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Cinq siècles de
mondialisation :
Repères historiques, Tendances et Conséquences ?
Introduction
Dans cette communication, nous essayons de montrer comment le développement des
pays du Sud et celui des pays développés font partie d’un processus historique
simultané, et sont reliés fonctionnellement et se conditionnent mutuellement. Le
comportement des uns et des autres, dans ce cas, ne devenant intelligible que
par rapport à la structure et au fonctionnement du système global. Cependant qui
dit système, dit nécessairement complémentarités et contradictions
provisoirement stabilisées ainsi qu’une participation à part entière à la
gouvernance de la mondialisation.
Le petit Robert définit la mondialisation comme "le fait de devenir mondial,
de se répandre dans le monde entier". Des débats et discussions de plus en
plus vifs depuis le début des années 80, il ressort deux interrogations : se
répand-on dans le monde entier, s’externalise-t-on pour fonder la croissance de
son économie ou de ses affaires sur la conquête des marchés extérieurs ? Faut-il
subir ou percevoir la mondialisation comme une menace ?
Ces deux questions font dire, que, saisir la mondialisation et son développement
historique, c’est aussi déterminer ce qui reste de l’autonomie des politiques
nationales et la façon dont on doit restituer les capacités autonomes des
peuples.
Tenter de comprendre la "mondialisation de l’économie" est, ce faisant,
la meilleure aide pour définir une politique, qu’elle soit globale ou
sectorielle, comme par exemple, la définition d’une politique de développement
et de promotion de la science et de la technologie, dans la mesure où
l’environnement international est caractérisé par l’organisation de grands
espaces régionaux qui cherchent à faire de tout, un produit et à accaparer au
maximum les flux de capitaux dans le commerce et l’investissement.
Il importe donc, sur le plan méthodologique, de retenir dans la définition des
politiques, la combinaison d’une vision globale du monde, avec des approches
sectorielles. C’est-à-dire une appréciation de l’économie dans ses aspects
mondial, multinational, macro-régional, régional, local et national. Le
rétrécissement symbolique et le rétrécissement spatial du Monde nous y obligent.
L’aspect régional local ou national, permet de situer le développement dans son
contexte juridique économique et social, de saisir la diversité des
problématiques et les degrés d’adaptation des mesures mises en œuvre. L’aspect
mondial et multinational permet de cerner l’unicité d’un système économique
mondial.
Affirmer cependant, l’internationalisation de l’économie, est une évidence
banale. Ce qui importe le plus, c’est de relever que, par rapport aux mouvements
d’internationalisation du passé lointain et surtout du 18e, 19e et 20e siècle,
les mouvements actuels se différencient par leur caractère global et leur
complexité.
C’est ainsi que la croissance s’est imposée comme fin première pour tous les
pays du monde, entraînant des modifications dans les relations internationales
qui affectent l’activité de chaque pays, mais, au lieu de mettre d’avantage en
évidence les spécificités existantes, elles introduisent une nouvelle division
internationale du travail (D.I.T) par rapport à laquelle se définissait le
redéploiement de l’industrie Mondiale, ainsi que les nouvelles orientations des
politiques d’industrialisation nationale.
Mais, ne nous y trompons pas, le système mondial, tel qu’il fonctionne, est
hiérarchisé. Nous dirons qu’il est intégrant et marginalisant, c’est pourquoi il
est nécessaire qu’il existe au niveau mondial un minimum de solidarité, de
règles et une autorité acceptée.
L’idée d’un village planétaire est trompeuse dans une très large mesure. La
Banque Mondiale, dans un de ses rapports, parlant de la Mondialisation
considérant que les inégalités ont reculé avec elle, admet tout de même que 78%
de la population mondiale est pauvre, 11% appartient aux classes moyenne et 11%
sont riches. Les résultats sont plus décevants en réalité car :
- Les pays du Sud ne participent pas à la définition des politiques mondiales,
-
la croissance va augmente plus vite que la réduction de la pauvreté;
-
l’essentiel de la baisse de la pauvreté est le fait de la Chine alors qu’elle
gagne du terrain en Afrique;
- en Inde ce sont les classes aisées (la Shining
India) qui confisque les nouvelles richesses crées;
- l’aide représente moins
de 3% du PIB des pays pauvre.
