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Ecrivains africains, écrivaines africaines - Partie 1

Nigeria

Chinua ACHEBE (né en 1930)
Le Monde s'effondre (1958)

Banni de son village après une séries de péripéties souvent violentes, Okonkwo y revient quelques années plus tard et constate que tout a changé : les administrateurs civils et les missionnaires sont devenus les maîtres et les hommes du village ne semblent pas disposés à le suivre dans sa révolte contre le pouvoir colonial. Okonkwo préférera la mort à la soumission. Ce roman appartient à une série romanesque (Le Malaise, La Flèche de Dieu) dont l'action a pour cadre un même village. Ils mettent en scène des personnages issus de la même famille et souvent confrontés à des situations conflictuelles survenant entre représentants de la tradition et partisans du modernisme. Achebe s'attache à la description d'une Afrique dont l'harmonie -néanmoins présentée sans manichéisme avec ses violences et ses injustices - a subi le traumatisme brutal et bouleversant de l'implantation coloniale. Plus tard, la dénonciation des dérives et la critique des politiques apparaîtra dans l'œuvre du romancier (Le Démagogue) de même que la guerre du Biafra sera présente dans son recueil de nouvelles Femmes en guerre. Utilisant l'anglais, Achebe a su donner à sa langue d'écriture un souffle africain, pour l'essentiel issu de sa langue maternelle, l'igbo. En cela, il est un précurseur d'une expression littéraire africaine originale qui a sans nul doute contribué au succès de ses livres diffusés à plusieurs millions d'exemplaires dans le monde.

Le Monde s'effondre, Présence africaine, 1966.
Parmi d'autres titres : Le Malaise, Présence africaine, 1974. Le Démagogue, Nouvelles éditions Africaines, Dakar, 1977. Femmes en guerre, Hatier "Monde noir poche ", 1981.

Côte-d'Ivoire

Jean-Marie ADIAFFI (né en 1941)
La Carte d'identité (1981)

Mélédouman, un prince agni, est arrêté car il n'est pas en possession de sa carte d'identité. Emmené en prison, il est interrogé. Libéré mais devenu aveugle à la suite de mauvais traitements, il est condamné à retrouver ses documents dans les sept jours. La suite sera une véritable quête... d'identité, que le romancier ivoirien a choisi de rythmer selon le calendrier traditionnel agni. Les sept jours de la semaine devenant l'occasion de diverses rencontres vécues comme autant d'épreuves initiatiques. Jean-Marie Adiaffi invite ainsi à la rencontre des mythes occidentaux et africains. Le parcours emprunté par le héros aveugle donne au sujet de son intrigue (la critique de l'administration et de ses abus de pouvoir) une originalité incontestable et une évidente valeur symbolique à son roman. Un premier roman qui ne fut pas suivi de l'oeuvre que l'on pouvait espérer. A signaler toutefois un recueil de poèmes D'éclairs et de foudres et un album superbement illustré et destiné aux jeunes lecteurs : La Légende de l'éléphanteau.

La Carte d'identité, Hatier "Monde noir poche", 1981.
Parmi d'autres titres : La Légende de l'éléphanteau, L'Amitié / G.T.Rageot, 1983.

Sénégal

Mariama BÂ
(1929-1981)
Une si longue lettre (1979)

A la mort de son mari, Ramatoulaye écrit à sa meilleure amie une "longue lettre" de confidences sur sa vie de femme et sur le comportement de son mari, dont elle dresse un portrait peu flatteur. Elle évoque successivement leur rencontre, leur mariage, l'éducation des enfants, le traumatisme provoqué par l'arrivée de la deuxième épouse, les relations parfois difficiles avec la belle famille et les sollicitations dont elle est l'objet depuis la mort de son mari. Un livre-témoignage sur le comportement masculin, le rôle de la famille et le poids de la religion islamique dans la vie du couple et, tout particulièrement, dans celle de la mère et de l'épouse. Institutrice de formation, Mariama Bâ est devenu avec ce livre une pionnière des lettres africaines. Son livre courageux demeure une étape essentielle dans la prise de parole féminine et reste l'un des romans africains les plus lus sur le continent.


Une si longue lettre, Nouvelles Editions Africaines, Dakar, 1979.

Cameroun

Francis BEBEY (né en 1929)
L'Enfant-pluie (1994)

"Est-ce que la pluie est vieille ? Pourquoi faut-il que j'apprenne les mêmes choses que les Blancs ? L'école ça sert à quoi? C'est quoi au juste un enfant ? Est-ce que les Blancs meurent aussi?"... Du haut de ses huit ans, Mwana est un petit garçon bien déluré qui pose beaucoup de questions et tout particulièrement à Lyo, sa grand-mère. Autour de Mwana et de Lyo, il y a l'oncle Toko qui joue du saxophone et dont les talents ne font pas l'unanimité dans le quartier, Ekalé la belle tentatrice, Mpédi l'ancien maître d'école et Ekwalla le nouveau. Il y a surtout Yango, le cousin ennemi qui compare Mwana à un mystérieux "enfant-pluie" et avec lequel Mwana signera un pacte de silence fondé sur des secrets gênants pour l'un et pour l'autre... Depuis plusieurs années, Francis Bebey promène sa guitare, sa flûte pygmée, ses musiques et ses chansons sur les scènes du monde. Il trouve néanmoins le temps d'écrire des livres qui l'ont imposé parmi les pionniers des lettres africaines et qui, entre fausse naïveté et vraie tendresse, offrent quelques bonnes leçons de vie et d'humanisme sans jamais paraître didactique ou moralisateur.

