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Octobre 2005
Réconciliation sans justice :
La gouvernance du malaise en
Afrique ?
On se demande comment les dirigeants africains osent croire
que leurs populations, adeptes de la paix et de la fraternité, peuvent
mettre en cause toute volonté de restauration de la réconciliation.
Le Président Abdelaziz Bouteflika, sans aucun risque, a choisi de se
faire plébisciter lors du référendum du 29 septembre 2005. Le résultat
frôlant les 100% a été au rendez-vous. Avec un régime souvent taxé
d’autocratique et de policier, il est difficile d’obtenir un meilleur
score. Mais, paradoxalement, personne ne semble se rappeler que tout a
commencé en 1992 lors de l’annulation du second tour des législatives où
la victoire des islamistes avait été bloquée. Face à ce déni de victoire
qu’autorise la démocratie, les Algériens ont dû faire face à des luttes
intestines de contrôle du pouvoir se soldant par des attentats, des
violences impensables sur la population provenant autant des « dits »
terroristes que des agents liés à l’État. En effet, outre les 150 000 ou
plus morts, les milliers de blessés, il ne faut pas oublier les milliers
de disparus qui relèvent, d’après de nombreuses femmes algériennes, de
la responsabilité du pouvoir en place.
Avec un référendum sur la concorde civile au cours de son premier
mandat, un référendum sur la paix et réconciliation au cours de son
second mandat, il faut croire que le Président algérien n’avait pas
besoin de cela pour obtenir les pleins pouvoirs qui viennent plus d’un
système où la toute puissante armée contrôle l’essentiel des capacités
productives du pays. S’il est vrai qu’il fallait rappeler le rôle de la
France sous la forme d’une demande de pardon officielle, partie
intégrante du devoir de mémoire, le pouvoir en place ne peut
unilatéralement « décréter » qu’il faille oublier les « disparus ». Sans
une véritable justice à l’instar de ce qu’a fait l’Afrique du Sud avec
la Commission « vérité et paix », il sera difficile que le peuple
algérien qui veut la paix, pardonne.
Sous d’autres cieux et sous d’autres formes, le gouvernement togolais
vient de « prendre acte » du rapport de l’ONU sur les violences avant,
pendant et après la présidentielle d'avril 2005 qui estime entre 400 et
500 le nombre de morts. L’ONU estime que la responsabilité est partagée
même si une part plus importante est attribuée aux forces de sécurité
togolaises qui avaient mandat de rétablir une « paix des cimetières ».
Le paradoxe est que la CEDEAO et les dirigeants africains qui avaient
géré cette crise sont tout aussi silencieux sur la question de la
responsabilité. Le rapport n’a pas semblé effleurer la France pourtant
bien présente au Togo.
Que faire d’un rapport de l’ONU qui semble impuissante quant à la suite
à donner à des non-respects manifestes des droits humains et des
entorses graves à la démocratie ? La neutralité coupable existe donc
puisque sans suivi, ce rapport n’aura servi qu’à mettre en exergue la
capacité des pouvoirs africains à faire le gros dos au déficit
démocratique en organisant le silence tout en laissant l’impunité se
diffuser comme mode de gouvernance. L’origine du problème togolais
réside aussi dans le non respect de la constitution togolaise du 14
octobre 1992 officialisée grâce au référendum du 27 septembre 1992 et
des résultats usurpées des élections de 1992. Pourtant, la solution
passe bien par une volonté d’apaisement. A croire que les règles de
démocratie ne fonctionnent que si les candidats au pouvoir en acceptent
le principe. A défaut, il faut tout faire pour offrir une « image »
politiquement correcte d’une démocratie falsifiée qui, en contrepartie
et sous forme de conditionnalité, doit céder à vils prix des pans
entiers de l’économie à des opérateurs étrangers, publics comme privés.
Sans volonté réelle de la part des premiers responsables de l’État, sans
un contrôle plus approfondi de l’armée qui constitue un État dans l’État
et s’adjuge la part du lion dans les affectations du produit intérieur
brut du pays, sans une remise en cause de la situation de statu quo qui
protège les intérêts bien compris de parts et d’autres, il sera
difficile de parler d’une véritable paix et réconciliation en Algérie
comme au Togo.
Crimes impunis, justice oubliée, comment est-ce que la réconciliation
peut se décréter ? L’astuce du référendum ne peut masquer les blessures
profondes. Sous d’autres cieux comme au Canada, le premier responsable
du pouvoir aurait démissionné pour l’honneur de la démocratie. Mais en
Afrique, l’honneur et le pouvoir ne figurent pas dans le même
dictionnaire que la démocratie. Réconciliation sans justice ouvre
la voie à une gouvernance du malaise !
1er octobre 2005
Par Yves Ekoué Amaïzo,
Auteur et Économiste à l’Organisation des Nations Unies pour le
développement industriel (ONUDI). Il s’exprime ici à titre personnel. |
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