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Bénin : Bilan mitigé de Mathieu Kérékou


Jadis, Quartier Latin de l’Afrique par référence, pour la qualité de ses intellectuels, au Quartier Latin, le Ve arrondissement de Paris, connu pour siège de la Sorbonne, du Collège de France, de l’École Polytechnique et autres prestigieuses grandes écoles et instituts d’enseignement supérieur, le Bénin, ancien Dahomey se retrouve aujourd’hui affublé du titre de meilleur élève africain en matière de démocratie. Et pour cause depuis l’instauration de la démocratie, en 1990, l’alternance au pouvoir s’y est déroulée sans accrocs et dans le respect des institutions, en 1996, en 2000 et, tout dernièrement, le 20 avril 2006.

A cette occasion, Yayi Boni, ancien président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) de 1995 à 2006, fut élu sans problème au second tour de la présidentielle, Président de la République par 75% des suffrages exprimés contre 25% à son concurrent Adrien Houngbédji. Il remplaçait le général Mathieu Kérékou, alias le Caméléon, qui se retirait du pouvoir après près de trente années passées en deux temps de 1972 à 1991 et de 1996 à 2006, au palais de la Marina, la présidence de la République du Bénin, à Cotonou, la capitale économique du pays. Trente années au bilan plutôt mitigé même si le général Mathieu Kérékou peut se targuer d’avoir su résister à la tentation de se pérenniser au pouvoir.

1. Un pays en quête de son développement accéléré

Durant les quelques dix-neuf années où le général Mathieu Kérékou dirigea, de 1972 à 1991, l’État marxiste-léniniste béninois comme pendant les dix années où il s’est retrouvé, de 1996 à 2006, à la tête de l’État libéral béninois, le Bénin, par l’inexistence d’un projet politique basé sur la modernisation industrielle de la société, ne put amorcer un véritable développement économique. Les dirigeants de ce pays, comme presque partout en Afrique, n'ont pas compris la nécessité au regard des progrès scientifiques, de penser et d'organiser le développement comme une mutation sociale globale fondée sur l'extension du machinisme, des techniques modernes de production et des technologies novatrices dans tous les secteurs d'activités humaines qui tient compte de la réalité.

Resté intégré dans l’espace économique des forces et puissances dominatrices et conquérantes de l’Afrique, le pays de 112 000 km2 de superficie et de sept millions d’habitants s’est transformé principalement en producteur de coton, tout en survivant collé comme une sangsue au vaste Nigeria, son voisin de l’Est large de 923 000 de km2, peuplé aujourd’hui de plus de 130 millions d’âmes.

Exceptées quelques rares grandes exploitations modernes de bois, de palmiers à huile et de coton, cultivées selon des techniques modernes, la révolution agricole marquée par la modernisation des structures agraires, des systèmes d’exploitation et des techniques de production ne fut pas engagée au point que les exploitants agricoles béninois en sont encore, comme un peu partout en Afrique sub-saharienne aux méthodes de production datant de Mathusalem. Le secteur industriel se réduit à l’implantation de quelques usines d’égrenage de coton, cimenteries, de scieries, d’industries alimentaires de substitution aux importations comme les brasseries, les huileries, les sucreries, les savonneries, les fabriques de pâtes alimentaires, de papier et de carton pour l’emballage, de manuels scolaires, etc. auxquelles il faut bien ajouter un artisanat florissant.

Par contre, le secteur tertiaire hypertrophié avec près de 50 % du PIB contre 34 % à l’agriculture et 16 % au secondaire y compris les industries extractives (pétrole, phosphates, marbre, calcaire, fer et kaolin) bénéficie manifestement de la proximité de l’immense Nigeria. Très habiles dans le commerce, les Béninois trouvent dans le désordre organisé chez le grand voisin de l’Est l’occasion pour faire des affaires par le port autonome de Cotonou et les frontières terrestres poreuses.

En matière de transports et communications, secteur vital qu’il en est pour tout développement économique, la défaillance saute aux yeux dans le Bénin du Général Mathieu Kérékou : eau courante, électricité et téléphone sont des luxes dans les périphéries des villes et surtout dans les campagnes où se déplacer par la route et le chemin de fer relève de l’impossible. De fait, comme partout ailleurs dans les pays africains, le besoin de la révolution des transports et communications, essentielle pour tout véritable décollage économique, est loin d’avoir effleurer la conscience des gouvernants béninois. Ainsi, d’une économie fondée essentiellement sur des relations d’affaires plutôt obscures et heurtées avec le Nigeria, l’État béninois, à l’heure du capitalisme triomphant où il faut laisser les gens se réaliser l’accumulation primitive pour favoriser la constitution d’une classe de possédants et de bourgeois, ne pouvait qu’être gangrené par la corruption.