L'Enfant-pluie, Sepia, 1994. Parmi d'autres titres : Le Fils d'Agatha Moudio, éditions CLE, Yaoundé, 1967. La Lune dans un seau tout rouge, Hatier, 1989.

Cameroun

Mongo BéTI (né en 1932)
Trop de soleil tue l'amour (1998)

En 1954 (sous le nom d'Eza Boto), un jeune Camerounais publiait Ville cruelle. Mongo Béti devenait ainsi l'un des premiers écrivains africains. Depuis, il n'a cessé d'écrire, alternant romans et essais, souvent virulents et sans compromis à l'égard de tous les pouvoirs et de tous ceux qui en usent et en abusent. Longtemps enseignant en Normandie où il vécut durant plus de 40 ans, Mongo Béti, l'âge de la retraite venu, a choisi de rejoindre son pays et d'ouvrir une librairie à Yaoundé. Choix courageux qui n'est pas sans risque mais qui a sans doute permis au romancier de se ressourcer et de retrouver le contact avec la quotidienneté du continent. Son dernier roman,Trop de soleil tue l'amour, témoigne de ce retour aux sources et d'une nouvelle joie d'écrire. Son héros, Zam, amateur de jazz qui a une vie sentimentale mouvementée, est journaliste ("le plus militant, le plus redouté des gens en place") soucieux de délivrer quelques vérités dérangeantes. C'est sans doute ce qui lui vaut le vol de sa collection de CD mais aussi de retrouver un cadavre dans son appartement et de voir sa vie menacée... Dans ce "polar", Mongo Béti ne perd rien de sa virulence. Sa dénonciation garde sa force dans la description des petites magouilles et des grandes corruptions, dans sa vision de la société médiatico-politique comme dans le bien pessimiste bilan qu'il livre à la fin de son récit : "oui, c'est toujours calamiteux, un destin dans une république bananière, parce que le malheur n'y a jamais de fin "...

Trop de soleil tue l'amour, Julliard, 1998. Parmi d'autres titres: Ville cruelle, Présence africaine, 1954.i, Présence africaine, 1956.

Cameroun

Calixthe BEYALA (née en 1960)
Le Petit Prince de Belleville (1992)

"Je m'appelle Mamadou Traoré pour l'état civil, Loukoum pour la civilisation. J'ai sept ans pour la gynécologie et dix saisons pour l'Afrique. Et c'est pas toujours évident d'être un Nègre immigré à Belleville". Tel est le héros de la romancière camerounaise qui a choisi pour cadre un quartier de Paris, et pour héros un gamin "issu de l'immigration", selon la terminologie consacrée, qui promène un regard moqueur et gouailleur sur ce qui l'entoure et offre la joie de vivre, l'innocence et la naïveté feinte en réponse à la misère et aux duretés de l'exil et de l'émigration. Autour de lui gravitent des personnages étranges et tendres à la fois : son père et ses... deux mères ("vous savez bien! C'est passé dans les journaux. Un Nègre avec deux femmes et un tas de mômes pour toucher les allocations"), Monsieur Guillaume le patron de bistrot, Monsieur Kaba, le "monsieur le mieux habillé de Paris, toujours accompagné de son garde du corps et de deux filles", et quelques autres encore, souvent pittoresques, pitoyables parfois, mais tous furieusement vivants. "Loukoum est un cousin de Momo, le héros de La Vie devant soi, le copain de Beni ou du Gone du Chaâba, les personnages d'Azouz Begag, et, bien sûr, le petit frère malien et complice de Zazie, le modèle féminin en débrouillardise" a-t-on pu écrire. Hélas depuis, d'autres comparaisons ont été faites et cette oeuvre bien ficelée et "inspirée", a été entachée - de même que les suivantes - par des accusations étayées de plagiat et une condamnation pour "contrefaçon partielle" qui n'ont pas empêché l'auteur de poursuivre une carrière littéraire à l'orchestration médiatique remarquable.

Le Petit Prince de Belleville, Albin Michel, 1992.

 

Bénin

Olympe BHELY-QUENUM (né en 1928)
L'Initié (1979)

Après ses études à Paris, le médecin Marc Tingo rentre en Afrique avec son épouse française. Il retrouve avec plaisir les gens et les lieux de son enfance et de son adolescence, refuse de s'engager dans la lutte politique et exerce son métier en utilisant ses connaissances médicales tout en se montrant respectueux des savoirs traditionnels. Il s'oppose à Djessou, un vieux guérisseur, "un homme aux pouvoirs maléfiques" qui parvient à semer le trouble dans la famille de Marc Tingo. Malgré l'hostilité des représentants de l'église, de certains de ses confrères, Marc Tingo ne faiblit pas et sort vainqueur de sa querelle avec Djessou, qui meurt foudroyé. Double originalité pour ce roman d'une écriture classique qui met en scène un couple "mixte" dans un cadre africain et propose le portrait d'un intellectuel africain modèle qui a su allier les apports culturels de l'Occident sans pour cela rejeter les enseignements de l'Afrique traditionnelle. Le Docteur Tingo ne renie pas les connaissances acquises à la faculté de médecine mais sait y adjoindre les bienfaits de la pharmacopée traditionnelle et d'un savoir"propre-ment africain fondé sur des connaissances d'un autre ordre", recueilli lors de son initiation auprès de l'un de ses oncles. Tingo démontre la valeur de la tradition mais en dénonce les impostures et les détournements.

