SONY LABOU TANSI à Lomé Le 15 février 1988
Intervention de Kossi Efoui :
Je voudrais juste dire deux mots à propos des concepts : rêve, conscience et culture. Mais avant, je voudrais faire certaines réflexions sur les propos de l’intervenant qui disait que le monopartisme serait justifié par le fait que l’Afrique serait constituée de tribus antagonistes. Je voudrais tout de suite dire que de tels propos sont le fait d’individus qui sont ignorants de l’histoire de l’Afrique et il faut que ça soit clair : c’est l’ignorance de l’histoire de l’Afrique qui permet ces acrobaties et ça justifie tous les crimes, ça justifie la barbarie du monopartisme. Alors je vais dire ceci : si on étudie l’histoire de l’Afrique, il y a eu en Afrique des royaumes parfaitement constitués, qui étaient des royaumes bien gérés et qui étaient constitués de plusieurs tribus. Je ne vais pas m’étendre là-dessus : il suffit de lire les œuvres d’Ibrahim Baba Kabé ou bien de Cheik Anta Diop. Donc, je crois que nous avons besoin de connaître l’histoire de l’Afrique pour éviter certains propos sur lesquels il faudrait complètement faire le silence ou alors des propos auxquels il faut répondre par le mépris. Au nom de ces propos, il a beaucoup d’infamie. Bon ! Je m’arrête là pour cette histoire de monopartisme... Ce que je veux dire à propos du rêve, c’est que le rêve... quand vous avez parlé du rêve, j’ai pensé à utopie, et quand je pense à utopie, je pense à utopie positive. Les rêveurs sont des utopistes, c’est connu. Mais il y a une utopie qui est positive, c’est l’utopie qui s’appuie sur des conditions matérielles de sa réalisation et cette utopie existe. Et ceux qui entretiennent cette utopie, ce rêve, à mon avis, ce sont les créateurs de vérité, que sont les écrivains ou les artistes en général. Mais le rêve entretenu a besoin d’être dit. Je crois que le rêve n’a sa force que dans la mesure où ce rêve est communiqué, où ce rêve éveille les consciences qui feront, osons le mot, la révolution. Alors si ce rêve a besoin d’être dit et que nous vivons dans un univers confisqué, univers où la confiscation des libertés, la confiscation des droits et des règles alors... Dans cet univers où ce que vous avez appelé le langage de bois règne, où le mot devient cadavre qui a besoin de vie, il y a un problème qui se pose : l’écrivain, le créateur de vérité utilise un outil vicié, le langage, un outil prostitué donc, à partir de ce moment-là, il me semble que le rêve, lui-même, est confisqué. Nous vivons dans un univers où tout est confisqué désormais, où le rêve, lui-même est confisqué, où l’artiste vit uniquement sa propre agonie. La création devient désormais le compte rendu de l’agonie de l’artiste. Et, à ce niveau, il me semble que l’optimisme que certains ont affiché, n’est pas de mise. Je suis partisan d’un pessimisme.
Sony répond :
Bon ! Merci, le pessimiste ! Je vais vous prêter une corde si vous voulez suivre votre chemin ! Je m’amuse ! Non, je veux dire que de toute façon, ce n’est pas la première fois de l’histoire que les rêves sont confisqués. La confiscation n’est pas une nouvelle chose : ce n’est pas inventé maintenant. Que la confiscation s’est même inscrite dans la nature de l’homme, dans cette nature chaotique de l’homme et que c’est la culture justement qui libère, c’est la culture qui va à la conquête, qui essaie d’empêcher cette confiscation qui, de mon point de vue, me paraît naturelle. Ce n’est pas nouveau. Quand j’ai dit : la censure n’est pas d’aujourd’hui, quand vous regardez l’Histoire... C’est depuis l’époque romaine, depuis les Pharaons, depuis toutes les cultures que vous pouvez regarder, vous trouverez ce besoin de confiscation. Donc je dis notre devoir à nous, ce n’est pas de dire pessimiste. Bon ! Pendons-nous tous et puis c’est vite fait alors ! Mais c’est de dire de toute façon, c’est toujours un petit nombre de gens qui ont essayé de changer le rêve des hommes. Les rêves sont promus par une minorité généralement et deviennent le rêve de tout le monde, je crois. Donc, moi, je ne suis pas pessimiste, tout au contraire et heureusement d’ailleurs. Vous êtes pessimiste, je ne suis pas pessimiste : nous pouvons nous compléter, je crois ! À propos de la critique... C’est une double question très grave parce que j’ai toujours entendu ça. Souvent, soit qu’on s’en prenne à des critiques étrangers européens, en disant : vous n’êtes pas des Africains, donc vous ne pouvez pas critiquer les œuvres africaines. Ça vraiment, intellectuellement, c’est un débat difficile à mener, très difficile à mener. Parce que les arts, la littérature, la création esthétique en général laissent la possibilité à n’importe qui, qui a une formation, qui a une information, qui a une sensibilité, de s’exprimer. J’aime beaucoup Maïakovski : ça ne veut pas dire que je suis russe ou soviétique, non ! Je suis Kongo et j’aime ce qu’écrit Maïakovski et j’aime tant d’écrivains, tant de peintres à travers le monde. J’aime des écrivains japonais : ça ne veut pas dire que je sois japonais. Je peux parler, critiquer une œuvre japonaise. Donc cet aspect de la question, je crois qu’il faut souvent éviter ça : ça mène à des sectarismes un peu douloureux. Bon ! Ensuite, la critique est libre. Si nous avons besoin de liberté, il faut donner la liberté aux autres. Quelqu’un qui va écrire sur mon livre, il en dit ce qu’il veut, c’est son droit, c’est son point de vue. Et il a le droit d’avoir ce point de vue. La seule critique que je n’aime pas, c’est celle de la censure. Le type qui dit : “Ce livre-là, il ne faut pas le faire passer, c’est interdit”, parce qu’il a la prétention de dire je connais ce que veut le peuple et ce qu’il lui faut. Non ! N’importe quel lecteur est un majeur, il est capable de rejeter et de prendre, et faisons-lui confiance. C’est la seule critique que je refuse. Les autres, c’est normal, ce sont les points de vue...
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 Kossi Efoui
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