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L’accord politique global
ou l’accord de la dernière chance pour le Togo
Arraché, en fait, à Gilchrist Olympio, président de l’Union des
Forces de Changement (UFC), sous les pressions incessantes du ghanéen
Kofi Annan, le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies
(ONU), d’Olusegun Obasanjo, président du Nigeria, et de Blaise Compaoré
(président du Burkina Faso et Facilitateur en chef mais en contact
permanent avec Jacques Chirac), le président français et principal
soutien du régime militaire togolais qu’il ne cessait, ces derniers
temps, de presser d’accepter l’inévitable changement mais en douceur,
étant lui-même sous les pressions insistantes de l’Union européenne
(UE), l’Accord politique global (APG), paraphé solennellement, le 20
août dernier, à Lomé, peut être considéré comme le énième accord
électoral.
Mais, cette fois-ci, doublé des promesses de réformes constitutionnelles
et institutionnelles par la voie parlementaire, il est souscrit au nom
des Togolais comme une nouvelle tentative de résoudre l’inextricable
crise de démocratisation d’un pays pris en otage par un des plus vieux
régimes militaires établis sur le continent africain.
En
effet, difficilement acceptable car, dans son for intérieur, le
président de l’UFC savait, d’accord avec tout son état-major, qu’en la
matière, il ne pouvait faire confiance aux tenants d’un régime qui ont
passé tout le temps à les rouler : en fait foi le sort réservé à
l’Accord-cadre de Lomé de 1999, en quelque sorte garanti par le
président français Jacques Chirac, venu à Lomé, obtenir du président
Gnassingbè Eyadema sa parole d’officier promettant qu’il respectera le
nombre de deux mandats prescrits à tout président de la République par
la Constitution de 1992 ainsi que, de son vivant, aux 22 engagements
signés par le gouvernement togolais et l’UE, en 2004.
Surtout que le nouvel Accord est appelé à consacrer pour la troisième
fois, après 1998 et 2003, une élection présidentielle, celle de 2005,
aux résultats non seulement frauduleux mais qui fut suivie de
l’écrasement par des moyens démesurés et d’une rare brutalité de la
contestation qui avait suivi.
Dès lors, l’opinion togolaise est en droit de connaître les péripéties
de ce Dialogue inter-togolais, entamé du 21 avril et terminé le 6
juillet 2006, en conformité avec les 22 engagements appelés à combler
« le déficit démocratique », au nom duquel l’UE a coupé ses relations de
coopération avec le Togo, en 1993, et poursuivi, du 8 au 18 août, à
Ougadougou, sous la férule du Facilitateur, le président Blaise Compaoré,
choisi d’un commun accord par les protagonistes du Dialogue.
1. AUX SOURCES DU
DIALOGUE
La
communauté internationale à géométrie variable a beau, au vu de la
complexité des réalités politiques togolaises, se complaire des
résultats frauduleux des élections législatives de 1994 et
présidentielles de 1998, 2003 et 2005 !
Connues de l’opinion internationale toute entière avec des images de
soldats en treillis emportant les urnes dans les bureaux de vote, les
brutalités inouïes et les violations flagrantes qui ont accompagné la
présidentielle de 2005, avaient terni définitivement l’image du régime
militaire togolais dans le monde, même auprès de ses soutiens
extérieurs : il était devenu manifestement infréquentable presque
partout sur la Terre sauf, bien sûr, en Afrique et en Asie pour des
gouvernants peu regardants sur les malheurs des peuples.
Tout ceci n’est pas acceptable pour les pays donneurs de leçons en
démocratie et en respect des droits de l’homme, tout particulièrement la
France, et cela ne fut pas fait pour amener l’Union européenne à
reprendre sa coopération avec le pays.
2. DE L’ACTION
PERSONNELLE DU PRESIDENT JACQUES CHIRAC
Monsieur Jacques Chirac, le président français, soutien constant du
régime militaire togolais au nom des intérêts nationaux français et pour
des raisons personnelles insoupçonnées, ne le sait que trop. Lui qui,
durant la terrible crise consécutive à la mort de son ami personnel, le
président Gnassingbè Eyadema, le 5 février 2005, avait remué ciel et
terre pour maintenir les choses en l’état, au Togo.