En somme, la Mondialisation de l’économie n’est pas mondiale,
elle car beaucoup de peuples du monde sont en marge du processus. Comme disait
F. Braudel "il existe d’innombrables puits qui sont hors du temps du monde".
Elle n’est pas libérale non plus parce que les pays riches, malgré les
dispositions de l’OMC en faveur du démantèlement des obstacles tarifaires et non
tarifaires, multiplient les barrières dans tous les secteurs où les produits des
pays du Sud disposent d’un avantage comparatif.
Dans les chapitres suivants, nous allons montrer quelques
aspects de la nouvelle mondialisation de l’économie, mais en commençant par un
aperçu historique.
1. Le réajustement du système économique mondial
La mondialisation de l’économie n’est pas un phénomène nouveau. Elle a débuté
lorsque, chaque matin en se levant, les marchants se sont mis à rechercher de
nouveaux marchés, c’est à dire donc, depuis l’aube des temps. Mais son
développement contemporain est surtout lié à celui du capitalisme. C’est
pourquoi, depuis le moyen âge, depuis Christophe COLOMB et Vasco de GAMMA,
depuis le "marché de tout l’univers" de SISMONDI et le «marché mondial" de MARX,
les marchands ont toujours poussé à une ouverture de plus en plus grande des
marchés.
A travers l’histoire, d’ailleurs, si l’on considère le développement du
Capitalisme, on peut lui reconnaître trois grandes caractéristiques :
1- Sa dynamique non linéaire- Croissance, dépression, découverte de l’Amérique,
colonisation, recherche effrénée de débouchés...
2- La dynamique de l’offre (biens et services, amélioration des équipements,
fordisme, économies d’échelle, concentration...)
3- L’ouverture des marchés et l’extension à des territoires nouveaux de
l’activité marchande.
Cette évolution s’est appuyée sur deux leviers essentiels :
a) les innovations et les progrès techniques ; surtout dans les moyens de
communication et dans la production.
b) le renforcement de l’autorité de l’État (par exemple l’église interdit la
guerre) et l’établissement de relations d’échanges de services avec l’État, même
si la mondialisation, c’est aussi pour le capital un moyen de s’abstraire des
règles que lui impose l’État sur un territoire donné.
Mais, l’établissement de relations économiques régulières et répétées suppose la
paix, et leur extension à de nouveaux espaces passe souvent par la violence et
la guerre, ou par d’autre moyens de domination dans les finances, l’industrie,
le commerce… ;
C’est ainsi que, selon les caractéristiques dominantes de l’époque, la
mondialisation de l’économie a eu une appellation différente : de la croisade de
Charlemagne pour l’occidentalisation des marchés orientaux de l’Europe de
l’ouest, on est passé à l’impérialisme colonial avec le règne des 3 M :
militaires, missionnaires et marchants. Ce fut ensuite l’ère de l’Économie-Monde,
(exploit scientifique des 18 et 19ème siècle), de l’Économie Internationalisée
et depuis les années 1970 l’on parle de la Mondialisation.
2. Les caractéristiques de la mondialisation
Qu’est ce que la Mondialisation de l’Économie?
Selon l’historien de l’Économie Philippe Norel [1], "la Mondialisation, c’est
l’extension à la Planète, depuis l’Europe, du Marché des biens, des services et
des capitaux ainsi que les mouvements de la population ; ce processus
s’accompagne de la progression de la régulation marchande et de la
transformation des sociétés en fonction des impératifs du Marché."
Cette définition fait ressortir plusieurs choses :
-
La mondialisation n’est pas seulement l’expansion des échanges des biens
économiques;
En effet, le taux d’ouverture des principales économies est passé de 5,5% en
1830 à 12% en 1913 en valeur alors qu’entre 1950 et 1990 taux de croissance du
commerce international est passé de 2,5% à 4% seulement.
-
La mondialisation n’est pas non plus l’expansion des marchés de capitaux. Nous
savons que l’investissement direct étranger était intense en 1850 et que les
investissements de portefeuille dans la même période on connu une expansion
spectaculaire.
C’est donc la 2ème partie de notre définition qui indique
mieux les traits qui permettent de définir la Mondialisation en cours.
La 1ère nouveauté c’est le développement inédit des firmes-réseaux.
Le 2ème trait caractéristique en est la globalisation financière.
Le 3ème élément consiste dans la Régulation.
