|
Un plan Marshall à
crédit pour l’Afrique
A la différence de l’aide conditionnelle du plan Marshall
américain pour l’Europe de l’après-guerre 39-45, il est de plus en plus question
pour certains pays riches de proposer un plan Marshall à crédit pour l’Afrique.
La surenchère en matière d’offres de financement après le Tsunami asiatique a
peu de chance de se renouveler. Malgré la réticence des Etats-Unis, du Japon,
voire de l’Allemagne, Tony Blair souhaite relever ce défi lors de sa présidence
tournante du G8 et de l’Union européenne. La croissance économique est donc
nécessaire, mais elle doit pouvoir être partagée pour permettre de limiter, de
manière pérenne, les défaillances des marchés au même titre que les défaillances
des Etats économiquement faibles.
1. Les limites de la « fatigue » des donateurs
Devant une palette d’environ 2000 chefs d’entreprises
globales, les plaidoyers de Tony Blair, Premier ministre britannique, de Jacques
Chirac (en vidéo), Président français, ainsi que ceux de plusieurs dirigeants
politiques au Forum Economique mondial de Davos (26 janvier 2005), ont été
consacrés principalement au financement de la « bataille contre la misère »
alors que ce thème n’était pas expressément sur l’agenda de Davos. Il fut, entre
autres, question de sensibiliser le secteur privé quant à l’idée du lancement
d’un plan Marshall pour l’Afrique. Environ 60 milliards de dollars
supplémentaires seraient requis pour atteindre les objectifs du Millénaire pour
le Développement lequel consiste, entre autres, à réduire de moitié l’extrême
pauvreté d’ici 2015. Suite à une augmentation de 4 % en 2003, l’aide publique au
développement (APD) mondiale s’est élevée à 60,6 milliards d’Euro, dont 10 %
provenant de la France, soit l’équivalent de 7,5 % des 800 milliards de dollars
engloutis dans les dépenses militaires annuellement.
La difficulté imaginaire qu’il y a à arbitrer entre l’APD et
les dépenses militaires pour trouver des fonds publics supplémentaires pour
soutenir le développement durable oblige les acteurs publics à se retourner vers
le secteur privé pour financer les besoins mis en lumière par les objectifs du
Millénaire du développement (OMD). Face à des résistances de part et d’autre, le
Japon, pour des raisons budgétaires, les Etats-Unis, par principe préférant le
commerce à l’aide, il n’y a en fait plus d’autres alternatives que de prospecter
du côté des « financements innovants ». L’initiative britannique, connue sous la
« Commission pour l’Afrique » promue par Gordon Brown, le chancelier de
l’Echiquier, se propose d’instaurer une facilité internationale de financement
(FIF) qui comprendra tant des fonds publics que privés. Cette somme devrait
servir à aller plus loin dans l’annulation complète de la dette des pays
pauvres, mais aussi à offrir de l’assistance financière au même titre que la
promotion du commerce mondial.
La réalité est qu’en dehors des augmentations laborieuses
promises par les pays riches de consacrer progressivement et collectivement 0,7
% du Produit intérieur brut national (PIB) en 2015 à l’APD, il n’y a aujourd’hui
pas de fonds « cash » disponibles. Il est donc question, en complément aux
propositions classiques telles que l’allègement/annulation de la dette des pays
pauvres ou la conversion de dettes contre investissement, de trouver une issue à
ce problème. Celui-ci est intégré par défaut à l’architecture du risque mondial,
permettant au passage d’associer les budgets « militaires » au développement
durable notamment par le biais des opérations/missions dites de sécurisation,
stabilisation ou de paix.
Quelques membres du noyau dur du G8, Grande-Bretagne et
France, souhaiteraient convaincre leurs pairs d’opter pour des solutions
innovantes telles que, entre autres, la titrisation de créances futures, la
réévaluation des réserves d’or du Fonds monétaire international, la mise en
place de contributions volontaires ou encore, l’émission d’une taxe
internationale. Celle-ci s’apparente à une vaste blague pour les Etats-Unis qui
s’y opposent farouchement depuis 1997[2] au motif de rester fidèle à la
sacro-sainte liberté du commerce mondial de la monnaie. De plus, la rationalité
budgétaire, notamment celle du Japon, pourrait prendre le pas sur le
volontarisme affiché par quelques pays riches.
