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Lutte contre la pauvreté en
Afrique
l'écueil de la fuite des capitaux et des cerveaux
La pauvreté dans le monde, et plus particulièrement en
Afrique subsaharienne, a atteint des proportions astronomiques avec un enfant
qui meurt toutes les trois secondes, 900 millions d'individus qui vivent dans
des bidonvilles, tandis que 800 millions de personnes sont sous-alimentées, et
qu'un milliard d'autres sont illettrées.
Pour s'attaquer à ce drame, les Nations Unies ont mis sur pied un programme :
"les Objectifs de Développement du Millénaire" (ODM). L'un de ces objectifs
vise à réduire de moitié le nombre de personnes vivant avec moins d'un dollar
par jour, d'ici 2015 grâce à la réduction de la dette des pays les plus pauvres,
au doublement de l' "aide", à une plus grande ouverture des marchés
occidentaux aux exportations des pays dits en développement (PED).
Toutefois, il est risqué de croire que les pays du G8 iront jusqu'à doubler le
volume de leur "aide", éliminer leurs subventions et mesures
protectionnistes et effacer l'ardoise de la dette d'ici à 2015 et même au-delà.
En effet, en dépit d'une mobilisation populaire importante pour le combat contre
la pauvreté et des efforts soutenus du premier ministre britannique, Tony Blair,
pour le compte de l'Afrique, les résultats de la réunion du G8 qu'il a présidée
début juillet 2005 à Gleneagles, en Ecosse, n'ont pas répondu aux espoirs
escomptés. Les promesses avancées ont consisté en :
- une annulation de la dette de 18 pays africains pauvres ;
-
une augmentation de 50 milliards de dollars de l' "aide" par an d'ici 2010, dont
"au moins" 25 milliards supplémentaires par an iront à l'Afrique;
-
une promesse de parvenir dans "toute la mesure du possible" à un accès
universel aux médicaments contre le sida d'ici 2010 pour tous ceux qui en ont
besoin.
En matière de commerce en revanche, les membres du G8 n'ont
fait aucun progrès sur la question des réductions des subventions agricoles à
l'exportation lors de la conférence de l'OMC de décembre dernier à Hongkong avec
l'insistance de la France de maintenir le Programme Agricole Commun (PAC). Cela
a été une aubaine pour certains pays Européens en plus des États-unis, du Japon
et du Canada qui se disaient prêts à avaliser le principe de leur suppression
sous la pression des éléments les plus dynamiques de la société civile africaine
et internationale opposés à l'impérialisme du commerce international dans l'ère
de la mondialisation où le diktat des pays riches vis-à-vis des pays pauvres,
particulièrement ceux d'Afrique sub-saharienne, peut se résumer ainsi : « Faites
ce que nous disons, pas ce que nous avons fait ».
De plus, s'il ne fait aucun doute qu'une injection additionnelle d'argent et la
mise en place des mesures annoncées dans les objectifs des Nations Unies
seraient les bienvenues, penser qu'elles représentent la panacée pour résoudre
les problèmes liés à la pauvreté, particulièrement en Afrique, c'est
sous-estimer les véritables causes du drame. Ces causes et les solutions qu'il
serait souhaitable de leur appliquer doivent, en tout premier lieu, tenir compte
des réalités historiques et culturelles, ainsi que des priorités des pays
pauvres.
L'Afrique sub-saharienne, par exemple, aura été le champ d'expérimentation des
politiques initiées sous les auspices des institutions de Bretton Wood (FMI et
Banque mondiale) depuis plus de quatre décennies. L' « aide » fournie par ces
organisations s'est articulée, tour à tour, autour de stratégies de
développement qui ont eu noms : théorie des avantages comparés, développement
intégré, Programmes d'ajustement structurel (PAS) et appropriation locale des
stratégies de développement. Les conditions abominables dans lesquelles vivent
les populations de la région sont la résultante de l'échec des remèdes
administrés.