L'Initié, Présence africaine, 1979.

Afrique du sud

Breyten BREYTENBACH (né en 1939)
Feu froid (1976), traduit de l'afrikaans par Georges Lory

Deux thèmes obsèdent l'oeuvre de Breyten Breytenbach : la prison que le poète a connue, et le voyage - qu'il a beaucoup pratiqué - flanqué de son corollaire douloureux, l'exil. Une oeuvre qui témoigne d'une blessure, celle d'être né afrikaner en Afrique du sud dans un pays d'apartheid, celle d'un homme longtemps exilé à Paris puis emprisonné durant sept ans à la suite d'un retour clandestin en Afrique du sud. La littérature -comme la peinture qu'il pratique également- ont sans doute permis à l'artiste de survivre. "Vous savez, Lecteur, une fois qu'on est en cellule, dans les labyrinthes de l'ombre, on essaye presque n'importe quoi pour en sortir. Il y avait par exemple, souvent des loques qui essayaient de se donner la gangrène en espérant se faire transporter dans un hôpital (...). Pour celui qui tisse des poèmes avec des fils qu'on appelle des mots, c'est à peu près la même chose : la gangrène. Feu Froid sont des mots. Ils reviennent toujours vous absorber, bouchée par bouchée, pour finir par vous éliminer entièrement et ce qui restera en fin de compte ne sera que des mots. Le poète est le moyen de reproduction par la destruction des mots".

Feu froid, Bourgois, 1976. Parmi d'autres titres : Métamortphase, Grasset, 1987. Mémoire de poussière et neige, Grasset, 1990.

Afrique du sud

André BRINK (né en 1935)
Une saison blanche et sèche (1980), traduit de l'anglais par Robert Fouques

Duparc Ben du Toit enquête sur la mort de Sipho, le fils de son ami noir. Il découvre que celui-ci a été victime d'un assassinat politique là où certains ne voulaient voir qu'un suicide. Dans cette enquête, qui est aussi une véritable quête, Ben du Toit perdra toute sa famille, ses amis et son emploi, une part de lui-même et de ses certitudes. Tous se détournent car il a transgressé la règle qui régit les rapports entre les êtres dans cette société d'apartheid et d'exclusion. C'est peut-être le roman (porté à l'écran dans une réalisation d'Euzhan Palcy) le plus célèbre d'André Brink, le plus prolifique - avec Nadine Gordimer- des romanciers sud-africains. Au service d'un engagement militant contre la politique discriminatoire de son pays et contre le conservatisme de son milieu afrikaner calviniste d'origine, sono euvre romanesque dresse, livre après livre, le procès de la société sud-africaine. Brink stigmatise les folies meurtrières du pouvoir blanc au racisme légitimé mais aussi, et plus subtilement, les sentiments de répulsion-fascination qui entravent les relations entre les communautés. Au coeur de son oeuvre, le fardeau de la culpabilité, de la faute et du péché semble peser lourdement sur les comportements de ses personnages et de leur créateur.

Une saison blanche et sèche, Stock, 1980. Parmi d'autres titres: Au plus noir de la nuit, Stock, 1978. Un turbulent silence, Stock, 1982. L'Ambassadeur, Stock, 1986.

Guinée

CAMARA LAYE (1928-1980)
L'Enfant noir (1953)

Sans doute le roman africain le plus connu et le plus souvent cité dans les manuels et les anthologies. Un livre tendre écrit à la première personne, qui évoque, avec une évidente nostalgie, le bonheur de l'enfance et présente une chronique souriante de la vie dans un village de Guinée durant la colonisation. Laye vit entouré de sa famille. Son père, forgeron et orfèvre, l'initie aux mystères de la connaissance et aux techniques de son art. Il commence à fréquenter l'école française, puis vient le temps d'entrer dans l'association des non-initiés et de subir l'épreuve de la circoncision. A quinze ans, Laye part pour la capitale afin d'entrer au Collège technique de Conakry où il rencontre Marie. Ayant obtenu son certificat d'aptitude professionnelle, Laye a la possibilité de se rendre en France pour y poursuivre ses études... L'absence de remise en cause du processus colonial et l'attrait du héros pour la culture occidentale ont, dans le contexte politique de l'époque, valu à l'auteur quelques sévères critiques, tout particulièrement de Mongo Béti qui qualifia ce roman de "littérature rose". Riche d'enseignements sur la vie quotidienne, ce roman fut l'un des premiers parmi une longue série de récits d'enfance souvent largement autobiographiques.

L'Enfant noir, rééd. Pocket. Parmi d'autres titres : Le Maître de la Parole, rééd. Pocket.