Du fait de restriction budgétaire et après cinq réductions
successives annuelles, le Japon, au cours de l’année fiscale qui débute en avril
2005, devrait réduire de 4 % son budget d’aide au développement qui tombera à
7,5 milliards de $ US[3], soit 4,5 % de l’APD mondiale en 2004. Il était pourtant
de 9,2 milliards de $ US en 2002[4]. Le ministre japonais en charge des affaires
étrangères avait demandé une augmentation budgétaire pour ce poste considéré
comme un instrument de la diplomatie en rappelant que les autres pays
industrialisés avaient engagé un mouvement d’augmentation mesurée de leur
contribution. Cela n’est pas de bon augure pour le renflouement de la FIF. Il
n’empêche que la France, par la voix de Michel Barnier, Ministre des affaires
étrangères, en partenariat avec le Brésil, le Chili et l’Espagne aurait des
préférences pour des mécanismes de prélèvements volontaires ou obligatoires sur
les fruits de la croissance mondiale[5]
pour mettre à disposition, sous forme de
dons, des ressources de moyen et long termes pour le développement.
En vérité, la part de l’APD annoncée, soit près 50 % des
conversions de créances, sont considérées par le Fonds monétaire international
comme un « simple assainissement comptable de prêts non performants, plutôt que
comme un soutien au développement »[6]. Du coup, les pays bénéficiaires ne
reçoivent en « cash » que la moitié des sommes annoncées au titre de l’APD et
les pressions fusent de toutes parts pour utiliser, « en toute bonne gouvernance
», ces fonds reçus pour éponger totalement la dette et son service. Pratiquement
rien n’est affecté pour le renforcement des capacités productives dans les pays
pauvres alors que c’est dans le processus de transformation industrielle et
l’innovation que la valeur ajoutée se crée. Celle-ci génère des richesses
durables avec comme conséquences la réduction de la pauvreté et comme effet, le
développement et la prospérité. Pour la France qui a atteint 0,44 % de son PIB
affecté à l’APD en 2005, 71 % de l’aide qui va vers l’Afrique est bilatérale
dont 59 % uniquement pour l’Afrique subsaharienne. Ainsi la France s’offre une
visibilité à peu de frais tout en restant malgré tout le premier contributeur
mondial à l’Initiative pour les pays pauvres très endettés (PPTE), soit 30 des
49 pays les moins avancés (PMA)[7]. Le Royaume Uni devrait aussi consacrer plus de
0,4 % de son PIB à l’APD en 2005-2006. Si tous les pays européens tiennent leur
promesse d’atteindre les 0,7 % d’affectation de leur PIB à l’APD en 2015, alors
la fatigue des « donateurs » est en voie d’extinction.
2. La facilité internationale de financement : un plan
Marshall à crédit ?
La Commission pour l’Afrique établie par le Gouvernement de
Tony Blair et l’économiste Jeffrey Sachs
[8]
au nom des Nations Unies tentent de
proposer des solutions pour sortir l’Afrique du piège de la dette en mettant
l’accent sur un apport massif d’aide, principalement sous sa forme financière.
Le premier Ministre du Royaume Uni prendra la présidence tournante du G8 qui se
tiendra à Gleneagles en Ecosse, au printemps 2005 ainsi que celle de l’Union
européenne au cours de second semestre 2005. Il soumettra à l’attention des pays
riches, mais aussi de l’Union européenne et des dirigeants africains, les
conclusions d’un rapport (officialisation en avril 2005) préparé par 17
commissaires dont 9 Africains. Il reste convaincant dans ses intentions pour
l’Afrique : « Je ne crois pas que le
sentiment de profonde indignation et de grande inquiétude que chacun ressent
face à ce qui s’est produit en Afrique ait faibli. Il nous faut un programme
d’action et de changement propre à inspirer le soutien de toute la communauté
internationale. C’est une grande responsabilité que nous nous imposons mais
c’est ce que nous comptons faire[9]», affirma-t-il en mai 2004.
Toutefois, tenter de doubler l’aide au développement, comme
promis lors de la Conférence de Monterrey[10], n’a rien d’original. 5 pays seulement
sur les 22 qui sont membres du comité d’aide du développement de l’OCDE
[11]
(Danemark, 0.97 %, Luxembourg, 0,77 %, Pays-Bas, 0,81 %, Norvège, 0,89 %, Suède,
0,83 %) ont réussi à respecter en 2002, au titre de l’aide publique au
développement (APD), la contribution minimale de 0,7 % de leur revenu national
brut (RNB) demandée par les Nations Unies. Au cours de la même année, 58,2
milliards de dollars ont effectivement été déboursés au titre de l’APD contre
18,8 milliards de $ US pour les flux privés et 8,7 milliards de dons offerts par
les organisations non gouvernementales, ce qui fait donc au total un flux net de
85,9 milliards de $ US. La réalité est que les promesses d’aides supplémentaires
risquent d’être bien inférieures (estimation autour de 1/3 supplémentaire par
an) aux objectifs de doublement du volet public de l’aide pour pouvoir atteindre
les objectifs du millénaire du développement (OMD) en 2015.
