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Democratie et Droits Humains en Afrique
Dans le milieu africain très complexe, la relation entre droits humains et démocratie se résume dans la tension dynamique qui existe entre la stabilité et la justice. Elle oppose les intérêts et les aspirations à de meilleures conditions de vie, avec des dirigeants responsables, de l'écrasante majorité des populations paupérisées du continent d'une part, à la volonté d'une puissante élite locale et internationale solidement implantée, de préserver ses privilèges d'autre part. Les régimes offrant la ''stabilité'' sont largement récompensés par la communauté internationale qui leur apporte son soutien, et souvent ferme les yeux sur des violations flagrantes des droits fondamentaux, ou relativise les limites du comportement politque acceptable, se faisant au besoin complice de fraude électorale établie. En cherchant à troquer la justice (structurelle) contre la stabilité à court terme, l'association des intérêts nationaux et internationaux qui a toujours influencé le destin de l'Afrique, a réussi à compromettre les perspectives de justice et de stabilité, et par là-même, les droits humains et la démocratie au sein du continent.
Pour ceux qui sont imprégnés des réalités historiques, politiques, culturelles et économiques de l'Afrique, il est impossible de dissocier la démocratie des droits humains en se réfugiant derrière la "neutralité" politique et l'analphabétisme économique. Même s'ils ne sont pas interchangeables, ces deux concepts sont liés dans une relation qui n'est pas sans rappeler l'histoire de l'oeuf et de la poule. En Afrique, ils s' identifient à un projet de justice politique et économique aux niveaux individuel et collectif après l'avènement du colonialisme. Ils traduisent une quête de stabilité.
La bonne exécution de ce projet requiert des efforts soutenus et l'engagement des dirigeants. Malheureusement, l'Afrique souffre cruellement de l'absence de l'un et l'autre. Partout sur le continent, la fin du colonialisme direct n'a pas pour autant résolu ou même permis d' examiner le problème brûlant du partage du pouvoir dans cette Afrique multinationale, multi-éthnique et parfois multi-civilisationnelle, victime d'un découpage géographique devenu symbole de l'arbitraire. L'élite des nationalistes africains qui a hérité des pouvoirs dictatoriaux, de la législation et des attitudes ayant servi de soubassement au colonialisme, s'est empressée d' expérimenter ses nouveaux pouvoirs avec un entoudiasme qui n'a d'égal que celui d'un enfant découvrant un nouveau jouet.
En moins de temps qu'il n'a fallu aux administrateurs coloniaux pour évacuer le continent, la noble réthorique du mouvement pour l'indépendance - probablement le second véritable mouvement populaire pour les droits humains d'origine ou d'inspiration africaine, le premier ayant été le mouvement anti-esclavagiste - fut remplacée par l'instinct de survie des dirigeants politiques qui n'ont d'autre ambition que de s'éterniser au pouvoir. A cette fin, les pouvoirs démesurés de l'Etat post - colonial, la bienveillance arrachée au protagonistes de la Guerre Froide et les pouvoirs de l'ancienne métropole, sans compter (dans certains pays) l'étrange chaman présidentiel ou le Marabout, furent mis à contribution. Le parrainage politique privilégia l'origine éthnique au détriment du mérite. Le dissentiment fut considéré comme un crime et le judiciaire aboli comme ce fut le cas pour la Guinée de Sékou Touré, réduit à néant ainsi qu'au Malawi de Banda, ou à l' obséquiosité à force d'intimidation comme au Ghana de N'krumah. Dans ce canevas, le fait que le partage du pouvoir n'ait pas été mené à son terme ou qu'il n'ait pas eu lieu, a conduit à un regain de vengeance qui s'est traduit par le cycle des politiques à somme nulle, l'aventurisme militaire, les violations flagrantes des droits humains et l'instabilité qui semblent caractériser l'Afrique.
Ce n'est pas un hasard si la récente vague de démocratisation qui a fait couler tellement d'encre, ainsi que les initiatives des ONG de défense des droits humains en Afrique ont coincidé avec la fin de la Guerre Froide, la décimation des classes moyennes par les dictatures, et le recours à toutes sortes d'armes dans le cadre de la violence politique. Il n'est pas rare en Afrique que les avocats du pluralisme se voient accusés par les communautés locales d'encourager l'instabilité. Ce sentiment mérite réflexion. En effet, nombreux sont ceux qui sont d'avis que la "vague" des droits humains et de démocratisation qui a balayé le continent n'est que le vecteur de troubles politiques de grande ampleur et n'a apporté aucune amélioration à leur situation. Ces notions ont fourni des possibilités de protestation limitée à une classe moyenne et intellectuelle en danger de mort et qui par le passé, faisait montre de complaisance ou d'indifférence à l'égard des mauvais dirigeants. Soucieux de préserver un tant soit peu des apports d'aide de plus en plus maigres face aux exigences des électorats nationaux soulagés des dotations de l'ère de la Guerre Froide, les "philanthropes" du Nord se sont ralliés aux voies dissidentes dont ils ont fait les bénéficiaires des dividendes découlant de la période postérieure à la Guerre Froide.
