Le patrimoine des chefs d'Etat
africains en France
C'est un monde enchanté où l'on vogue d'une villa de 9 pièces avec piscine à
Nice à un hôtel particulier de l'Ouest parisien. Un univers surréaliste peuplé
de Bugatti payées cash plus de 1 million d'euros. Un microcosme constellé d'une
myriade de comptes bancaires. Oligarques russes? Rois du pétrole saoudiens?
Stars d'Hollywood ? Non : chefs d'Etat africains producteurs de pétrole pour la
plupart, mais dont les populations comptent parmi les plus pauvres de la
planète.
Le fait que des dirigeants du continent noir investissent dans l'immobilier en
France, qu'ils séjournent à Paris dans un luxe inouï, que leurs familles
bénéficient de largesses financées dans la plus grande opacité n'est pas une
révélation. Mais, cette fois, l'inventaire de ce patrimoine vertigineux n'est
pas dressé par des militants tiers-mondistes en lutte contre la "Françafrique".
Il se lit dans les 34 procès-verbaux rédigés entre juin et novembre 2007 par les
policiers de l'Office central pour la répression de la grande délinquance
financière (OCRGDF).
Cette enquête policière, dont Le Monde a pu prendre connaissance, a été ouverte
par le parquet de Paris en juin 2007. Elle faisait suite à une plainte pour
"recel de détournement d'argent public" déposée en mars par trois associations
françaises, visant cinq chefs d'Etat : le Gabonais Omar Bongo Ondimba, le
Congolais Denis Sassou Nguesso, le Burkinabé Blaise Compaoré, l'Angolais Eduardo
Dos Santos, et le Guinéen Teodoro Obiang.
Au fil des centaines de pages du dossier se dessine une singulière carte du
Paris africain, sorte de Monopoly où les présidents auraient jeté leur dévolu
sur les artères les plus huppées. Foisonnant et cossu, le patrimoine immobilier
est surtout localisé "dans des quartiers à forte valeur marchande, soulignent
les policiers. Paris 16e, 8e et 7e arrondissements pour Omar Bongo et son
épouse, Paris 16e et Neuilly-sur-Seine pour Jeff Bongo [un des fils d'Omar
Bongo], Le Vésinet pour le frère de Denis Sassou Nguesso, Courbevoie pour
Wilfrid Nguesso [neveu du président du Congo] ou Paris 16e pour Chantal Compaoré
[épouse du président burkinabé]".
La découverte la plus spectaculaire se situe entre les Champs-Elysées et la
plaine Monceau, dans le 8earrondissement de la capitale. Là, un hôtel
particulier a été acquis le 15 juin 2007 pour la somme de 18,875 millions
d'euros par une société civile immobilière (SCI). Celle-ci associe deux enfants
du président gabonais, Omar Denis, 13 ans, et Yacine Queenie, 16ans, son épouse
Edith, qui se trouve être la fille du président congolais Denis Sassou Nguesso,
et un neveu de ce dernier, Edgar Nguesso, 40 ans.
Au total, sont répertoriés 33 biens (appartements, hôtel particulier et maisons)
appartenant au Gabonais Omar Bongo ou à sa famille, et 18 autres dont le
président congolais et ses proches sont propriétaires. Le patrimoine de loin le
plus imposant concerne M.Bongo lui-même. Son nom est associé à pas moins de 17
propriétés immobilières, dont deux appartements avenue Foch (88 m2 et 210 m2) et
un de 219 m2 lui aussi situé dans le 16e arrondissement. A Nice, une propriété
"est constituée de deux appartements (170 m2 et 100 m2), trois maisons (67,215
m2 et 176 m2) et d'une piscine", précise le procès-verbal. "Un chef d'Etat, en
fonctions depuis quarante ans dans un pays pétrolier et qui a des revenus
officiels importants, peut économiser suffisamment d'argent pour acheter
plusieurs appartements à Paris, explique Me François Meyer, avocat d'Omar Bongo
et de sa famille. Surtout avec les prix très bas de l'immobilier pratiqués il y
a vingt ou trente ans."