Le G8[12]
de Sea Island, Etats Unis (juin 2004), a confirmé que
toute l’architecture mondiale portant sur la fraternité devrait reposer sur les
Objectifs du millénaire du développement, eux-mêmes structurés autour du
paradigme politiquement correct de la réduction de la pauvreté. Ne s’agit-il pas
là d’un point de vue des pays créanciers ? En effet, comment est-ce qu’un pays
débiteur pourrait-il ne pas concevoir d’honorer ses dettes et ses engagements
s’il arrive à créer suffisamment de richesses ? En ne mettant pas en valeur la
création de richesses comme véritable objectif, il est facile de devenir
complice d’un paradigme réductionniste où la réduction de « l’extrême pauvreté »
ne permet pas de s’affranchir de la dépendance[13] vis-à-vis des créanciers. Ce
point n’est que rarement mentionné dans la littérature prolifique autour de la
réduction de la pauvreté. A ce titre, par ces temps de révision des approches
sur le développement durable, l’attention doit se porter vers la création de
richesses durables, surtout celles qui permettent de s’affranchir du piège de la
dette. La communauté internationale gagnerait à repenser son partenariat autour
du paradigme de la création de richesse et de la culture de l’interdépendance[14].
A défaut, il faut s’interroger sur les mobiles des
initiatives de réduction de la pauvreté sous l’angle du droit de préemption des
pays créanciers à bénéficier en priorité de la sécurité collective à peu de
frais. Ceci est d’autant plus facile qu’il suffit de faire miroiter le
doublement de l’aide publique du développement dans le cadre de la mise en place
d’une FIF. Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a estimé
que les OMD en Afrique subsaharienne ne seront atteints qu’autour de 2047 si les
conditions actuelles restent inchangées. Les pronostics concordent pour
constater une aggravation de la pauvreté en Afrique subsaharienne d’ici à 2015.
Il s’avère judicieux de relancer le débat dans le cadre d’une diplomatique
globale et stratégique qui ne peut faire l’économie de la participation des
représentants légitimes des pays pauvres. Il faut bien sûr éviter de les
associer comme simple « faire valoir », comme au demeurant l’équipe française de
la Commission pour l’Afrique[15]
où les économistes qui pourraient représenter
dignement les pays pauvres sont troqués contre un musicien, un footballeur et un
rappeur de réputation mondiale.
Lancée en janvier 2003, la FIF a pour objet principal de
mobiliser des ressources additionnelles d’ici 2015 permettant d’atteindre les
objectifs du Millénaire du développement fixés par les Nations Unies sous la
forme :
- d’apports d’argent public de type ressources bilatérales et multilatérales
de l’APD qu’il est question de doubler d’ici 2015 : revalorisation du stock d’or
des Etats auprès du FMI et affectation à l’effacement de la dette des pays
pauvres les plus endettés, mise à disposition immédiate de sommes futures
affectées à l’APD par le biais de l’ouverture d’un crédit ;
- d’une série de financements innovants prenant la forme, entre autres,
d’une fiscalité internationale volontaire ou pas[16]
de type : taxes affectées à la
préservation de l’environnement, loterie mondiale, taxes sur les transactions
financières ou prélèvement sur le marché international des capitaux avec
possibilité d’offrir en échange des valeurs mobilières[17]
; le montage étant
garanti par un mécanisme de remboursement où les pays donateurs apporteraient
leur caution et les générations futures des pays « bénéficiaires » seraient
finalement les payeurs en dernier ressort.
Il faut savoir que l’ensemble de la procédure de mobilisation
des idées et des financements de la Commission pour l’Afrique se fait dans le
cadre d’un vaste programme de consultation avec tous les acteurs organisés[18]. Six
thèmes principaux ont été retenus: l’économie, les ressources naturelles, la
gouvernance ou gestion des affaires publiques, la sécurité, le développement
humain, la culture et la participation.
Il est question d’agir simultanément sur plusieurs
indicateurs tels que l’éducation, la santé, l’accès à l’eau, l’amélioration des
infrastructures de communication notamment les routes afin de soutenir une
croissance économique accélérée en vue d’une sortie définitive du cycle de la
pauvreté. Le renforcement des capacités, l’amélioration de la qualité de la
force de travail ainsi que l’environnement légal et institutionnel des affaires
favorisant le renforcement des capacités productives et commerciales et la
création de valeur ajoutée supposent aussi que l’annulation pure et simple de la
dette des pays africains, et au-delà celle de l’ensemble des pays pauvres très
endettés soient prises en compte.
Lors de la conférence de Monterrey[19]
qui s’est tenue à Mexico
en mars 2002, les pays créanciers s’étaient engagés à donner non seulement 50
milliards de $ US supplémentaires, mais aussi environ 16 milliards de $ US
supplémentaires annuellement à partir de 2006 pour atteindre les objectifs du
Millénaire de Développement[20]. Les promesses non tenues ne semblent pas avoir ému
la communauté internationale.
