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Architecture monétaire en
panne :
Discipline monétaire, retard et crédibilité
Les monnaies africaines servant d’équivalent général, de monnaie de réserve et
de compte dans les transactions ne peuvent évoluer vers une monnaie commune
d’ici à l’an 2021 sur simple décision des chefs d’États membres de l’Union
africaine. Une période de transition où harmonisation, convergence, amélioration
de la compétitivité des économies africaines, meilleure gouvernance des affaires
publiques et augmentation du commerce intra-régional devient indispensable. A
défaut, la monnaie commune, la souveraineté monétaire collective et la banque
centrale africaine qui en serait garante risquent de ne pas voir le jour comme
prévu.
1. Le Fonds monétaire africain : du rêve à la discipline monétaire
Dès 1963, l’ex-Organisation de l’Unité africaine (OUA) prévoyait dans les
objectifs africains d’unité continentale la création de trois institutions
financières, à savoir la banque centrale africaine (BCA), le fonds monétaire
africain (FMA) et la banque africaine d’investissement (BAI). L’article 19 de
l’acte constitutif de l’Union africaine (UA) adopté à Lomé, Togo le 11 juillet
2000 ainsi que le plan stratégique de l’UA de mai 2004 rappellent la création de
ces trois institutions. N’ayant pas pu encore pu concrétiser cette vision, les
chefs d’Etat africains se sont plus modestement proposé de réaliser leur
objectif commun par étapes en procédant à la création d’unions monétaires au
niveau des cinq communautés économiques régionales existantes .
Le FMA serait chargé de fournir des crédits aux pays membres connaissant des
déficits extérieurs et des difficultés financières. La contrepartie se
résumerait à des conditionnalités négociées portant sur le redressement de la
politique économique. In fine, il est question de garantir la stabilité du
système monétaire africain au niveau régional puis continental, voie royale vers
la consolidation au niveau sous-régional des banques centrales régionales, et
leur fusion en une BCA qui pourrait alors émettre une monnaie africaine commune.
Le Fonds monétaire africain (FMA) n’est envisagé que comme une institution de
transition qui verrait ses responsabilités progressivement transférées vers la
banque centrale africaine (BCA). En veillant à la stabilité de la valeur interne
et externe de la monnaie, la BCA devrait avoir un rôle d’une part sur la
politique monétaire et, d’autre part, sur celle de change. En tant
qu’institution qualifiée de « prêteur en dernier ressort », la banque centrale
commune doit veiller à prévenir les crises et les défaillances en cascades des
banques tout en veillant à ce que celles-ci n’aient pas de conséquences
fâcheuses sur le système de paiements.
Face à une approche politisée et dogmatique, et malgré une volonté politique
réelle des dirigeants africains, il convient d’introduire un peu de réalisme et
de pragmatisme. Les multiples reports de date de création de l’une ou l’autre de
ces institutions, des monnaies régionales et de la monnaie commune en Afrique
conduisent à rappeler que la difficulté de faire passer des décisions dans la
pratique repose sur au moins trois quiproquos, lesquels ressemblent à une crise
de l’ingérence :
• Le refus de comprendre qu’une banque centrale n’est pas une banque de
développement censée renflouer ad æternam les déficits structurels des balances
de paiement consécutifs à une certaine mauvaise gouvernance ; cela ne préjuge
aucunement du rôle de catalyseur que pourrait néanmoins jouer la Banque
africaine de développement ;
• Le refus d’organiser et de respecter une « autodiscipline monétaire et
financière » entre Africains tout en étant frileux quant à la levée des
multiples barrières à la compétitivité sous-régionale, avec les conséquences
collatérales négatives sur le commerce intra-africain. D’après l’Organisation
mondiale du commerce, le commerce intra-régional africain (exportations de
marchandises) est en légère progression passant de 9,8 % en 1995 à 10,2 % en
2003 mais reste bien marginal pour servir actuellement de levier au produit
intérieur brut (PIB) régional en Afrique ;
• Les interventions du Fonds monétaire international de type « plan d’ajustement
structurel (PAS) et ses différentes variantes », qui apparaissent plus comme un
soutien conjoncturel pour soutenir une balance de paiement structurel
déficitaire, semblent neutraliser la capacité d’intervention de l’Etat « aidé ».