2. Quand la corruption et les malversations étaient devenues un sport national !

Comme partout actuellement dans les pays africains, corruption, concussion, malversations, dilapidation des deniers publics et gabegie furent les marques des trente années de pouvoir du Président Mathieu Kérékou. Si l’on peut citer les cas de la Société nationale des industries de corps gras (SONICOG) et celui de la sucrerie de Savè et autres dénoncées à la Conférence nationale des forces vives en 1990, avec le retour au pouvoir du général en 1996, la gestion des sociétés d’Etat et leur privatisation furent l’occasion pour la dilapidation des deniers publics et le gaspillages des biens publics dans une atmosphère de corruption et de concussion inégalée : en font foi les conditions scandaleuses d’attribution des marchés publics, de privatisation des sociétés d’Etat notamment de la Société nationale de commercialisation des produits pétroliers (SONACOP), les détournements opérés à la Société nationale de promotion agricole (SONAPRA), l’acquisition du Centre national de sécurité par les enfants de Président Mathieu Kérékou lui-même, les dossiers de la société américaine Titan et de la vente de la parcelle de terrain de l’Etat aux Etats-Unis de l’Amérique du Nord et last but not the least, la gestion du service des Douanes et du Port autonome de Cotonou semble relever de la corruption et de la prévarication institutionnalisée.

Toutefois, si durant ses dix-neuf années de chef de l’Etat marxiste-léniniste, le général Mathieu Kérékou fut le pourfendeur de la corruption et de la dilapidation des deniers publics, il faut se convaincre qu’il avait manifestement baissé les bras, durant ses dix dernières années de pouvoir, dans la lutte contre la corruption et pour la moralisation de la vie publique dans son pays. Pour les observateurs avisés de la réalité d’un Bénin construisant à marche forcée une société capitaliste, le Caméléon semble avoir compris qu’il ne devait pas jouer au « Saint immaculé» à l’heure de la formation des richesses et des fortunes dont les détenteurs seront sûrement les gouvernants de demain : les dénonciations du Forum des organisations nationales de lutte contre la corruption (FONAC) et de l’Observatoire de lutte contre la corruption ainsi les mesures vigoureuses prises par la Cellule de moralisation de la vie publique dirigée par Madame Anne Cica Adjaï pour arrêter des individus en flagrant délit de corruption, n’ont pas résisté au vide juridique.

Sur ce point précis, ayant probablement tiré les leçons de la période marxiste-léniniste où il s’était évertué à resté pauvre comme Job, l’un des serviteurs de Dieu dans l’ancien testament, le Général Mathieu Kérékou semble avoir compris que l’exercice du pouvoir d’Etat devait quand même comme un peu partout ailleurs dans le monde, garantir richesse et fortune à la famille du chef.

3. Kérékou a fait avancer la démocratie au Bénin, ceci malgré lui

Entendu comme un système politique qui assure, sous l’autorité d’un Etat expression des ambitions collectives à la prospérité matérielle de tous, l’égalité des chances de tous, la démocratie authentique suppose la promotion et les respect des libertés individuelles et collectives ainsi que les droits et devoirs subséquents dans la justice et la paix. Si, pour des raisons évidentes du maintien du Bénin toujours sous dépendance des forces étrangères dominatrices et conquérantes, le Bénin actuel est encore loin d’être classé démocratique à tous les points, il n’empêche pas que des avancées notables furent réalisées dans le domaine politique.
Les libertés individuelles et collectives en matière politique et au plan syndical ne sont pas de vains mots : même gangrenées par la corruption, les institutions politiques et les services publics assurent le minimum exigé d’eux pour le fonctionnement de l’Etat et la sécurité publique et le droit des gens. Le temps des injustices et inégalités flagrantes s’est éloigné et des mesures vigoureuses sont prises sous la pression de multiples organisations non-gouvernementales et d’associations de la société civile qui ne cessent de faire pression pour faire respecter la loi : grâce aux libertés de la presse et d’expression et à la liberté syndicale bien garanties, les Béninois généralement informés de l’essentiel peuvent vaquer à leurs affaires sans crainte et peuvent user de la grève pour défendre de meilleures conditions de travail et de rémunération de leur travail.

S’il semble difficile de jurer que le Bénin en a totalement fini avec les travers comme le tribalisme, le régionalisme et le népotisme qui rongent les sociétés africaines, il n’en demeure pas moins que le Président Mathieu Kérékou sut habilement respecter l’équilibre régional et éviter le piège ethnique voire tribal dans la formation de ses gouvernements, dans les nominations des ambassadeurs, des chefs des grands corps de l’État, des services publics et des sociétés d’État. Mais, de mauvaises langues disent que le Caméléon qui sait cacher ses intentions profondes n’était tout de même pas mécontents de se voir remplacer au palais de la Marina, à Cotonou, par Yayi Boni, originaire du grand nord béninois, qu’il préférait secrètement aux ténors de la vie politique nationale avec lesquels il avait joué des décennies durant au grand jeu machiavélien de la politique.

Toutefois, le propre de l’homme d’État n’est-ce pas d’inscrire son nom dans la postérité par l’intermédiaire de successeur capable de poursuivre ses actions ? Le fait pour le Général Mathieu Kérékou d’avoir quitté le pouvoir sans avoir pensé le confier un seul instant à un dauphin, appelé à poursuivre son action et immortaliser son nom, démontre amplement que le Caméléon n’avait sûrement pas de projet politique précis pour son pays, le Bénin : comme beaucoup de dirigeants africains, parvenus au pouvoir à l’ombre des forces et puissances étrangères dominatrices et conquérantes, il s’était contenté, hissé par la chance au sommet de l’Etat, de se réaliser personnellement comme l’y autorise aujourd’hui le libéralisme triomphant, basé sur l’individualisme extrême contraire à la philosophie morale de la culture africaine traditionnelle.
 

Atsutsè Kokouvi AGBOBLI
Source : Afric'Hebdo, mai 2006


Atsutsè Agbobli

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