En
effet, atterré par la perspective de voir les couches populaires
togolaises, excédées par quarante années de despotisme et incontrôlables
par les partis de l’opposition dite démocratique, se mettre à étriper
tous ceux qui, de près ou de loin, ont flirté avec le régime abhorré au
risque de provoquer un nouveau Rwanda, le président français s’était
décidé à en finir avec la sempiternelle crise togolaise avant son départ
du palais de l’Elysée en mai 2007: contre l’avis de ses adversaires au
sein de l’Union pour le majorité présidentielle (UMP), le parti au
pouvoir, il fit le siège du président nord-américain George Walker Bush,
du premier ministre britannique Antony Blair et de la chancelière
allemand Angela Merkel pour qu’ils lui laissent le soin de la régler au
mieux.
Du
reste, pour les stratèges étrangers peu soucieux des droits de l’homme,
la façon expéditive dont les Forces armées et de sécurité togolaises ont
étouffé la contestation violente est un modèle désormais donné en
exemple dans les écoles de guerre et de formation policière en matière
de maintien efficace de l’ordre et de la sécurité publique.
Une fois les dirigeants des pays africains sous influence française,
conseillés fermement de faire preuve de circonspection en la matière et
Alpha Oumar Konaré, l’ancien président malien et président actuelle de
la Commission de l’Union Africaine (UA), rappelé à l’ordre en tant que
fonctionnaire international sous l’autorité des chefs d’Etat et de
gouvernement en fonction, le président Olusegun Obasanjo était obligé
d’avaler les couleuvres suite aux appels téléphoniques répétés du
président français lui enjoignant de se garder de se mêler des affaires
intérieures du pays indépendant et souverain qu’est le Togo et aux
conseils avisés d’Antony Blair : après que les parlementaires nigérians,
représentants et sénateurs, eurent autorisé, en février 2005, le
gouvernement nigérian à user de la force pour renverser le gouvernement
illégitime de Faure Gnassingbè, intronisé de force par des militaires,
le 5 février 2005 au soir, puis légalisé par une Assemblée Nationale et,
enfin, solennellement installé par une Cour constitutionnelle aux
ordres, seules les fermes mises en garde du président Jacques Chirac,
brandissant les accords de coopération militaire entre le Togo et la
France et appuyées par les conseils discrets d’Antony Blair,
dissuadèrent les Nigérians d’une intervention militaire hasardeuse au
Togo.
Après la campagne présidentielle calamiteuse du mois d’avril et les
résultats frauduleux qui l’ont clôturée, le chef de l’Etat français,
principal ordonnateur de la politique africaine de son pays, assisté de
Louis Michel, le volubile Commissaire européen à la Coopération et à
l’Action humanitaire, plutôt conciliant avec les autorités de Lomé, usa
de tout le poids de la France pour faire comprendre aux dirigeants des
autres pays européens la complexité déroutante des réalités politique
togolaises : l’Italien Romano Prodi, l’ancien président de la Commission
de l’UE, retiré chez lui et en réserve du gouvernement, fut un des
premiers convertis surtout qu’il est originaire d’un pays, l’Italie, qui
abrite la Communauté San Egidio, censée, depuis 2004, rapprocher les
tenants du régime militaire togolais dont la famille du général
Gnassingbè Eyadema et le RPT d’une part, et le président de l’UFC et son
parti, de l’autre ; après le pape Benoît XVI, il fut un des premières
hautes personnalités extra-africaines à avoir reçu la visite du nouveau
chef de l’Etat.
Ainsi, malgré tous les efforts faits au niveau de l’Union européenne
notamment par les Allemands et les Autrichiens pour suggérer une
solution conforme aux principes démocratiques universellement reconnus
mais manifestement peu favorables aux tenants du régime militaire en
place, le locataire du palais de l’Elysée a maintenu ses
positions, n’entendant pas faire perdre la face aux gouvernants
togolais.
La
Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO),
appelée, sous la présidence du Nigérien Mamadou Tandja, à monopoliser le
dossier togolais au nom du principe de la compétence sous-régionale
d’abord, permit d’en écarter l’Union Africaine et même l’ONU : avec la
bienveillance plutôt manifeste de son secrétaire général Kofi Annan,
cette dernière n’étant que toute heureuse de ne pas se mêler d’un
dossier que John Kuffuor, le président du Ghana, grand ami, voire obligé
du père de nouveau chef de l’Etat togolais, trouvait très délicat.