L’introduction de la responsabilité sociale de l’entreprise
devrait permettre d’ouvrir grandes les possibilités de mobilisation de
ressources financières et en expertise des entreprises privées dans des
activités d’appui au développement. Les résultats mitigés de l’APD en général et
la volonté politique d’attirer le secteur privé ouvrent le champ, voir
justifient, la nouvelle logique de la performance qui prévaut pour l’octroi des
aides basées sur des critères de bonne gouvernance et de capacités d’absorption,
notamment administrative. Ce jeu complexe risque d’avoir des conséquences sur la
diplomatie d’influence que la France mène de manière stratégique avec les pays
africains. En effet, l’aide bilatérale permettait d’assurer à la France un
nombre important de voix à l’assemblée de Nations Unies[21]
et de conserver son rang
de grande puissance.
Alors, mobiliser des financements additionnels ou annuler les
dettes sonnent comme des promesses non neutres. Car si une partie de l’aide sert
à éponger les dettes, l’autre partie n’est pas nécessairement orientée vers des
actions générant des richesses endogènes pouvant soutenir une croissance
partagée. Ainsi, les propositions de l’économiste Jeffrey Sachs pour le compte
des Nations Unies apparaissent parfois comme trompeuses. Elles pèchent par la
démesure, l’absence d’intégration d’une approche du « bas vers le haut »,
excluant ainsi directement la population locale africaine au nom de laquelle J.
Sachs semble s’exprimer sans en avoir eu le mandat. Son humanisme certain ne
doit pas faire ombrage à l’expression de l’humanisme des pauvres et des
Africains pour leur propre compte. Il faut d’ailleurs s’étonner qu’aucune équipe
d’économistes africains n’ait pu, en toute objectivité, faire une analyse
critique des approches offertes comme si cela allait de soi.
L’absence d’un point aussi important dans les propositions
que la création ou le renforcement des capacités productives en Afrique comme
facteur de réduction de la pauvreté relève de l’engagement non-neutre plus que
de l’ignorance. Faut-il remettre à jour la notion « d’apprentis sorciers » du
développement durable ? En effet, l’Afrique ne peut servir d’alibi pour des
règlements de compte sur la pertinence ou pas des politiques des institutions de
Bretton Woods. Il n’est pas acceptable que certains humanistes s’adjugent la
fonction de « porte-parole » des pauvres sans au préalable s’être assurés que
les populations et décideurs concernés puissent avoir droit à la parole, s’ils
sont légitimement représentatifs des citoyens africains. Bref, la voix des
pauvres par les pauvres ne semble pas avoir été considérée comme un facteur
déterminant dans la définition des objectifs de réduction de la pauvreté. Il
n’est pas prouvé qu’un pauvre opterait pour la réduction de la pauvreté s’il
pouvait opter pour la création de richesses endogènes.
Au total, les propositions faites dans le cadre des Nations
Unies ont pour finalité plus de donner bonne conscience aux principaux
dirigeants des pays riches. En effet, en occultant les mécanismes endogènes
permettant d’augmenter les capacités d’absorption de l’APD à des fins de
générations de richesses durables, l’apport d’argent frais, qui s’apparente plus
à de la pure création monétaire, risque de ne servir qu’à financer en « urgence
» des produits fabriqués dans les pays du nord et d’assurer les services
d’accompagnement en priorité par les experts et ONG du nord.
En fait, les rapports inter-états que favorisent les
institutions de Bretton Wood ne sont pas véritablement remis en cause, même si
des accusations ont porté sur des erreurs stratégiques d’appréciations du FMI
sur de nombreuses crises financières. Ainsi, pour contourner les Etats, la
préférence va au secteur privé et aux organisations non gouvernementales. Se
passer des Etats ne peut être la solution[22]. Il faut au contraire renforcer
intelligemment leur efficacité et leur active participation à une approche publique-privée. Faut-il rappeler que la plupart des experts opérant au sein des
Etats africains sont souvent « phagocytés » par les projets des institutions
multilatérales et bilatérales par le biais de salaires attractifs à telle
enseigne que certains « coordonnateurs des Programmes stratégiques de réduction
de la pauvreté » deviennent de véritables « patrons » de ministres des finances
en Afrique. Ils finissent ainsi par orienter incognito les programmes selon les
desiderata des institutions donneuses d’ordre.
