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Une monnaie
africaine commune :
L’impossible respect des
critères de convergence ?
Résumé :
Les monnaies africaines servant d’équivalent général dans les
transactions ne peuvent évoluer vers une monnaie commune d’ici à l’an 2021 sur
décision des chefs d’Etats membres de l’Union africaine. Le rôle de la monnaie
dans la création de la valeur ajoutée met en exergue la nécessité d’une période
de transition où harmonisation, convergence, amélioration de la compétitivité
des entreprises africaines, meilleure gouvernance des affaires publiques et
commerce intra-régional ont leur rôle à jouer. A défaut, la monnaie commune
africaine risque de ne pas voir le jour comme prévu et la banque centrale
africaine qui en serait garante risque de rencontrer des difficultés pour
s’affranchir de la servitude. Il est question de retrouver une souveraineté
monétaire, et donc la liberté d’agir en Afrique au service des populations
africaines.
Sommaire
Introduction : le rôle de la monnaie dans la création de la
valeur ajoutée
1. La monnaie commune : vers la levée de l’intangibilité des
frontières africaines
2. L’indispensable transition : harmonisation, convergence et
monnaie commune
3. Une banque centrale n’est pas une banque de développement
4. Pas de monnaie commune sous-régionale sans respect des
critères de convergence
5. Promouvoir la compétitivité pour améliorer la convergence
monétaire
6. Rationaliser les doublons : un pays par zone monétaire
Conclusion : Monnaie commune : servitude ou liberté en
Afrique ?
Introduction : le rôle de la monnaie dans la création de la valeur ajoutée
L’impossibilité de qualifier les pays africains de pays
industrialisés met en exergue la difficulté qu’il y a à créer de la valeur
ajoutée et de la croissance économique durables en Afrique. Les fruits de cette
croissance économique doivent nécessairement être partagés sous la forme
d’infrastructures d’amélioration du mieux-être pour la population avec des
effets bénéfiques sur l’environnement social. Cela suppose une certaine
autonomie et une prise en compte des préoccupations des populations africaines
lors des arbitrages budgétaires et financiers. Or, les dirigeants africains ne
représentent pas toujours leur population et certains subissent des pressions
extérieures au point d’accorder plus de priorité aux intérêts étrangers, ceci
aux dépens de ceux de la population. Cette gouvernance par personne interposée
ainsi que le manque de rigueur dans la gestion des affaires publiques se
reflètent automatiquement dans les indicateurs macro-économiques. Il faut donc
revoir complètement le rôle de la monnaie dans le processus de création de
valeur ajoutée et de richesses en Afrique. Les échanges étant un des moteurs de
la création de richesses, il devient urgent de s’interroger sur les conséquences
de l’intangibilité des frontières africaines sur les échanges.
1. La monnaie commune : vers la levée de l’intangibilité des
frontières africaines
Il ne s’agit donc pas uniquement d’un problème de pauvreté en
Afrique mais d’un problème d’arbitrage au profit de la collectivité. On aboutit
souvent alors à des situations de
viscosité décisionnelle[1]
qui ne profitent pas au citoyen africain. La monnaie, en tant qu’équivalent
général intégrant les fonctions d’unité de paiement, d’unité de compte et
d’unité de réserve, n’y échappe pas. On ne peut donc souhaiter l’avènement d’une
monnaie africaine dans un tel contexte. Il s’agira d’une monnaie de singe[2]
dont la crédibilité sera remise en cause au moindre choc financier. Par
ailleurs, l’ingérence intempestive des chefs d’Etat auprès de l’institut central
d’émission national comme régional pour s’octroyer des crédits pour éponger des
déficits budgétaires liés à des arbitrages maladroits aurait pour conséquence
d’exporter les défaillances de l’Etat vers la banque centrale avec une
conséquence directe sur la valeur et la qualité de la monnaie. On passerait
alors d’un Etat défaillant économiquement à une banque centrale défaillante
usant d’une monnaie affaiblie. Ainsi la compétitivité des économies africaines
et la capacité des Etats africains à générer des ressources budgétaires saines
ne peuvent être dissociées de la nécessité de respecter une certaine
indépendance des institutions d’émission monétaire et un certain autocontrôle
structuré autour des critères de convergence. L’avènement d’une monnaie commune
africaine crédible devra passer par plusieurs étapes avant de devenir une
monnaie unique à terme. Paradoxalement, l’accélération du processus devra passer
par la levée de l’intangibilité des frontières actuelles, au moins sur le plan
de la libre circulation des biens et des personnes.