S’il faut reconnaître des améliorations ici et là en termes de gouvernance
macro-économique, les conséquences collatérales telles que l’augmentation de la
pauvreté, des inégalités, de la dette ou neutralisation des grands programmes
d’infrastructures, des programmes d’éducation et de santé sont à déplorer. Le
consensus de Washington s’applique souvent encore sans nuances sur les économies
vulnérables. Il arrive qu’une forme de dialogue national fait office
d’appropriation locale des propositions contenues dans le document stratégique
de réduction de la pauvreté qui remplace les PAS. Les effets bénéfiques de la
libération de l’économie sans accompagnement, des privatisations des entreprises
et services publiques, la déréglementation du marché du travail et l’austérité
budgétaire limitant la politique de relance par la consommation et la demande
doivent être revisitées avec un souci de soutenir la création de richesse et
donc de croissance économique partagée aux plans local et régional. Finalement,
cela contribue à une aggravation du défaut de paiement, alimenté par un service
de la dette et un système de réduction de la dette (PPTE - pays pauvres très
endettés) favorisant la récurrence et un recyclage sans fin, sans ouvrir les
portes d’une véritable sortie de crise financière. Plusieurs pays africains se
rendent ainsi dépendants du FMI tout en cédant des pans entiers de leurs
économies à la prédation internationale.
Il n’est donc pas possible d’aller vers une monnaie commune régionale, une
banque centrale régionale sans respect de critères de convergence librement
consentis en référence aux meilleures pratiques « mondiales ». Aussi, au lieu de
produire des effets positifs dans la construction d’une monnaie commune,
l’interventionnisme étatique intempestif au niveau des banques centrales,
institutions de création monétaire en dernier ressort, tend au contraire à
favoriser un environnement non prévisible des affaires, conduisant les
investisseurs étrangers intéressés à ne pas soutenir les efforts de construction
d’infrastructures indispensables à l’intégration régionale et à se spécialiser
sur les secteurs de création de valeur ajoutée où les risques sont plus
facilement « maîtrisables ». En conséquence, l’Afrique subsaharienne ne reçoit
que 3 % des flux d’investissement étrangers directs (18 milliards de $ US ) dans
le monde en 2005.
2. Mécanisme africain d’évaluation des pairs : créer une entité monétaire
autonome
C’est dans ce contexte qu’il convient de s’interroger sur l’opportunité ou pas
de créer un Fonds monétaire africain. Au niveau des chefs d’Etats africains, il
n’y a toujours pas vraiment unanimité puisque aucun suivi réel n’a été apporté à
la création effective du FMA alors que depuis 1970 l’Amérique centrale, depuis
1977 les pays arabes et depuis 1978 l’Amérique latine disposent d’un fonds
monétaire local distinct mais complémentaire au Fonds monétaire international.
Suite à la crise financière de juillet-août 1997 et pour faire face à la
domination monétaire du dollar américain, les pays asiatiques, sous la houlette
du Japon, ont d’abord proposé, puis renoncé, sous la pression des grandes
puissances occidentales (Etats-Unis, Allemagne et Grande Bretagne), à la
création d’un fonds monétaire asiatique doté de 100 milliards de $ US. En
comparaison, les ressources principales du FMI, basées sur les quotes-parts des
Etats-membres, sont d’environ 300 milliards de $ US, soit environ 210 milliards
de Droits de tirage spéciaux (DTS), l’unité de compte du FMI.
Par contre, au travers de la Banque asiatique de développement, il est plus
question d’une coopération monétaire au sein de l'Association des Nations de
l'Asie du Sud-Est (ANASE) avec pour objectif un dispositif de surveillance
macroéconomique, de concordance et de convergence entre les politiques
économiques et les politiques monétaires de la région. La solidarité recherchée
a principalement pour objectif de limiter les risques d’absorption externe.