En dépit des stratégies de développement erronées de ces institutions, de la
pauvreté qu'elles ont engendrée et de la défaillance du leadership africain, l'«
aide » n'en représente pas moins une industrie florissante pour les pays
occidentaux et leurs alliés africains. Ce succès se traduit par une fuite
massive des capitaux avec comme corollaire, les dettes qu'elle génère, et par
celle des cerveaux. La fuite des capitaux trouve ses origines dans différents
facteurs tels que :
- le paiement des intérêts et de l'amortissement des dettes
contractées par les pays de la région ;
- l'adjudication à des firmes
étrangères de la quasi-totalité des contrats financés par ces dettes ;
-
les exemptions de droits de douane, de taxes et d'impôts dont jouissent les
biens et services financés par les Institutions Financières Internationales (IFIs)
;
- la détérioration des termes de l'échange (le différentiel entre
les prix des biens manufacturés importés par les pays de la région et ceux des
matières premières exportées par ces mêmes pays) ;
- les opérations
spéculatives ;
- le libre transfert des profits réalisés sur place ;
-
les réserves de changes détenues sur des comptes à l'étranger ;
- la
propension des élites à exiler leurs capitaux ;
- le détournement des
recettes d'exportation, particulièrement celles du pétrole, et les prébendes.
Le pool des capitaux exilés comprend les capitaux acquis
légalement à domicile et transférés légalement à l'étranger, les capitaux acquis
légalement à domicile et transférés à l'étranger par des moyens illicites, et
les capitaux privés acquis de manière illicite à domicile et transférés
illégalement à l'étranger.
D'après les statistiques disponibles, l'Afrique sub-saharienne est la région du
monde la plus affectée par la fuite des capitaux. Actuellement, ils représentent
plus que l'encours de la dette. Selon l'Agence des Nations Unies pour le
Développement Industriel (ONUDI), chaque dollar qui entre dans la région génère
en contrepartie une fuite des capitaux équivalente à 1,06 dollar dont 80 cents
sont engendrés à partir des dettes contractées par les pays de la région. Rien
d'étonnant donc à ce que les pays les plus pauvres du monde soient devenus des
créditeurs nets par rapport au reste du monde, dès l'instant que le montant des
capitaux détenus à l'étranger par les différents acteurs opérant dans la région,
dépasse le montant total des dettes accumulées par les pays concernés.
Cette situation peu orthodoxe suscite des questions d'ordre moral et éthique.
Elle implique, à tout le moins, une connivence entre les créditeurs (en
l'occurrence les pays de l'OCDE, par le biais des institutions financières
multilatérales et des banques commerciales qu'ils contrôlent), et les débiteurs,
constitués par les dirigeants et les élites des pays d'Afrique au sud du Sahara.
De surcroît, les capitaux en fuite financent non seulement une part importante
des déficits budgétaires des pays de l'OCDE, mais ils constituent également
l'enveloppe financière qui sert à l'octroi de nouveaux prêts aux pays débiteurs
dans un schéma financier connu sous les termes anglo-saxons de « round-tipping
ou back-to-back loans ». Les débiteurs utilisent ces crédits additionnels pour
accroître leurs avoirs à l'étranger dans un recyclage perpétuel. Pis que cela,
les politiques, les programmes et les conditionnalités des prêts du FMI et de la
Banq ue mondiale imposent aux pays débiteurs un mouvement des capitaux sans
entraves et une discipline budgétaire rigoureuse qui génèrent des taux d'intérêt
élevés et des taux d'inflation très bas. La combinaison de ces différents
facteurs intensifie les opérations spéculatives à court terme, particulièrement
dans les anciennes colonies françaises groupées au sein de la zone franc qui
font usage d'une monnaie commune convertible, le franc CFA. Les spéculateurs
transfèrent des sommes d'argent énormes de l'étranger sur des comptes de dépôts
locaux hautement rémunérateurs, collectent leurs gains exonérés d'impôt tous les
trois mois pour, de nouveau, recommencer les mêmes opérations spéculatives selon
un processus récurrent.
Les banques commerciales sont inondées de ces fonds spéculatifs à court terme
qui sont extrêmement volatiles. Les conditionnalités des prêts du FMI et de la
Banque mondiale restreignent la marge de manoeuvre des États et des banques
centrales de la région. Ils ne peuvent, en effet, articuler des politiques
fiscales et monétaires autonomes pour allouer des crédits à bon marché, stimuler
l'investissement, la demande, la création d'emplois, le renouveau politique,
économique et social, seuls remèdes véritables dans la lutte contre la pauvreté.
Dans de telles circonstances, les gouvernements n'ont d'autre choix que de faire
appel aux banques commerciales qui leur octroient des crédits à court terme
assujettis de conditions onéreuses pour financer leurs importations de biens de
consommation, notamment les denrées alimentaires et les produits pétroliers,
sources de magouilles et d'enrichissement illicite. Les banques, les
spéculateurs, les gouvernant s et l'élite impliqués dans ces opérations
récoltent des gains énormes transférables sans restriction à l'étranger. Le
revers de la médaille de telles pratiques se traduit par un endettement
commercial dommageable aux économies nationales, doublé de l'absence de
financement à long et moyen terme pour les secteurs productifs.