Afrique du sud

John Maxwell COETZEE (né en 1940)
Michael K, sa vie, son temps (1983), traduit de l'anglais par Catherine Glenn-Lauga

Rejeté par tous et marqué à sa naissance par "une lèvre qui se retroussait comme un pied d'escargot", Michael K s'est donné pour mission de ramener sa mère sur sa terre natale. Il échoue dans sa tentative désespérée : sa mère étant décédée, il poursuit néanmoins le voyage avec les cendres de la défunte... Michael K est un héros, naufragé du monde, hors des normes, de l'histoire et du temps dont l'anonymat renforce l'étrangeté. Sa terrible descente aux enfers, aux limites de l'insoutenable, inscrit ce roman dans la lignée d'autres créateurs contemporains : l'absence d'état-civil, de localisation géographique précise, l' "étrangeté" du héros et le canevas de l'intrigue créent un univers qui avoisine ceux de Beckett et de Kafka, de Camus et de Faulkner. Une démarche d'écriture qui confère à Coetzee une place singulière parmi les écrivains sud-africains. En effet, tandis que ses compatriotes, Noirs et Blancs, dénonçaient sans détour la politique d'apartheid, Coetzee, non sans partager ces mêmes idées, adoptait une attitude novatrice et distante vis-à -vis de l'actualité immédiate, donnant volontiers à ses oeuvres des lieux et des temps, imaginaires ou lointains. Ainsi, outre les oeuvres enracinées dans une terre que l'on imagine volontiers sud-africaine (Au coeur de ce pays, En attendant les barbares), le romancier n'a pas hésité à évoquer la guerre du Vietnam (Terres de crépuscule), à revisiter Robinson Crusoé dans un roman intitulé Foe, ou bien encore à mettre en scène Dostoïevski (Le Maître de Petersbourg).

Michael K, sa vie, son temps, Le Seuil, 1985. Parmi d'autres titres: Au coeur de ce pays, rééd. Serpent à Plumes, 1999. En attendant les barbares, rééd. Le Seuil, 1982.

Mozambique

Mia COUTO (né en 1955)
Terre somnambule (1992), traduit du portugais par Maryvonne Lapouge-Pettorelli

Alors qu'ils tentent de survivre parmi les décombres de la guerre, un vieil homme et un jeune garçon sauvé d'une fosse où il allait être enseveli, découvrent, dans un autobus calciné, une valise renfermant des cahiers racontant l'histoire de Kindzu... Ils vont alors entreprendre la lecture de ces cahiers, et les aventures de Kindzu alterneront avec leur propre dérive, jusqu'aux retrouvailles finales qui réconcilieront la réalité et l'imaginaire. Dans une langue originale où les créations verbales abondent, Mia Couto conte, entre fable et réalité, l'errance de ses deux héros qui voient leur destin se mêler à celui d'un être étrange. Sur fond de guerre et non sans recourir à la richesse des mythes et des cultures des différentes communautés qui peuplent cette ancienne colonie portugaise, Mia Couto illustre à sa façon la légende qui lui a suggéré son titre et qui veut que, pendant le sommeil des hommes, la terre somnambule en profite pour se déplacer, à leur insu, dans l'espace et dans le temps...

Terre somnambule, Albin Michel, 1995. Parmi d'autres titres: Les Baleines de Quissico, Albin Michel, 1996.

 

 

Côte-d'Ivoire

Bernard DADIE (né en 1916)
Climbié (1956)

Double à peine caché de l'auteur, Climbié vit auprès de son oncle, un planteur qu'il aide aux travaux des champs et qui l'initie aux richesses de la tradition orale. En retraçant l'itinéraire du jeune garçon durant sa scolarité, de l'école régionale à l'école Normale de William Ponty de Gorée au Sénégal, l'auteur dénonce les méthodes brutales, les interdictions de parler une autre langue que le français, et rend compte du poids des responsabilités qui pèsent sur les épaules des élèves, devenus, dans leur réussite ou leur échec, les représentants de leur village et de leur pays. Ensuite viendront les premiers pas dans la vie adulte, l'entrée dans la vie active et l'éveil à la politique. Ce roman autobiographique, daté de 1953, publié en 1956, restitue des événements qui se sont déroulés de 1928 à 1949 dans une période de bouleversements mondiaux et dans les premiers soubresauts qui ont précédé les indépendances des pays africains. Pionnier du théâtre africain, Bernard Dadié est l'auteur d'une oeuvre abondante qui a su explorer plusieurs pistes littéraires, avec une réussite particulière pour les contes (Le Pagne noir) et les nouvelles (Les Jambes du fils de Dieu).

Climbié, Seghers, 1956 ; rééd. précédée de Afrique debout (poèmes et légendes africaines) et suivie de La Ronde des jours (poèmes), Seghers, 1973. Parmi d'autres titres: Le Pagne noir (contes), Présence africaine, 1955. Les Jambes du fils de Dieu (nouvelles), Ceda / Hatier, 1980.