L’Union européenne sert d’ailleurs d’exemple. La réflexion porte sur la mise en
place d’une monnaie-unité de compte et un mécanisme de « panier de monnaies » en
référence au serpent monétaire européen (1973) , au système monétaire européen
(1979), lesquels ont conduit à la Banque centrale européenne (1999) et à la
monnaie commune européenne (1999 avec concrétisation monétaire en 2002). Cela
n’a pas pu se faire sans assurer quasiment en temps réel l’intégration,
l’informatisation d’un système de compensation monétaire, et la conclusion de
transactions monétaires entre banques centrales de la zone. Un système de panier
de monnaies, utilisé uniquement comme monnaie de compte et associant, entre
autres, le Yen et le Yuan reste malgré tout dans le domaine du possible.
En Afrique, on assiste à une situation de viscosité décisionnelle qui ne profite
pas au citoyen africain. Les ministres africains de l’économie et des finances
avaient décidé dès 1980 de la création du FMA mais, malgré des études de
faisabilité , les chefs d’Etat africains semblent encore rechercher un consensus
sur l’opportunité même de créer une telle institution. Une réunion d’éminentes
personnalités (environ 70) en septembre 2005 avait été convoquée par la
commission de l’UA pour relancer le dossier de la création des institutions
financières continentales africaines mais seule la Banque africaine
d’investissement a semblé émerger comme une priorité à moyen terme et, dans tous
les cas de figures, une nouvelle étude de faisabilité a été préconisée pour
chacune des institutions financières. Des voix se sont élevées pour remettre en
cause l’opportunité même de soutenir l’avènement de ces institutions.
Dans le cadre de la réforme des Nations Unies et de la réforme de l’architecture
financière internationale et donc des institutions financières internationales,
le FMA risque de ne voir le jour qu’après une refonte-intégration des activités
du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. En effet, le FMI
doit-il recentrer ses activités sur sa fonction principale de gardien du système
financier international et laisser à d’autres le soin de veiller, aux niveaux
global et régional, à l’organisation de la surveillance financière? Ou au
contraire, faut-il que le FMI reste une banque dite « universelle », prêteur en
dernier ressort et qu’il continue à prêter aux pays pauvres structurellement
déficitaires au niveau de leurs balances des paiements et disposant de réserves
insuffisantes pour faire face à des chocs économiques ? Les Etats-Unis semblent
épouser les contours de la première approche et l’Union européenne plutôt ceux
de la seconde.
Les dirigeants africains ne se sont pas encore positionnés. Mais leur marge de
manœuvre reste bien limitée puisqu’ils ne peuvent avoir un droit de parole
respecté que s’ils organisent et renflouent leurs réserves monétaires, acceptent
que les pays africains contributeurs à un futur FMA épongent les dettes
structurelles des pays qui contribuent le moins et organisent entre eux, un
respect strict des critères de convergence monétaire. De plus, il faudra que le
mécanisme africain d’évaluation des pairs (MAEP) du Nouveau partenariat pour le
développement de l’Afrique (NEPAD) ne reste pas lettre morte et soit accepté par
plus que 27 pays africains actuellement signataires. En effet, procéder à une
bonne surveillance monétaire en organisant et respectant les critères de
convergence monétaires aux niveaux sous-régional, régional et continental relève
encore du défi face aux règles traditionnelles de la non-ingérence inscrites
dans l’Acte constitutif de l’UA . Le MAEP du NEPAD se doit d’ouvrir un volet
monétaire et financier qui pourrait servir de « précurseur » à une éventuelle
création d’un FMA, gardien d’une orthodoxie financière africaine à réinventer et
qui ne peut se confondre avec celle d’une banque de développement. Bref, il est
question de faire accepter par les dirigeants africains une autodiscipline
consistant à éviter d’interférer politiquement dans la construction de
l’indépendance de la gouvernance monétaire et financière en Afrique, gouvernance
qui doit rester l’œuvre des Africains eux-mêmes tant au plan régional et
continental.