Sans entrer dans les détails des voyages discrets entre Lomé et Paris et
des conciliabules et rencontres secrets à plusieurs niveaux entre
gouvernants togolais et émissaires du chef du palais de l’Elysée,
assistés par les meilleurs spécialistes civils et militaires français
des questions togolaises, entre gouvernants togolais et certains de
leurs collègues en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, entre des
chefs de l’Opposition dite démocratique et des dirigeants de l’Afrique
occidentale et centrale, entre les gouvernants togolais et les
dirigeants de l’Opposition jugés responsables voire compréhensifs, il
revient au président Jacques Chirac, convaincu que le Togo est un volcan
qu’il n’est pas question de laisser se réveiller mais éteindre
intelligemment avant son éruption, d’avoir pris sur lui la
responsabilité de travailler d’arrache-pied et patiemment pour arriver à
un nouvel accord politique au Togo.
3. DES DISPOSITIONS
FAVORABLES DE PART ET D’AUTRE
La
relance, le 21 avril dernier, du Dialogue qui avait en fait commencé en
novembre 2004 de façon dilatoire sous feu le président Gnassingbè
Eyadema, n’a pas pu se faire sans que les dirigeants de l’Opposition
dite traditionnelle voire radicale ne fussent intellectuellement
préparés à cet effet.
De plus, des opérations de charme furent
lancées en direction des certains de ses responsables, vieillis sous le
harnais, et prêts à tout pour satisfaire, peut-être à juste titre, avant
qu’il ne soit tard, leurs ambitions personnelles légitimes de promotion
sociale.
A
ce titre, il suffit de brandir devant eux l’opportunité qu’à défaut de
la présidence de la République, solidement occupée à la pointe des
baïonnettes, le poste de premier ministre échouerait à l’un des leurs
pour que la compréhension fût.
Le
premier à mordre à l’appât fut Maître Yawovi Agboyibo, le chef du Comité
d’action pour le renouveau (CAR) : tendu avec le concours efficace de El
Hadj Omar Bongo Odimba, le président du Gabon, retors et spécialiste du
retournement des caractères les plus trempés, l’appât accrocha le
président du CAR qui ne cessait de ruminer son amertume pour avoir raté
de près, en mai-juin 2005, le poste de premier ministre, au grand dam de
ses partisans qui en avaient assez de continuer à tirer le diable par le
queue.
La
Convention démocratique des peuples africains (CDPA) dont les dirigeants
ne cessaient d’ânonner qu’il est temps de cesser de laisser le régime
gouverner seul le pays à sa guise, était, elle-aussi, préparée à aller
au Dialogue en vue, en fin de compte, de participer à la gestion
gouvernementale pour, semble-t-il, limiter les dégâts mais aussi, quoi
de normal, pour qu’ils cessent de tirer le singe par la langue.
Par contre, au sein de l’UFC, les avis étaient partagés : quoique tous
les dirigeants soient convaincus que les tenants du régime en place ne
sont pas disposés à un changement allant dans le sens de la promotion du
développement, de la démocratie et d’une répartition équitable des
revenus nationaux entre tous les enfants du Togo, certains d’entre eux
faisaient le même raisonnement que les responsables de la CDPA ;
d’autres avaient même déjà baissé les bras attendant que le Dialogue
débouche, enfin, sur un compromis acceptable afin qu’ils soufflent un
peu. Toutefois, tous étaient tenus à l’œil par une base
exceptionnellement exigeante et toujours prête à en découdre avec un
régime dont elle n’est pas prête à pardonner la férocité et la cruauté.
Du
côté du régime même, l’évolution vers le changement n’était pas de mise.
Le socle militaire reste ferme : du moment que le rapport de forces
reste pour le moment en faveur des porteurs des baïonnettes, autant se
maintenir au pouvoir et continuer de s’en servir en vue de préserver l’Etat
patrimonial et l’accaparement de la grande partie des revenus nationaux
; mais, pour les jeunes officiers et les soldats du rang, le temps est
venu pour que les anciens, suffisamment enrichis, passent la main.
Du
côté des civils, au Rassemblement du peuple togolais (RPT), le
raisonnement est le même : si changement il y a, il doit se faire dans
la continuité et, là aussi, les jeunes loups tentent de bousculer les
anciens souhaitant qu’ils leur cèdent la place pour qu’ils puissent,
eux-aussi, faire rapidement fortune.
