine et entière.
L’OUA : UN PRÉCURSEUR TIMORÉ
En effet, pensé en Afrique occidentale, peaufiné en
Amérique du Nord et dans les Caraïbes où les pan-négristes sous l’égide
de Marcus Garvey tentèrent en vain, entre 1919 et 1939, de l’appliquer,
le panafricanisme inspiré du panaméricanisme bolivarien, se voulait
l’idéologie de la libération et de l’unification des peuples africains
de la domination des nations conquérantes de souche européenne et de
culture judéo-chrétienne en vue d’en assurer la régénération
intellectuelle, morale, économique, sociale et culturelle.
Résolument combattu par les forces et puissances
dominatrices et conquérantes de l’Afrique, le panafricanisme ne put
s’imposer comme l’idéologie de la reconstruction des sociétés africaines
au lendemain des indépendances dans les années 1960 et ses chantres les
plus fervents comme le président Kwame Nkrumah, père de l’Indépendance
du Ghana, furent très vite neutralisés par la construction de l’OUA
avant d’être évincés du pouvoir.
Avant même la création de l’Organisation
panafricaine, au sommet constitutif du mois de mai 1963, la bataille
entre les dirigeants africains panafricanistes convaincus, minoritaires
et partisans de la formation urgente des Etats-Unis d’Afrique et d’un
haut état-major africain commun, furent combattus avec véhémence par
leurs homologues timorés mais fermement épaulés par les représentants
des forces et puissances étrangères dominatrices et conquérantes de
l’Afrique : sous le couvert d’un compromis entre les positions
divergentes des dirigeants des pays africains pro-occidentaux du Groupe
de Monrovia et leurs homologues des États africains révolutionnaires et
progressistes du Groupe Casablanca, la charte de l’OUA, adoptée, le 25
mai 1963, n’était qu’une réplique à peine retouchée de celle de
l’Organisation des États américains (OEA). Cette dernière avait donnée à
l’empereur Haïlé Sélassié 1er d’Ethiopie par ses alliés américains du
Nord afin qu’il la proposât pour adoption à ses hôtes, les autres chefs
d’État et de Gouvernement d’Afrique.
Malgré des dispositions stipulant dans les principes,
buts et objectifs de l’OUA la coopération interafricaine en vue de
promouvoir l’intégration comme moyen de développement économique et
social des peuples africains, l’accent fut plutôt mis, pendant toute
l’existence le l’OUA, de 1963 à 2001, sur le combat pour la libération
totale du continent africain du joug colonial et de toutes formes de
racisme. Même si, dès son élection au poste de secrétaire général de
l’OUA panafricaine, en 1978, le Togolais Edem Kodjo avait noté la
nécessité d’orienter l’action de l’OUA dans le sens du développement
économique des sociétés africaines par la voie de la politique
d’intégration des pays constitués.
Le Plan d’action de Lagos (PAL) pour le développement
endogène et auto-entretenu de l’Afrique et l’Acte final de Lagos (AFL)
pour la constitution d’une communauté économique africaine à l’horizon
2000, adoptés à la première conférence extraordinaire des Chefs d’État
et de Gouvernement de l’OUA, chargée des questions économique, et tenue
à Lagos, au Nigeria, en avril 1980, incarnait la nouvelle orientation à
imprimer à l’Afrique. Une nécessité qu’imposait la fin en vue du
colonialisme et du racisme en Afrique australe au lendemain de la
libération et de l’indépendance du Zimbabwe, l’ancienne Rhodésie du Sud,
le 1er mai 1980.
Cette vision de l’Afrique développée par l’essor de
ses forces productives rassemblées ne plut guère aux forces et
puissances étrangères dominatrices et conquérantes du continent : par le
biais du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque
internationale pour la reconstruction et le développement (Banque
mondiale), elles imposèrent aux pays africains tenus par l’endettement
extérieur des plans d’ajustement structurel ayant pour objectif
d’empêcher toute modernisation industrielle des sociétés africaines dans
le cadre d’un système indépendant national ou collectif d’économie
politique.
Ainsi, exclue du champ économique, l’OUA, à la fin du
conflit Est-Ouest, en 1989, et surtout à l’heure de l’effondrement, en
1994, de l’Apartheid fondé, en Afrique du Sud, sur la ségrégation
raciale institutionnalisée, ne survivait qu’à l’ombre d’elle-même.