Bien que cela soit une priorité, il semble qu’il n’y a donc pas d’urgence pour
les dirigeants africains à créer un Fonds monétaire africain. Il faut espérer
que des voix s’élèveront pour soutenir une future sub-division de la Banque
africaine de développement et un MAEP spécialisé et remodelé à l’instar de la
coopération monétaire au sein de l’ANASE pour aplanir les chemins menant à une
plus grande discipline monétaire. Cette nouvelle entité pourrait aider à
organiser le respect des critères de convergence aux niveaux sous-régional et
régional et promouvoir la compétitivité des économies africaines. En effet, la
somme de plusieurs économies moribondes avec un produit intérieur brut par
habitant largement en dessous du taux de croissance de la population ne
constitue en rien une garantie pour stabiliser et garantir une croissance
soutenue d’une zone monétaire. Par ailleurs, un respect scrupuleux des critères
de convergence permettrait de maîtriser l’inflation tout en permettant une
prédictibilité au niveau macro-économique, mais ne peut servir de garantie à une
dynamisation de la zone. La réduction des barrières à la compétition notamment
l’infrastructure, l’environnement prévisible et transparent des affaires, une
confiance retrouvée auprès des investisseurs, un processus dynamique
d’apprentissage, une élimination des déficits démocratiques et des entorses à la
liberté d’entreprendre demeurent des pré-conditions comme déjà en 1963.
L’Afrique monétaire a besoin d’une société ouverte et basée sur la confiance
réciproque.
3. L’indispensable respect des critères de convergence
Ainsi, une des priorités en termes de discipline est de s’assurer que les pays
ne participent plus de manière concomitante à plusieurs zones économiques en
même temps. L’Angola est membre de deux institutions régionales (SADC et COMESA)
alors qu’en termes de proximité, il est proche de la CEEAC. Le Congo
Démocratique est membre de ces trois zones. Cela retarde les efforts de
convergence et peut révéler des contradictions dans les objectifs d’unité
monétaire poursuivis au niveau continental . Il faut atténuer les disparités en
s’assurant que les « unions monétaires » se fassent selon un rythme qui respecte
le rythme de développement de chacun tout en acceptant le rôle de locomotive en
matière d’entraînement de la croissance économique et de modèle d’éthique
monétaire d’un pays dans chaque sous-région. La multiplicité des régimes
monétaires doit prendre fin. Il faut rationaliser les doublons en exigeant un
pays par zone monétaire. Quelle autorité africaine supranationale peut faire
office d’agence de respect des décisions librement consenties par les autorités
monétaires nationales ? Un futur FMA ? Uniquement si le principe même de respect
de la pression des pairs est accepté par tous. Au moins 25 pays africains ne
sont pas encore membres du MAEP.
La pression des pairs devrait contribuer à faire émerger une sorte de prime pour
les pays qui s’efforcent sur une longue période de respecter une orthodoxie
monétaire prévisible et une gouvernance économique reposant sur le respect des
critères de convergence économique et budgétaire. Deux groupes de quatre
critères de convergence sont traditionnellement admis pour analyser les chances
des pays d’aller de manière pérenne vers une stabilité monétaire :
• Critères principaux : 1. le solde fiscal qui doit être supérieur à zéro ; 2.
une inflation (moyenne annuelle) inférieure à 3 % ; 3. la dette publique
extérieure et intérieure inférieure à 70 % du PIB ; 4. l’accumulation des
arriérés de dettes égale à zéro.
• Critères secondaires : 5. la contribution du secteur public au revenu
intérieur supérieure à 35 % ; 6. l’investissement intérieur financé à hauteur de
20 % ou plus ; 7. les revenus liés au recouvrement fiscal doivent s’élever à au
moins 17 % du total des revenus ; 8. le déficit du compte courant (sans les
transferts publics) doit être inférieur à -5 % et dans certaines zones à -3 %.
A côté des monnaies nationales, il existe en fait deux zones monétaires en
opération en Afrique :
1. la zone franc avec le CFA (communauté financière africaine) qui est liée à
l’Euro, et
2. la zone monétaire commune (Common Monetary Area - CMA) basée sur la monnaie
sud-africaine (Rand) .
Avec la dévaluation en zone franc du FCFA en 1994 de 50 %, et les multiples
barrières à l’intégration liées à une convertibilité « soumise à des commissions
bancaires non justifiées », la zone franc recouvre de fait deux unions
monétaires totalement indépendantes qui, en dépit des nombreuses ressemblances,
ont en fait deux monnaies différentes . Avec la transformation progressive des
économies d’Afrique centrale en pays « pétroliers », il faut s’attendre à ce que
cette différenciation finisse par être marquée par un taux de change différent
entre le CFA de l’Afrique de l’Ouest et celui de l’Afrique centrale. Il faut
toutefois noter que la discipline monétaire et fiscale a été renforcée dans la
zone CFA lorsqu’il a été décidé de renforcer l’indépendance des banques
centrales en supprimant complètement les possibilités des « avances/crédit » aux
Etats, souvent suite à des ingérences intempestives de ces derniers. Les
gouvernements de la zone n’avaient plus accès à cette « facilité reposant sur
des critères politiques ». Ils ont dû s’organiser uniquement à partir des
recettes existantes, des disponibilités fiscales et des prêts auprès de la
communauté internationale et africaine avec les conditionnalités d’usage,
forçant ainsi à une meilleure gouvernance monétaire et une stabilité accrue.