Le
chef de l’Etat se sachant mal élu et non aimé de la population,
cherchait manifestement à consolider son pouvoir par une ouverture, se
retrouvait tiraillé de tous les côtés par des forces hostiles à une
évolution considérée comme le début de la fin du régime avec tous les
privilèges qui lui sont attachés.
Enfin, les responsables des partis de l’Opposition dite constructive ou
modérée qui ont rejoint le régime ont tout à gagner à ce que leurs
anciens compagnons de route des autres formations politiques de
l’opposition traditionnelle leur emboîtent le pas à condition qu’ils ne
soient pas les perdants de l’accord à conclure : le premier ministre qui
se sait lui-aussi mal aimé voire rejeté par l’opinion se démenait, de
son côté, pour faire pencher la balance du côté de l’ouverture tout en
cherchant à sauver sa place, même s’il n’était pas attentivement écouté
dans le sérail présidentiel.
Ainsi, avec des intentions cachées, arrière-pensées et des
pensées-arrière des ses participants, triés sur le volet, que sont le
gouvernement, le RPT, les cinq partis de l’Opposition traditionnelle
(CAR, CDPA, CPP, PDR, et UFC), selon les termes consacrés par les 22
engagements conclus avec l’UE et les deux organisations féminines de la
société civile (GF2D et REFAMP/T), le Dialogue inter-togolais put
redémarrer, le 21 avril, et se terminer, le 6 juillet, à Lomé, avec un
projet d’Accord politique global (APG) non signé par la CDPA et l’UFC.
4. A LOME DU 21
AVRIL AU 6 JUILLET 2006
En
un peu plus de deux semaines, l’essentiel en matière de négociation pour
la conclusion d’un accord plus électoral que politique fut terminé. Et
il ne restait plus aux participants qu’à approuver les propositions
arrêtées par le directoire du Dialogue.
Le
refus de la CDPA et de l’UFC de le faire obligeait le président du
directoire du Dialogue à se résigner à demander à tous les participants
de faire des remarques appropriées et, en séance plénière, le 6 juillet,
la décision fut prise de recourir à un facilitateur.
Dans la réalité, les divergences, profondes, portaient sur la
composition et les compétences de la Commission électorale nationale
indépendante (CENI) et le mode de prise de décision en son sein, le rôle
de la Cour constitutionnelle notamment en matière de contentieux
électoral, les conditions d’éligibilité particulièrement la nationalité
et le temps de résidence sur le territoire national requis pour les
candidats aux élections législatives et au scrutin présidentiel, le mode
de scrutin, le sort de la Cour constitutionnelle, la réforme de l’armée,
la question des droits de l’homme et de l’impunité et, enfin, le
problème du garant de l’Accord, à qui les signataires doivent faire
recours au cas de non-respect ou de violation des engagements souscrits.
La
CDPA et l’UFC ont tenu qu’au stade où en était le Dialogue, le recours à
un facilitateur était indispensable pour peaufiner le projet d’Accord
politique global proposé pour la raison très importante que, forts des
leçons du passé, les dirigeants des deux partis doutaient de la
sincérité des gouvernants togolais et surtout de la bonne foi de leurs
commanditaires des Forces armées et de sécurité : seules à refuser de
signer l’APG tel que le président du directoire du Dialogue l’avait
proposé, ils entendaient d’une personnalité étrangère de grande
envergure qu’elle serve, en définitive, de caution pour l’application
stricte du nouvel Accord.
Mais, lorsqu’il s’agit d’indiquer, impérativement, avant le 21 juillet à
17 Heures locales, les noms des éventuels facilitateurs, il y eut un
nombre total de onze personnalités indiquées et présentées, en plus des
deux partis demandeurs, par des parties déjà signataires de l’Accord.
Blaise Compaoré, prétorien de son état et président du Burkina Faso,
contacté bien longtemps et discrètement par des gouvernants français et
togolais voire la CDPA, mais officiellement proposé par cette dernière
et pêché comme l’oiseau rare chargé de piloter la nouvelle facilitation
en vue de tenter une nouvelle fois d’aider les Togolais à résoudre leur
exténuante crise politique, se voit remettre par le président du
directoire du Dialogue, lors d’une mission à Ouagadougou, au Burkina
Faso, le 26 juillet, le projet d’Accord politique global ainsi que les
points de désaccords présentés par le CAR, La CDPA, Le GF2D, le PDR, le
RPT et l’UFC.