Aussi, si les Nations Unies semblent vouloir promouvoir de la
sorte le rôle de l’Etat en Afrique, cela ne peut se faire sans une
démocratisation du processus décisionnel doublée d’un environnement légal
transparent. Le secteur non étatique doit nécessairement être renforcé à partir
des considérations locales, notamment culturelles et sociales. Le transfert de
fonds additionnels à des Etats qui n’ont pas prouvé par le passé qu’ils
s’intéressaient au sort de l’ensemble de leur population, ne peut servir de
nouveau départ. Ainsi, la FIF n’a que peu de chance de réussir si les
composantes industrielles et socioculturelles sont occultées. Le secteur privé
africain ayant opté pour la responsabilité sociale devrait également être promu
et renforcé dans le cadre d’un partenariat public-privé renouvelé, à l’instar
des initiatives du Président Mathieu Kérékou d’attirer 50 milliards d’Euros pour
soutenir des projets pour l’Afrique retenus dans le cadre du NEPAD[23].
3. Faire de bonnes affaires en aidant les pauvres
Par ailleurs, certaines propositions de Jeffrey Sachs
relèvent de l’angélisme ou du cynisme commercial à savoir : pour éradiquer la
malaria[24], il suffit d’utiliser les fonds additionnels de l’APD pour acheter des
moustiquaires. Comment ne pas parler de former les Africains à la production de
ces moustiquaires en optant pour la transformation du coton local, assurant
ainsi la diffusion de la technologie et une création de valeur ajoutée durable
dans les différents villages africains ? Pourquoi renforcer adroitement la
dépendance en faisant croire que l’afflux immédiat de moustiquaires fabriquées
ailleurs et achetées avec des fonds supplémentaires de type crédit répondent aux
priorités des Africains ? Qui décrète qui doit parler au nom des pauvres ou des
Africains ? Ne serait-il pas mieux de « palabrer » avec le peuple citoyen et la
Diaspora pour mieux cerner ses vrais besoins ? Une assistance pour améliorer
l’hygiène, le traitement des eaux usées et autres éléments source de
développement du moustique et sa transmission seraient hautement plus
appropriés. En quoi l’achat massif « immédiat » de moustiquaires
s’apparente-t-il à un développement durable ? Ne le faire qu’avec les pays où
les gouvernements se conforment uniquement à la « bonne gouvernance » ne suffit
pas. Ne faut-il pas nécessairement rajouter la conformité au respect des droits
élémentaires de l’Humain comme condition préalable pour accéder à des fonds
d’assistance ? Quid des pays sans Etats ? Bref, si les Nations Unies ne
contribuent pas sérieusement à amender les propositions de l’équipe de Jeffrey
Sachs, la diplomatie de l’influence risque de créer une nouvelle catégorie à
l’échelle internationale qui s’apparenterait à une procédure du « Fast Trak »
américain. Alors, il s’agira là indubitablement d’une innovation libérale du
consensus de Washington.
En fait, le pragmatisme déclaré de Jeffrey Sachs favorise le
commerce des pays producteurs disposant d’une infrastructure de production
avancée. Il n’est nullement véritablement question de croissance partagée, ni de
diffusion de la technologie notamment au niveau du secteur privé africain,
encore moins de partenariat public privé qui fait tant défaut en Afrique, ni
surtout de « rattrapage en termes de développement ». Il est question encore de
valoriser l’approche politiquement correcte d’un Etat mou face à une armada
d’organisations non gouvernementales et un secteur privé qui risquent vite de
s’organiser pour accéder à des fonds sans pour autant avoir pris le temps
d’écouter les populations. En Afrique, les priorités de long terme risquent de
disparaître au profit d’un bougisme de court terme dont bénéficient en priorité
les pays apporteurs de capitaux, puisqu’une partie substantielle du pseudo-plan
Marshall ne servira qu’à éponger de manière comptable des dettes illusoires.
La fourniture de services privés endogènes, l’effacement de
la dette du secteur privé national, l’organisation en réseaux des systèmes
locaux de distribution et d’organisation sont des préalables que la FIF devra
considérer si elle souhaite réellement aider les Africains. Ceci ne pourra se
faire si, au sein des organes de décisions et d’affectation des fonds récoltés,
il n’y a pas de représentants des Africains et des villages africains. A ce
titre, le FMI avec 12 milliards de $ US, la Banque mondiale et la Banque
africaine de développement avec 58 milliards de $ US disposent de créances
correspondant à près de 80 % de la dette extérieure africaine. Le ministre
sud-africain, Manuel Trevor, fort de son expérience, a précisé que l’Afrique du
sud souhaiterait être représentée dans l’organe de décision portant sur
l’affectation des fonds qui transiteraient par la FIF. Il a d’ailleurs
judicieusement rajouté qu’il aurait préféré que le FMI offre, en priorité à la
vente, des stocks de dettes africaines avant d’envisager la réévaluation suivie
de la vente du stock d’or des pays membres disponibles auprès du FMI[25].
