Et si les africains de la
diaspora étaient des acteurs du développement de l’afrique ?
Dans le contexte de la mondialisation où les migrations transnationales et
internationales sont considérées comme une mobilité géopolitique et
géo-économique, l’apport des Africains de la diaspora peut prendre une
signification bien particulière pour l’Afrique en matière de son développement.
Ce texte propose une réflexion sur la nature de cette signification, dans les
rapports Nord-Sud.
Et si la diaspora africaine rimait avec solidarité internationale et
développement ?
À partir de leurs indépendances dans les années 1960, les pays africains qui
entrent à "l’ère du développement" vont connaître à des degrés divers,
l’émigration de leurs ressortissants vers l’Europe et l’Amérique du Nord. Or,
dans l’analyse du processus de développement la variable migration a un
caractère paradoxal. En effet, elle peut être vue sous une optique de gain ou de
perte pour la construction des pays d’origine. Pendant la décennie 1960-1970,
l’émigration des ressortissants africains était surtout considérée comme
nuisible au développement de l’Afrique.
Mais plus tard on a compris que les émigrants pouvaient aussi représenter
potentiellement, des diasporas susceptibles d'être mobilisées au profit de leur
pays d'origine (Gaillard et Gaillard, 1998). Depuis lors, on tend de plus en
plus à analyser les migrations sous une optique de gain, et des études mettent
en lumière l’implication des diasporas africaines à titre de partenaires
(formels ou informels) dans les projets de développement local dans leurs
régions, villes et villages d’origine. Dans le contexte de la mondialisation où
les migrations transnationales et internationales sont considérées comme une
mobilité géo-politique et géo-économique ces partenariats peuvent prendre une
signification bien particulière pour l’Afrique, dans les rapports Nord-Sud en
matière de solidarité internationale et de développement. Ce texte propose une
réflexion sur cette signification. Après avoir donné une définition du concept
de diaspora, nous élaborons successivement sur la question des diasporas
africaines, sur les divers programmes de développement dans lesquels elles
interviennent (ou pourraient intervenir) selon différents types de partenariat
nationaux ou internationaux.
De la notion de Diaspora
Le mot diaspora, qui signifie dispersion, vient du grec sporo qui veut dire
"graine" ou speira "semer". À l'origine, le terme était utilisé pour désigner
"la dispersion des établissements helléniques autour de la Méditerranée depuis
des temps anciens" (Gaillard et Gaillard, 1998 : 41). La notion de diaspora
désignait précisément la migration des savants grecs expatriés et diffusant à
travers le monde la culture hellénique. En effet, dans le domaine des sciences,
l'émigration des savants ou "l’exode des cerveaux" est un fait historique bien
connu dans l’Antiquité grecque. Il s’agit d’un phénomène que l’on peut
d’ailleurs qualifier d’universel. Dans la tradition biblique, le terme a ensuite
été utilisé pour désigner la "dispersion des juifs" et enfin pour parler des
peuples ne disposant plus de territoire national autonome, comme les
Palestiniens ou les Kurdes.
Mais depuis les années 1980, la géographie a recours à la notion de diaspora
pour nommer les communautés nationales migrantes en interaction entre elles et
avec le pays d'origine. Cette définition met ainsi l'accent sur la
territorialité particulière de cette forme d'organisation sociale qu'est la
diaspora. De manière générale, on met en évidence trois grands secteurs dans
lesquels s’opère l’interaction diasporas-pays d’origine :
1) le secteur du
développement local,
2) le secteur des affaires et
3) le secteur de science et
de la technologie (S&T).
Dans cette perspective, la diaspora renvoie à la
"multipolarité" de la migration et à l’ "interpolarité" des relations. Enfin,
la diaspora se caractérise fondamentalement par l’existence réseau. De nos
jours, la mondialisation de l'économie et des nouvelles technologies de
l'informatique et de la communication (NTIC) sont grandement propices à la
formation et à la consolidation des réseaux, ainsi qu'à l'émergence de nouvelles
formes de diasporas.