En réalité il n’y a pas de gouvernement de la Mondialisation encore moins de
gouvernance de la Mondialisation (voir les études sur la crise actuelle). Il
était plutôt question de dessaisir l’État providence de ses fonctions de
souveraineté :
-
Régulation du marché;
-
Régulation de l’activité économique (mission de stabilisation);
-
Régulation sociopolitique (médiation pour créer l’harmonie et le consentement).
Et donc mettre en place les politiques de libéralisation à
travers les principales dispositions que sont :
-
Le décloisonnement des frontières;
-
La déréglementation;
-
La désintermédiation. [2]
La mondialisation que nous appelons quelques fois
"nouvelle mondialisation" n’est rien d’autre que l’évolution du marché.
Elle a débuté dans sa forme actuelle après la seconde guerre mondiale, avec
le développement des entreprises multinationales dont l’intégration interne
se réalise par le biais de transactions entre éléments de la même
entreprise, afin d’accroître la rentabilité. Il ne faut pas non plus
confondre la Mondialisation et l’Internationalisation qui, elle, signifie
que ce sont les Économies nationales qui sont les entités les plus
significatives puisque les gains réalisés à l’étranger ou bien sur
l’étranger sont drainés vers l’économie nationale.
A tous ces phénomènes se greffent un nouveau : l’interpénétration économique
au travers des frontières, dans la production, la commercialisation, le
financement et la recherche-développement.
En d’autres termes, ils émergent des entreprises qui distribuent leurs
activités industrielles et financières au niveau international, avec comme
résultat, une progression du commerce international, des flux de capitaux et
de l’investissement, plus rapide que la production. Par exemple :
|
Années |
1960 à 1970 |
1980 à 1990 |
1992 |
|
Commerce, capitaux et investissements |
8,3 % |
3,7 % |
4, 7 %. |
|
Production |
5,3 % |
2 ,8 % |
1 % |
On peut noter par ailleurs que rien qu’entre 1990 et 1995, le
commerce mondial a été multiplié par cinq. Au niveau du PIB mondial, il
représente plus de 25 %, contre 7 % il y a cinquante ans. Les flux de capitaux à
destination des pays sous développés sont passés, entre 1990 et 1996, de 100
milliards à 284 milliards US$. Mais l’origine des fonds s’est profondément
modifiée. C’est à dire que, la part de l’aide publique, qui était de plus de 50
% du total, n’est plus que de 20 %, l’essentiel des apports étant d’origine
privée, sous formes d’investissements, de prêts de banques commerciales,
d‘émissions d’obligations internationales etc.… En d’autres termes, c’est le
marché qui finance le développement.
Flux de capitaux 1990 - 1996
(en milliards US$)
1990
1991 1992 1993 1994 1995 1996
Cumul
100,6 122,5 146,0 212,0 207,0 237,2 284,6
Privé
44,4 56,9 90,6 157,1
161,3 184,2 243,8
Public
56,3 65,6 55,4 55,0 45,7
53,0 40,8
Apports privés : par région
(en milliards US$)
1990
1991 1992 1993 1994 1995 1996
Total PVD
44,4 56,9 90,6
157,1 161,3 184,2 243,8
Afrique subsaharienne
0,3 0,8 -0,3 -0,5 5,2
9,1 11,8
Asie de l’Est/Pacifique
19,3 20,8 36,9 62,4 71,0 84,1
108,7
Asie du Sud
2,2 1,9 2,9 6,0 8,5
5,2 10,7
Europe/Asie Centrale
9,5 7,9 21,8 25,6 17,2 30,1
31,2
Am.Latine/Caraîbe
12,5 22,9 28,7 59,8 53,6 54,3
74,3
M-O et Afrique du Nord 0,5
2,2 0,5 3,9 5,8 1,4 6,9
Source :
Jeune Afrique, n° 1893 - Du 16 au 22 Avril 1997.
Mais le marché, résultant de la division avancée du travail, est un rapport
social. Il met en relation des acteurs situés au sein d’une structure sociale.
Il n’introduit pas nécessairement un rapport de réciprocité équitable.
Le marché mondial est un système complexe dans lequel s’affrontent ou coopèrent
les États et les agents économiques. Tout le monde peut participer au feu sans
disposer des mêmes moyens dans la fixation des règles. [3]
L‘absence d’intégration des marchés du travail qui pénalise surtout l’Afrique
qui détient la plus grande proportion sur les marchés des capitaux et des
produits, est une autre caractéristique de la mondialisation de l’économie.