Il est quand même curieux qu’il faille passer par tous ces
artifices pour demander aux pays membres des conseils d’administration de ces
institutions d’oublier la dette des pays pauvres. Le Royaume Uni, de manière
proactive, a donné l’exemple en effaçant immédiatement 10 % de sa créance sur
les pays africains au niveau de la Banque mondiale. Pourtant selon la CNUCED[26],
plus de 268 milliards de $ US des 300 milliards de $ US empruntés par l’Afrique
subsaharienne entre 1970 et 2002 ont fait l’objet d’un remboursement. Ces pays
doivent toutefois encore 210 milliards de $ US aux pays créanciers, soit environ
13 milliards de $ US par an. Il n’est donc pas sûr que les fonds destinés à la
couverture du service de la dette, une fois cette dette annulée, puissent être
effectivement réinvestis dans la santé, l’éducation, ni dans les infrastructures
de base, encore moins dans les capacités productives[27]
si la logique de dépendance
inhérente aux « rééchelonnements successifs » n’est pas aussi révisée. Tous ces
points ont fait l’objet de « priorités » des bailleurs de fonds par le passé à
telle enseigne que les rapports annuels des grandes institutions internationales
de développement en faisaient leur « une » en page de garde… Passer de la parole
ou de l’écriture à l’action sur le terrain est un défi que les bailleurs de
fonds et les dirigeants africains ont pour le moment des difficultés à relever
collectivement.
Conclusion
Face à l’angélisme et le pragmatisme affichés, il est
question très clairement de promouvoir une option libérale de l’utilisation de
l’APD élargie au secteur privé mondial. L’argumentaire utilisé selon lequel la
pauvreté augmenterait les risques de conflits est fallacieux. En effet, ce sont
les inégalités et les injustices mondiales, entre les nations et au sein des
nations dans le processus de création de la valeur ajoutée et de répartition des
richesses, qui servent de ferment au « piège de la pauvreté » et conduisent à
l’augmentation des risques de conflits[28]. Ainsi, il n’est pas étonnant que le coût
des crises humanitaires ait dépassé 3 300 milliards de dollars en 2004[29], et
continuera de plus belle avec l’approche policière réservée au traitement des
phénomènes migratoires par les pays du nord.
Le seul mérite de la FIF serait d’offrir cette aide
financière sous la forme de dons. Mais il n’en ait rien. Il s’agit d’un Plan
Marshall à crédit dont la perversité consiste à transférer les remboursements
des emprunts sur la base des mêmes taux d’intérêts usuriers pratiqués par le
passé, aux générations futures. Le « cash » dégagé aujourd’hui aurait pour objet
d’organiser une meilleure prévisibilité des flux de capitaux des pays
structurellement créanciers vers les pays structurellement endettés. S’agit-il
d’une programmation déguisée du transfert de propriété de l’Afrique ?
Il est plus important de cesser de travailler uniquement
entre « acteurs » publics et ouvrir des espaces « contractuels » où les acteurs
non publics auront pour tâche première de mettre en œuvre des activités
génératrices de valeur ajoutée économique, sociale et culturelle en promouvant
des comportements citoyens et éthiques dans le respect des cultures locales.
C’est l’opérationnalité de l’interdépendance qui permettra à la Commission pour
l’Afrique de ne pas se substituer à l’initiative africaine que constitue le
NEPAD en attendant le soutien financier « proactif » des autres partenaires au
développement. Cela ne doit d’ailleurs pas faire oublier que le NEPAD[30]
et le
mécanisme africain d’évaluation des pairs (MAEP) ne peuvent être considérés
comme un succédané à la démocratie africaine[31]
et que, sur ce point, le NEPAD en
tant qu’instrument de l’Union africaine doit s’ouvrir à la société civile
africaine tant dans les décisions que dans l’évaluation de ses actions. La FIF[32]
se doit aussi de prendre en compte la décision des chefs d’Etat africains de lui
intégrer une flexibilité afin de soutenir la composante industrielle du NEPAD
portant sur les initiatives africaines notamment : le renforcement des capacités
productives en Afrique[33], le fond africain pour l’infrastructure[34]
et le
développement de l’agriculture par un effort accru vers l’amélioration de la
productivité et la mécanisation.
Si les populations, principales bénéficiaires de toutes ces
initiatives louables, n’y trouvent pas leur compte rapidement, alors le regain
d’intérêt pour l’Afrique n’est qu’une de ces énièmes formes d’envoûtement
occidental. Certains dirigeants africains sont alors associes à cette nouvelle
configuration de la diplomatie globale et stratégique sans pour autant défendre
les besoins réels de la population africaine. En définitive, cette diplomatie
stratégique se construit à partir d’initiatives des pays créanciers qui ont
comme priorité première de se prémunir contre, entre autres, les risques
suivants : immigration de masse, propagation des maladies transmissibles,
émergence de produits et services concurrents pouvant déstabiliser les marchés
des pays créanciers jalousement protégés par des mesures subtiles de
partenariat-protectionnisme. Le regain d’intérêt pour l’Afrique serait-il somme
toute uniquement de façade ?