L’afrique et ses diasporas
Les conditions de vie très difficiles ou les ambitions personnelles et
collectives obligent souvent les populations africaines à quitter leur pays
d'origine pour d'autres "cieux meilleurs" ou d'autres El Dorado réels ou
imaginaires. Dans les années 1960, les pays du Sahel (Mali, Mauritanie, Sénégal)
généralement pauvres, accèdent à l’indépendance. Faisant face à des graves
problèmes de chômage, ils mettent en œuvre des programmes de développement qui
favorisent l’émigration de leurs ressortissants vers l’ancienne métropole, la
France. Cette mesure, qualifiée souvent de "soupape de sécurité ", permettait de
desserrer l’étau du chômage pour maintenir une cohésion sociale. Dans les années
1970, une nouvelle politique migratoire favorise l’arrivée des marchands
ambulants du Sahel qui sillonnent, outre la France, les Pays-Bas, l’Allemagne,
la Suède, l’Italie, l’Espagne, etc. On assiste également à l’émigration des
travailleurs d’autres pays africains. (Diop, 1993). Dans la même période,
l’Afrique connaît "l’exode des cerveaux". Les meilleurs ingénieurs,
techniciens, juristes, médecins, professeurs, chercheurs, scientifiques,
artistes, écrivains, etc. africains quittent leur pays pour l’Europe et
l’Amérique du Nord, "à la recherche d’un véritable statut, d’une
reconnaissance de la valeur de leurs capacités" (Corm, 1993 :55).
Les régimes de dictature, la crise économique et sociale provoquée par les
Programmes d’ajustements structurels imposés aux pays africains par la Banque
mondiale et le Fonds monétaire internationale (FMI) au début des années 1980,
forcent des entrepreneurs, commerçants et négociants, etc. à prendre le chemin
des pays riches. Enfin, les deux dernières décennies (1980-1990 et 1990-2000)
ont été celles de nouvelles catégories d’émigrés. Il s’agit des émigrants
écologiques qui fuient les conséquences de la désertification, de la sécheresse
et de la famine. Ou encore des émigrants politiques qui ont survécu aux
dictatures africaines, des émigrants économiques victimes du chômage endémique,
de la crise de l'emploi et de la pauvreté.
D’après les estimations de 1990, les Africains résidant dans dix pays européens
étaient de l’ordre de 289 101 personnes. La répartition par nationalité indique
que les Sénégalais, les Ghanéens, les Maliens et les Nigérians constituent le
groupe majoritaire (Robin, 1992). Mais il faut considérer ces chiffres avec
circonspection, car ils sont sous-estimés dans certains pays comme l’Espagne,
l’Italie ou la Belgique (Auer, 1991). Les flux de migrations de l’Afrique ont
également abouti au cours des dernières décennies en Amérique du Nord. Par
exemple, les données de ces années estimaient à 16 949 le nombre total
d’étudiants, scientifiques et ingénieurs de l’Afrique subsaharienne aux
États-Unis. Le Canada a accueilli aussi quelques flux migratoires de cette
partie du continent africain. ((Halary, 1994).
L'émigration africaine vers certains pays du Nord et/ou du Sud, est ainsi
devenue un phénomène international important de la fin du XXe siècle. Il n'est
donc pas exagéré de recourir au concept de diaspora pour désigner les
populations africaines, toutes catégories sociales confondues, en exil
volontaire ou involontaire et dispersées aujourd'hui dans les quatre coins du
monde. Par diasporas africaines ou Africains de la diaspora, nous entendons les
communautés des différents pays de l’Afrique subsaharienne installées en Europe,
aux États-Unis, au Canada, dans les Antilles, aux Caraïbes et y travaillent,
vivent ou survivent tant bien que mal. On peut y inclure aussi les communautés
africaines installées dans des pays du sous-continent autres que leur pays
d'origine.
