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L’OMC : la
« boîte noire » qui libéralise le commerce international.
La 6° Conférence ministérielle de l’OMC[1] qui se réunira à
Hong Kong courant décembre est actuellement en cours de préparation à Genève,
évitant ainsi les feux des projecteurs et la pression populaire qui ont
contribué aux précédents blocages; et des choses importantes risquent de s'y
décider dans le cadre de la régulation du commerce, ou plus exactement de la
libéralisation du commerce mondial. En effet, L’OMC libéralise! C'est pour ça
qu’elle a été mise en place, dans l'esprit d'augmenter au maximum le
libre-commerce, et donc d'augmenter au maximum la libre-concurrence dans le
commerce international. Cela correspond à cette vieille idée libérale selon
laquelle on a toujours intérêt à organiser au niveau international ce qu'on
appelle la "division internationale du travail", c'est-à-dire cette idée selon
laquelle le commerce libre est l'alpha et l'oméga du développement, voire du
bonheur sur terre. Et l’OMC, depuis qu'elle existe, c'est-à-dire depuis 1994,
met en place une libéralisation dans pratiquement tous les domaines d'activités
humaines, c'est-à-dire tous ceux qui sont soumis au commerce : l'agriculture, la
propriété intellectuelle, les marchés non agricoles, les produits
industriels...., et les services, ce qui est très important, car les services
représentent, en Europe, 62% de la création de richesse. Cette partie correspond
à un accord de l’OMC, l'Accord Général du Commerce des Services, l’AGCS, qui a
été mis en place simultanément à la création de l’OMC.
Quel est l’objectif de l’AGCS?
Le préambule de l’AGCS le dit clairement : "parvenir à une libéralisation
maximale, de tous les secteurs de tous les services". "Libéralisation", ici,
veut dire "mise en concurrence", de tous les services et de tous les
fournisseurs de services quelles que soient leurs méthodes et quelle que soit
leur provenance. Il y a une douzaine de secteurs qui sont ainsi définis par l’AGCS,
et il y a plusieurs méthodes pour arriver à cette mise en place de la
libéralisation. Cette mise en place de la concurrence est le coeur même du
dispositif de l’AGCS, et c'est ce mécanisme qu'il faut bien comprendre: les
réglementations intérieures des États sont dans l'oeil du viseur. Cela signifie
qu'il y a un article de cet accord, l'article 6.4, qui dit que les
réglementations intérieures doivent être modifiées pour s'adapter aux règles du
commerce international, et notamment ce qu'on appelle les "obstacles non
nécessaires au commerce". Alors les "obstacles au commerce", on sait ce que
c'est - depuis que le GATT [2] existe, c'est-à-dire depuis
1947, on a une idée précise de ce que c'est qu'un obstacle au commerce
international. Mais un "obstacle non nécessaire"? Alors là on rentre dans le
flou, dans ce qui n'est pas défini, et on donne alors à cet accord-là un champ
d'application tout à fait considérable, qui va modifier réellement le type de
société dans lequel nous vivons, surtout quand on réalise que, nécessairement,
cet accord va s'appliquer aux Services Publics. Et à partir de là, le problème
considérable de cet accord, c'est que les États qui participent à l’OMC,
c'est-à-dire tous les Etats du monde pratiquement, vont être amenés à changer
leurs réglementations intérieures pour pouvoir se conformer aux règles du
commerce international qui deviendront supérieures à toutes les autres.
Mais dans quels domaines précisément ? Il y a une douzaine de secteurs:ça touche
aussi bien la culture, que l'éducation, la recherche, la santé, la distribution
d'eau…. Cela concerne 161 sous-secteurs, et au cas où on en aurait oublié, il y
a un grand secteur de l’AGCS qui s'appelle « autres ». C'est-à-dire qu’en gros,
l’AGCS couvre pratiquement toutes les activités humaines, sauf quatre, qui sont
expressément exclues de cet accord, et qui sont l’armée, la police, la justice
et l'émission de monnaie. Toute les autres activités humaines, relève de cet
accord-là, même par exemple, des choses qui peuvent paraître tout à fait
étranges pour nous: le simple fait d'amener l'électricité chez quelqu'un, c'est
un service; le simple fait d'amener l'eau chez quelqu'un, c'est un service, donc
ça rentre dans le cadre de cet accord; l'éducation est un service, la santé est
un service, la culture, la recherche, tout cela ce sont des services et donc,
ils rentrent dans cet accord. Que ce soient des Services Publics ou non
d'ailleurs.
