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Écrivains d'Afrique en liberté

Le festival Etonnants voyageurs qui s'est tenu en février 2002 à Bamako a donné carte blanche aux écrivains du continent noir. Propos vifs et magie des mots.

Entre l'Hôtel de l'Amitié, énorme bâtisse de béton de plus de dix étages érigée au temps de la guerre froide avec l'aide du président égyptien Nasser, vieux style soviétique, longs couloirs, hall de marbre, piscine et golf à palmiers, vue sur le fleuve Niger, et le Centre culturel français, modeste bâtiment à mezzanine de fer, décoré pour la circonstance d'un plafond de marionnettes bariolées, guignols à tronches animales et boubous couleurs de fête, Bamako, capitale du Mali, arbore fièvres et stigmates. Vendeuses de mangues et de bananes le long des grandes artères où règne une intense circulation dans une atmosphère bon enfant et dans l'ignorance du code de la route, murs peints aux effigies des joueurs-phares de la toute récente Coupe d'Afrique de football, ronds-points au milieu desquels trônent des monuments édifiants ou de gigantesques structures reproduisant les rubans rouges qui symbolisent la lutte contre le sida, pousseurs de diables surchargés, centres de vaccination, étalages de matelas, points de vente de perroquets.

Vers la gauche, on rejoint le marché, gigantesque dédale de ruelles, marché aux puces de fringues, tongs, viandes, épiceries, drogueries, pièces détachées, radios, le carrefour de l'objet utilitaire qualité minimale, posé à même la terre rouge et le nid- de-poule, à deux pas du fossé où les ordures ménagères croupissent avec les eaux usées. Vers la droite, on pourra longer le casino, apercevoir des tours exotiques abritant des banques, rejoindre le Santoro, cette oasis qu'est le restaurant créé par l'ancienne ministre de la culture, Aminata Traoré, où l'on mange pimenté au milieu des objets d'art et pièces d'artisanat local. Les moins aventureux font les trajets en taxi, vieilles R12 aux carcasses rouillées. Le Centre culturel français, dirigé par Yves de La Croix, a accueilli en février, pour la deuxième fois, le festival Etonnants voyageurs-Afrique de Bamako créé par Moussa Konaté, écrivain, essayiste et directeur des Editions du Figuier, essentiellement vouées à la littérature pour la jeunesse. "Je veux bien qu'ici soit la terre de l'oralité, que notre oralité véhicule un savoir, mais je suis sûr que cette oralité ne véhicule pas un savoir moderne, dit Moussa Konaté. Je tenais à décentraliser l'événement (à Mopti, Koulikouro...). Faire en sorte que cette manifestation soit essentiellement destinée au développement de notre pays."

On retrouve le même raisonnement chez Ibrahim Aya, créateur de la Jeune société du savoir, et qui, lors de la Ta Baski (la Fête du mouton), nous invite chez lui avec Achille N'Goye, auteur de polars zaïrois, et Papa Diop, universitaire d'origine sénégalaise, à 13 km de Bamako, dans un village surnommé "le Petit Paris", parce que des soninké de la capitale française y ont construit des maisons. En dégustant le toukas, la spécialité de Tombouctou, non loin d'un gamin qui arbore un maillot du Paris - Saint-Germain, Ibrahim explique que, dans ce pays, la "communication indirecte" (transmise par le maître, les parents, le griot, les produits esthétiques ou culinaires, les supports culturels ou proverbes, contes, chants...) a atteint ses limites. "D'une part, la parole a perdu sa sacralité, on n'est plus sûr que le messager est fiable, donc que le message est fidèle. Le destinateur comme le destinataire réclament un échange direct. D'autre part, ce mode de transmission n'est plus à la hauteur de nos besoins de savoir. D'où la nécessité d'un développement de l'écrit. Pour renouveler les genres de la littérature orale, rechercher dans le livre l'équilibre entre le langage oral et le langage écrit. Aider, aussi, la femme à améliorer sa situation en communiquant directement avec un mari absent, sans intermédiaires. Sinon les moyens économiques mis à sa disposition ne seront utiles qu'à mieux sucrer la bouillie-au-coucher ou à fortifier le cocktail de parfums woussoulans."