Mais, la source la plus importante de l'endettement des pays d'Afrique
sub-saharienne provient des prêts du FMI et de la Banque mondiale qui en
représentent les trois quarts. Il est utile de rappeler, à cet égard, qu'aucun
pays d'Afrique noire, à l'exception notable de l'Afrique du Sud et du Zimbabwe,
naguère administrés par des gouvernements à minorité blanche, n'était autorisé à
lever des fonds sur les marchés des capitaux internationaux au début de leurs
indépendances dans les années 1960. Les marchés des capitaux nationaux
n'existaient pas davantage. Ces pays n'ont alors eu d'autre choix que de
sous-traiter leur développement avec le FMI et la Banque Mondiale.
Ces institutions ont identifié, évalué, approuvé et financé les projets et les
programmes qui étaient censés les développer. Elles ont supervisé et entériné le
recrutement des consultants qui ont mené les études y afférentes. Elles ont
recruté le personnel expatrié impliqué dans les phases de mise en Å"uvre. Elles
ont défini les procédures d'appel d'offres et approuvé tous les contrats qui en
ont résulté. Pendant la réalisation des projets, elles ont mené des missions
périodiques de supervision et rédigé des rapports trimestriels sur leur
progression. Ces mesures de suivi ont été complétées par des rapports d'audits
annuels confiés à des auditeurs externes, auxquels se sont ajoutés ceux rédigés
par les auditeurs internes des institutions. Malgré toute cette batterie de
procédures au demeurant fort coûteuses, la grande majorité des projets financés
en Afrique noire n'a pas atteint, selon les estimations mêmes de la Banque Mondi
ale, les objectifs initialement fixés. En clair, l'absence de matérialisation
des revenus et des profits projetés se traduit par l'incapacité des emprunteurs
à rembourser leurs dettes. Ils sont, de ce fait, contraints à recourir à
d'autres emprunts, alourdissant ainsi leurs charges budgétaires, et accentuant
par la même occasion leur appauvrissement. Par exemple, le taux de croissance
par tête d'habitant s'élevait entre 1965 et 1998 à : -0,8 en Côte d'Ivoire et au
Ghana ; -0,1 en Guinée-Bissau ; -2 en Zambie ; 0 au Nigeria ; -0,4 au Sénégal ;
-2,5 au Niger ; -3,8 en République démocratique du Congo.
Pourquoi cet échec ? Les prêteurs multilatéraux ont préconisé une stratégie de
développement basée sur la théorie des avantages comparés et d'une
libéralisation économique effrénée. L'Afrique a dû ouvrir ses marchés tout en se
cantonnant à ne produire que des matières premières. La théorie laissait
entendre qu'avec ses recettes d'exportation, elle serait en mesure de se
développer en investissant dans les secteurs clefs de l'éducation, de la santé,
de l'habitat, de la production alimentaire et de l'industrie. Cette vision s'est
révélée fausse. Les cours des matières premières n'ont, en effet, cessé de
baisser durant ces quatre dernières décennies, tandis que ceux des produits
manufacturés importés par la région ont crû en permanence.
Cet échec était d'autant plus prévisible que les politiques prônées par le FMI
et la Banque mondiale pour le développement de l'Afrique contrastaient
singulièrement avec celles adoptées par les pays développés. Ces pays ont en
effet protégé et subventionné leurs productions nationales au cours des
premières phases de leur développement. Ils continuent de recourir aux mêmes
méthodes chaque fois que leurs intérêts nationaux sont en jeu.
Durant toute la phase préliminaire de leur développement, les Etats-Unis, les
Etats membres de l'Union Européenne et les pays d'Asie de l'Est ont tous
réglementé les investissements étrangers et mis en place des systèmes de
contrôle des mouvements des capitaux. Les partenariats avec les entreprises
étrangères ont été élaborés pour favoriser les transferts de technologies et la
formation afin d'ajouter de la valeur à la production locale et créer pour les
producteurs locaux les conditions requises pour faire face à la concurrence. Ce
n'est pas un hasard si des pays comme la Chine, l'Inde et la Malaisie ont mieux
absorbé les chocs de la mondialisation. Ils ont refusé de se laisser imposer les
recettes néolibérales des institutions de Bretton Woods.