Si, en matière de lutte contre le colonialisme et le
racisme, son bilan est quelque peu positif parce que les objectifs
atteints le furent au bénéfice des forces et puissances dominatrices,
conquérantes et exploiteuses des peuples africains, dans le domaine de
la construction de l’unité africaine, ce fut un échec total : le
panafricanisme rédempteur n’ayant nullement pénétré la conscience des
élites africaines dirigeantes plutôt jalouses les unes et les autres de
l’indépendance et de la souveraineté factice de leur pays à l’ombre des
conquérants coloniaux débaptisés partenaires en développement, il fallut
promouvoir l’union, un concept en régression par rapport celui de
l’unité, dans une nouvelle organisation dénommée l’Union Africaine (UA).
UNE ORGANISATION SANS UN VÉRITABLE SOCLE FONDATEUR
Lancée dès l’an 2000 à une conférence extraordinaire
des chefs d’État et de Gouvernement de l’OUA, convoquée à Syrte, en
Libye, sur l’initiative du Colonel Muammar El-Khadafi, le Guide de la
Jamahiriya arabe libyenne populaire, la construction de l’Union
Africaine apparut bien plus comme le deus ex-machina survenu pour
débarrasser en beauté l’Afrique de l’OUA plutôt comme l’objet d’une
véritable politique vigoureuse de modernisation industrielle et de
réaménagement de l’espace africain dans le sens unitaire.
Conçue sur le modèle de l’Union Européenne (UE) dans
sa phase actuelle relativement assez avancée après quarante-cinq années
de construction soutenue allant de l’union douanière à l’ébauche d’une
politique étrangère et de sécurité commune en passant par le marché
commun et l’union économique et monétaire, l’UA au contraire de
l’organisation européenne de référence n’est nullement fondée sur
l’alliance stratégique entre des pays puissants voire influents
(Allemagne et France dans le cas de l’Europe des Six) et de plus la
carte politique africaine est plutôt éclatée.
En plus du poids de la domination des forces et puissances étrangères
conquérantes sur la quasi-totalité des pays africains, les antagonismes
et rivalités entre les États voire entre les peuples sont des obstacles
réelles à l’union.
Les regards plus tournés vers le Makrech et le
Maghreb, les Arabes résidant sur le continent africain sont loin de se
considérer comme des Africains et, à voir la situation générale
d’exclusion voire d’asservissement que vivent des Noirs en Mauritanie et
au Soudan ainsi que les tensions raciales au nord du Mali, du Niger et
du Tchad et ailleurs dans les pays arabes le sentiment prévaut que
l’africanité, comprise comme l’ensemble des valeurs qui fondent les
civilisations de l’Afrique, est forcément toute autre chose que la
juxtaposition de la négritude (sic) et l’arabité et reste à être
élaborée. Ce qui ne peut se faire qu’après avoir soldé le contentieux
entre les Noirs Africains et les envahisseurs et conquérants
arabo-musulmans.
Une fois cette africanité intellectuellement et
scientifiquement affirmée, s’impose au premier chef un vaste travail
d’initiation à l’africanité au point de vue de la pensée, de la
littérature et de l’art. Il doit aller de pair avec l’émergence d’un
dessein panafricain collectif doublée de la capacité des élites
dirigeantes foncièrement panafricanistes d’avoir leur propre vision des
grands enjeux mondiaux et de l’objet de la politique qui passe par,
après la consolidation de l’indépendance et de la souveraineté
nationale, par de la promotion de la liberté, de l’état de droit, de la
démocratisation et de la modernisation industrielle des sociétés
africaines dans la paix et la justice.
Entre les grands pays africains ou les plus influents
comme l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Angola, le Cameroun, la Côte
d’Ivoire, l’Ethiopie, la Libye, le Kenya, le Nigeria, le Maroc, le
Sénégal, la Tanzanie, etc. la lutte pour la préséance est rude.
Manifestement loin d’être une puissance confirmée, chacun de ses pays se
croient prédestiné à servir de locomotive de l’Afrique entière au point
que l’éventualité de l’octroi de deux postes de membres permanents mais
sans droit de veto à l’Afrique au Conseil de sécurité de l’ONU en cas de
réforme des structures de l’Organisation universelle fut l’occasion de
dures empoignades.