Selon les policiers, le président Bongo dispose de quatre adresses distinctes à
Paris. Ali Bongo, qui est son fils et aussi son ministre de la défense depuis
1999, est également propriétaire avenue Foch tandis que son épouse Edith possède
deux immenses logements dans le 7e arrondissement, non loin de la tour Eiffel. De
Nice à Neuilly-sur-Seine en passant – souvent – par le 16e arrondissement
parisien, l'enquête recense aussi les propriétés de Jean Ping, ex-gendre d'Omar
Bongo et actuel ministre des affaires étrangères, et d'autres fils du président
gabonais comme Omar-Denis junior et Jeff, ainsi que de filles comme Audrey,
Yacine Queenie, ou petite-fille comme Nesta Shakita.
En comparaison de ce petit empire immobilier, les autres chefs d'Etat visés
apparaissent comme de petits propriétaires. Discret, le président congolais
Denis Sassou Nguesso ne fait qu'"utiliser", selon les policiers, la Villa
Suzette du Vésinet (Yvelines). Cette coquette demeure de 485 m2 était
juridiquement la propriété de son frère Valentin, jusqu'à ce que, quelques
semaines avant le décès de ce dernier à la fin 2004, elle soit cédée à une
société de droit luxembourgeois aux actionnaires anonymes.
Les enquêteurs ont également répertorié un appartement de 9 pièces acheté à
Paris (17e) en 2007 pour 2470000 euros par l'épouse du président congolais
Antoinette Sassou Nguesso. Ils mentionnent aussi le logement de 10 pièces à 1
600 000 euros acquis en 2005 à Paris par leur fils Denis Christel, ainsi que
l'hôtel particulier de 7 pièces avec piscine intérieure à Neuilly-sur-Seine
acheté 3,15 millions d'euros en 2006 par Julienne, leur fille cadette.
Les mêmes policiers n'ont découvert aucun bien immobilier appartenant au
président angolais Dos Santos ni au Burkinabé Blaise Compaoré. Seule la
déclaration d'impôt sur la fortune de Chantal, l'épouse de ce dernier, a montré
qu'elle possède deux biens immobiliers à titre personnel dans le 16e
arrondissement. Dans le même quartier, le président guinéen Teodoro Obiang est
propriétaire d'un appartement. Epluchant les fichiers fiscaux et bancaires, les
enquêteurs de l'OCRGDF ont non seulement dressé la liste des biens immobiliers,
mais aussi des comptes bancaires accueillant en France les avoirs de dirigeants
africains et de leur famille.
Ainsi, Edgar Nguesso ne possède pas moins de 12 comptes dont 7 courants. Mais
aucun n'apparaît au nom de son oncle, le président du Congo. Son homologue
gabonais, lui, est titulaire de 11 comptes ouverts à Paris, Nice ou Créteil dont
6 comptes courants.
Dans leur élan, visiblement ébahis par leurs découvertes, les policiers ont
étendu leurs investigations au domaine des voitures de luxe, qui n'était pas
explicitement visé par la plainte. Chez les concessionnaires Mercedes, Bugatti
ou Aston Martin, ils ont retrouvé ce qu'ils n'avaient pas obtenu pour les
appartements : les chèques et les virements ayant servi aux paiements.
"Le financement de certains véhicules apparaît pour le moins atypique", notent
les enquêteurs, maniant l'euphémisme à propos de "ce parc automobile
conséquent". Les deux Ferrari acquises pour près de 400 000 euros par Ali Bongo,
la Maybach à 424 477 euros d'Edith Bongo, les trois Bugatti à 1 million d'euros
pièce fabriquées spécialement pour Teodoro Nguema Obiang, le fils du président
de Guinée équatoriale, ont été payés au moyen de chèques tirés par des sociétés
au profil opaque.
De même, notent les policiers, Wilfrid Nguesso, neveu du président congolais,
"règle le solde d'achat d'un véhicule Aston Martin type DB9 par un virement émis
par Matsip Consulting", une société de droit luxembourgeois aux associés
inconnus qui apparaît également comme propriétaire de la Villa Suzette du
Vésinet.
Le fils du président de la Guinée équatoriale a, lui, acheté au total en France
"une quinzaine de véhicules pour un montant estimé de plus de 5,7 millions
d'euros", acquittés là encore par des virements de sociétés intermédiaires. Son
nom, Teodoro Nguema Obiang, a été cité en 2004 dans un rapport du Sénat
américain sur les transactions suspectes couvertes par la Riggs Bank qui, à
Washington, gérait alors plus de 60comptes au nom des responsables de ce petit
Etat pétrolier et de leur famille.