Il ressort de ce qui précède que la voie choisie par le FMI et la Banque
Mondiale pour traiter les problèmes de l'Afrique sub-saharienne constitue, au
mieux, une preuve d'incompétence et, au pire, ce qui est plus vraisemblable, une
volonté inavouée de placer les pays d'Afrique noire et leurs peuples sous
domination. Quelque soit le cas de figure, il ne faut pas perdre de vue que
l'octroi de crédits obéit à des règles internationales. Les institutions
financières qui les outrepassent doivent assumer leurs responsabilités. Le FMI
et la Banque mondiale doivent donc répondre de leurs agissements en Afrique
sub-saharienne. Ainsi, le refus d'honorer les dettes injustifiées qu'ils ont
fait contracter à l'Afrique serait conforme à la logique économique et à la loi
internationale. Au demeurant, les accords de prêt prévoient une clause
d'arbitrage en cas de litige. Celle-ci doit être invoquée. Elle constitue
toutefois, pour chaque pays pris séparémen t, une arme à double tranchant qui
pourrait se retourner contre lui. En effet, d'une part, on imagine assez mal un
dirigeant africain complice d'un endettement qui l'a scandaleusement enrichi
invoquer ladite clause. D'autre part, les bailleurs de fonds pourraient, en
réaction, bloquer tout accès au crédit à tout pays qui s'y risquerait.
Quant aux entreprises étrangères, elles ont fait main basse, à des prix bradés
et par le biais des programmes de privatisation des institutions de Bretton
Woods, sur les actifs publics les plus lucratifs des pays de la région
(télécommunications, eau, électricité, banques, assurances, industries, etc.).
Elles accumulent de ce fait, des bénéfices confortables qu'elles s'empressent de
transférer à l'étranger.
Ces pratiques conduisent à l'accumulation d'un volume de dettes énormes, en
accroissement continuel, dont le service et le remboursement échoit aux
générations actuelles et futures les plus démunies du monde, lesquelles sont
ainsi pillées par leurs gouvernants et dévalisées par leurs prêteurs. Cela pose,
au plan légal, le problème de la qualification de ces dettes considérées comme
publiques alors qu'elles relèvent, en réalité de personnes morales et physiques.
A qui donc, des populations africaines ou des vrais détenteurs des capitaux leur
remboursement doit-il échoir ?
A ces maux, il convient d'ajouter :
- l'absence de réinjection d'investissements sous forme de retour
des capitaux exilés à l'instar de ce qui s'est fait en Amérique Latine, en Asie
et au Moyen Orient. C'est grâce à ce retour de capitaux en fuite consécutivement
à la publication du « Patriot Act » par les Etats-Unis après les attaques
terroristes du 11 septembre 2001 que plusieurs pays du Moyen-Orient connaissent
une certaine embellie économique. Dubaï et l'Arabie Saoudite sont inondés de
capitaux, suite à la réinjection de milliards de dollars dans la région au cours
de ces dernières années par des investisseurs nationaux qui craignent de voir
leurs avoirs détenus sur le sol américain confisqués. L'indice de la bourse
saoudienne a augmenté de 78 % en 2004, une performance bien supérieure aux
principaux indices américains et européens, ceci dans une région en proie aux
conflits, aux tensions nucléaires, au terrorisme et aux défis politiques que
l'on connaît ;
- les coûts de production exorbitants grèvent aussi lourdement
les finances des pays d'Afrique au sud du Sahara. Ils absorbent en moyenne 15 %
du montant total des exportations et peuvent même atteindre le quart des
recettes d'exportation dans les pays enclavés;
- l'exode des élites intellectuelles et des travailleurs
qualifiés. L'exode des cerveaux pourtant formés sur les budgets déjà étriqués
des Etats, lesquels, de surcroît ne cessent de subir des coupes claires au fil
des ans pour répondre aux PAS. C'est une autre forme d'extorsion qui contribue à
accentuer le degré d'arriération de nos pays. En Occident, le manque de
travailleurs qualifiés dû à une population vieillissante et la nécessité pour
les pays industrialisés d'être, en permanence, à la recherche de percées
technologiques et scientifiques, font que les pays d'Europe et d'Amérique du
nord n'ont aucun état d'âme à dépouiller l'Afrique subsaharienne de ses élites.