Mali

Massa Makan DIABATE (1938-1988)
Le Boucher de Kouta (1982)

Troisième volet d'une trilogie romanesque (après Le Lieutenant de Kouta et Le Coiffeur de Kouta) dont chacun des titres peut être lu indépendamment des deux autres, Le Boucher de Kouta est une chronique plaisante de la vie quotidienne dans une petite ville malienne. Héritier de la boucherie familiale, Namori revient à Kouta pour succéder à son père. Refusant de payer l'impôt, il se heurte au représentant du pouvoir colonial, puis aux nouvelles autorités lors de l'accession du pays à l'indépendance. Un coup d'état ayant renversé le Président, les troubles sont nombreux et la famine règne. Une situation que le boucher va exploiter, par une lecture très personnelle des préceptes coraniques... Massa Makan Diabaté est aussi l'auteur de Comme une piqûre de guêpe. "Comme une piqûre de guêpe n'est ni un roman, ni un récit autobiographique...Témoin de la circoncision d'une classe d'âge dans un village mandingue non loin de Kita, ma ville natale, j'ai essayé de raconter ce que j'ai vu et entendu... Comme une piqûre de guêpe n'est qu'un simple témoignage". Un témoignage riche d'enseignements qui parvient à rendre, avec force et subtilité, l'émotion et la gravité de l'instant, les implications sociales et familiales tout autant que les appréhensions et les doutes du principal intéressé.

Le Boucher de Kouta, Hatier "Monde noir poche", 1982. Parmi d'autres titres: Le Lieutenant de Kouta, Hatier "Monde noir poche", 1979. Le Coiffeur de Kouta, Hatier "Monde noir poche", 1980. Comme une piqûre de guêpe, Présence africaine, 1980.

Sénégal

Birago DIOP (1906-1989)
Les Contes d'Amadou Koumba (1947)

"J'avais appris à lire pour pouvoir écrire. J'ai beaucoup écouté pour savoir dire. Et j'ai essayé de bien écrire des dits". Birago Diop aimait jouer et se jouer des mots, il en donne la preuve avec cette élégante définition de son travail d'écrivain. Alors qu'il était vétérinaire de brousse, Birago Diop côtoya Amadou Koumba, un griot auquel il attribua la paternité des contes de son recueil, mais il s'agit en fait d'un "prête-nom" tant le talent de Birago Diop est aussi présent dans ce livre. Un recueil qui connaît une diffusion internationale, traduit dans de nombreuses langues et dont l'un des contes, L'Os, donna lieu à une adaptation théâtrale dans une mise en scène de Peter Brook. Un recueil qui réunit Leuk-le-Lièvre, Bouki-l'Hyène, Kéwel-la-Gazelle, Thioye-le-Perroquet, Golo-le-Singe, et quelques autres complices, devenus les acteurs principaux d'une édifiante comédie animale. Birago Diop est aussi l'auteur du poème "Souffles", sans doute le poème francophone africain le plus célèbre ; lu, étudié et récité dans bien des collèges et lycées : "écoute plus souvent Les Choses que les êtres La voix du Feu s'entend Entend la Voix de l'Eau. écoute dans le Vent Le Buisson en sanglots : C'est le Souffle des Ancêtres."

Les Contes d'Amadou Koumba, Présence africaine, 1960. Parmi d'autres titres : Les Nouveaux Contes d'Amadou Koumba, Présence africaine, 1958. Leurres et lueurs, Présence africaine, 1960.

Sénégal

Boubacar Boris DIOP (né en 1946)
Le Cavalier et son ombre (1997)

Sur la berge d'un fleuve, un homme attend une pirogue pour se rendre sur l'autre rive. Il espère y retrouver Khadidja, une femme qu'il a aimée, avec laquelle il a jadis vécu et qui, aujourd'hui, se meurt gagnée par la folie. Durant cette attente, le héros narrateur va nous conter l'histoire de cette femme, devenue conteuse professionnelle pour un mystérieux commanditaire qu'elle ne verra jamais et qui lui vaudra sa perte... Le romancier construit un roman exigeant dans lequel se mêlent la vie de Khadidja, les contes proférés par celle-ci et les souvenirs du héros. Une polyphonie à laquelle le romancier nous avait habitué dans ses précédents romans : Le Temps de Tamango, sorte de récit de politique-fiction évoquait les années qui suivirent les indépendances par l'intermédiaire des notes retrouvées par un historien africain vers l'an 2050..., ou bien encore Les Tambours de la mémoire, une quête initiatique mâtinée d'un reportage aux allures d'enquête policière. Critique littéraire avisé et vigilant dans diverses revues sénégalaises, Boubacar Boris Diop adopte volontiers les ressorts de la littérature orale pour donner vie à ses intrigues, porter un regard sur les drames d'aujourd'hui et inviter le lecteur dans son récit.

Le Cavalier et son ombre, Stock, 1997. Parmi d'autres titres : Le Temps de Tamango, L'Harmattan, 1981. Les Tambours de la mémoire, rééd. L'Harmattan, 1990.

Congo

Emmanuel DONGALA (né en 1941)
Un fusil dans la main, un poème dans la poche (1973)

Trois hommes réunis par un même idéal se retrouvent dans un maquis de l'Afrique australe. Il y a là John Marobi, un vieux paysan victime de la politique d'apartheid de son pays ; Meeks, un Noir américain venu à la rencontre de l'Afrique et de lui-même ; Mayela, enfin, personnage principal, jeune intellectuel qui a voulu mettre en pratique ses théories révolutionnaires "nous sommes venus avec une certaine idée dans la tête, un fusil dans la main, un poème dans la poche". C'est ce dernier qui, dans l'attente de son exécution, revit leur épopée avant de conclure : "j'ai commencé une révolution... j'ai essayé. Me suis-je trompé ? J'aurais dû devenir écrivain, romancier, poète". Emmanuel Dongala, longtemps enseignant à la faculté des sciences de Brazzaville avant de devoir quitter la capitale congolaise pour les états-Unis, a poursuivi cette voie et composé une oeuvre, ponctuée de nouvelles (Jazz et vin de palme) où se mêlent critique de la société et dérive nord-américaine en compagnie du saxophoniste John Coltrane, et de romans intégrant volontiers l'univers du conte (Le Feu des origines, Les petits garçons naissent aussi des étoiles).