Non, si l’aide liée, les marchés de gré à gré, la
privatisation des services de bases et la protection de l’industrie naissante en
Afrique doivent être exclus de ce « package » si l’on veut réellement diminuer
la dépendance de l’Afrique vis-à-vis des matières premières et de la
non-diffusion des fruits de la croissance dans les zones rurales. La Facilité
pourrait offrir l’occasion au G8, à l’Union européenne, à l’Union africaine et
au NEPAD de prendre en compte la proposition des organisations non
gouvernementales altermondialistes en établissant, sur une base volontaire pour
le secteur privé, mandataire pour le secteur public, une contribution de
fraternité en référence à la « Taxe Tobin[35]
». Toutefois, les représentants de
l’Afrique doivent insister sur le fait que la gestion de cette Facilité doit
associer des Africains compétents et motivés. Les engagements réels doivent
nécessairement se faire sur une base contractuelle et non-bureaucratique. La
condition première de mise en œuvre des programmes et des projets doit se fonder
sur la décentralisation, permettant ainsi qu’ils soient élaborés localement ou
fassent l’objet d’une réelle appropriation locale avec des impacts simultanés
dans la proximité et dans la sous-région. Un espoir[36]
mesuré est alors permis.
30 janvier 2005
Par Yves Ekoué Amaïzo
Auteur et Economiste à l’Organisation des Nations Unies pour le
développement industriel (ONUDI).
Il s’exprime ici à titre personnel.
F I N
1 Richard Nelson, « On the complexities and
limits of market organization », in
Review of International
Political Economy, vol. 10, n° 4 novembre 2003.
2 Les Etats Unis disposent d’une législation datant de 1997 interdisant
toute contribution à des organisations internationales qui défendraient l’idée
d’une taxe mondiale qui « gênerait » les intérêts des ressortissants américains.
3 Agence France Presse, Japan will cut its overseas aid, World Bank
notice 49792 du 17-20 décembre 2004, voir http://www.noticias.info/asp/aspComunicados.asp?nid=42792
4 World Bank, World Development Indicators 2004, p. 330.
5 Information fournie par Reuters, 17 janvier 2005 repris dans les
Echos.
6 Michel Charasse, Rapport sur la loi de finances : Aide au
développement, 2005 ; voir www.senat.fr
7 La Rédaction, « Charasse : La moitié de l’aide annule les dettes »,
in La lettre du continent, numéro 463 du 27 janvier 2005, p.2.
8 Jeffrey D. Sachs and others, Ending Africa’s Poverty
Trap, Columbia University and UN Millennium Project, 2004 ; Il est le
coordonnateur et chef du projet des Nations Unies sur le Millénaire du
Développement ; voir http://www.unmillenniumproject.org/documents/BPEA%20Ending%20Africa's%20Poverty%20Trap%20FINAL.pdf
9 Commission pour l’Afrique : « Action pour une Afrique forte et
prospère, Document de consultation, novembre 2004. http://www.commissionforafrica.org/getting_involved/Consultation%20Documents/CFAConsultationDocumentNov2004French.doc
10 Yves Ekoué Amaïzo, « Pour une conférence mondiale sur
la solidarité : Financer le développement sans ingérence », in Le Courrier
ACP-UE, n. 191, mars-avril 2002, pp. 21-24 ; voir http://europa.eu.int/comm/development/body/publications/courier/courier191/fr/fr_021.pdf#zoom=100
11 World Bank, World Development Indicators 2004, p. 332 ; la moyenne
des 22 pays de l’OCDE était de 0,23 % en 2002 alors que celle de la France était
de 0,38 %, l’Állemagne 0,27%, le Royaume Uni 0,31 %, et les Etats Unis, 0,13 %.
12 Déclaration de la présidence sur le Sommet des Chefs
d'Etat et de Gouvernement du G8 qui s’est tenu à Sea Island aux Etats-Unis du 8
au 10 juin 2004 où les chefs d’Etat africains suivants ont été reçus :
Présidents de l'Algérie, du Ghana, du Nigeria, du Sénégal, de l'Afrique du Sud
et de l'Ouganda. http://www.elysee.fr/magazine/actualite/sommaire.php?doc=/documents/discours/2004/0406G820.html
13 Anne-Cécile Robert, L’Afrique au secours de l’Occident, édition de
L’Atelier, Paris, 2004 et voir aussi « L’étrange politique étrangère de l’Union
européenne », in Le Monde diplomatique, décembre 2002, pp. 24-25.