Pour attendre cet objectif, l’Afrique doit s’attacher à
organiser l’harmonisation et la convergence de certains critères
macro-économiques. La coopération entre des Etats africains, qualifiés parfois
d’Etats défaillants sur le plan économique, d’Etats organisés en fonction des
recettes instables imposées par les termes de l’échange ou encore d’Etats
dépendant des variations climatiques sont d’autant de contraintes qui peuvent
faire croire à un défi impossible à relever.
2. L’indispensable transition : harmonisation, convergence et
monnaie commune
L’unité africaine et la volonté affichée d’y parvenir animant
les chefs d’Etat africains reposent sur les efforts d’intégration du continent.
Les efforts d’amélioration de la gouvernance politique et économique prônée par
le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) ne peuvent
faire l’économie de l’harmonisation et de la cohérence des politiques
monétaires, financières et économiques. Cela ne peut se faire en isolation ou en
marge de la construction d’un environnement institutionnel, légal et judiciaire
prévisible.
Il n’est donc pas possible de dissocier la conquête de la
souveraineté politique de la souveraineté économique et financière. Dès 1963, la
défunte Organisation de l’Unité africaine (OUA) a posé les bases de la création
d’une monnaie africaine unique sur un plan continental. L’article 44 du Traité
instituant la Communauté économique africaine (AEC) et l’article 19 de l’Acte
constitutif de l’Union monétaire africaine adopté le 11 juillet 2000 à Lomé ont
posé les bases de la création de l’Union monétaire africaine[3]. Face aux
contraintes multiples, il apparaît clairement qu’il sera nécessaire de passer
par une période transitoire et d’harmonisation des zones monétaires régionales
avec des monnaies sous-régionales avant d’envisager la création d’une monnaie
continentale et d’une banque centrale africaine.
3. Une banque centrale n’est pas une banque de développement
La définition d’une banque centrale s’impose du fait des
interprétations équivoques de certains dirigeants politiques africains. Il est
encore souvent inconcevable pour ces derniers de voir cette institution
s’affranchir de leurs injonctions et organiser son indépendance sur la base
d’une orthodoxie financière en conformité avec la banque des règlements
internationaux, la banque qui encourage la coopération entre les banques
centrales avec pour objectif d’assurer la stabilité monétaire et financière.
Par ailleurs, il y a souvent une difficulté pour les mêmes dirigeants de
concevoir qu’une banque centrale n’est pas nécessairement une banque de «
développement » mais d’abord une institution d’organisation de la
crédibilité de la monnaie. Elle ne peut, au risque de se décrédibiliser,
soutenir indéfiniment des déficits budgétaires appelés par défaut de langage un
soutien au développement alors qu’il s’agit souvent de conséquences de décisions
erronées, reflétant souvent une difficulté à prendre ses responsabilités
vis-à-vis des citoyens.
Une banque centrale est une banque dotée de privilèges plus
ou moins étendus pour émettre de la monnaie en échange du financement de la
dette publique. Pour ce faire, elle a besoin de s’assurer du respect d’un
certain nombre de règles de prudence et de critères de convergence. Sans
garde-fou, un tel système dans le contexte africain peut conduire à financer
indéfiniment un pays dont la gouvernance est déficiente. Cela peut avoir, entre
autres, comme conséquences des dévaluations successives et une inflation non
maîtrisée. On parle alors d’Etat défaillant, incapable d’honorer ses engagements
vis-à-vis de ses principaux créditeurs y compris les opérateurs économiques
locaux, ce qui a pour conséquence de mettre en jeu la stabilité financière et la
sécurité collective.