Les relations internationales favorables, des innovations technologiques et
organisationnelles et des mouvements de concentration sont les conditions
nécessaires à l’extension de la mondialisation. Mais, en mondialisant ses
pratiques, l’économie capitaliste mondialisée universalise sa logique. Cette
logique qui érige la loi de la valeur en paramètre économique indiscutable et en
fait la norme de fonctionnement de l’ensemble de la société. Tout devient
marchandise et la loi de la valeur mondialisée, engendre nécessairement la
polarisation. (Il ne s’agit pas au fond de loi mais d’une thèse de la
mondialisation de la valeur. La valeur étant conçue comme l’expression de celle
du système productif impliquant que la force de travail n’ait qu’une valeur pour
l’ensemble du système mondial. Si cette valeur doit être mise en rapport avec le
niveau de développement les forces productives, celui-ci est donc celui qui
caractérise le système mondial pris dans son ensemble et non les systèmes
nationaux. Ce mécanisme, fruit d’un rapport de force, est pour arriver à un taux
de plus value plus important. Il va de soit que sous ce rapport, le niveau de
développement des forces productives retenu est équivalent à celui d’une grande
puissance. La conséquence de ce mécanisme sur les pays africains par exemple est
double : refus ou blocage de toute forme d’industrialisation et dépossession des
producteur de la capacité de définir eux-mêmes le prix de leurs productions).
3. Les tendances de la mondialisation
On peut les résumer par la concentration de plus en plus forte des monopoles
dans les domaines suivants que nous ne développons pas ici :
- Finances Internationales, appelée aussi, globalisation financière ;
- Multinationales (développement des firmes-réseaux) ;
- Science et Technologie ;
- Communication et information ;
- Accès aux ressources naturelles.
Disons tout de même que c’est ici le lieu de la construction de toutes les
alternatives avec des "brain trusters" ainsi que des structures de veille
scientifique et technologique, parce que c’est à partir de ces segments que les
grands monopoles tentent d’affaiblir les États après avoir lancé le processus de
contrôle de la Planète.
4. Les conséquences de la mondialisation
a - Les conséquences sociales de la Mondialisation
- Pas de croissance de l’emploi
Contrairement à une idée largement répandue, la concurrence des pays du Sud, ne
menace pas l’emploi dans les pays du Nord. Même si la plupart des pays du Sud
dans les exportations manufacturières mondiales est passée de 6 % en 1970 à 16 %
dans les années 90 et à 25 % en 1996, le Sud achète au Nord plus qu’il ne lui
vend.
S’il n’y a pas donc pas de croissance de l ‘emploi en Europe, par exemple, cela
est dû plutôt à des causes internes. Notons à cet égard que l’essentiel des flux
financiers et commerciaux et des investissements à l’étranger des pays de l’OCDE
s’effectuent entre eux (80 %). Ce système favorise les politiques économiques
restrictives, chaque pays cherchant à exporter ses difficultés chez ses
partenaires. A défaut de perspective de croissance, les entreprises cherchent à
améliorer leur rentabilité tout en limitant les investissements ; (Voir à ce
sujet ; "Les riches n’aiment pas que les pauvres s’enrichissent", par
Jean François REVEL, in Jeune Afrique, n°1892.
- Diminution de la classe ouvrière dans les pays capitalistes développés et
affaiblissement syndicale ;
- Transformation des alliances dans les pays du Sud ; recomposition des
bourgeoisies, fragmentation ou disparition de certaines organisations fortes de
type "hors du système" [4], en favorisant ceux qui aspiraient à être des
contre-pouvoirs solides, mais plutôt pour des réformes douces. Par exemple, au
Sénégal, l’affaiblissement syndicale a commencé par prendre la forme d’une
modification de l’article 47 du Code du travail et a été exigée par la Banque
Mondiale et le FMI selon Monsieur Madia Diop, secrétaire général de la
Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal (CNTS), membre du bureau
politique du Parti Socialiste et vice-président de l’Assemblée Nationale, afin
de permettre aux employeurs de licencier sans notification préalable, ni écrite,
ni verbale et sans avoir à évoquer des motifs ;
- Déséquilibre dans les relations centre-périphérie (immigration, sans-papiers,
exclusion, naissance d’un quart-monde etc.)