5. DES PREPARATIFS
DE LA FACILITATION
Mais, avant l’ouverture officielle de la facilitation le 7 août, la
préparation du terrain fut des plus minutieuses.
En
plus des observateurs de la CEDEAO et de l’UE qui suivaient
attentivement les travaux du Dialogue, M. Djibril Bassolé, ministre
burkinabé, chargé de la Sécurité y était également comme représentant
personnel de son président : une présence qui n’a pas manqué d’intriguer
bien des observateurs mais qui prouvait que le chef de l’Etat burkinabé
était assuré à l’avance d’être le prochain Facilitateur.
Du
reste, selon nos informations, bien apprécié au palais de l’Elysée, le
futur Facilitateur, durant sa visite de travail, en France, début juin
2006, discuta de long en large de la crise togolaise avec Jacques
Chirac, son homologue français. Ce dernier n’avait pas manqué de lui
donner des indications et de l’assurer que la France et lui-même
personnellement se tiennent à ses côtés pour faire fléchir les
gouvernants togolais.
C’est fort de ce soutien ferme du palais de l’Elysée que le président
Blaise Compaoré consultait les protagonistes de la crise politique
togolaise bien avant d’être désigné comme le Facilitateur.
Au
moment de la tenue du Dialogue à Lomé et où les délégués de la CDPA et
de l’UFC posaient le problème de la nécessité d’un facilitateur, le
gouvernement, le RPT et le président du directoire du Dialogue, tout en
jugeant cette revendication pour l’heure inopportune, s’abouchaient déjà
avec le futur facilitateur burkinabé.
Le
premier ministre en la personne de Kodjo Edem fit le déplacement de
Ouagadougou pour rencontrer en « grand frère », le « petit
frère » Blaise.
Les caciques du RPT qui ne doutaient pas que le chef de l’Etat burkinabé
avait toutes les chances d’être choisi comme facilitateur et en étaient
hautement heureux, n’ont hésité, eux-aussi, à aller à Ouagadougou pour
sonder les dispositions et intentions de l’intéressé.
Les dirigeants de la CDPA, habitués du palais de la Présidence à
Ouagadougou, n’avaient pas à faire le déplacement : leurs positions y
sont connues ainsi que les ambitions de leur chef de file.
Par contre, les dirigeants de l’UFC étant plutôt très méfiants à
l’endroit du président burkinabé Blaise Compaoré, Gilchrist Olympio son
chef charismatique se rendit en personne, en avril, à Ouagadougou pour
signifier à ce dernier qu’il était trop occupé comme chef d’Etat pour
faire le Facilitateur indiqué qui, à ses yeux, devrait être disponible à
tous les instants, avant de le rencontrer de nouveau, le 5 juin 2005, à
Paris, sur invitation expresse du futur Facilitateur alors en visite en
France et à Bruxelles en vue de s’informer de plus près des intentions
des Français et de l’Union européenne; pour répondre à l’invitation de
l’hôte du président Jacques Chirac, le chef historique de l’opposition
togolaise dut se résigner à ne conduire la délégation de l’UFC, appelée
à aller rencontrer, à Bruxelles, ce même jour, le Commissaire européen
Louis Michel. Du reste, le 27 juillet, le lendemain de la remise du
projet d’APG au Facilitateur officiellement désigné, une délégation de
deux membres de l’UFC se rendit à Ouagadougou pour informer de vive voix
ce dernier de la position de leur parti et des points de désaccords.
6. DE LA
FACILITATION EN MARCHE
Le
projet d’Accord politique global ainsi que la liste des points de
désaccords entre ses mains, le Facilitateur mit au travail son équipe
composée notamment de Yusuf Ouedraogo, ministre d’Etat et ministre des
Affaires étrangères, Djibril Bassolé, ministre de la Sécurité et son
représentant personnel et observateur au Dialogue, Jean de Dieu Sonda,
ministre de la Coopération régionale et de l’Intégration africaine et
Monsieur Sow Lamine, son conseiller spécial : le dossier fut épluché
minutieusement et dans tous les détails avec l’assistance des
spécialistes de tous bords : à ce sujet, il faut noter que beaucoup de
ces Burkinabé connaissaient bien le Togo pour avoir fait leurs études
supérieures à l’Université du Bénin, à Lomé, et retrouvèrent même
certains de leurs professeurs ou collègues d’université dans les
délégations togolaises.