Mais, face aux chocs exogènes, et pour faire face à des déficits conjoncturels
de balance de paiements, un mécanisme doit nécessairement voir le jour…
Il était prévu qu’en 2005-2006 on assisterait à la création de la zone monétaire
d’Afrique de l’ouest pour aller vers une monnaie commune de la CEDEAO avec 15
Etats membres, mais les difficultés de convergence entre les monnaies de la zone
hors-CFA, couplées avec le rôle imprévisible de la politique monétaire menée par
le géant Nigeria et les termes de l’échange asymétrique sont là pour confirmer
l’impossibilité de « décréter » la création d’une monnaie unique avec des pays
n’ayant pas au préalable organisé le respect d’une discipline monétaire sur une
base prévisible.
Le fait que le Botswana ne soit plus membre depuis 1976 du CMA et l’alignement
des petites économies de l’Afrique australe sur le géant Afrique du sud
témoignent de la difficulté des « petites » économies à s’affranchir d’une
souveraineté monétaire pesante de la « locomotive » économique de la zone. La
marche vers une souveraineté régionale est longue. Il faut garder en mémoire que
l’Union européenne avec 25 pays, créée après bien des péripéties, a mis environ
50 ans pour arriver à une monnaie unique et à s’entendre sur l’indépendance de
la banque centrale européenne. En référence, les 53 pays d’Afrique ont
judicieusement choisi d’avancer d’abord au niveau sous-régional.
Apprendre à éviter de faire du micro-management en respectant l’indépendance des
banques centrales serait un plus qui conduirait immanquablement à augmenter la
crédibilité des unions africaines existantes. Cela constituerait le véritable
coup d’accélérateur vers la création d’une monnaie commune. Il faut donc placer
les bœufs avant la charrue. Cela passe par une meilleure compréhension et
complémentarité des économies africaines qui doivent s’atteler à mettre en
pratique le paradigme de l’interdépendance africaine. Pour mieux se comparer et
pour un meilleur respect des règles de prudence monétaire, il n’est pas possible
de faire l’impasse sur l’harmonisation des statistiques. Cela suppose que des
budgets conséquents soient mis à disposition des structures concernées à tous
les niveaux pour permettre aussi à des spécialistes africains de jouer leur rôle
de veille économique et stratégique. Ils pourront ainsi faire des analyses de la
situation économique réelle des économies africaines à des fins de facilitation
des décisions des autorités politiques et monétaires africaines. Il est clair
que cela permettra de retrouver une confiance entre les citoyens et les
dirigeants .
Si l’Afrique souhaite retrouver une certaine crédibilité monétaire au plan
continental, cela devra certainement passer par une expérience réussie au niveau
sous-régional. Huit principes (liste non exhaustive) devraient alors guider la
construction et le fonctionnement d’un système fiable de coopération monétaire
régional, préalable à la création d’un fond monétaire africain :
1. la création d’une unité de compte régionale définie par rapport à un panier
de monnaies dont le $US, l’Euro, le Yen et le Yuan et quelques monnaies
africaines dont le Rand sud-africain ;
2. tous les pays participant devraient déposer une part de leurs réserves
monétaires selon une formule flexible liée à l’évolution annuelle du PIB des
Etats et des options pour des contributions volontaires de solidarité ;
3. l’obligation pour les banques centrales africaines d’organiser un système de
compensation à l’instar de celui de la BCE avec obligation de payer les soldes
compensatoires dans l’unité de compte ;
4. la valeur des monnaies africaines sur le marché des changes ne devrait
fluctuer que dans une marge de 2,5% par rapport à leur parité officielle, avec
un objectif de ramener graduellement celle-ci à 1%. En cas de difficulté, des «
décrochages » passagers seront tolérés sous conditionnalités ;
5. chaque Etat s’engagerait à défendre cette parité en organisant l’équilibre de
sa balance de paiement ;
6. le non-respect des critères de convergence du SMA se solderait par un système
de dévaluation-réévaluation des monnaies nationales ;
7. le FMA devrait pouvoir être autorisé, dans un premier temps, à octroyer des
crédits principalement à partir des contributions volontaires des pays disposant
de réserves substantielles liées aux rentes de type hydrocarbures, minerais ou
matières premières… Les ressources d’un embryon de FMA pourraient démarrer
modestement avec 30 milliards de $ US et viendrait compléter les prêts du FMI
qui peuvent atteindre les 125 % de la quote-part (DTS) du pays auprès du FMI.