La banque centrale, devenue avec l’évolution la
« banque des banques », a aussi pour fonction
de refinancer les banques secondaires. De ce fait, elle influence directement
les liquidités et la monnaie en circulation en fournissant de la monnaie «
centrale », sous la forme de création monétaire.
La banque centrale fonde l’unité et la pérennité du système
de paiements. Elle est la garante de la monnaie nationale et assure la confiance
en elle. En veillant à la stabilité de la valeur interne et externe de la
monnaie : elle a un rôle d’une part sur la politique monétaire et, d’autre part,
sur celle de change. En tant qu’institution qualifiée de « prêteur en dernier
ressort », la banque centrale doit veiller à prévenir les crises et les
défaillances en cascades des banques tout en veillant à ce que celles-ci n’aient
pas de conséquences fâcheuses sur le système de paiements.
Ainsi, accepter de céder une parcelle du pouvoir national à
une structure sous-régionale ou continentale, fusse-t-elle une banque centrale,
a toujours posé un problème en Afrique. En cela, c’est tout le problème de
l’intégration monétaire qui est posé en filigrane. Cette intégration suppose que
plusieurs économies aient entre elles une mobilité totale des capitaux. Cela
peut prendre la forme de monnaies liées entre elles par des taux de change fixes
ou alors prendre la forme d’une monnaie unique dans le cadre d’une union
monétaire. Les chefs d’Etat africains ont choisi la seconde approche et, compte
tenu des contraintes liées aux frontières dites intangibles, ont sagement
repousser la date de création de cette monnaie commune à l’an 2021.
4. Pas de monnaie commune sous-régionale sans respect des
critères de convergence
Le processus menant à cette intégration monétaire risque
d’être long et laborieux car elle suppose des efforts titanesques tant sur le
plan de l’harmonisation que de la décentralisation des prérogatives des
autorités nationales vers des autorités sous-régionales et continentales. La
réalité est que l’on s’occupe plus de fixer des taux de change que de s’assurer
de la mobilité des capitaux qui sont les signes avant coureurs annonçant
l’émergence d’une monnaie unique dont la crédibilité est garantie. Ainsi, il n’y
pas d’intégration sans une stabilité des taux de change. Au niveau sous-régional
ou continental, cela signifie une perte plus ou moins grande d’autonomie de la
politique monétaire nationale quant elle existe. L’approche minimaliste des
chefs d’Etat africains sur la perte d’autonomie en général ne présage pas d’une
avancée radicale sur ce sujet malgré les effets de manche associés aux
déclarations volontaristes exprimées ici et là.
Ainsi les dirigeants décrétèrent d’abord la monnaie commune
et la création d’une banque centrale puis tentent au cours du premier trimestre
2005 de réaliser l’étude de faisabilité. Celle-ci devra définir :
- les modalités et les mécanismes pour la création de cette monnaie et cette
banque,
- les étapes de la création d’une véritable union monétaire,
- les différentes formes d’unions monétaires et les mécanismes
parallèles pour l’harmonisation monétaire et la coopération financière au sein
et entre les communautés économiques régionales (CER), ceci en collaboration
avec l’Union africaine et l’association des banques centrales africaines (ACBA).
Il est bien sûr tenu compte de l’expérience de la banque
centrale européenne.