D'emblée, le festival de Bamako est devenu un lieu de débats et d'échanges féconds. S'y retrouvent le Béninois Florent Couao-Zotti, traqueur de déraisons (éd. Le Serpent à plumes), et le Tchadien Koulsy Lamko, porte-parole des sans-voix (éd. Lansman). Alain Mabanckou, dont le nouveau roman, Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix, retrace les affres de l'après-colonisation au Congo (Le Serpent à plumes), et le Tunisien Tahar Bekri, poète des douleurs de l'exil (L'Harmattan). La Mauricienne Ananda Devi attachée aux dérives féminines (Gallimard), le Malgache Jean-Luc Raharimanana au lyrisme polyphonique (Le Serpent à plumes), le Soudanais Jamal Mahjoub en quête de mémoire dans le désert des sables (Actes Sud) et le Djiboutien Abdourahman A. Waberi, chantre du nomadisme et de la "transhumance littéraire", braconneur des mirages (Le Serpent à plumes). "Poètes crieurs, beaux parleurs, poivrots divins, remueurs et remueuses de cul, glaneuses d'étoiles et glandeurs debout, gagneurs de vie et pousse-pousseurs de rien" lancés "à corps perdu dans les joutes verbales", pourrait dire Waberi. La plupart s'insurgent contre les étiquettes que l'on veut à tout prix leur coller, les ancêtres qu'on leur impose, les traditions qu'ils sont censés respecter, les cases dans lesquelles ils sont fichés.

Pour saper (avec humour) les discours convenus sur les avatars des "identités variables" de l'écrivain, africain, ou congolais, ou métis, ou francophone, Henri Lopes, ancien ministre et fonctionnaire de l'Unesco, auteur du Pleurer-rire, du Lys et le Flamboyant, et tout récemment de Dossier classé (Seuil), possède un numéro très au point : "J'ai une première identité, originelle, qui me rattache à mes ancêtres les Bantous. C'est l'héritage que je n'ai pas choisi, et que j'assume. En termes littéraires, mes ancêtres bantous sont les écrivains de la négritude, plus ou moins ceux de la diaspora noire. Mais si je reste enfermé dans cette identité originelle, j'en arrive à des attitudes qui peuvent se traduire, par exemple, à considérer que celui qui est de l'autre côté de la rivière, pourvu d'un tatouage inconnu, issu d'une tribu éloignée... est un ennemi. Donc je dois dépasser cette communauté familiale pour aller vers une communauté des esprits, et j'adopte une identité internationale. C'est-à-dire que je me considère aussi héritier de ce qu'ont écrit Confucius, Flaubert ou Aragon, ceux dont l'œuvre m'inspire. C'est dans ce réseau international que j'échappe aux préjugés inhérents à mon identité originelle. Mais à cette identité internationale j'ajoute l'identité personnelle, essentielle à tout créateur, particulièrement à tout créateur africain."

Au Congolais Daniel Biyaoula, très attaché à l'héritage commun dont Césaire ou Senghor ont été les phares (Présence africaine), répondent l'Antillaise Gisèle Pineau, hantée par ces ancêtres fantômes de l'autre continent, et qui n'a pas honte d'afficher une Identité tremblante (Stock) ou le Haïtien Lyonel Trouillot (Actes Sud), pour lequel "il n'y a pas plus d'écrivain typique que d'écrivain exilé ou d'écrivain à conviction citoyenne, douteuses caricatures". Obnubilé par les thèmes du corps, du temps et de la dépossession, l'auteur de Rue des Pas-Perdus refuse tout ingrédient autobiographique pour se consacrer à "une littérature du regard, de l'effacement, attachée à la fiction de l'autre. Je suis le dictaphone de mes compatriotes, j'explore la tension entre le "je" et le "nous", je revendique à la fois le droit au rassemblement et à la fragmentation, je me sens proche des écrivains de la solitude de l'individu écrasé par un "nous" barbare, et en même temps de ceux qui voudraient fonder un "nous" communautaire, assurant liberté et bonheur à chacun." Lieu d'affrontements parfois musclés, parfois cocasses, où un auditeur s'étonna que l'on parle si peu de Victor Hugo, qui "écrit plutôt bien", de Corneille, Voltaire et "Fable Lafontaine", dont il avait étudié les œuvres à l'école, le Centre culturel français a vu ces jours-ci le musicien Salif Keita réfuter le marketing de la world music et Michel Le Bris défendre la notion d'une world fiction diffusant le "sentiment d'être de plusieurs cultures", permettant à l'écrivain de "découvrir l'étranger en lui, se sentir du monde entier", de "télescoper les influences et d'importer de nouvelles stratégies narratives". Tout en décontraction, deux grandes gueules donnent de la voix pour désamorcer, par l'humour ou le brio, les faux débats, "éternelles rengaines", et les "entreprises de dénégation".