Contrairement aux diasporas asiatiques, du Moyen-Orient et de certains pays
d’Amérique latine qui ont des organisations confédératives comme la Convention
mondiale des chinois, le Congrès mondial juif, les diasporas africaines ne
disposent pas de tels organes. Les associations des émigrés d'Afrique ont
tendance à s’organiser plutôt sur la base du pays, de la région ou de la
localité d'origine. Mais, en tant qu'émigrés les Africains, à l'instar des
autres peuples d'émigrés, développent ce qu’on peut appeler la "culture
d'émigré " dont les valeurs fondamentales sont : l'importance de la
communauté d'appartenance, les ambitions saines de réussite pour soi-même et
pour sa progéniture, la valorisation de l'éducation, la propension à l'épargne,
l' esprit de sacrifice, la débrouillardise, l'esprit d'initiative (de Rochebrune,
1996). Cependant, comme immigrants, les Africains ont souvent des rapports très
variables avec la société d'accueil, eu égard à leur adaptation, insertion
professionnelle et sociale. Tous les cas de figure sont possibles. Ils peuvent
aller d'une insertion sociale et professionnelle partielle ou complète, à des
situations de précarité, de chômage, d'exclusion et de pauvreté. Dans tous les
cas, les diasporas peuvent être vues comme le prolongement de la société civile
du pays d'origine. En cela, elles peuvent représenter un flux et un reflux de
forces économique, politique, sociale et culturelle potentielle pour le pays
d'origine et le pays d'accueil.
Les diasporas africaines et le développement local
Les diasporas africaines jouent un rôle non moins important dans les efforts du
développement local dans leurs pays. Leurs actions sont remarquables dans les
activités d’économie sociale où les associations diasporiques prennent des
initiatives seules et/ou en partenariat avec des mouvements associatifs du
"Nord" Par exemple, c’est le cas de l'engagement volontaire formel des
émigrants dans les activités de développement économique, social et culturel de
leurs localités ou régions d'origine. Il peut s’agir d’expédition de biens en
nature, de transferts de fonds "institués" (des retenues sur salaire
effectuées par les services sociaux de retraites, d'allocations familiales,
etc.). Ces apports de la diaspora peuvent représenter une source appréciable de
financement. On a constaté que, dans certains pays africains, les contributions
des émigrés en France ont "dépassé l’aide publique au développement octroyée,
par le pays hôte" (Dembélé, 2001 : 242).
Dans les années 1990, pour le Sénégal, les chiffres étaient de 132 millions
dollars chez les immigrés et de 250 millions de dollars pour l’aide publique
française. Les transferts des immigrés du Mali en France se chiffraient à 25
millions de dollars et l'aide publique française à 93 millions.
Pour la Côte-d'Ivoire, la part de sa diaspora était 21 millions de dollars
alors que l’aide publique de la France s’élevait et de 305 millions (Condamines,
1993). Ces apports peuvent se comparer favorablement à certains postes de la
balance commerciale de certains pays. Ainsi pour le Sénégal par exemple, en
1994, les envois de ses ressortissants en France étaient au même niveau que les
exportations des produits d’arachides. Dans de nombreuses localités de la
plupart des pays africains, les envois des diasporas constituent la seule et
souvent l’unique source de revenu des individus et des familles (Dembélé, 2001
:243).
Parfois, les Africains de la diaspora s’organisent de façon formelle dans des
associations pour oeuvrer, en partenariat avec les compatriotes demeurés aux
pays, à la réalisation des projets de développement en terre d'origine. De
nouvelles formes de coopération ont vu le jour au courant des années 1990. Il
s’agit notamment du partenariat entre les associations diasporiques, les
mouvements associatifs ou les Organisations non gouvernementales (ONG) du pays
hôte C’est notamment le cas des émigrés sahéliens en France. L’exemple le plus
connu et souvent cité est celui des associations des diasporas de la vallée du
fleuve Sénégal (Mauritanie, Sénégal et Mali).