Un fusil dans la main, un poème dans la poche, Albin Michel, 1973. Parmi d'autres titres : Jazz et vin de palme, Hatier "Monde noir poche", 1982 ; rééd. Le Serpent à Plumes, 1996. Le Feu des origines, Albin Michel, 1987. Les petits garçons naissent aussi des étoiles, Le Serpent à Plumes, 1998.

Cameroun

Gaston-Paul EFFA (né en 1965)
Tout ce bleu (1996)

Destin d'exil et incertitudes existentielles pour le jeune héros narrateur de ce livre, emporté dans une errance entre deux villes, Douala et Paris. Placé sous la tutelle des religieuses en Afrique, il y découvrira les livres. Ë Paris, il prendra en main son destin, découvrira son "je" véritable et se métamorphosera sous l'emprise spirituelle d'un prêtre. Un court roman dans une langue parfois précieuse mais qui sied à cet itinéraire d'initiation conté par un professeur de philosophie, aujourd'hui résidant dans l'est de la France. "Plus tard, il comprit qu'écrire ramenait au plaisir de la bouche, révélant son appartenance à quelque contrée charnelle, encore à peine effleurée, ébauchée dans la séduction des plaisirs de la chair, le brutal rappel de son identité seconde. Car chaque jour l'écrivain invente et le fils et la mère."

Tout ce bleu, Grasset, 1996. Autre titre: , Grasset, 1998.

 

 

Togo

Kossi EFOUI (né en 1962)
Récupérations (1992), théâtre

Hadriana Mirado, journaliste à "La Voix", "la voix des sans-voix, le journal qui parle, le journal qui ose", organise, dans le cadre d'un "reality-show" qu'elle souhaite particulièrement percutant, la reconstitution en studio d'un habitat de misère dans lequel elle a réuni les occupants habituels de ces lieux. On retrouve assemblés un petit voleur, sa mère prostituée, un ancien séminariste devenu souteneur et son comparse fleuriste, une femme trafiquant d'enfants... Tout un monde de misère qui tente de briser, par quelques rêves et quelques artifices, le cauchemar quotidien de l'existence. Tout un monde confronté au voyeurisme inquisiteur des médias et qui se prête à la mascarade afin de dénoncer, non sans incohérence parfois, le drame de leur situation. Aujourd'hui en France, Kossi Efoui est un écrivain à l'écoute du monde qui l'entoure et ses pièces sont souvent nées d'une rencontre : La Malaventure avait été écrite lors d'une résidence d'écriture dans le cadre du Festival international des francophonies de Limoges ; Le Petit Frère du rameur à la Maison du Théâtre et de la Danse d'Epinay-sur-Seine. Une démarche débarrassée des masques d'emprunt et qui revendique une véritable liberté de création. "L'oeuvre d'un écrivain ne saurait être enfermée dans l'image folklorisée qu'on se fait de son origine, c'est-à -dire qu'il faut en finir avec cette tendance à rejeter l'authenticité d'une oeuvre dans laquelle on ne retrouverait pas une soi-disant spécificité africaine et où on noterait au contraire chez son auteur de "singuliers penchants européanistes". Il s'agit pour l'écrivain de refuser toute forme d'enfermement réducteur pour assumer cette part d'inquiétude permanente qui est l'exigence primordiale de l'écriture".

Récupérations, éditions Lansman, 1992. Autres titres : La Malaventure, éditions Lansman, 1993. Le Petit Frère du rameur, éditions Lansman, 1995. La Polka (roman), Le Seuil, 1998.

Somalie

Nuruddin FARAH (né en 1945)
Territoires (1986), traduit de l'anglais par Jacqueline Bardolph

Premier volet d'une trilogie (poursuivie par Dons et Secrets) consacrée à la guerre qui déchira cette région du continent, Territoires est une sorte de roman de formation qui met en scène Askar, un jeune garçon somali, recueilli après la mort de ses parents par Misra, une éthiopienne, auprès de laquelle il vit une enfance heureuse dans l'Ogaden, "territoire" frontalier, enjeu d'un conflit sanglant entre la Somalie et l'éthiopie. Querelles de nations, conflits de générations et de personnes, passage de l'enfance à l'adolescence puis à l'âge adulte vont néanmoins rapidement ternir les instants heureux des premières années. Territoires - comme ce titre le suggère - est un roman au sein duquel les frontières et les fractures, individuelles et collectives, se dessinent, où se trouvent exprimés les déchirements et les métamorphoses d'un seul afin de mieux suggérer les douleurs et les bouleversements de tous. En exil depuis 1972, Nuruddin Farah est une des grandes voix de cette corne de l'Afrique à la confluence des langues et des cultures, comme en témoigne son plurilinguisme complexe, ayant connu une enfance et une adolescence bercées par quatre langues : le somali, "la langue maternelle de (son) peuple colonisé", l'amharique "langue du maître colonial haï", l'arabe, "langue sacrée du Coran", enfin l'anglais, langue d'apprentissage devenue langue d'expression et de création.