Du
7 août 2006, date de lancement officiel de la facilitation, au 14 août,
se tint un véritable marathon des consultations des délégations
séparément par le Facilitateur.
Le
jour même du lancement furent reçues, à tour de rôle, les délégations du
CAR, du PDR, du REFAMP/T, le lendemain 8 août, celles de la CDPA, du
GF2D, de la CPP et du RPT, et, le 11 août, celle de l’UFC sans Monsieur
Gilchrist Olympio, arrivé le 11 au soir de Paris et reçut en tête à
tête, le lendemain 12, par le Facilitateur : celui-ci s’enquit de ses
dispositions devant le choix de sa personne et s’assura de sa position
personnelle par rapport au projet d’APG et des points de désaccords qui
sont totalement identiques, aux dires du président de l’UFC, à la
position de la délégation du parti qu’il avait reçue la veille; mais le
chef historique de l’opposition togolaise rassura le Facilitateur que la
position de son parti est susceptible d’évoluer vers son acceptation à
condition que les points de désaccords soient surmontés et que le
Facilitateur s’engage à garantir personnellement le respect par tous des
engagements souscrits et de leur application scrupuleuse.
Le
dimanche 13, les discussions étaient suffisamment avancées pour que le
président burkinabé décide de recevoir des délégations des chefs
traditionnels et religieux du Togo, convoyés par avion spécial mis à
leur disposition par le gouvernement le même jour : ces derniers ne
purent que féliciter le Facilitateur des responsabilités qu’il assumait
et lui souhaiter beaucoup de persévérance pour arriver à aider le Togo à
en finir avec la crise.
Après avoir entendu les uns et les autres, le Facilitateur en chef
reçoit, le 15 août, Faure Gnassingbè, le chef de l’Etat togolais, puis,
le 16 août, Edem Kodjo, le premier ministre togolais, il put alors
réunir, en plénière, toutes les délégations participantes au Dialogue et
leur remettre pour examen avec l’assistance du ministre Yusuf Ouedraogo
son projet de nouvel Accord politique global finalisé avant de s’envoler
pour Libreville, au Gabon, assister aux festivités du quarante-sixième
anniversaire de l’indépendance du pays : en présence du chef de l’Etat
togolais, il informa les autres présidents présents du bon déroulement
de la facilitation notamment le président Denis Sassou Nguesso, du
Congo/Brazzaville et président en exercice de l’Union Africaine et El
hadj Omar Bongo Odimba, le doyen des chefs d’Etat africains.
A
son retour, le 17, les discussions se poursuivirent d’arrache-pied
jusqu’au 18 avec, entre autres, des blocages sur la composition de la
CENI et le mode de prise de décision en son sein, les conditions
d’éligibilité aux législatives et à la présidentielle, le garant de
l’Accord voire le cas de la Cour constitutionnelle : selon des
informations confidentielles, distillées parvenues à la presse
burkinabé, les solutions arrêtées à la dernière minute par le
Facilitateur furent négociées discrètement, tard la nuit du 18 août,
avec seulement les membres des délégations de l’UFC et du RPT au grand
dam des délégations des autres partis qui en prirent ombrage.
L’Accord politique global, enfin prêt, fut signé en plénière, puis, bras
dessus et bras dessous, toutes les délégations ainsi que leurs hôtes
burkinabé se rendirent à la réception offerte par le Facilitateur en
chef. Puis, rendez-vous fut pris pour le paraphe solennel, le dimanche
20 août à Lomé.
7. UNE CEREMONIE DE
PARAPHE BIEN BIZARRE
Annoncée à grand battage médiatique sur les media d’Etat, la signature
de l’Accord politique global fut sablée au champagne par les
gouvernants. Ils pouvaient se réjouir d’avoir obtenu la reconnaissance
du chef de l’Etat comme président de la République et aussi d’avoir
imposé une approche graduelle et progressive du changement, suspendue,
d’ailleurs, au respect d’un accord électoral.
Pour l’opinion togolaise générale quelque peu soulagée mais dubitative,
le sort généralement réservé aux accords électoraux dans le pays suscite
des réserves et la majorité des Togolais préfèrent attendre pour voir.