En fait de "financement atypique", les enquêteurs français se sont vivement
intéressés au chèque de 390 795 euros tiré en février 2004 par la "paierie du
Gabon en France" pour régler la "Maybach 57" (une marque allemande concurrente
de Rolls-Royce) de couleur "bleu Côte d'Azur" destinée à "Madame la Présidente
Edith-Lucie Bongo-Ondimba". A en croire ce chèque, dont la copie figure au
dossier, l'argent public gabonais financerait le véhicule de grand luxe de la
première dame du pays, qui n'a pourtant aucune fonction officielle.
Le même compte de la "paierie du Gabon" ouvert à la Banque de France et utilisé
pour régler les frais de fonctionnement de l'ambassade à Paris a servi à
financer la moitié d'une Mercedes à 75858euros dotée d'un "toit ouvrant
panoramique" achetée en septembre 2006 à Paris par Pascaline Bongo, la fille du
président, qui est aussi sa directrice de cabinet. Curieusement, le reliquat de
41 370 euros a été acquitté par un chèque signé de Me François Meyer, avocat du
président Bongo. "Cela peut étonner, admet Me Meyer. Mais je peux faire des
cadeaux à la fille du président Bongo, que je connais depuis vingt ans." D'où
vient l'argent? Au vu de ce somptueux état des patrimoines, la question de
l'origine des fonds s'impose. L'apparente disproportion entre la richesse
immobilière accumulée et les revenus publics des propriétaires aurait pu
suggérer de poursuivre des investigations dans les comptes bancaires ayant
permis pareilles transactions.
Le salaire mensuel officiellement versé par l'Etat gabonais au président Bongo
ne se limite-t-il pas à 14 940 euros, selon l'hebdomadaire Jeune Afrique? Celui
du président Sassou Nguesso n'est-il pas de 30 000 euros, comme l'indiquent
d'autres sources? Quant à Teodoro Obiang, ministre de l'agriculture et des
forêts de son père, ne perçoit-il pas officiellement 5 000 dollars (3 400euros)
par mois, d'après des sources américaines? Des investigations plus approfondies
auraient dépassé le cadre de l'enquête préliminaire de police. Elles
supposeraient l'ouverture d'une information judiciaire et la désignation d'un
juge d'instruction. Une telle perspective a été écartée par la décision de
classement, notifiée le 15 novembre par le parquet de Paris. Mais le dossier
pourrait être rouvert si les associations parvenaient à déposer une nouvelle
plainte, assortie cette fois d'une constitution de partie civile, comme elles en
nourrissent le projet. Cette formule conduit automatiquement à la désignation
d'un juge d'instruction, à condition que les plaignants prouvent leur "intérêt à
agir".
Même si un juge d'instruction était désigné, de sérieux obstacles surgiraient
immédiatement sur sa route. Outre l'immunité dont peuvent se prévaloir des chefs
d'Etat en exercice – mais pas leurs familles –, la difficulté résiderait dans la
mise au jour des opérations à l'origine d'éventuels détournements. Il faudrait
enquêter en Afrique, où des infractions auraient été commises, notamment dans
les comptes publics. "La preuve que l'argent public a financé des dépenses
privées se trouve dans le pays que contrôle précisément… le bénéficiaire",
résume un spécialiste du dossier.
Trois des cinq régimes concernés bénéficient du soutien indéfectible de Paris.
Cet appui, renouvelé récemment par Nicolas Sarkozy, ne devrait pas
fondamentalement être remis en cause par la récente sortie de Jean-Marie Bockel,
secrétaire d'Etat à la coopération, contre le "gaspillage des fonds publics" par
certains Etats africains. Or une enquête destinée à faire la lumière sur
d'éventuels "biens mal acquis" déborde rapidement les normes policières ou
judiciaires. Elle suppose une véritable mise à nu de la relation
franco-africaine.Pour les associations plaignantes, le doute n'est pas
permis : le classement de la plainte résulte d'une consigne donnée au parquet
par le pouvoir politique. Qui parlait de rupture?
LE MONDE | 31.01.2008
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