Insidieusement, le destin de la démocratisation de l'Afrique fut confié dans les différents pays à des citadins parvenus ou des apparatchiks mécontents aux yeux desquels la démocratie consiste à remplacer le pouvoir en place par un autre et pour qui les droits humans représentent le véhicule leur permettant de réaliser leur ambition. Ils ont poursuivi le projet de démocratisation, défendu les droits humains et se sont investis de pouvoir "au nom" du peuple et pas "avec" ce dernier. De nouvelles constitutions nationales établirent une franchise partielle conférant le droit de vote à tout un chacun, mais limitant le droit d'être élu à la minorité des instruits. Tout cela, sans que l'éducation de base, qui est un minimum pour l'accès à la fonction publique soit fournie. Préférant les diables qu'ils connaissent aux anges distants et peu familiers, nos peuples ont, à chaque fois qu'ils ont été autorisés à le faire dans le cadre d'élections libres et transparantes, souvent répondu en refusant de légitimer des dictatures vivantes, défuntes ou ressuscitées. Ainsi, c'est cette même démocratie qui, partout ailleurs dans le monde représente entre autres, un choix entre différentes visions d'organiser la société et de protéger les droits, est en Afrique, une expérience qui n'offre ni choix ni changement au peuple. En outre, la démocratie y est toujours perçue comme un évènement électoral et non un processus tendant à créer une société plus juste, et obligeant les Etats à mieux respecter les lois et les droits des individus.
Par conséquent, à quelques exceptions près, notamment au sein des mouvements des femmes, des initiatives et des réseaux fondés sur la foi et la justice sociale, les avocats du pluralisme contemporain en Afrique - tels que les défenseurs des droits humains, les groupes pro-démocratie et les oppositions politiques - partagent des valeurs fondamentales en tant que membres d'un étroit mouvement de protestation urbain, avec des choix politiques similaires ou convergents. Inspirés et activement soutenus par des initiatives de surveillance et d'appui du Nord dans un mariage de complaisance, financés presqu'exclusivement de l'extérieur, ils ne cultivent pas suffisamment une véritable légitimité nationale en dehors d'un cercle de citadins instruits, et sont mal connus en dehors des cocktails, des média et des ateliers.
Vers la fin du dernier siècle, le slogan du mouvement international des droits humains invitait les activistes à "penser global et agir local". Ce slogan reposait ostensiblement sur une revendication parfaitement valable selon laquelle, en tant que normes, les droits humains défendent des valeurs humaines universellement reconnues comme étant un dénominateur commun. Dans la pratique toutefois, ce slogan représentait également la co-option du langage légitimiste des droits humains par une foule hétéroclite de nouvelles incarnations de l'hégémonie. Il exprimait également la domination par les organisations du Nord, du capital et de l'identité (y compris la langue et les méthodes) des institutions de défense des droits humains, en ne tenant pas suffisamment compte des réalités locales divergentes dans les autres parties du monde.
En ce début de siècle, cela n'est plus acceptable, surtout en Afrique. Contrairement à celles de leurs homologues africaines dont les frontières nationales peu enviables ont été tracées pour constituer une idéologie géopolitique non-réglementée, les opérations des activistes et institutions du Nord obéissent à des lois strictes, des documents de fidéicommis et des mandats sur la base desquels elles pensent local et agissent global. Pour les institutions et les activistes contemporains du pluralisme et des droits humains d'Afrique, il est devenu aujourd'hui plus important de penser économique et d'agir politique. A l'image de nos contemporains, nous devons être prêts à penser global, régional et local, en tenant compte des aspirations de nos peuples. En effet, aussi longtemps que nous serons encouragés à penser au niveau global par opposition au plan local, nous continuerons, à l'instar du reste du monde, à penser à la stabilité par opposition à la justice. Et les peuples d'Afrique ne connaîtront ni la démocratie, ni le respect des droits humains.
Chidi Anselm Odinkalu
Conseil Juridique Principal
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