b - Les conséquences politiques de la mondialisation
-
Crise de l’État-nation, qui ne dispose pas de moyens d’agir sur une dimension
qui le dépasse ;
-
Pouvoir hégémonique des USA (instrumentalisation de certains organes des Nations
Unies, guerre du Golf...) ;
-
Droit d’ingérence. Ingérence humanitaire, ou pour le respect des droits humains,
dont les causes (pauvreté, misère, vol, détournements etc.) sont liées aux
modèles d’accumulation;
-
Les nouvelles conditionnalités, qui établissent un lien entre l’aide économique
et l’ouverture au marché ou la démocratisation, de type occidental : bonne
Gouvernance, démocratisation, coopération décentralisée, éducation de base, qui
méritent d’être bien discutées.
c - Conséquences sur de la Mondialisation sur la
détérioration du potentiel économique de développement dans les pays du Sud
En 1981, la Banque Mondiale, dans son rapport sur l’aide internationale, disait
ceci : "Si l’Aide doublait en valeur réelle, d’ici à la fin des années 1980,
c’est à dire, si elle passait de 4,9 US$, à 9,1 (soit 17,8 courants), si la
politique extérieure était orientée dans le sens voulu, l’Afrique aurait un taux
de croissance par habitant de 2,5 %, en moyenne". Or, en 1989, le montant de
l’Aide était de 13 milliards US$ ; le montant cumulé, de 1983 à 1989 était de
75,5 milliards.
Pour l’Afrique au sud du Sahara, le montant de l’Aide en 1989 était de 27,7
milliards US$, soit, 7,9 % du PIB par habitant. Pourtant, le PIB, par habitant a
diminué de 1 %, par an, de 1980 à 1990, et le PNB de 2,8 %.
En réalité, l’Afrique a reçu des prêts à des fins de consommation. L’Aide, ici,
n’a pas pour vocation de construire une société nationale solidaire. D’aucuns
pensent d’ailleurs que l’Aide, en Afrique au sud du Sahara, a été négatif sur la
croissance.
Les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) bien qu’ayant permis le
rétablissement du déséquilibre de certains indicateurs macroéconomiques, ont été
désastreux pour nos économies, en renonçant aux objectifs sociaux. Ils ont
favorisé par ailleurs une fuite de capitaux énorme.
En 1990, les pays du Tiers-monde, hors OPEP, ont transféré, 12 milliards US$.
Alors qu’il est partout décrié, le manque de capitaux pour l’investissement.
Pour l’Afrique au sud du Sahara, selon la Banque Mondiale, de 1970 à 1987, 13
pays exportateurs de pétrole et de produits miniers, ont transféré, 72,5
milliards US$, sous formes d’intérêts, de profits et de remboursement de la
dette.
Les transferts nets, sous formes d’intérêts et sorties nettes de fonds, ont été
de 68,5 milliards US$, pour l’ensemble des pays au sud du Sahara, dont 21, sous
formes d’intérêts, et 47,5, sous formes de fuites d’épargne.
De 1980 à 1987 (décennie perdue, selon la B.M. pour le développement), cette
partie du continent avait transféré, 51 milliards US$ vers le Nord, compte non
tenu des transferts invisibles. Aujourd’hui, l’Afrique continue encore de
fournir des ressources financières au centre. Cela veut dire, dans ces
conditions, que le potentiel de développement économique se détériore
inexorablement depuis 30 ans.
d - Les conséquences culturelles et idéologiques
La question de l’identité nationale et la problématique de la tendance à la mise
en place d’une conscience supranationale font l’objet d’un débat partout. Mais
la bourgeoisie transnationale oublie qu’elle a construit les bases matérielles
de son existence avec une culture adéquate, alors qu’en face, les peuples
défaits ou les cultures en déclin se lancent péniblement à la recherche d’une
identité avec le risque que cela débouche sur le nationalisme et sur les
intégrismes de toutes sortes. Le nationalisme, on le sait pousse aux excès de
toutes formes (obscurantismes, dépolitisation, violence organisée etc.).