Ils attendaient aussi que d’autres chefs d’Etat de la sous-région, voire
des pays limitrophes du Bénin et du Ghana et le Nigeria et le Niger dont
l’arrivée semblait acquise, viennent de leur présence à la cérémonie
solennelle de paraphe, cautionner l’Accord politique global, arraché par
leur homologue burkinabé Blaise Compaoré : leur absence, motivée selon
des indiscrétions parvenues à la presse par des considérations ayant
trait à leur prudence face à l’extrême volatilité de la question
togolaise, au rôle prépondérant mais équivoque joué discrètement par la
France et, last but not the least, pour des raisons de rivalités entre
chefs d’Etat, semble manifestement démontrer que le peuple togolais est
encore loin d’être du bout du tunnel des ses malheurs.
Mais, à défaut de perdre le pouvoir d’Etat avec le risque de se faire
étriper par une population aux yeux rouges de revanche et de vengeance,
il faut que les gouvernants togolais sachent le partager pour éviter la
catastrophe qui, généralement, emporte tout sur son passage : le peuple
est tenu durant les quatorze prochains mois de tenir souffle en espérant
des tenants du despotisme de le laisser saisir la dernière chance à lui
offerte par l’APG de s’engager sans détour dans la voie du progrès
politique et de la construction d’une société industrielle, moderne et
prospère dans l’intérêt de tous ses enfants sans discrimination aucune.
ANNEXE n. 1
AMENER LES DURS DU REGIME MILITAIRE TOGOLAIS
A JOUER LE JEU DU CHANGEMENT GRADUEL
Tel qu’il se présente, l’accord électoral conclu sous l’appellation
d’Accord politique global par la quasi-totalité de la classe togolaise
doit être jugé à l’aune de la capacité des parties signataires à
respecter l’engagement pris « de créer les conditions qui
garantiront des élections libres, ouvertes et transparentes ».
Comme, aux yeux de tout observateur averti des réalités togolaises et du
Togolais tant soi peu clairvoyant, le régime militaire en place au Togo
depuis quatre décennies ne peut organiser des élections générales,
libres, équitables et transparentes et les gagner, la question se pose
de savoir si, cette fois-ci, il est disposé, sans perdre le pouvoir,
d’accepter au moins de le partager pour que le changement tant souhaité
par le peuple togolais se fasse graduellement et sans violences.
Bien sûr que, désireux de le conserver de force avec tous les avantages
subséquents, les tenants du régime despotique n’avaient daigné respecter
l’Accord-cadre de Lomé de 1999, appelé à régler le contentieux de la
présidentielle de 1998 et, jusqu’à la disparition du président
Gnassingbé Eyadéma, ils firent le dilatoire pour ne pas appliquer
pleinement les Vingt-deux engagements souscrits entre le gouvernement
togolais et l’Union Européenne (UE), le 14 avril 2004, en vue de régler
le nouveau contentieux né de la présidentielle de 2003.
On
peut penser que sous la pression d’une opinion internationale
scandalisée par les tueries qui ont émaillé le processus de l’élection
présidentielle du 24 avril 2005 et les tient désormais à l’œil sous la
vigilance de la Cour Pénale Internationale (CPI) et conseillés par les
forces et puissances étrangères dominatrices qui tirent les ficelles de
la politique togolaise, ils ont décidé d’amorcer le tournant d’un
changement en douceur en profitant des dispositions favorables de
certains chefs de l’opposition fatigués par des années de lutte et,
enfin, convaincus qu’ils n’ont pas le moyen de venir à bout d’un vieux
régime militaire solidement enraciné dans le pays avec l’appui constant
et les soutiens multiformes insoupçonnés de l’étranger dominateur et
conquérant.
Toutefois, il n’est que normal de se demander si les chefs du régime
militaire qui, en réalité, continue par le RPT interposé, de gouverner
le Togo, ont fait leur aggiornamento pour s’adapter au
changement démocratique vivement souhaité par le peuple togolais dans
une monde en pleine évolution et pour saisir résolument la chance qui
s’offre à tous les Togolais y compris eux-mêmes, de s’engager de manière
graduelle dans la voie des réformes progressistes.
Que beaucoup des suppôts du régime, manifestement accrochés à leurs
privilèges et rentes de situation, brandissent l’argument de « bradage
des acquis du président Gnassingbé Eyadema » pour tenter
d’empêcher le nouveau cours de s’enclencher, cela se conçoit aisément.