Témoins des pays comme le Sénégal, le Mozambique, le Ghana et la Tanzanie ont vu
la moitié de leurs travailleurs déserter leurs pays au profit des pays
occidentaux. L'industrialisation étant vitale au développement, comment espérer
réaliser celui de l'Afrique quand sa matière grise fait défaut ? Cet
accaparement de nos cadres contraste singulièrement, du reste, avec les mesures
rigoureuses et discriminatoires dont sont sujets les autres candidats à
l'immigration. Il faut espérer que les pays africains mettront en place des
mesures de réciprocité pour protéger leur capital humain le plus précieux ;
- les mesures protectionnistes et la panoplie de subventions
dont usent et abusent les pays occidentaux font défaut à l'Afrique en vertu des
politiques de libéralisation que lui imposent les institutions financières
internationales et qui transforment les pays de la région en aire de décharge
pour les produits agricoles lourdement subventionnés et les produits
manufacturés obsolètes des pays industrialisés et en souk pour les produits
asiatiques, chinois en particulier.
Il y a de nombreux débats sur l'ouverture des marchés
occidentaux aux produits africains. Ces préoccupations, bien que
compréhensibles, ne sont cependant pas pertinentes dans une large mesure. Non
seulement, il est illusoire d'espérer voir l'Occident abandonner, dans un proche
avenir, ses pratiques commerciales discriminatoires, mais la capacité de
l'Afrique à exporter autre chose que ses matières premières est extrêmement
limitée, étant donné qu'elle ne dispose presque d'aucune base manufacturière
compétitive à l'échelle mondiale, si l'on exclut des produits tels que le sucre
ou le textile. Avant que l'Afrique ne rêve d'aller à la conquête de marchés
extérieurs, elle serait bien inspirée de s'employer à reconquérir une partie de
son patrimoine extorqué. Ainsi, au lieu de vouloir se lancer à tout prix à
l'assaut de la forteresse imprenable des marchés occidentaux, les pays de la
région feraient mieux de s'atteler à accr oître le volume du commerce
intra-régional, en mettant en place les politiques adéquates d'intégration
économique régionale. Ces actions devraient aller de pair avec le recours à
l'Accord sur les sauvegardes de l'OMC, qui prévoit des mesures "d'urgence"
lorsque des importations menacent de causer un dommage grave à la production
nationale du membre importateur. La mesure de sauvegarde est une mesure
temporaire, destinée à aider les producteurs nationaux à s'adapter à la
concurrence venant des importations. Il importe de mentionner que les pays
industrialisés n'ont jamais cessé d'avoir recours à cet accord pour se protéger
de la concurrence extérieure tout en transformant l'Afrique et les autres pays
pauvres en aires de décharge pour leurs surplus lourdement subventionnés.
L'Afrique subsaharienne a intérêt à privilégier ces pratiques dans les premières
phases de son développement afin de stimuler son économie et d'accéder à un
niveau de productivité qui lui permettrait de jouer équitablement sur le marché
mondial.
Nous pouvons dire qu'en définitive, nous sommes placés devant un dilemme :
laisser les choses en l'état et exposer ainsi nos pays et nos populations à un
appauvrissement perpétuel qui va s'aggravant au fil du temps, ou faire appel aux
voies légales, à la mobilisation interne, et au ralliement de l'opinion
internationale pour trancher ce nÅ"ud gordien qu'est la pauvreté. Aucun pays
africain pris individuellement ne peut engager un tel pari. De là, résulte la
priorité de s'atteler d'urgence au chantier de l'Union Africaine (UA), à la
reconstitution du capital social des peuples Noirs et de leurs identités
disloquées et à une analyse critique du rôle et de la part de responsabilité des
élites africaines dans la désintégration de nos sociétés.