Haute figure native de Port-au-Prince, auteur de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer (Le Serpent à plumes), l'épatant et bouillant Dany Laferrière ne manque pas une occasion d'éclabousser la salle d'une giclée de bon sens et d'empêcher ses potes de couper les cheveux en quatre. Ainsi explique-t-il que certains de ses livres sont new-yorkais, d'autres créoles, d'autres québécois, selon... ; qu'il ne se sent ni immigré ni exilé en terres exotiques couvertes de neige et peuplées de Blancs ; qu'il est des colloques où il faut bavasser, d'autres où il doit procéder à une lecture publique, que certains rédacteurs en chef exigent des photos où il sourit, d'autres où il fait la gueule ; bref que, comme disait Vialatte, "l'éléphant est irréfutable". Longue silhouette féline, crâne rasé, visage coquin d'ange piercé, le Togolais Kossi Efoui (La Fabrique des cérémonies, Le Seuil) a commencé à écrire pour le théâtre afin d'échapper à la censure et de s'épargner la chasse aux éditeurs. Il croit à une similitude entre le jeu de l'écriture et le masque du comédien. Jeux de mots ou jeux de scène visent à dénoncer les mensonges, sortir du conditionnement. Ce "montreur de pantins" use de l'humour afin de déranger, "prendre à contre-pied les discours officiels", démasquer les sornettes "qui se proclament vérités". Il réfute l'idée que les écrivains africains aient un imaginaire spécifique : "Foutaises ! Autant encourager une folklorisation de l'exotisme ! Il faut rester au plus près du geste artistique, inventer des ruses efficaces, et éviter de vendre notre âme au diable !"

Pis : au risque de faire grincer des dents, Efoui assène que "la littérature africaine n'existe pas !" et fustige une approche sociologique, historique ou anthropologique des œuvres. "L'écrivain africain n'est pas salarié par le ministère du tourisme, il n'a pas mission d'exprimer l'âme authentique africaine ! Je suis contre ce type de complots, de récupérations, je n'aime pas entendre un critique sortir d'un spectacle de Sony Labou Tansi en disant que c'est "trop intellectuel" pour être du théâtre africain ! Ni entendre un autre affirmer que les auteurs africains font fausse route en s'inspirant d'Eschyle ou de Shakespeare ! Comprenons une fois pour toutes que nous n'avons pas de parole collective ! Nous ne devons allégeance à personne ! Méfions-nous des crispations identitaires, elles constituent un réservoir où puise la mondialisation ! La meilleure chose qui puisse arriver à la littérature africaine, c'est qu'on lui foute la paix avec l'Afrique !" La salle frémit, certains hurlent à la provocation, Lyonel Trouillot s'exprime sans hausser le ton : "L'Afrique est un concept ! Ignorons-le quand ça ne sert à rien, brandissons-le si c'est utile pour changer l'ordre du malheur du monde. Oui à l'Afrique si c'est subversif, porteur de sens. Non si c'est un emprisonnement, un réflexe réactionnaire !"

Jean-Luc Douin

LE MONDE | 21.03.02 | 10h04


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