Du fait des différentes histoires monétaires en Afrique, la
coopération monétaire a pris les formes d’accords de compensation et de
paiements bilatéraux ou multilatéraux avec comme objectif de parvenir à une
convertibilité limitée de la monnaie. L’intégration monétaire dans les pays
francophones d’Afrique de l’ouest et d’Afrique centrale, membres de la zone
franc, a pris la forme d’une monnaie unique (le Franc CFA) avec une
convertibilité qui n’est totale qu’au sein de chaque zone. Il n’y a en théorie
pas de contrôle de change sur la monnaie ou sur les transactions de capitaux, ce
qui ne veut pas dire que des charges importantes n’existent pas lorsqu’il s’agit
d’échanger du FCFA de l’Afrique centrale avec celui d’Afrique de l’Ouest ou
vice-versa. Cette pratique est un frein à l’intégration des deux zones. Il ne
faut pas oublier que la monnaie a toujours constitué le nerf de la colonisation
et son contrôle a servi de levier à l’exploitation[4]. Il est question avec la
monnaie commune africaine de sortir définitivement de l’approche post-coloniale
pour embrasser une nouvelle forme de partenariat intelligent avec les
partenaires intéressés à accompagner l’Afrique dans son développement au service
de sa population.
Les cinq pays hors zone franc de l’Afrique de l’ouest à
savoir la Gambie, le Ghana, la Guinée, le Nigeria et la Sierra Leone ne sont pas
demeurés en reste. Ils veulent créer une monnaie commune dénommée
« éco ». Elle est prévue pour prendre effet au 1er
juillet 2005. Mais face aux difficultés de ces pays à respecter les quatre
principaux critères de convergence que sont :
- un niveau respectable des réserves
- une discipline budgétaire
- une réduction des financements inflationnistes non basés sur une
production réelle
- une maîtrise des prix et un contrôle de l’inflation
il est fort probable qu’il y ait quelques retards.
En effet, aucun des cinq pays n’a réussi à respecter les
quatre critères en 2003. Tous avaient un taux d’inflation supérieur variant
entre 11,3 % en Sierra Leone et 23,8 % pour le Nigeria[5]. En 2004, chacun des pays
a pu satisfaire au moins un critère. La route est donc bien laborieuse. L’éco,
selon l’Institut monétaire d’Afrique occidentale basé à Accra, doit être une
sorte de monnaie-précurseur devant faciliter l'entrée en vigueur d’une monnaie
unique commune à la CEDEAO.
Au niveau des CER telles que la Communauté économique des
Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le marché commun de l’Afrique orientale
et australe (COMESA) par exemple, les progrès vers une zone monétaire unique
sont plus lents. Au niveau continental, à part l’étude de faisabilité en cours,
on en est maintenant à l’élaboration d’une sorte de feuille de route comprenant
trois étapes :
1. une période préparatoire ayant pour objectif
d’atteindre une réelle et effective convergence économique ;
2. une période de transition où compensation et changes
entre les monnaies ne devrait plus rencontrer d’obstacles ;
3. l’adoption d’une nouvelle unité de compte.
Compte tenu des lenteurs bien africaines et une planification
à l’emporte-pièce, faut-il remettre en cause le bien-fondé de la faisabilité
d’une union monétaire africaine comme le suggère des économistes occidentaux du
fonds monétaire international (FMI)[6]? Bien sûr que non ! Le regroupement
économique prenant la forme d’interdépendances institutionnalisées ne peut que
renforcer les positions de négociation de l’Afrique sur des bases
sous-régionales.
5. Promouvoir la compétitivité pour améliorer la
convergence monétaire
Il convient de corriger l’approche stratégique des Chefs
d’Etat en s’attelant à utiliser de manière beaucoup plus effective le mécanisme
africain d’évaluation des pairs (MAEP) du NEPAD adopté en 2001. La pression du
groupe qui en émane pour accélérer les progrès en cours au niveau des respects
des critères de convergence devrait favoriser la création et la crédibilité
d’unions monétaires dans chacune des cinq communautés économiques régionales. A
ce titre, les harmonisations au sein des zones doivent nécessairement prendre
forme pour favoriser des avancées notables. Là le bât blesse car les difficultés
rencontrés par les pays à faible revenus lors de traumatismes économiques, tels
que les vicissitudes budgétaires liées à des pertes de recettes dues à la baisse
des termes de l’échange ou des variations climatiques, ont des impacts
diversifiés sur les différentes économies de la zone. La pression sur la banque
centrale est alors inéluctable.
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