Territoires, Le Serpent à Plumes, 1995. Parmi d'autres titres : Du lait aigre-doux, éditions Zoé, 1994. Dons, Le Serpent à Plumes, 1998. Secrets, Le Serpent à Plumes, 1999.

Afrique du Sud

Nadine GORDIMER (née en 1923)
Histoire de mon fils (1990) traduit de l'anglais par Pierre Boyer

A la sortie d'un cinéma, un jeune garçon rencontre son père en compagnie d'une femme qui n'est pas sa mère... Banal constat d'adultère? Pas tout à fait, car nous sommes à Johannesbourg et le père est un militant qui a durement et courageusement payé son engagement contre l'apartheid, choisissant, lui le Noir, de désobéir et d'aller s'installer dans le quartier blanc. Condamné à la prison, il a rencontré Hannah, une militante des droits de l'homme et c'est avec cette femme blanche que son fils l'a surpris... Livre d'amour et de haine, d'interrogations et de doutes bienvenus en ces temps où bien des certitudes révèlent une part de fragilité, Histoire de mon fils s'inscrit dans une oeuvre abondante, couronnée en 1991 par le Prix Nobel de littérature. N'ayant jamais quitté son pays dont elle a toujours critiqué et combattu la politique discriminatoire, Nadine Gordimer a imposé sa voix, généreuse, courageuse et indépendante, au-delà même des frontières de son pays, et a su assurer, avec grandeur, son destin de femme blanche farouchement opposée à l'injustice légiférée dans son pays. Membre de l'A.N.C., elle se veut "Sud-Africaine blanche" et non "Blanche d'Afrique du Sud", et revendique "Kafka pour guide plutôt que Marx". Elle a été, en outre, l'un des rares écrivains à anticiper les bouleversements de l'Histoire pour envisager l'après-apartheid et poser par avance les questions devenues aujourd'hui d'actualité.

Histoire de mon fils, Christian Bourgois, 1992. Parmi d'autres titres : Un monde d'étrangers, Albin Michel, 1979. Quelque chose de là -bas (nouvelles), Albin Michel, 1985. L'étreinte d'un soldat (nouvelles), Christian Bourgois, 1994.

Mali

Amadou HAMPÂTé BÂ (1901-1991)
Amkoullel, l'enfant peul (1991)

Un livre multiple à la mesure de son auteur, tout à la fois une autobiographie retraçant les 20 premières années de l'itinéraire exceptionnel d'un homme hors du commun, un cours d'Histoire contemporaine (la généalogie familiale vaudrait à elle seule un volume), une chronique de la vie quotidienne dans l'Afrique coloniale au début du siècle, une défense et illustration de la tradition et des enseignements reçus auprès des maîtres de la parole, une introduction à la culture peule et enfin une leçon de sagesse ponctuée d'un humour bienvenu. La mémoire d'un homme, d'un temps et d'un lieu rapportée par un merveilleux conteur, "diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l'ombre des baobabs". Un deuxième tome, Oui mon commandant !, retrace les années suivantes et un autre volume, Sur les traces d'Amkoullel, l'enfant peul, réunissant des photographies des lieux où vécut Hampâté Bâ, des documents personnels (photos, manuscrits, arbre généalogique) et des textes inédits, vient compléter le portrait de cet extraordinaire personnage, auteur d'une oeuvre considérable dont on retiendra en particulier un roman L'étrange Destin de Wangrin et plusieurs volumes de contes (Petit Bodiel et autres contes de la savane, Il n'y a pas de petite querelle, etc). "Je suis à la fois religieux, poète, peul, traditionaliste, initié aux sciences secrètes peule et bambara, historien, linguiste, ethnologue, sociologue, théologien, mystique musulman. J'aime rire et faire rire. Sous cet angle, je ne suis pas loin des comédiens. Je suis conteur."

Amkoullel, l'enfant peul, Actes Sud, 1991. Parmi d'autres titres: L'étrange Destin de Wangrin, 10/18, 1973. Petit Bodiel et autres contes de la savane, Stock, 1994. Oui mon commandant !, Actes Sud, 1994. Sur les traces d'Amkoullel, l'enfant peul, Actes Sud, "Afriques", 1998. Il n'y a pas de petite querelle, nouveaux contes de la savane, Stock, 1999.