8. le droit de veto sera proscrit pour éviter les blocages et la pression des
pays les plus influents et un système de vote pondéré devrait être adopté pour
les décisions du conseil d’administration.
4. Pression des pairs, crédibilité et auto-régulation monétaires
Tout en oeuvrant pour l’avènement d’une structure d’harmonisation et de respect
de la discipline monétaire régionale dans le cadre du MAEP du NEPAD, les Etats
africains seront bien inspirés d’harmoniser leurs structures de production et de
commercialisation et de jouer essentiellement sur les indicateurs de
compétitivité et les accélérateurs de compétence tels que la mobilité de la
main-d’œuvre, la flexibilité des salaires et des prix, les transferts
budgétaires , la solidarité financière, la formation, l’amélioration du contenu
technologique, l’innovation et la culture de la performance, etc. Bref, il
s’agit d’organiser en fait une ouverture graduelle et intelligente de leurs
capacités productives et commerciales au sein de la zone concernée à des fins
d’harmonisation et de mise à niveau graduelles et communes. La discipline
budgétaire et une meilleure gouvernance économique ne peuvent faire défaut
surtout si la corruption tend à se faire aux dépens des infrastructures de
mieux-être ayant des impacts sociaux.
Au niveau continental, à part la mise à jour d’une étude de faisabilité sur la
création d’un FMA, l’UA en est maintenant à l’élaboration d’une sorte de feuille
de route comprenant trois étapes :
1. une période préparatoire ayant pour objectif d’atteindre une réelle et
effective convergence économique ;
2. une période de transition où un système de monnaie de compte commune et de
compensation entre les monnaies pourrait être remis à l’étude ;
3. l’adoption d’une nouvelle unité de compte et de compensation entre les
économies participantes.
Compte tenu des lenteurs bien africaines et une planification à l’emporte-pièce,
faut-il remettre en cause le bien-fondé de la faisabilité d’une union monétaire
africaine comme le suggèrent, non sans arrière-pensées, des économistes
occidentaux du Fonds monétaire international (FMI) ? Bien sûr que non ! Le
regroupement économique prenant la forme d’interdépendances institutionnalisées
ne peut que renforcer les positions de négociation de l’Afrique sur des bases
sous-régionales si l’Afrique apprend à s’auto-discipliner en acceptant qu’une
structure émergente associant le NEPAD et la Banque africaine de développement
puisse aplanir les voies conduisant à la création future d’un FMA régional,
lui-même rapidement intégré dans une banque centrale régionale. Les dirigeants
africains devraient chercher à harmoniser d’abord leur engagement avec la
réalité de leurs actes monétaires. Ce faisant, ils transformeraient la «
pression des pairs » en une forme d’auto-régulation monétaire qui mettrait fin à
des années d’indiscipline et de désordre monétaires. Cela devrait leur permettre
de se consacrer à améliorer le niveau des infrastructures nationales et
régionales à des fins d’attraction des investisseurs dans des secteurs de
création de valeur ajoutée et d’emplois. Il y va de la crédibilité monétaire
régionale des dirigeants africains.
Par Yves Ekoué Amaïzo
Auteur et Economiste à l’Organisation des Nations Unies pour le développement
industriel (ONUDI).
Il s’exprime ici à titre personnel.
[1] Sanou Mbaye, « Souhaitable union des économies
africaines », septembre 1995, in Le Monde diplomatique, p. 12.