Selon l’Institut Panos, on en compte environ 400 en France dans les
années 1990. Ces associations de partenariat et de solidarité internationale ont
joué au cours des années et continuent de jouer un rôle non moins important dans
le développement local en Afrique (Dewitte, 1995 ; Condamines, 1993). Leurs
interventions ont permis de doter de pan entier de villages et de localités
d’infrastructures de base, c’est-à-dire d’écoles, de dispensaires, de centres de
santé, de silos de stockage de céréales, d'aménagement de périmètres irrigués,
de constitution de banques céréalières, de réseaux d'eau potable et
d’assainissement, etc.
Les diasporas participent également à des activités d’économie sociale :
développement de micro-financements, transports, coopératives dans divers
secteurs, etc. (Dembélé, 1999). Le sociologue Babacar Sall signale le cas des
émigrés sénégalais résidant en Italie. En janvier 1996, écrit-il, j'ai assisté
au Sénégal à un évènement significatif de ce phénomène. Il s'agit de
l'électrification par les émigrés résidant en Italie de N'Diaye Tioro, village
situé à 150 km de Dakar sur la nationale (…). Des exemples de ce genre abondent
en pays toucouleur et soninké. En effet, des points sanitaires, des écoles ou
des bureaux de poste sont installés partout grâce à l'épargne émigrée ou aux
solidarités endogènes (Sall, 1996 : 173).
On sait aussi que l’émigration des travailleurs qualifiés et des professionnels
draîne généralement des richesses privées nationales dans le pays hôte. Dans le
cas de l’Afrique subsaharienne, 34 % de ces richesses se trouveraient
actuellement dans les pays d’accueil de ses diasporas (Meyer, Kaplan, Charum,
2001). Des politiques fiscales et monétaires incitatives mises en vigueur par
les
États africains, pourraient inciter les diasporas à épargner dans leur pays
d’origine. Bref, les Africains de la diaspora contribuent, pour une part non
moins importante, à l’effort du développement du continent. Un récent document
des Nations met en évidence l’importance de cet apport, en estimant qu’entre
1970 et 1995 cet apport est passé d’environ 2 milliards de dollars US à plus de
70 milliards. Cette somme est de loin supérieure à l’aide publique au
développement accordée à l’ensemble des pays du Tiers Monde. En outre, cet
apport constitue la seule source de revenus pour beaucoup, dans les pays
pauvres. Donc canaliser un tel apport dans des investissements productifs serait
une contribution significative au progrès de ces pays." (Dembélé, 2001 : 243).
Un courant de ces mouvements associatifs et des Organisations de coopération
internationale (OCI) développe des liens de solidarité avec des associations
diasporiques pour appuyer la société civile et les partis d’opposition dans
leurs luttes pour la démocratie et l’État de droit en Afrique. Au Québec
(Canada) on peut citer, entre autres, l’exemple du Collectif pour la démocratie
au Togo qui regroupe la Communauté togolaise au Canada (CTC), les OCI comme
l’Association québécoise des organisations de coopération internationale (AQOCI),
le Canadian University Solidarity Overseas (CUSO), le Centre international de
solidarité internationale
(CISO), mais aussi le mouvement syndical comme la Centrale des enseignants du
Québec (CEQ) Champlain et la Ligue des droits et libertés du Québec (LDLQ). En
France, on peut citer l'Association Survie.
Les diasporas africains et le domaine de la science et de la technologie
L’évolution prodigieuse de la science et le développement des nouvelles
technologies de l’information et de la communication (NTIC) au cours des vingt
dernières années, a permis à certaines diasporas S&T de jouer un rôle important
dans le développement et le renforcement des capacités scientifiques et
technologiques de leur pays. On croit d’ailleurs que ce rôle ira en grandissant
et modèlera l’avenir scientifique dans le monde. En effet, selon certains
auteurs, les grandes mutations en cours dans le monde contemporain laissent voir
que la répartition des savoirs, des pouvoirs économiques, politiques et
militaires va dépendre "largement des migrations scientifiques et
technologiques" (Portnoff, 1996 : 57). Si dans le passé les diasporas
scientifiques ont joué un rôle dans l'évolution et la reconstruction
scientifique des pays d'accueil et des pays d'origine, le rôle actuel de la
dispersion internationale scientifique apparaît encore plus important qu'on ne
le croit (Halary, 1994). Bref, la science et la technologie sont les marques
profondes des effets des migrations des savants, chercheurs et professeurs.