5. Les défis de la mondialisation
Les défis de la Mondialisation de l’économie, pour les pays du Sud et l’Afrique
en particulier, sont liés aux tendances mêmes de la nouvelle Mondialisation que
nous avons évoquées. Les autres défis sont liés au développement économique et
social immédiat de l’Afrique sont les suivants :
a- le défi de l’intégration régionale dans le sud
Comme nous l’avons montré, la Mondialisation de l’Économie, interpénétration des
capitaux et des systèmes productifs, se développe très vite. Elle met en place
une économie mondiale dominée collectivement par une interpénétration
tripolaire. C’est à dire que nous sommes en présence d’une Triade dont chaque
composante cherche à former une "région sud". [5]
A -
USA-MEXIQUE-CANADA ---------------------- » ALENA- MERCOSUR
B - JAPON-USA
----------------------- » ASIE DE L’EST (APEC/AFTA)
C - UE-EUROPE DE
L’OUEST ----------------------- » AFR/SS-AFR/NORD
Que les USA manifestent un intérêt nouveau pour l’Afrique, ou que l’Union
européenne veuille être plus présente en Amérique latine, ne change rien à la
logique qui sous-tend cette forme d’organisation régionale. En effet, la
formule, "marché commun", ouvert sur l’économie mondialisée, est, selon
la théorie néolibérale, la seule forme de régionalisation acceptable ; elle
permet l’intensification des échanges entre régions et au niveau mondial, et
donc assure "la croissance que tout le monde veut".
Mais avant d’en arriver là où ils se trouvent, les grands pays se sont efforcés
de faire des "régions nord" des espaces de plus en plus dynamiques et
autocentrées, c’est à dire maîtrisant parfaitement les conditions de
l’accumulation :
-
la maîtrise locale des ressources naturelles ;
-
la maîtrise de la production ;
-
la maîtrise des marchés ;
-
la maîtrise locale du marché ;
-
la maîtrise de la reproduction de la force de travail ;
-
la maîtrise locale de la centralisation du surplus ;
-
la maîtrise locale des technologies;
-
la maîtrise du système bancaire.
C’est ainsi que les trois blocs
du Nord polarisent 90 % du total des échanges et 80 % des investissements dans
le monde. (L’Afrique détient respectivement : 2,5 % et 2 %, alors que l’Asie
attire 11 % des investissements). Cette prépondérance des investissements
croisés de la Triade est le reflet de l’homogénéisation de l’espace économique
des pays industrialisés.
Il faut aussi noter, qu’encore aujourd’hui, malgré les résistances et
l’alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) "le contient américain
dans son ensemble demeure le champ d’action privilégié des firmes américaines,
dont la position dominante sur les marchés de l’ALENA et de l’Amérique du Sud
n’est guère remise en cause. De même, l’ensemble Japon-NPIA-ASEAN absorbe la
majeure partie des investissements des firmes japonaises, qui dominent les flux
d’IDE dans cette région du Monde". [6]
Comme on peut le voir, une telle organisation pour le Nord, qui n’est pas du
tout incompatible avec la mondialisation des marchés, facilite la déconnexion ou
le repli, en cas de crise grave dans les régions du sud, comme cela a été le cas
au Brésil, au Mexique et avec la crise en Asie. Ce repli est d’autant plus
facile qu’ils ont fait les lois et disposent de capacités techniques qui leur
permettent rapidement de lever les obstacles physiques et réglementaires aux
mouvements des capitaux.
Les pays africains devraient donc avoir, sur la question de l’intégration
régionale, une vision et des démarches qui permettent d’assurer un degré
autonomie relative. En outre, il apparaît de plus en plus que toute forme de
régionalisation qui ne prendrait pas sérieusement en compte, la pauvreté, la
paupérisation des classes moyennes, l’exclusion et les questions liées à la
protection de l’environnement, sera vouée à l’échec, sans nul doute.
Aujourd’hui, un grand nombre de dirigeants du Nord comme du Sud pensent
impossible une intégration avantageuse pour les pays du Sud dans l’économie
mondiale sans changer les structures de son fonctionnement.
