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Septembre 2007
L'Afrique passe son permis de conduire



L'Afrique célèbre 40 ans d'indépendance, dans un désordre et une pénurie totale, avec des dirigeants en panne d'inventivité et de projet... On penserait à un exercice de conduite accompagnée depuis les indépendances. C'est dans ce cadre que Sarkozy arrive, tel un guide d'auto-école, avec son explication, sa vérité, ses techniques...

Mais, volontairement aveugle devant la dérive totalitaire du pouvoir au Sénégal, empressé ensuite de partager le luxueux palais de Bongo (à la tête du Gabon depuis quatre décennies), Nicolas Sarkozy n'a pas été d'une franchise totale dans l'expression de sa fameuse vérité sur le continent. La visite officielle à Mr. Bongo, défenseur des intérêts pétroliers français mais très peu soucieux de transformer les richesses de son pays en sous-développement, confirme les craintes d'une certaine continuité de la politique africaine de la France, loin de la rupture revendiquée. "Le Sénégal et le Gabon sont deux partenaires extrêmement privilégiés de la France sur le continent africain et ce sera l'occasion pour le président de réaffirmer l'amitié profonde et sincère de notre pays pour l'Afrique et pour les Africains", a déclaré le porte-parole de Sarkozy. Comment, dans ces conditions, le président français aurait-il pu rendre crédible aux yeux des "jeunes d'Afrique" son appel à la "renaissance" solennellement adressé depuis Dakar, s'interroge à juste titre Philippe Bernard dans les colonnes du journal "Le Monde"?

La dextérité de Sarkozy réside dans le décryptage habile de cette tendance, quasi universelle en Afrique, à conduire les yeux rivés sur le rétroviseur (se référer au passé pour éclairer et comprendre le présent). Et pourtant, cela fait bien longtemps qu'il n'y a plus personne derrière. Assez cynique, Sarkozy le reconnait et proclame la nécessité de regarder devant; reconnaissons lui au moins le mérite de la franchise. "Le drame de l'Afrique, déclare en effet Sarkozy, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire (...). Jamais il ne s'élance vers l'avenir (...). Dans cet univers où la nature commande tout, l'homme reste immobile au milieu d'un ordre immuable où tout est écrit d'avance. […] Il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès". Notre orateur oublie de reconnaître qu'à chaque fois qu'il a tenté de s'exprimer, l'africain est fusillé dans son élan (Lumumba, Nkrumah, Olympio, Sankara). Désolé, je n'ai pas pu empêcher un coup d'oeil furtif dans le rétroviseur...

C'est que je suis encore outré, devant l'audace de Sarkozy et la passion subséquente à son "discours sur le continent". Au-delà du contenu, au demeurant très banal (la nature commande tout ?...), je suis surpris de lire les réactions des différentes classes politiques et intellectuelles. J'ai du mal à imaginer le jeune Kabila Joseph, au sein de la prestigieuse Université de la Sorbonne, provoquer autant d'émoi dans un débat sur l'Europe. Son fameux discours devant le sénat belge [Lire] restera d'ailleurs dans toutes les anales un exemple brillant de platitude autocentrée. Le pari gagné de Sarkozy est de venir en Afrique, donner des leçons sur l'Afrique aux africains. Pour M. Sarkozy, le salut du continent ne pourra venir que du métissage, de l'assimilation avec une certaine civilisation européenne. On peut critiquer la forme et l'arrogance, mais de quel droit pourrait-on reprocher à un président en exercice de défendre les intérêts de son pays? Sarkozy est tout sauf un maladroit; il a été élu pour diriger la France et les français au mieux de leurs intérêts.

Quelques semaines après son discours de Dakar, notre homme le prouve, s'exprimant en des termes beaucoup plus brillants devant le Medef. La Banque centrale européenne doit accepter le débat sur l'euro, a clairement affirmé Nicolas Sarkozy à l'Université d'été du Medef à Jouy-en-Josas. "Je crois en l'indépendance de la BCE", a-t-il assuré, mais "l'Europe est condamnée si l'euro n'est pas au service de l'économie", a-t-il déclaré. Si seulement notre bel exposant avait pu demander au rédacteur de ce dernier texte de revoir la copie du conseiller spécial Henri Guaino sur l'Afrique... On aurait alors pu l'entendre déclamer: "l'Afrique est condamnée si le CFA n'est pas au service de son économie". La France n'a jamais accepté de débat sur le CFA, et Sarkozy ne va pas militer pour la chose, cela ne va pas dans son intérêt.

Après 40 ans d'indépendance, l'Afrique, toujours remplie d'une naïveté béate, a besoin d'un guide, d'un père. Pour ce dernier, on est prêt à sortir le tapis rouge, les plus hauts titres et distinctions, à trier les étudiants qui auront l'honneur de l'écouter. J'ai l'impression de retourner 30 années en arrière; le chant du colon a toute une autre sonorité, même s'agissant d'un plagiat du griot sérère. Il serait peut-être temps à mon sens de casser ce rétroviseur pour enfin regarder en face, l'Amérique latine, qui vient de dépasser le char africain. Ne plus se laisser imposer des choix, mais laisser libre cours à son expression...

Gustav Ahadji
pour Afrology


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