[2] Article 19 de l’Acte constitutif de l’Union africaine :
Les institutions financières : L'Union africaine est dotée des institutions
financières suivantes, dont les statuts sont définis dans des protocoles y
afférents : a) la Banque centrale africaine; b) le Fonds monétaire africain; c)
la Banque africaine d'investissement ; voir sur l’Internet : [Lire]
[3] Union africaine, Plan stratégique de la Commission de
l’Union africaine, mai 2004, p. 31 ; [Lire]
[4] CEDEAO : Communauté économique des Etats de l’Afrique de
l’Ouest ; CEEAC : Communauté économique des États de l’Afrique centrale ; COMESA :
Marché commun de l’Afrique orientale et Australe ; SADC : Communauté du
développement de l’Afrique australe ; UMA : Union monétaire arabe.
[5] WTO, International Trade Statistics 2004, pp. 77.
[6] Yves Ekoué Amaïzo, « Une monnaie africaine commune :
l’impossible respect des critères de convergence », voir http:www.africamaat.com/article.php3 ?id_article=263
[7] UNCTAD, World Investment Report 2005: Transnational
Corporations and the Internationalization of R&D, Geneva.
[8] Marie-Claude Céleste, « Un fonds monétaire africain pour quoi faire ?
Difficile naissance », in Le Monde diplomatique, 1986, n° 389, pp. 22-23.
[9] Nick Beams, « Un aperçu des tensions entre les
États-Unis et le Japon », 9 septembre 2000, Comité Internationale de la
Quatrième Internationale, [Lire]
[10] Patrick Allard et al., « L’Euro, facteur de
recomposition du système monétaire international ? », in Critique
Internationale, n. 14, 2002/1, pp. 145-176 ainsi que commentaires de Jean Michel
Severino, Vue du Sud, in table ronde, Paris, 9 octobre 2001.
[11] Yves Ekoué Amaïzo, De la dépendance à l’interdépendance.
Mondialisation et marginalisation. Une chance pour l’Afrique ?, collection
« interdépendance africaine », éditions L’Harmattan, Paris, 1998.
[12] CEA, OUA, CAEM et IDEP, Étude de faisabilité
technique : Établissement d’un Fonds monétaire africain : structures et
mécanisme, Nations Unies, Addis Abéba, 22 janvier 1985
[13] Commission de l’Union Africaine, Rapport de la réunion
des experts indépendants sur les institutions financières, 19-20 septembre 2005,
Addis Abéba, Ethiopie, p. 15.
[14] UA, Acte constitutif de l’UA, article 4 alinéa g, voir
le principle de « non-ingérence d’un Etat membre dans les affaires intérieurs
d’un autre État membre » : [Lire]
[15] Rousseau-Joël Fouté, « Monnaie unique africaine : le
projet avance, mais… », in Cameroon Tribune, 2 août 2004.
[16] Paul Masson et Heather Milkiewicz, « Africa’s Economic
Morass. Will a Common Currency Help ? », in Policy Brief, N. 121, The Brookings
Institution, July 2003, see www.brookings.edu
[17] David Fielding, « Zone franc : l’expérience africaine
peut-elle inspirer la banque centrale européenne ? », in Université des Nations
Unies, Notes d’orientation, numéro 1, 2005, voir http://www.wider.unu.edu/publications/policy-brief/cfa-policy-brief-4-2005-french-b.pdf
ainsi que Journal of African Economies, « Special issues on the CFA Franc
Zone : 10 Years After Devaluation », Vol. 13, N. 4, 2004
[18] Yves Ekoué Amaïzo (sous la direction de), L’union
africaine freine-t-elle l’unité des Africains ? Retrouver la confiance entre les
dirigeants et le peuple-citoyen, avec une préface de Aminata Dramane Traoré,
collection « interdépendance africaine », éditions Menaibuc, Paris, 2005.
[19] Paul Masson et Catherine Pattillo, « Une monnaie unique
pour l’Afrique ? », in Finances et Développement, décembre 2004, pp. 9 à 15.
[20] Paul Masson et Catherine Pattillo, The Monetary
Geography of Africa, Brookings Institutions, Washington, USA, 2004.
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Ekoué Amaïzo

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