Historiquement, sinon ontologiquement, la science et la technologie se sont
nourries des déplacements de ceux qui y ont contribué, que ces mouvements aient
été entrepris pour mettre en commun des acquis, pour se poser en concurrent ou
pour coopérer. On s’accorde en général à reconnaître que cette circulation
internationale des personnes et compétences a des effets bénéfiques. Il s’avère
qu’elle suscite un brassage d’idées et, en fin de compte une optimisation
cognitive globale. " (Meyer, Kaplan, Charum, 2001 : 345).
Dans les années 1990, on comptait plus d'un million d'étudiants expatriés dans
le monde. Parmi eux on dénombrait 210 000 Européens de l'Ouest, 200 000
Africains, dont la moitié Maghrebins, 183 000 proche et moyen Orientaux, 25 000
Américains, 40 000 Japonais, 3300 Indiens, et 27 000 autres Asiatiques. Les
données récentes basées sur des méthodologies et des sources différentes
montrent que dans le contexte actuel de la mondialisation, il y a un nombre très
élevé d’expatriés hautement qualifiés. On estime qu’environ un tiers (300 000)
des diasporas scientifiques et technologiques (S&T) provenant des pays en
développement travaillent dans le Nord. De plus, les recherches attestent que :
leur "productivité scientifique et technique, mesurée en termes de
publications et de brevets déposés, est bien supérieure sur leur lieu actuel de
résidence qu’elle ne le serait dans leurs pays d’origine, où les conditions sont
moins favorables. L’essentiel de la production scientifique et technique des
gens originaires du sud se situe donc en fait actuellement dans le Nord"
((Meyer, Kaplan, Charum, 2001 : 350).
Dans le contexte de la mondialisation, on peut créer un cadre juridique et
politique qui permettent aux pays d’origine de bénéficier des travaux de leurs
diasporas S&T. Dans cette perspective, dans l’élaboration et la mise en œuvre
des programmes de coopération Nord-Sud, la production des diasporas S&T peut
constituer une source potentielle du développement des pays d’origine. Deux
mécanismes peuvent contribuer à cette réalité. Primo. Le "retour de cerveaux"
(ou "l’option-retour", lorsque les conditions politiques et sociales le
permettent. Secondo. "L’option diaspora" qui consiste à mettre sur pied des
réseaux de mobilisation à distance et de re-connexion des chercheurs, des
ingénieurs de la diaspora avec la communauté scientifique présente sur le
territoire national. Le retour des compétences et les réseaux de re-connexion
ont fait en sorte, que l’on préfère aujourd’hui les termes de "mobilité", de
"circulation" de migration ou d’"échange de cerveaux " à l’expression
"exode
cerveaux"( Laplante, 2001). La coopération des diasporas S&T n’est pas
nouvelle. L’histoire des sciences et des technologies montre des exemples de ce
type de coopération, qu’il s’agisse d’initiatives individuelles ou de projets
collectifs d’associations diasporariques S&T des Universités hôtes d’Europe ou
d’Amérique du Nord. De nos jours, la mondialisation a induit la "Science-Monde "
qui permet la circulation des savants et des chercheurs à l’intérieur d’une
communauté scientifique internationale.
Dans la première moitié des années 1970, les nouveaux pays industrialisés (NPI)
du Sud-Est asiatique ont mis en place des politiques et des programmes visant la
réinsertion systématique de leurs nationaux formés à l'étranger. À la fin de la
même décennie, deux organisations internationales ont été créées pour financer
des projets d'aide au retour dans leur pays d'origine des membres hautement
qualifiés des diasporas. Ce sont l'Organisation internationale pour les migrants
(OIM) et le programme Transfer of Knowledge Through Expatriate Nationals (TOKTEN).
