avril 2008 - spécial
Aimé Césaire :
Nègre, libre, digne, fidèle et généreux
Représentant de tous les nègres et ceux qui se reconnaissent dans une
certaine destinée commune de souffrance, parfois gratuite, des peuples
noirs, le nègre s’en est allé ce jeudi 17 avril 2008 à 5h20 en
Martinique. Il a décidé de continuer son plaidoyer dans le monde de
l’universel et de l’harmonisation des couleurs ou plutôt des
sans-couleurs. Cela ne restera pas sans effet sur l’évolution des
rapports entre humains, ici bas.
Par la puissance du cri lancé aux puissants de ce monde leur rappelant
leurs responsabilités, voire leurs fautes dans le sort réservé aux
dominés, aux sans-voix et sans influence, il a redonné la fierté, rejeté
le complexe d’infériorité, organisé l’égalité entre les races et a sorti
de l’ignorance ceux et celles qui croient encore que le sang du noir est
différent du sang de celui qui ne l’est pas. "Je suis un
Martiniquais, un Africain transporté, mais je suis avant tout un homme,
et un homme qui veut l’accomplissement de l’humanité de l’homme.",
a-t-il courageusement lancé en tant que poète, militant, politicien,
humaniste, simple citoyen d’un monde interdépendant. Radio trottoir a
fait le reste…
S’incarner sur la terre dans la peau noire et ses "dérivées métisses,
mulâtres et autres" ne peut plus être synonyme de rejet, de
marginalisation et de dépendance structurelle. Il a réhabilité le noir
en innovant avec un NON nègre et clair…
C’est donc par réaction à l’offense de l’ignorance, de l’arrogance, de
l’institutionnalisation perverse de la dépendance sous toutes ses formes
que le poète radical s’est progressivement métamorphosé en faiseur
d’opinion et organisateur émérite de la convergence des mouvements
d’émancipation à tous les niveaux. Paradoxalement, ce bouillonnement
culturel a considérablement aidé à simplifier la définition du fait
d’être noir. Pour ce martiniquais, "la négritude est la simple
reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de
notre destin de Noir, de notre histoire, de notre culture". Le terme
péjoratif de nègre a été moulé dans cette métamorphose et face aux
fermentations intellectuelles de ses compères de la négritude, il a
compris que le nègre doit d’abord refuser d’écouter le discours du
non-nègre qui fait du nombrilisme, surtout lorsque ce dernier organise
le monde autour de la pensée unique faisant une référence exclusive à
l’environnement du non-nègre. Ce n’est pas parce que l’on ne trouve pas
une mangue ou une canne à sucre dans la Bible, le Coran ou la Torah que
Dieu ne peut pas être le père des Nègres et que le Nègre ne doit pas
avoir une âme et être doté d’une sensibilité particulière pour la
solidarité entre les humains.
Au-delà donc de l’acceptation de soi, le concept de négritude est devenu
un creuset de l’interdépendance que Léopold Sédar Senghor a aussi
décliné à sa manière : le métissage... La cohabitation n’a pas été de
tout repos entre les déclinaisons du concept de la négritude… Le débat
va continuer dans l’au-delà.
En référence à la négation de soi qui continue insidieusement à
s’abattre par l’intermédiaire des médias politiquement corrects sous la
forme du misérabilisme médiatique du noir, le Grand Gentleman dont les
ancêtres ont été implantés de force ailleurs, loin de la terre natale,
peut se permettre de sermonner le monde d’aujourd’hui. Paradoxalement,
il a été entendu bien au-delà des frontières de son île. Sa vision d’un
monde futur harmonieux et désintéressé permettra d’entraîner et de
propulser la flamme de l’espérance vers un monde nouveau où le nègre ne
sera plus considéré comme une variable d’ajustement. Il est clair que
maintenant "tout est possible" pour le nègre depuis que le cri de la
négritude commence à gêner les consciences.
Le 17 avril 2008 son retour au pays natal a donc bien eu lieu avec le
monde de l’universel. Il y a fort à parier que les membres fondateurs
connus et moins connus de la négritude et les humanistes de tous bords
de l’au-delà sont venus l’accueillir.
Au-delà de la polémique futile qui sert les intérêts de ceux qui
divisent les noirs et retardent le panafricanisme, le monde vient de
perdre l’un des bâtisseurs du concept de la négritude. Il est possible
de citer le guyanais Léon Gontran Damas, le sénégalais Léopold Sédar
Senghor, le malgache Jacques Rabemananjara et bien d’autres… La voix du
militant continuera à faire vibrer nos tympans devenus pour certains
insensibles à la vraie chaleur humaine. Il suffit d’émuler son travail
de précurseur en conjuguant à tous les temps cette affirmation de
l’avocat défenseur des faibles : "Ma bouche sera la bouche des
malheurs qui n’ont point de bouche ; ma voix, la liberté de celles qui
s’affaissent au cachot du désespoir…".
La modestie de cet humaniste enrichit tous ceux qui l’approchent et
modifie le comportement de ceux qu’il a temporairement refusé de
recevoir. La négritude, entre le renouveau identitaire et la
valorisation de l’interdépendance, a conduit à faire d’Aimé Césaire, un
des plus dignes précurseurs de la valorisation de la diversité des
nègres et de son acceptation par le monde.
Homme de gauche, laboureur d’idées, mémoire personnalisée de
l’Afrique aux Antilles, il voulait et a réussi à s’affranchir de la
lutte post-indépendance pour valoriser sa culture d’origine. Le "rôle
positif de la colonisation" en passe d’être légalisé est mort grâce à
Aimé Césaire. Le nègre qui refuse la méthode PUC "pied au c.." du colon
rancunier a fait des émules… La bonne conscience du riche envers le
déshérité, érigée en culture d’assistanat, a sérieusement pris du plomb
dans l’aile. En bouleversant le statut du nègre dans la société
dominante, il a aussi contribué à introduire le NON du citoyen noir aux
attaques dénuées de politesse des noirs nantis et arrogants envers les
membres de leur propre communauté. Dans l’un des poèmes, on voit
transparaître indirectement une forme de moralité de l’auteur "… je
déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance"...
Antiraciste, anticolonialiste, altermondialiste avant l’heure, Aimé
Césaire est le témoin téméraire du 21e siècle. Il a su faire du
spécifique avec l’universel et s’assurer que l’universel ne s’éloigne
pas du spécifique. Audace, opiniâtreté constructive et humanité se
conjuguent en toute symbiose dans ce gentleman nègre. Paix à son âme !
18 avril 2008
Yves Ekoué Amaïzo
Directeur de Groupe de réflexion, d’action et d’influence
Sélections bibliographiques d’Aimé Césaire:
Oeuvres complètes. (1. Poèmes; 2. Théâtre; 3. Oeuvre historique et
poétique). Fort-de-France: Desormeaux, 1976.
Essais :
Discours sur le colonialisme. Paris: Présence Africaine, 1955.
Toussaint Louverture; La Révolution française et le problème colonial.
Paris: Présence Africaine, 1961/62.
Poésie:
Cahier d'un retour au pays natal. Paris: Présence Africaine, 1939, 1960.
Les Armes miraculeuses. Paris: Gallimard, 1970.
Moi Laminaire. Paris: Seuil, 1982.
La Poésie. Paris: Seuil, 1994.
Théâtre:
Et les Chiens se taisaient, tragédie: arrangement théâtral. Paris:
Présence Africaine, 1958, 1997.
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