Il en est de même des rivalités entre les uns et les
autres des cinquante-trois pays africains actuellement membres de l’UA :
l’incapacité de concevoir une quelconque délégation de souveraineté et
l’impossibilité d’une véritable alliance stratégique à plusieurs ne
permettent pas de constituer un socle solide comme fondation pour l’UA.
DES STRUCTURES AUX COMPETENCES ET TACHES LIMITEES
De plus, un mimétisme sans mesure ni adaptation aux
réalités africaines concrètes pousse à multiplier dans l’Union Africaine
des structures organisationnelles sans tâches et responsabilités bien
déterminées et dont la répartition sur la base de l’égalité souveraine
des États entraîne le recrutement des cadres sans conviction
panafricaine affirmée et aux compétences limitées.
Alors que l’UA est loin d’avoir dégagé de domaines
spécifiques de politique commune s’imposant à ses États membres comme
c’est le cas de l’Union Européenne, des commissaires sont nommés en
réalité pour tourner le pouce. De fait, on chercherait en vain un seul
secteur d’activités, couvert dans tous les États membres par une
politique commune appliquée scrupuleusement par les gouvernements en
place : les questions de défense et de sécurité comme celles relatives
au développement économique des pays africains relèvent encore de la
collaboration voire de la complicité entre les dirigeants africains et
leurs commanditaires des grandes puissances et, au nom de la
préservation des énormes intérêts de ces dernières en Afrique, sont
arrêtées sur leurs conseils discrets des décisions comme la
dénucléarisation du continent, la prohibition de toute accession au
pouvoir par un coup d’État et l’adoption du Nouveau partenariat pour le
développement de l’Afrique (NEPAD).
Certes, il y a bien une ébauche de parlement
panafricain composé de délégués choisis par les parlements nationaux.
Toutefois, ses réunions semblent plutôt des occasions de concertation
dans le cadre de cette imposture que des politologues peu sérieux se
plaisent à dénommer « la diplomatie parlementaire » au point qu’il n’est
pas exagéré de le considérer comme une coquille vide dont les sessions
servent à rapporter plus des indemnités aux participants qu’à promouvoir
l’harmonisation de la législation générale dans les pays membres de
l’Union Africaine.
Toute initiative de détermination des domaines de
compétence panafricaine se heurte au refus de délégation de souveraineté
de la part des États membres et les dernières propositions pour que
l’immigration, la santé publique notamment les grandes endémies dont le
SIDA, la lutte contre les épizooties, la criminalité transfrontières,
relèvent d’une politique africaine commune ont été accueillie sans grand
enthousiasme par les souverainistes africains.
Comme la session ordinaire du Conseil européen est
semestrielle, la réunion ordinaire de la Conférence des chefs d’État et
de gouvernement, organe suprême de l’UA, l’est également alors qu’elle
était annuelle du temps de l’OUA.
Mais, les États-membres et l’UA n’ont manifestement
ni les moyens financiers ni les conditions matérielles dont disposent
les riches pays européens développés et l’UE. Occasion pour les plus
riches des États africains, notamment la Libye de financer, généralement
dans le pays pressenti pour accueillir la Conférence, la construction
des centres de conférence, d’hôtel voire des villas et l’achat de
véhicules pour le transport des chefs d’État ou de délégation, en
échange de l’extension de leur influence dans le pays hôte. Face à ces
difficultés et problèmes inextricables, M. Alpha Oumar Konaré, ancien
président du Mali qui s’était battu bec et ongles pour devenir le
premier président en titre de la Commission de l’UA, semble avoir choisi
de rendre son tablier.
Les conditions extrêmement éprouvantes qui président
généralement au choix du responsable numéro de l’Organisation
panafricaine et les qualités, compétences et prérogatives exigées par M.
Alpha Oumar Konaré de son successeur pour dynamiser l’Union Africaine
font que la 9éme session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et
de gouvernement, appelée à élire le prochain président de la Commission
à sa réunion, à Accra, au Ghana, au milieu de l’année 2007, soit
confrontée un casse-tête chinois voire à la quadrature du cercle.
Atsutsè Kokouvi AGBOBLI,
ancien chef de la Division des Affaires politiques générales, de la
Défense et de la Sécurité au secrétariat général de l’OUA.
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Atsutsè Agbobli

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