Ce dernier est administré par le programme des Nations Unies pour le
développement (PNUD). Mais en Asie ce sont, sans doute, Taïwan et la Corée du
Sud qui ont mis en application les politiques de retour des compétences de façon
plus volontariste. Une fois réalisés, ces retours contribuent effectivement au
développement scientifique, technologique et industriel des pays d’origine.
C'est ce qui a été observé par exemple dans le cas de Taïwan, de
Hong Kong et de Singapour où le retour de leurs expatriés scientifiques a fait
augmenter de façon extraordinaire le nombre de publications scientifiques de
haut niveau. Il en est de même dans le domaine industriel. Ainsi en 1996, sur
les 193 sociétés créées dans le cadre d'un parc industriel et scientifique à
Taïwan (le parc HSINCHU, leader mondial dans le secteur des ordinateurs
personnels et des circuits intégrés), 81 l'ont été par les scientifiques et les
ingénieurs taïwanais de retour des États-Unis (Gaillard et Gaillard, 1998).
On remarque aussi que les diasporas de retour favorisent l'internationalisation
bénéfique des activités scientifiques et industrielles des pays d'origine. Les
NTIC donnent donc une nouvelle configuration aux relations et aux échanges
scientifiques entre les membres de la diaspora d’une part, et avec la communauté
scientifique du pays d’origine d’autre part. C’est ainsi qu’au cours des
décennies 1980-1990 et 1990-2000, un nombre croissant d’initiatives ont été
prises par plusieurs pays pour répertorier, mobiliser et reconnecter leurs
diasporas scientifiques et technologiques (S&T) avec leurs collègues du
territoire national. L’Inde fut le premier pays à mettre en place ce système. La
réalité des diasporas S&T est fort complexe. Leurs formes et leurs modèles
varient selon l’économie, la culture et le système sociopolitique des pays. Mais
elles représentent un facteur potentiel de développement des pays dans le
contexte de la mondialisation. En Afrique, 23 000 diplômés émigreraient chaque
année dans les pays du Nord et cette émigration coûterait environ 4 milliards de
dollars US (Le Monde diplomatique, mars 2002 :20).
Malgré ce haut potentiel que représentent les diasporas S&T du continent, force
est de constater que, sauf quelques projets de nouvelles politiques et
expériences éparses, l’organisation formelle des diasporas S&T est très peu
développée, sinon inexistante. Mais on doit souligner les efforts déployés par
certains pays, comme le Ghana, l’Érythrée, la Tunisie et le Maroc, pour initier
des projets de mobilisation et de re-connexion de leurs diasporas. Toutefois,
ces projets n’ont pas donné lieu à des structures très formelles et
institutionnelles. L’Université d’Asmana en Éthiopie, par exemple, a simplement
effectué un répertoire et sollicité ses diasporas S&T installées aux États-Unis,
afin qu’ils apportent leur contribution au renforcement de la qualité de
l’enseignement dans le pays d’origine. L’insertion des diasporas S&T dans le
développement de l’Afrique reste donc un projet national et panafricain à
approfondir, par des réflexions soutenues et une réappropriation des expériences
des pays du Sud les plus avancés dans le domaine (les NPI de l’Asie du Sud Est
et d’Amérique latine) Dans une Afrique où l’État postcolonial et ses
institutions sont en déliquescence, si on veut sortir de la crise, il faut créer
les conditions politiques, juridiques économiques sociales et culturelles
nécessaires, pour mettre à profit tous les potentiels que représentent ses
diasporas S&T d’une part, et ses travailleurs, entrepreneurs, commerçants,
artistes diasporiques d’autre part.[1]
Dans le premier cas, les mutations démocratiques en cours en Afrique invitent à
s’interroger sur cette catégorie d’acteurs dominants que constituent les
intellectuels. Quand les dictatures y prennent un peu partout les masques de la
démocratie, il convient de questionner leur savoir, leur pouvoir. Car, au-delà
des structures institutionnelles[2], il y a tout simplement les hommes qui
changent peu, ou pas fondamentalement, et avec lesquels il faudra inventer des
espaces sociaux démocratiques : c’est un défi. Un nouveau défi pour l’Afrique (Toulabor,
1993 : 6).