L’OMC ira-t-elle jusqu’à considéré que l’atmosphère que nous respirons est un
service marchand ? Rien ne l’y empêche aujourd’hui.
"Au total l’OMC tend à libéraliser et à organiser le libre-échange". Or ce n’est
pas si mal à priori... C'est même bien, le libre-échange... Quel est le problème
?
Oui libéraliser est parfois utile, mais cela dépend du type de société que l’on
veut! Et ça peut poser un problème très sérieux, lorsqu'il est question
d'essayer de mettre en place, ou de sauvegarder, un minimum de solidarité, ou de
tenter de mettre en place une certaine cohésion du tissu social.... Le
libre-échange, ce n’est pas toujours LA solution! En effet, si on prend la
question actuelle du textile, la suspension de l'Accord multifibres, par
exemple, a abouti à ce qu’il y ait une invasion réelle des marchés, en
provenance de Chine, avec des produits qui sont fabriqués dans des conditions
sociales et salariales absolument déplorables. Or, l’OMC ne fait pas la
différence entre ces produits et les autres... Elle ne fera jamais la différence
entre un textile fabriqué par des employés syndiqués qui travaillent dans des
conditions de travail normales, et un textile qui est produit et par une
chinoise, - parce qu'en général il s'agit de femmes - qui est payée entre 12 et
15 € par mois. Evidemment, puisque le libre-échange permet ce type de
concurrence, ça peut effectivement aboutir à la baisse des prix, mais ça aboutit
également à des déchirements sociaux et à un abaissement des conditions de
travail tels que l'on se finit par se demander à qui profiterait cette baisse
des prix. Si on persiste dans cet exemple de l'Accord multifibres, on en a vu
les conséquences chez nous, mais, parce qu'on n'en parle beaucoup moins dans les
médias on a nettement moins vu les conséquences dans des pays comme le
Bangladesh, qui avait beaucoup investi dans le textile, ou des pays déjà très
pauvres, comme le Pakistan, qui ont vu leur chômage augmenter d'une manière
considérable du fait de l'accord sur le textile. On pourrait multiplier les
exemples, agriculture, transport, industrie manufacturière …!
D’un autre coté côté, pour des pays comme l'Inde ou la Chine, cela pourrait
favoriser le développement d’une classe moyenne, et en acceptant le
libre-échange, on permet l'émergence d'une classe moyenne dans les pays du
Tiers-Monde.
En effet le commerce international n'est pas en soi quelque chose qui est
scandaleux. Cela fait partie des échanges, tels qu’ils existent depuis
l'Antiquité probablement. Là où cela devient problématique, c'est quand, au
motif de faire du commerce international, on change les sociétés, on impose des
règles à des sociétés (telle la nôtre) dans des conditions qui sont profondément
antidémocratiques: au motif du respect ou de la promotion du commerce
international, on est en train de détruire un certain nombre de solidarités, de
détruire un certain nombre d'organisations sociales, de précariser une grande
partie des citoyens , sans que jamais les gens qui sont concernés ne soient
informés, ne soient simplement même consultés, sur des décisions qui sont prises
ailleurs et contre eux.
Les décisions de l’OMC sont annoncées a posteriori et contrairement à toutes
règles de démocratie, elles ne sont pas soumise à débat public, de plus elles
engagent les pays membres à modifier, le cas échéant, les règlements nationaux,
pour s’y conformer.Cette organisation semble donc être au dessus du modèle
démocratique (dèmos, « peuple » et kratos, « puissance », « souveraineté ») qui
« semble » être en vigueur dans la plupart de pays membres. Elle empiète
insidieusement sur la souveraineté nationale de ces membres.
Un État a pour vocation d’organiser, défendre et diminuer les risques (en
mutualisant la valeur ajoutée produite) de l’organisation humaine qui le compose
et qui l’a choisi, hors il existe certains type d’institutions supranationale et
de directives qui semblent enfreindre, sournoisement, le libre arbitre des états
à disposer d’eux mêmes. Dès lors à quoi sert encore un modèle du type
état-nation, si ce n’est qu’à prélever les taxes qui rembourseront les intérêts
des créanciers de la dette nationale ? Au fait, qui sont ses créanciers ?