De même l’argument selon lequel une insertion accrue au marché mondial
particulièrement pour l’Afrique, est une condition essentielle du développement,
doit retenir notre attention dans la recherche de solutions viables. Il est
démenti par les faits. En 2003, la part des échanges de l’Afrique dans le PIB
était de 52,7% contre 41,5 % en moyenne mondiale. C’est ce que nous appelons, le
ratio d’intégration. Pour rappel, les taux étaient de 19% pour les USA, 19,9%
pour le Japon, 24,1% pour l’Asie du Sud, 30% dans la zone euro, 34,9% dans les
pays à bas revenu, 38,3% dans les PED à haut revenu, 38,7% au Royaume-Uni, 42,2%
en Amérique latine, 50,4% au Moyen Orient et Afrique du Nord, 70,5% les pays
émergents d’Asie de l'Est et du Pacifique), 62,9% pour quelques les pays pauvres
très endettés[7]. Si on considère l’ensemble des actifs de chaque région, l’Afrique
a parmi les taux les plus élevé (plus de 85%.
Le défi de la mise en place d’un gouvernement d’une Afrique unie fait l’objet de
nos travaux. Il n’est pas utopique, il est impératif. Plus nous laisserons les
États s’installer dans le confort de leur souveraineté nationale, plus nous
perdrons du temps dans nos efforts pour restaurer les capacités autonomes de nos
peuples.
Mais la réalité fait que pour chaque projet, il y a toujours un "coût
d’opportunité" qui fait que l’on puisse être prêt à s’engager tout de suite
mais surtout un "coût de renonciation" qui peut apparaître comme
difficilement soutenable pour certains. C’est comme au sujet de la promotion des
langues africaines comme langue de travail. La plupart d’entre nous, "savants et
diseurs du Droit", ont peur de se découvrir analphabète si on les mettrait en
ouvre immédiatement.
b- le défi de la sécurité extérieure dans le sud
Toute guerre est mauvaise pour l’humanité. Malheureusement, à commencer par les
pays occidentaux, on ne le fait jamais assez comprendre. On y développe l’idée
que ce sont les grandes guerres comme la seconde guerre mondiale qu’il faut
éviter.
En réalité, détenant le monopole des armes de destruction massive, soucieux de
la paix et de la stabilité dans les zones de grandes productions, les pays du
Nord, selon la doctrine des "conflits de basse intensité", il leur arrive
pour cause de rivalités, de provoquer des conflits locaux, compte tenu de la
fragilité de certains pays du Sud, liée à la diversité ethnique, religieuse ou à
certaines disparités régionales. C’est pourquoi, il nous faut soutenir, tous les
groupes, toutes les organisations, ainsi que toutes les initiatives crédibles,
susceptibles de concourir à l’instauration de la paix entre régions, ethnies et
pays. [8]
En conclusion, on peut retenir malgré tout, même si dans les nouvelles batailles
pour contrôler, voire dominer le monde, la concurrence est accrue et dure, que
la mondialisation, par l’essor de nouveaux pays industrialisés, introduit une
contribution positive à la croissance de l’économie mondiale. La tâche immédiate
n’est-elle donc pas d’arriver à un développement autocentré et protégé, dans une
mondialisation qui puisse garantir les échanges équitables entre régions du
monde, inégalement développées ? Car, la mondialisation est un fait de
l’histoire moderne et même si on peut l’analyser en termes de crises des
capacités autonomes des pays du Sud, [9] elle est indubitablement un fait
positif, un progrès dans l’histoire des hommes. De ce point de vue, il faut
plutôt une insertion active, à même de modifier, les conditions de la
mondialisation, au lieu de poser le problème en termes de refus. Car, le
capitalisme, comme le montre son histoire, engendre toujours des
contre-pouvoirs, susceptibles de limiter des effets pervers.
L’enjeu, le véritable défi, c’est d’être positif dans la bataille pour un monde
multipolaire, introduisant un rapport de réciprocité équitable, dans lequel le
Droit et l’Équité jouent un rôle important en tant que facteurs de régulation ou
de transformation. Les secteurs de la formation, de l’enseignement et de la
recherche sont sans contestations possibles ceux qui doivent retenir le plus
notre attention. Il apparaît en effet que la science et la technologie sont
aujourd’hui, les facteurs les plus importants dans la croissance et la
compétitivité des pays, mais aussi d’inégalité entre régions du monde. En
d’autres termes, le fossé qui sépare les différentes nations est aussi la
conséquence de l’inégal développement de leur potentiel scientifique et
technique. Comment maintenir ou restituer nos capacités autonomes, le cas
échéant ? Comment éviter de devenir pour l’Afrique et le Sénégal, de simples
espaces de consommations ? Voila autant de questions à résoudre.