Le rôle de la diaspora S&T africaine comme facteur de développement est reconnu
dans le document du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD,
d’après l’acronyme anglais) élaboré par des chefs d’États africains et discuté
au Sommet du G8 à
Kananaskis, en Alberta les 26 et 27 juin 2002. Ainsi, le programme d’action du
NEPAD entend :
- (…) Promouvoir la coordination et la collaboration entre les experts des
pays d’origines et ceux de la diaspora ;
- Établir des réseaux scientifiques et techniques pour favoriser le
rapatriement des connaissances scientifiques dans les pays d’origine et
promouvoir la coopération entre les experts des pays d’origine et ceux de la
diaspora ;
- Veiller à ce que l’expertise des Africains installés dans les pays
développés soit utilisée
dans le cadre de l’exécution de certains des projets prévus dans le NEPAD (NEPAD,
2001 :30).
Dans le second cas, il faudra soutenir et intensifier les expériences novatrices
de partenariat et solidarité internationale entre les associations diasporiques,
les mouvements associatifs du Nord et les populations africaines, pour la
réalisation de projet d’économie sociale et de développement local. Les États
africains "renaissants " doivent reconnaître et soutenir ces innovations. Ces
initiatives peuvent compter aussi sur le soutien des institutions des Nations
unies, comme le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), la
Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED),
l’Organisation internationale du travail (OIT), qui semblent plus réceptives aux
projets d’économie sociale et solidaire (Favreau et Temblay,
2001). L’un des problèmes du développement de l’Afrique, c’est le
"chaînon"
manquant entre l’économie de subsistance et l’Autre économie de marché. L’apport
des Africains de la diaspora dans le Tiers-secteur pourrait établir
progressivement, le pont entre les espaces "micro-socioéconomiques" de survie
et les espaces "macro-socio-économiques "de mieux-être et de vie des
populations, qui font face à la faillite du développement imposé par "le haut"
et "le dehors" depuis une quarantaine d’années (Assogba, 2000 et Centre
Tricontinental [3], 2001).
Conclusion
Et si les africains de la diaspora étaient des acteurs de développement ?
La mise à contribution des diasporas dans le développement des pays d’origine est
un phénomène fort complexe, parce que polymorphique. Il est caractérisé par des
asymétries entre le centre et les périphéries du système mondial. Il procède par
des intermédiaires et des canaux de mobilité ou de circulation du capital
humain, social et financier. L’apport diasporique met en relations au moins deux
catégories d’acteurs sociaux : l’Homo-œconomicus et l’Homo-donator.
Enfin, comme tout phénomène, il peut engendrer des effets pervers négatifs et/ou
positifs [4].
