L'économie populaire urbaine, levier d'un autre développement
L'économie populaire urbaine ou ce que l'on a coutume de nommer "secteur informel" fait vivre plus de la moitié de la population dans de nombreuses villes africaines. Selon le Bureau international du travail (BIT), elle fournit au moins la moitié de l'emploi dans la majorité des pays en développement. Elle serait même à l'origine de 90% des créations d'emplois dans les grandes agglomérations de l'Afrique subsaharienne.
Le secteur dit informel est devenu la forme essentielle de l'activité productive pour la majorité des pauvres en Afrique de l'ouest, formant eux-mêmes la majorité de la population. L'économie populaire urbaine représente ainsi peut-être le dernier rempart contre l'extrême pauvreté, le chômage des jeunes et la dislocation sociale.
Loin d'être confrontés à deux mondes imperméables, le formel "moderne" et l'informel "populaire", les habitants des villes du tiers monde et d'Afrique de l'ouest en particulier voguent en permanence entre deux systèmes de production qui s'imbriquent l'un dans l'autre, qui tissent entre eux des liens de dépendance, et même de complémentarité.
Dans les grandes villes d'Afrique de l'ouest, l'économie populaire urbaine est ainsi présente dans tous les aspects de la vie quotidienne.
L'économie populaire est composée d'une multitude de petites entreprises, souvent familiales, mais aussi nées de groupements de femmes, de jeunes. Les métiers sont variés: fondeurs de marmites en aluminium de récupération, fabricants d'attaché-cases à partir de boîtes de conserve usagées, réparateurs de matériel électronique, tailleurs, vendeurs et porteurs d'eau, mécaniciens, menuisiers, commerçants, voire banquiers. Cette économie est une réponse rationnelle à la rareté: elle utilise, avec beaucoup d'ingéniosité, toutes les ressources humaines et matérielles disponibles. Mais elle ne saurait être réduite à une économie de la "débrouille", à un mode de survie. Elle palie de plus en plus les carences de l'Etat ou son absence, dans tous les domaines: scolarisation des jeunes, assainissement et ramassage des déchets ménagers, etc. Elle déborde le champ initial de la famille pour s'organiser en réseaux étendus. Enfin, au-delà d'un ensemble d'activités économiques, l'économie populaire réinvente un modèle social où les exclus du système moderne ( chômeurs, invalides, personnes âgées, jeunes) peuvent trouver leur place.
Une économie qui colle à la société
L'Economie populaire est composée de milliers de petites entreprises familiales aux activités qui vont du petit commerce au recyclage des déchets en passant par tous les services imaginables. On y trouve aussi bien des réparateurs de vidéos, des tailleurs, des transporteurs, des mécaniciens, des charretiers, des petits cireurs, des barbiers, des laveurs et des gardiens de voiture, des maçons, des menuisiers, des petits commerçants, des "écoles de la rue", que des banquiers informels, des "mama benz" ou des agriculteurs urbains.
Cette économie est doublement populaire, d'une part parce qu'elle est familiale, de l'autre parce qu'elle entretient avec la société et sa culture des relations étroites.
C'est cette "symbiose" qui lui donne toute sa souplesse et son dynamisme.
L'Economie populaire est inventive ; elle est aussi "vigilante". Qu'une demande nouvelle se manifeste très vite, elle tente d'y répondre avec les moyens du bord. Un nouveau quartier apparaît : bien vite des petits commerçants s'installent. Vous cherchez une disquette d'ordinateur, vous la trouverez certainement dans un recoin du marché.
Quelques exemples d'innovation ou d'ingéniosité :
- machine à recycler les pneus,
- fabrication de pare-brise en plastic
- fabrication d'ustensiles de cuisine, et de petits matériels agricoles.
Une composante importante de l'économie nationale
L'Economie populaire assure une grande partie de l'emploi des villes du Tiers Monde (parfois plus de la moitié en Afrique). On ne sait pas mesurer sa production avec précision, mais on estime qu'elle représente au moins 20 à 30 % du PNB des pays africains.
La plupart des prévisions, notamment celle du BIT, s'accordent au moins sur un point : 90 % des nouveaux emplois dans les villes africains seront créés dans l'économie populaire (C. Maldonado, 1993).
L'Economie populaire est donc une composante essentielle des économies nationales qu'on a longtemps sous estimée. Peut être parce qu'on avait une conception fausse de la "modernité", calquée sur celle de l'Occident.
La vraie modernité ne réside pas dans les apparences et souvent le clinquant de la nouveauté, mais dans la capacité de répondre intelligemment à de nouvelles situations.
Si le ramassage des ordures par des "boroms charettes" est économiquement plus profitable en coûts, en emplois, en énergie, alors, sans états d'âme: vive les borums charettes! Mais les "boroms charettes" peuvent faire bon ménage avec des ordinateurs.
En tous les cas, nous ne pouvons plus jouer les autruches et faire comme si une grande partie de la population et de sa production n'existaient pas.
Chaque fois que nous entravons le fonctionnement de l'économie populaire nous mettons en péril des emplois. Parfois l'ordre public peut exiger quelques restrictions à son activité. Mais on ne devrait pas perdre de vue que toute perte d'emploi est un facteur supplémentaire de pauvreté et, peut être, de délinquance.
L'un des derniers remparts contre la pauvreté
Dans bon nombre de pays africains, la moitié de la population, voire plus, vit en dessous du seuil de pauvreté ou le côtoie de près.
Le Sénégal, sur la base du critère du nombre de calories part tête, compte 30 % de pauvres. La Banque mondiale, qui cite ce chiffre, ajoute qu'en cas de mauvaises récoltes, le nombre des pauvres doublerait. Cela signifie qu'au moins 60 % de la population de ce pays vit dans des conditions précaires, voire d'extrême précarité. Le Sénégal, avec un revenu par tête de 750 $ (la moyenne africaine au sud du Sahara est de l'ordre de 450 $ ) n'est certainement pas une exception.
L'Economie populaire est l'un des derniers remparts contre la pauvreté :
En premier lieu, parce qu'elle fournit de l'emploi et des revenus que l'économie moderne sera de moins en moins capable d'offrir. Soumises à une concurrence de plus en plus forte qui sont celles du "marché mondial", les grandes entreprises modernes sont vouées à produire avec toujours plus de capital et de progrès technique et de moins en moins de travail. De surcroît, selon des normes souvent inadaptées à nos revenus et à notre société.
Dans les pays du Nord ce sont les Petites et moyennes entreprises qui innovent le plus et qui offrent le plus d'emploi. En France, l'emploi industriel comprend 12 millions de personnes, dont au moins 8 sont salariées dans des PME.
En second lieu, parce que l'économie populaire fournit des biens et des services peut être de moindre qualité, mais à des prix et des conditions adaptées à une clientèle sinon pauvre, du moins modeste. Une de ces conditions est la divisibilité des biens qui permet à des familles modestes un accès parcimonieux à certaines denrées (sucres en bec, cafés et lait en petits sachets...)
En troisième lieu, parce que le capital par travailleur dans l'industrie moderne coûte de plus en plus cher (moyenne mondiale : 85 000 environ, soit 42 millions de FCFA).
Source : Ecopole
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