Touareg

HAWAD (né en 1950)
Testament nomade (1987)

"J'écris en touareg, avec des mots touaregs mais parfois d'une manière différente, à l'écart, en brassant ce qui peut approcher ou rejoindre les grèves d'autres langues". Né parmi les nomades des montagnes de l'Aïr, Hawad est avant tout et surtout touareg. Aujourd'hui éloigné de sa terre et des siens, il vit en France et consacre sa vie et son oeuvre au ravaudage de la "tente déchirée" de son peuple. écrivain et calligraphe, ses oeuvres tentent de maintenir ainsi le lien avec ceux qu'il a dû quitter. Ses "Chants de la soif et de l'égarement" disent la détresse d'une population menacée de disparition dont il rédige le "Testament nomade". Ses textes poétiques gardent en eux l'élégante provocation du désespoir et portent la trace d'une quête mystique qui doit beaucoup à la formation religieuse soufi reçue dans son adolescence. écrits en touareg (tamajaq), transcrits en une écriture tifinar adaptée par l'auteur, ses textes sont accompagnés de calligraphies et traduits en français par le poète lui-même et par Hélène Claudot. Ainsi, passeur d'un patrimoine collectif à la destinée tragique, Hawad, poète errant à la croisée des cultures et des langues, offre une oeuvre singulière et altière. "Des écrits et paroles j'ignore les ombres car ma mère ne m'a rien appris d'autre qu'à interpréter les rides du sable où s'effacent les traces de toute la vie"

Testament nomade, rééd. éditions Amara, 1989. Parmi d'autres titres : Caravane de la soif, Sillages, 1985. Chants de la soif et de l'égarement, Sillages, 1987. Le Coude grinçant de l'anarchie, Paris-Méditerranée, 1998.

Zimbabwe

Chenjerai HOVE (né en 1956)
Ombres (1991) traduit de l'anglais par Jean-Pierre Richard

"Ombres est né il y a longtemps, le jour où j'ai vu deux jeunes gens, qui s'aimaient, choisir de mourir au lieu de vivre. J'ai décidé alors, qu'un jour, j'écrirai leur histoire" ... Dans une "maison de la mort" où planent les ombres de chacun, la destinée tragique de la famille de Johana, jeune fille éperdue entre ses amours déçues, la folie de son père, le silence de sa mère, les blessures de la terre et la déraison des hommes. Le titre (Shadows en anglais) donne la mesure du projet de l'écrivain , de son opacité volontaire, qui fait un brouillard où le lecteur pénètre peu à peu, voyant se révéler les silhouettes et les destins des personnages, tour à tour promus au rang de protagoniste. Contée dans une langue parfois abrupte, souvent orale à l'instar de Johana qui "a du mal avec les mots", cette tragédie familiale est à inscrire dans un contexte de colonisation, de ségrégation et de déportation de l'Afrique australe. Le Zimbabwe (ex-Rhodésie du Sud) ayant connu un régime d'apartheid d'une très grande violence, suivi d'une période troublée après l'indépendance obtenue en 1980. Du même romancier, Ossuaire, court roman dans lequel deux femmes (une mère et une future épouse) partagent leurs douleurs autour de la disparition d'un homme parti combattre pour la libération de son pays, unissant leurs forces pour tenter de retrouver mais aussi d'évoquer celui qu'elles ont aimé.

Ombres, Actes Sud, "Afriques", 1999. Autre titre: Ossuaire, Actes Sud, "Afriques", 1997.

Sénégal

Cheikh Hamidou KANE (né en 1928)
L'Aventure ambiguë (1961)

Samba Diallo a suivi l'enseignement d'un sévère maître d'école coranique qui voit en lui son successeur mais le conseil du village décide que l'enfant ira à l'école européenne afin d' "apprendre à vaincre sans avoir raison". Excellent élève, il apprend très vite et peut poursuivre ses études à Paris. Découvrant le monde syndicaliste et politique, Samba Diallo demeure déchiré, vivant très mal son isolement et son déchirement entre ses deux cultures. Son retour en Afrique sera dramatique, se trouvant incapable de résoudre le terrible dilemme : "Je ne suis pas un pays Diallobé distinct, face à un Occident distinct, et appréciant d'une tête froide ce que je peux lui apprendre et ce qu'il faut que je lui laisse en contrepartie. Je suis devenu les deux. Il n'y a pas une tête lucide entre deux termes d'un choix. Il y a une nature étrange, en détresse de n'être pas deux". D'une écriture classique, ce roman, devenu emblématique, pose la problématique essentielle de la confrontation et du bien-fondé de l'interpénétration des cultures dans l'itinéraire de formation des intellectuels africains. Plus de trente ans après cette publication, Cheikh Hamidou Kane a publié, en 1995, un second roman, Les Gardiens du temple.

L'Aventure ambiguë, rééd. 10 /18. Autre titre: Les Gardiens du temple, Stock, 1995.

Mali

Moussa KONATÉ (né en 1951)
Le Prix de l'âme (1981)

Après la mort de leur père, deux adolescents, Djigui et sa soeur Nakaniba, quittent leur village et vont affronter les difficultés de la vie urbaine : Djigui changera sans cesse de métier, Nakaniba se prostituera et gagnera beaucoup d'argent. Pendant ce temps, le village se meurt, étranglé par la sécheresse et les impôts (le "prix de l'âme") réclamé par l'administration. Destinée individuelle ne vaut pas mieux que destinée collective... Modernisme ou tradition ? L'un et l'autre semblent conduire à l'échec. Pessimisme donc pour ce roman d'un auteur, qui s'est également essayé au roman policier, offrant une littérature d'accès immédiat, ancrée dans les réalités quotidiennes de ses concitoyens. Aujourd'hui responsable à Bamako des éditions du Figuier, il y publie, outre ses propres productions, des livres en bambara et des ouvrages destinés à un jeune public.

Le Prix de l'âme, Présence africaine, 1981.

 

 


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