Mais au-delà de sa complexité, ce qu’on peut appeler "l’effet diasporique"
demeure un facteur potentiel de développement du pays d’origine. Dans cette
perspective, la mondialisation peut représenter un grand atout. Mais
actuellement en ce qui concerne l’Afrique, force est de constater que de manière
générale les associations des Africains de la diaspora ne sont pas reconnues,
comme des acteurs du développement par les États africains, les bailleurs de
fonds du Nord et les ONG. Le problème fondamental étant la non-reconnaissance de
leur statut juridique, elles ne peuvent bénéficier de moyens et d’un pour
s’impliquer dans la coopération pour le développement. Ainsi, il n’est pas rare
que des projets de solidarité internationale initiés par des associations
diasporiques africaines ne soient pas reconnus et celles-ci se voient le plus
souvent mener des actions informelles. Certes, le récent document du NEPAD
propose d’élaborer des politiques et d’établir des mesures juridiques afin que
les diasporas S&T africaines contribuent au renforcement des capacités
techno-scientifiques et au développement de l’Afrique. Mais le
NEPAD ne précise pas le plan d’action pour réaliser un tel projet. "Cependant,
il semble clairement établi que la coopération au développement ne peut plus se
passer de leur implication"[5]
À la lumière des quelques éléments d’analyse ci-dessus invoqués, on peut tirer
la conclusion suivante. Si l’Afrique exploitait les moyens financiers et humains
de sa diaspora, elle pourrait trouver ses propres solutions à ses problèmes de
développement et compenser ainsi l’amenuisement des ressources de l’aide qu’elle
reçoit des pays du Nord et du commerce avec eux. Pour sortir de la crise
quasi-endémique qui semble la frapper, les dirigeants africains en premier
doivent prendre conscience de ce fait et considérer l’apport de leur diaspora
comme un aspect des alternatives, de l’aide extérieure au développement qui a
endetté l’ensemble des pays du Tiers Monde. Par des politiques nationales et des
lois du système bancaire, les pays africains peuvent attirer l’épargne des
travailleurs africains de la diaspora. Cette épargne peut être canalisée dans
des investissements productifs. Par ailleurs, des actions concrètes doivent être
posées afin les diasporas S&T apportent leur contribution au renforcement des
capacités scientifiques et technologiques du continent.
Dans cette perspective,
des initiatives doivent être prises pour signer des accords de coopération dans
ses domaines entre les pays africains et ceux du Nord. Pour leur part, les
mouvements associatifs, les syndicats et les entreprises du tiers-secteur des
pays hôtes du Nord peuvent former, des collectifs avec les organisations des
diasporas africaines pour initier en partenariat des projets de développement
local en Afrique et/ou dans les pays d’accueil. Cependant, pour être en mesure
de tirer profit de l’apport de ses diasporas comme acteurs de développement,
l’Afrique doit faire deux révolutions :
1) trouver ses fondements en puisant
dans l’inventivité des hommes et femmes émigrés ;
2) remettre en question sa
position périphérique dans le système mondial, en s’insérant dans les mouvements
associatifs au Sud et au
Nord, qui luttent pour une mondialisation à visage humain.
Yao Assogba
Note sur l’auteur :
Yao Assogba est docteur en sociologie et professeur à l’Université du Québec en
Outaouais et
chercheur-associé à la Chaire de recherche du Canada des collectivités de
l’Université du Québec
en Outaouais. Il a publié de nombreux articles et collaboré à plusieurs ouvrages
sur les questions
de développement et de démocratie en Afrique. Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités (CRDC)
Série recherche no. 25
ISBN : 2-89251-120-8
Juillet 2002 - Université du Québec en Outaouais
Notes 1. Et si l’Afrique refusait le marché ? Alternatives Sud, Vol. VIII, no 3, 2001.
Lire aussi Culture et mondialisation. Résistance et alternatives, Alternatives
Sud, Vol. VII, no 3, 2000.
2. On doit arrêter impérativement la déliquescence des universités en Afrique. À
cet égard, lire Aghali Abdelkader, "En Afrique, l’enseignement supérieur sacrifié", Le Monde diplomatique, No 576,
mars 2002, p.20. Dans le même
numéro lire aussi Jean-Christophe Servant, "Les Universités nigérianes en
déshérence", pp. 20-21.
3. Centre Continental, "Et si l’Afrique refusait le marché", Alternatives Sud,
Vol. VIII, 2001, no 3.
4. Charles Condamines, "Migrations et coopérations internationales :
intégration ou exclusion", Politique Africaine,
No 71, octobre 1998, pp. 75-90.
5. Fabienne Braive. "Migrations, Migrants et développement, affaire compatible", Défis Sud, no51, mars-avril,
2002, p.17.
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Yao Assogba

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