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L'Afrique à la conquête du monde

Boniface Mongo-Mboussa donne la parole aux héritiers d'Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor, et plaide la cause d'une littérature en quête de reconnaissance et en pleine métamorphose.

DÉSIR D'AFRIQUE de Boniface Mongo-Mboussa. Gallimard, "Continents noirs", 326 p., 19,90 €.

On se souvient de la célèbre phrase alarme d'Amadou Hampaté Bâ : "Un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle." L'écrivain malien rendait ainsi hommage à une tradition littéraire orale menacée de disparition, où le griot monopolisait la parole. Mais depuis 1930 et l'apparition des chantres de la négritude, les littératures africaine et antillaise ont subi des métamorphoses. Leurs premiers maîtres fondateurs (Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor) sont devenus des classiques. Et puis, d'essentiellement poétique ou calquée sur le modèle du conte, elles sont devenues, au fil de la décolonisation, puissamment romanesques, protéiformes, bourrées d'inventions narratives et de créations langagières décapantes, un chant polyphonique tissé d'ironie où se mêlent slogans, chansons, pamphlets politiques, commérages de radio-trottoir, voix du muezzin... "Sans joug dans la mise en joue des mots", dit Jean-Noël Schifano qui a créé chez Gallimard la collection "Continents noirs" afin de prouver que la voix des auteurs africains et leur puissance créatrice pourraient bien dégeler la science du récit et décrisper les langues du nouveau siècle.

La littérature française est concernée au premier chef par le tohu-bohu de cette écriture qui mêle "la langue de la Sévigné avec des couilles de nègre", pour reprendre le mot du Congolais Henri Lopes. Et à lire la préface qu'Ahmadou Kourouma a consacrée au recueil de Boniface Mongo-Mboussa, on mesure l'impatience avec laquelle les Africains francophones attendent une reconnaissance : "Ils -les Occidentaux- sont anti-esclavagistes et sans cesse nous leur murmurons à l'oreille qu'ils ont été d'impénitents esclavagistes. Ils sont anticolonialistes et sans cesse nous leur murmurons à l'oreille qu'ils ont été d'abominables colonialistes. Ils sont des démocrates et sans cesse nous leur murmurons à l'oreille qu'ils ont installé et soigné chez nous, pendant la guerre froide, les dictatures sanguinaires. Ils sont antiracistes et sans cesse nous leur murmurons à l'oreille que nos frères qui vivent chez eux sont soumis à des exclusions vexatoires..."

SORTIR DE L'IMPASSE

Tous, natifs du Bénin, du Cameroun, du Togo, de Djibouti, d'Algérie, d'Haïti, de l'île Maurice, de Madagascar, et d'ailleurs, écrivant non pas français mais "en" français, s'autorisant à enrichir la langue de Saint-Simon de mots nouveaux afin de pouvoir exprimer ce qu'ils pensent (le "mangeur d'âmes", le "pleurer-rire", etc.), se sentent prisonniers de "la mauvaise conscience de l'Occident et de la France" et souhaitent sortir de l'impasse réductrice, condescendante, nationaliste où on les cantonne. Passer du murmure au "soleil des indépendances".

Le Congolais Boniface Mongo-Mboussa est journaliste et professeur de littérature francophone à la Columbia University de Paris. Son livre, mosaïque de textes historiques et d'interviewes, est construit comme un happening dont les acteurs "chevaliers de la plume" viennent tour à tour dire l'urgence à sortir d'un rapport où les puissants imposent leur imaginaire, où leur seul public (le marché européen) se désintéresse d'eux, où leur faible tirage leur impose une quasi-clandestinité. D'aucuns prédisent que la littérature dite "africaine" (terme qu'ils réfutent, à l'instar du Togolais Kossi Efoui ou du Djiboutien Abdourahman Waberi, revendiquant plutôt leurs différences, des filiations universelles, l'influence de Borges ou de Faulkner) pourrait être à la littérature française ce qu'est la littérature latino-américaine à la littérature espagnole, ou, mieux encore, devenir un patrimoine mondial.

Cette littérature dont les personnages sont en quête d'identité, des personnages "d'identité variable" comme dit Henri Lopes, composée en grande partie par des gens exilés, en errance, et porteurs d'un "désir de mémoire", y compris de ce passé colonial qui ne passe pas, accorde une grande importance au témoignage, qui "peut devenir le seul accès humain à l'inhumain". Des écrivains en résidence d'écriture au Rwanda ont néanmoins préféré écrire des romans sur le génocide, tel Boubacar Boris Diop pour "trouver M. Tout-le-Monde dans son salon et l'amener à comprendre que les luttes pour le pouvoir peuvent le plonger un jour ou l'autre dans une situation tout aussi infernale (1)".

Jean-Luc Douin



(1) Murambi, le livre des ossements, Stock.

On lira aussi avec profit le numéro 146 de la revue Notre librairie, vouée aux littératures du Sud, consacré à la "nouvelle génération" de la littérature africaine. Un panorama des auteurs d'Afrique noire, du Maghreb, des Caraïbes, de l'océan Indien (édité par l'ADPF, 6, rue Ferrus, 75683 Paris Cedex 14, 10,50 €). Ainsi que Littératures d'Afrique noire de langue française, de Jacques Chevrier (Nathan Université, collection "128", numéro 229, 128 p., 7,92 €).

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 22.02.02


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