Ceci dit, nous ne voudrions pas laisser croire que les Etats n'ont pas de
responsabilités dans ce qui se passe. En Europe, par exemple, ce sont les Etats
qui donnent mandat au commissaire. Attention, il ne faut pas que les états
disent : « Ce n'est pas ma faute, c'est l'Europe qui décide ça »!! Ce n'est pas
vrai du tout!! Les Etats donnent un mandat en disant: "Je suis d'accord pour que
vous libéralisiez tel et tel et tel secteur d'activité". Bien sûr, le
Commissaire européen a évidemment une responsabilité propre, et de ce point de
vue, la Commission en question est d'un activisme parfaitement détestable! Mais
la responsabilité fondamentale en Union Européenne pèse sur les gouvernements
nationaux, sur nos élus politiques.
En résumé, l’OMC et l’AGCS tendent à transformer totalement les rapports de
propriété sur la planète, de telle sorte que la moindre activité humaine, la
moindre ressource matérielle, naturelle ou intellectuelle, deviennent des
marchandises, c’est-à-dire des occasions de profit. Avec évidemment la volonté
de rendre la chose irréversible. Au nom de l’« ouverture à la concurrence » et
de la « liberté des échanges », se prépare un mode de vie insoutenable
socialement et écologiquement parce que les richesses seront accaparées par une
minorité[3] tandis que la majorité subira une exploitation
accrue, parce que les services publics auront disparu, parce que tout le savoir
aura fait l’objet de brevets et parce que la gestion des écosystèmes, de l’air
et de l’eau aura été privatisée. Comble du délire : le droit à polluer, à nous
autodétrurire en somme, a été élu au titre de générateur de spéculation et de
profit . Le capitalisme n’a donc plus de projet humain commun pour l’humanité ?
Vous l’aurez compris, les tensions sociales locales auxquelles nous assistons
aujourd’hui ne sont que l’expression des peurs et des incompréhensions de nos
concitoyens, des syndicats, du patronat [4] et également de nos
élus politiques par rapport à l’incapacité de trouver un moyen adéquat pour
interagir dans le processus de la mise en place d’un nouvel ordre mondial qui se
fait à nos dépends et qui dépasse largement l’entreprise, la région ainsi que le
cadre national. Il est difficile de matérialiser, de comprendre une ombre, une
idéologie sauf si comme Platon l’on ose sortir de sa caverne. (De son cadre de
référence)
Il y a, de part le mouvement de mondialisation et de libéralisations des
marchés, relayés par des institutions comme : l’OMC, le FMI, la Banque Mondiale,
l’Union Européenne, les États-unis, et les Multinationales, un nivellement
tectonique lent et irrémédiable des marchés qui conditionnera nos modes de vie
dans les décennies futures. Nivellement qui peut se représenter par l’effet des
vases communicants : des plus pleins au plus vides ; moins de 2% de croissance
en Europe, 3% au USA, plus de 9% en Asie ; nous allons passer d’ici 2020 d’un
marché de 1 milliards de consommateurs (essentiellement Européens et Américains)
à un marché de 5 milliards de consommateurs (plus que majoritairement Chinois et
Asiatique). Terminons par une lapalissade : le pôle d’attraction économique
planétaire se déplace inexorablement et ce déplacement ne nous sera probablement
plus favorable.
Et Alors…? Il y a t’il des « lois » économiques incontournables qui
s’imposeraient aux hommes? Certainement pas, l’avenir reste ouvert, pour peu
qu’on ne craigne pas de penser et construire un après capitalisme. Les citoyens
Européens ont déjà fait preuve de cette capacité au changement : les états
généraux ont, au siècle des lumiéres, réussi à repenser la monarchie dite
absolue pour le bien du plus grand nombre.Bis repetita placent...
Par Luigi Chiavarini, Professeur d’économie et finance INVESTA et International
Account Director GETRONICS
Email : luigi.chiavarini@gmail.com Siteweb:
www.investa-bourse.be
1. Organisation mondiale du commerce,
successeur du GATT qui réuni 146 pays membres qui représentent 90% du commerce
mondial
2. GATT avait pour objectif de réduire, voire annuler les droits
douaniers.
3. Cinq pourcent (5%) de la population mondiale détient 100% de
la capitalisation boursière planétaire dont 1% détient 50 % de cette valeur.
4. Une poignée de gestionnaires d’actifs financiers imposent
leurs vues (ROI>=15 %) aux dirigeants de quelques milliers d’entreprises cotées
qui ne sont plus que les serviteurs dévoués d’une machinerie irrésistible dont
l’horizon de fonctionnement est le très court terme.
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Luigi Chiavarini
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