Communication de Dr Chérif Salif SY
Secrétaire général de l’Association Sénégalaise des Économistes (ASE)
Mis en ligne sur Afrology 24 août 2009
Notes
1. Philippe Norel; L’invention du Marché : une histoire économique de la
Mondialisation Ed du Seuil, France 2004.
2. Remarques : La globalisation financière, datant des années 80, se traduit par
:
1 - la déréglementation (démantèlement des dispositifs de contrôle des changes)
; elle a pris effet le 1er Juillet 1990.
2 - le décloisonnement (abolition des frontières, aussi bien des marchés
nationaux qu’entre les différents produits financiers) ; le système financier
international est devenu un marché unique de l’argent ;
3 - la désintermédiation (la possibilité de recourir directement aux marchés
financiers.
Par « entreprises-réseaux » on entend un ensemble d’entreprises développement
des relations de coopération avec un ensemble d’entreprises extérieures, en
externalisant ou en sous-traitant une partie de leurs activités afin de gagner
en souplesse. Alors que « l’entreprise intégrée », internalisait au maximum ses
activités, de manière à augmenter son autonomie.
3. Sur toutes ces questions ainsi que sur les problèmes de régulation, de droit
et d’étique, voir les travaux du Comité d’analyse économique (CAE) du
gouvernement Français, ainsi que les études internationales.
4. Il s’agit souvent d’organisations syndicales, estudiantines ou autres, dont
la défense des « intérêts matériels et moraux » de leurs membres devait être
comprise aussi, comme la lutte contre le capitalisme et les privilèges.
5. Voir sur ce chapitre, Bernard FOUNOU-TCHUIGOUA, » Afrique de l’Ouest : les
conditions de la relance de la coopération », in Africa Development Vol, XXI, n°
2 et3, 1996, pp, 279-300).
6. Jacques ADDA, La Mondialisation de l’économie : Genèse et problèmes, Édition
La Découverte, 2006
7. Jacques BERTELOT, David et Goliath : argument contre les APE entre l’Union
Européenne et les ACP? ENSAT-France, décembre 2006.
8. Bernard FOUNOU-TCHUIGOUA, » Afrique de l’Ouest : les conditions de la relance
de la coopération », in Africa Development Vol, XXI, n° 2 et3, 1996, pp,
279-300).
9. Philippe Norel « Nord-Sud : les enjeux du développement ; autonomie, travail
fantôme, servitude. » Ed. Syros, Paris, 1986.
ELEMENTS DE BIBLIOGRAPHIE
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Découverte, collection "Repère" 2006.
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découverte, Paris.
BERTELOT Jacques, David et Goliath : argument contre les APE entre l’Union
Européenne et les ACP? ENSAT-France, décembre 2006.
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FOUNOU-TCHUIGOUA Bernard, "Afrique de l’Ouest : les conditions de la relance
de la coopération», in Africa Development Vol, XXI, n° 2 et3, 1996, pp,
279-300).
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Éditions silex/nouvelles du Sud, 2003. Une nouvelle vision du développement
intégré et concerté : le NEPAD, in Le NEPAD et les enjeux du développement
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Larose, Paris 2002.
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presses de Sciences-Po, 1996.
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fantôme, servitude." Ed. Syros, Paris, 1986.
- L’invention du Marché : une histoire économique de la Mondialisation Ed du
Seuil, France 2004.
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millénaire" Édition l'Harmattan, Paris, Janvier 2000.
- "Le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique", une réponse
Africaine à la mondialisation de l’économie, in Le NEPAD et les enjeux du
développement économique en Afrique, Commission Économique pour l’Afrique,
Maisonneuve & Larose, Paris 2002 ;
- le Mécanisme Africain d’Évaluation par les Pairs (MAEP) instrument novateur
pour l’effectivité des droits économiques, sociaux et culturels (DESC) in
"Intellectuels Africains face à la Mondialisation : Pour un développement plus
durable" Éditeur, Cosmos Publishing, USA, 2007.
TRANSVERSALE, Sous la direction d’Alain NOJON et Pierre DALLENNE, La
Mondialisation : genèse, acteurs et enjeux, Edition Ellipses, Paris, 2004.
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Dr Chérif Salif SY
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