Le rapport de force étant trop défavorable aux micro-états africains face à
l'Occident, seule une consolidation de l'UA peut donner aux pays africains un
poids politique qui permette au Président de la commission de l'UA d'engager des
actions d'envergure comme pourraient l'être :
- la demande pour un avis juridique sur la légitimité de la dette à
un panel de juristes internationaux ;
- l'inscription de la question
à l'ordre du jour de l'Assemblée générale des Nations Unies dans le but
d'obtenir le gel des remboursements pendant le déroulement des procédures
d'arbitrage ;
- la négociation avec l'OMC d'un accord de sauvegarde
pour protéger les économies africaines ;
- l'initiation d'un dialogue
avec les pays occidentaux et les IFIs pour une reforme radicale de la notion d'
« aide ». La réorientation des programmes de prêts bilatéraux et multilatéraux
destinés à la région qui doivent substituer la notion d' « aide » à celle de
mise en place de capacités productives, d'investissements et de support aux
producteurs, à partir de propositions émanant de l'expertise locale et non des
bureaucrates internationaux. Pour ce faire, la communauté internationale se doit
de revoir ses politiques vis-à-vis de l'Afrique. Elle ne le fera que si elle y
est forcée par une solidarité sans faille des africains;
- la
sensibilisation et l'éducation des masses en vue de susciter l'émergence d'un
esprit communautaire fondé sur la compréhension des coûts et bénéfices d'une
coopération et d'une intégration nécessitant un abandon partiel ou total des
souverainetés nationales au profit des autorités régionales chaque fois que des
solutions régionales sont requises pour résoudre des problèmes spécifiques;
-
la mobilisation de la communauté internationale, et tout particulièrement celle
des ONG, des artistes et des intellectuels qui se sont distinguées pour leurs
campagnes en faveur de l'Afrique.
Il est souhaitable de donner une priorité absolue à la
création d'une zone de libre échange pour faire du commerce intra-régional le
premier levier de croissance économique et de développement de la région. En
l'espèce, l'UA se doit, non de s'inspirer de l'Union européenne dont elle a
plagié les institutions, mais de Mercosur qui regroupe l'Argentine, le Brésil,
le Chile, l'Uruguay, le Paraguay et le Venezuela. Les pays du Mercosur ont donné
d'abord la priorité à la création d'une zone de libre échange sans se doter
d'une lourde bureaucratie budgétivore. Depuis que ses membres ont commencé à
réduire leurs droits de douane respectifs en 1991, le commerce au sein de
Mercosur a cru en moyenne de 27% par an. Le volume des transactions entre le
Brésil et l'Argentine ont quadruplé. C'est donc l'augmentation du commerce
intra-régional qui agit comme catalyseur de développement et vecteur
d'investissements dans les infrastructures et les autres secteurs clefs des
économies d'une région.
Doter l'UA d'un budget adéquat est de la première importance, particulièrement
pour le fonctionnement sans heurts des organes régionaux de coopération
économique et monétaire, de paiements et de compensation. L'organisation doit
adopter aller jusqu'à envisager un prélèvement direct à la source d'une partie
des recettes d'exportation des Etats membres de l'UA pour financer leurs
contributions au budget de l'Organisation panafricaine dont les structures
doivent s'appuyer sur de solides fondations, être indépendantes, disposer de
ressources financières suffisantes rigoureusement gérées. Un degré de tolérance
zéro doit être de mise pour les arriérés sur cotisations, quitte à envisager la
suspension ou l'exclusion pure et simple des états membres défaillants. C'est à
ces seules conditions, quelque drastiques qu'elles soient, que l'UA pourrait non
seulement disposer de la crédibilité qui lui permettrait de lever des fonds
supplémentaires en émettant des bons et obligations sur les marchés boursiers
régionaux et internationaux, mais également remplir sa mission.
Sur le plan politique, l'UA doit veiller tout particulièrement au respect des
droits de l'homme et aux principes démocratiques, en même temps qu'elle
s'emploiera à décourager népotisme et tribalisme, générateurs de conflits
ethniques tels qu'enregistrés ça et là. A cet égard, l'accent sera mis sur la
création d'une force panafricaine d'interposition, avec l'aide de la communauté
internationale. Elle aura vocation d'intervenir partout où la paix et le respect
des droits de l'homme seront menacés.
Il est d'usage d'expliquer les déboires de l'Afrique par l'esclavage et la
colonisation, ce que personne ne peut contredire. Il en est de même de la
dislocation du tissu historique, culturel et économique qui s'est ensuivie. Mais
cette reconnaissance n'absout pas pour autant le rôle joué par les dirigeants et
les élites noirs dans l'asservissement de leurs peuples en tant
qu'intermédiaires et collaborateurs du capitalisme international tout au long
des périodes sombres de leur histoire, à savoir les années de plomb de
l'esclavage et du colonialisme et les quatre décennies de cauchemar consécutives
aux indépendances.
Pour la plupart des dirigeants africains le pouvoir est une sinécure. Les
leaders dont l'Afrique a besoin doivent percevoir l'exercice du pouvoir comme un
sacerdoce. Ils ont le souci de fructifier les ressources de leur pays au profit
des générations présentes et futures.
Sanou Mbaye
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Sanou Mbaye

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