14 Yves Ekoué Amaïzo, De la dépendance à l’interdépendance.
Mondialisation et marginalisation. Une chance pour l’Afrique ? « collection
interdépendance africaine », L’Harmattan, Paris, 1998.
15 UK Commission for Africa, voir http://www.commissionforafrica.org/
ainsi que Aïssatou Baldé, Le Comité Français de la Commission pour l’Afrique
(28/11/2004), voir : http://www.grioo.com/info3555.html : Le Comité français a
pour président Jack Lang et pour membres : Lilian Thuran, Disiz La Peste, Manu
Dibango, Michel Camdessus, Jean-François Bayart, Olga Ahouansou, Sophie Bessis,
Lydia Montalti, Patrick Aeberhard, Nicole Fourquet, Pierre Amrouche, Bernard
Vernier, Alhassan Barry, Jean Robert Ragache, Olivier Poivre d’Arvor, Henri
Rouille d’Orfeuil et Nadine Gordimer.
16 Le président français a proposé à Davos d’instauration d’une taxe
sur le carburant utilisé dans le transport maritime et aérien, une taxe sur les
billets d’avion, sur les ventes d’armes, sur les multinationales, sur les
transactions par carte de crédit, sur les mouvements de capitaux ainsi que sur
le secret bancaire. Cela a été très fraîchement accueilli par les dirigeants
d’entreprises mondiales.
17 Jean Pierre Landau, Les nouvelles contributions financières
internationales, Rapports officiels, Secrétariat général du Gouvernement (SGG),
Paris, 2004.
18 Le rapport final est prévu pour la fin du premier trimestre 2005 et
sera soumis au G8 de juin 2005 en Ecosse.
19 United Nations, Report of the International Conference on Financing
Development, Monterrey, Mexico, 18-22 mars, 2002, A/CONF.198/11, voir : http://daccessdds.un.org/doc/UNDOC/GEN/N02/392/67/PDF/N0239267.pdf?OpenElement
20 Voir « Global New Deal : International Finance Facility », avril
2004 : www.hm-treasury.gov.uk dans documents - international
21 Voir Michel Charasse, Rapport spécial de la Commission Finance, «
Projet de loi de finances pour 2005 ».
22 Roger England, « Development goals perpetuate a falling system », in
Financial Times, January 27, 2005.
23 La Conférence portent sur le partenariat public-privé est prévu pour
le 15-16 mars 2005 à Cotonou.
24 Jeffrey Sachs, « An accountable approach to aid », in Financial
Times, January 23, 2005.
25 Linda Ensor, « Africa Endorses UK’s Plan for growth », in Business
Day (Johannesbourg – Cape Town news), 18 janvier 2005
26 CNUCED, une dette soutenable: oasis ou mirage ? Genève, septembre
2004.
27 Kamran Kousari et Richard Kozul-Wright, « How conventional economic
medicine has failed Africa », in The Guardian, Monday 20 December 2004
28 Orazio Attanasio et Chiara Binelli, « Le double lien entre
inégalités et croissance », in Problèmes économiques, n° 2.865, 22 décembre
2004, pp. 8-12.
29 Silvia Benedetti, « Jeffrey Sachs, un rêveur pragmatique », in L’Intelligent
Jeune Afrique, no 2298 du 23 au 20 janvier 2005,
pp. 70-71.
30 Tom Amadou Seck, «
Leurres du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique », in Le Monde
diplomatique, novembre 2004, pp. 18-19.
31 Yves Ekoué Amaïzo (sous la direction de), L’union
africaine freine-t-elle l’unité des Africains (tome 1) et La neutralité coupable
: l’autocensure freine-t-elle l’unité des Africains (tome 2), collection «
interdépendance africaine », éditions Menaibuc, Paris, sortie prévue en 2005.
32 International Finance Facility, date
avril 2004, voir
http://www.hm-treasury.gov.uk/documents/international_issues/int_gnd_intfinance.cfm
33 ONUDI, L’initiative de renforcement des
capacités productives en Afrique : de la vision à l’action (en anglais : Africa
Productive Capacity Initiative : From Vision to Action), Vienne, décembre 2003 ;
voir :
http://www.unido.org/file-storage/download/?file%5fid=25730
34 Les secteurs concernés sont le transport, l’énergie,
l’eau et les télécommunications sans oublier la formation y afférente et le
renforcement du système légal et financier d’accompagnement.
35 Ignaciot Ramonet, « Résistances », in Le Monde
diplomatique, mai 2004, p. 1.
36 François Gaulme, « Espoirs pour l’Afrique », in
Etudes, septembre 2003, pp. 149-152.
|
 |

Yves Ekoué Amaïzo
 Télécharger cet article au format PDF

Commission
for Africa

Réagissez à cet article!
|