Et, il faut s’attendre que le chemin menant aux prochaines élections
législatives soit un dur et rude parcours du combattant, semé de
d’écueils de toutes sortes et de combats d’arrière-garde.
Après la signature de l’Accord politique global, il tout aussi normal
que l’opinion togolaise reste dans l’expectative : comme Saint Thomas du
Nouveau Testament, elle attend pour voir.
L’appui officiel que les Forces armées togolaises (FAT), par la voie du
chef d’état-major général (voir aussi l’annexe 1), a donné, le 28 août,
dernier, à l’Accord politique global, en félicitant le président de la
République, chef de l’Etat, pour avoir œuvré à sa conclusion est un bon
signe.
Le
faire en oubliant que l’APG n’est pas un don du président de la
République au peuple togolais mais plutôt le fruit de négociations
ardues dont le mérite revient aussi bien au président, au gouvernement,
au RPT et aux dirigeants de l’opposition, montre bien évidemment que les
chefs militaires togolais n’ont pas réellement compris le sens du
nouveau cours politique : il exige des forces armées et de sécurité,
tenues, mises dans les meilleures conditions de travail, à elles, créées
par un gouvernement civil librement et démocratiquement élu, pour
assurer la défense et la sécurité du pays, qu’elles libèrent le pouvoir
d’Etat qu’elles ont confisqué depuis des lustres et qu’elles se gardent
désormais de se mêler de la politique. Celle est réservé à des citoyens
tous égaux en droits et en devoirs y compris d’anciens militaires mais
excepté des prétoriens en exercice et disposant des armes de la force et
de la force des armes.
Ainsi, comme l’a si bien dit le Facilitateur, le président Blaise
Compaoré, du Burkina Faso, le succès de la démarche suggérée exige une
vaste campagne d’explication de la part des élites dirigeantes
togolaises, conscientes, clairvoyantes et responsables en direction de
toutes les ethnies, classes et couches sociales ainsi que les catégories
socioprofessionnelles du pays tout entier : le processus de changement
qui s’opérera dans le cadre de la prochaine Assemblée Nationale
pluraliste ira dans l’intérêt du peuple togolais tout entier sans
distinction aucune; il se fera sans règlement de compte ni chasse au
sorcières, sans vengeance ni revanche; il doit se réaliser sous l’égide
du noble objet de la politique qui commande d’assurer le développement
et la prospérité du pays et d’y réduire les inégalités entre tous les
citoyens dans la liberté et la justice et non, comme cela est souvent le
cas, jusqu’à ce jour, de se presser, à l’ombre des forces et puissances
étrangères dominatrices et conquérantes, rien qu’à assouvir ses seules
et uniques ambitions personnelles si légitimes soient-elles au détriment
de la promotion des ambitions collectives du peuple laissé à l’abandon.
A
défaut que la totalité des chefs du régime militaire soient déjà
convertis au nouveau cours politique proposé, qu’elle le soit vite pour
que le Togo ne rate pas de la chance qui lui est aujourd’hui offerte de
sortir de la crise sans violence.
Il
revient également aux partis de l’Opposition vraie et crédible ayant la
confiance de la majorité du peuple togolais, toujours fidèle au
nationalisme salvateur, de s’atteler dès à présent à la formation
politique de leurs militants et à la conscientisation de leurs
sympathisants et des populations pour éviter qu’ils répondent par des
actes irréfléchis, à des provocations susceptibles d’être montées de
toutes parts pour torpiller l’application de l’Accord politique global.
Heureusement que la communauté internationale et surtout l’opinion
internationale veillent avec des « yeux poursuivant le crime »
comme l’œil de Dieu poursuivant Caïn après avoir assassiné son frère
Abel, que sont le nouveau Conseil des droits de l’homme des Nations
unies, le Haut-commissariat des Nations unies pour les droits de
l’homme, les organisations internationales de promotion et de défense
des droits de l’homme et la Cour pénale international (CPI) sont là
pour veiller à ce que le peuple togolais puissent vivre sous le soleil
de la liberté et connaître la prospérité à laquelle il a droit au vu de
sa légendaire ardeur au travail bien fait.
Atsutsè Kokouvi AGBOBLI,
ancien chef de la Division des Affaires politiques générales, de la
Défense et de la Sécurité au secrétariat général de l’OUA.
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Atsutsè Agbobli

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