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Nouvelles Institutions financières africaines :
Qui veut payer ?
En moyenne, près de 75 % des Africains au Sud du Sahara n’ont pas un compte
bancaire [1]. Nombreux sont-ils à rencontrer d’énormes difficultés pour accéder au
crédit dans des conditions compétitives, transparentes et adaptées. Il est
pourtant question depuis 1963 de mettre en place trois nouvelles institutions
financières africaines notamment la banque africaine d’investissement (BAI), le
fond monétaire africain (FMA) et la banque centrale africaine (BCA) pour
compléter l’architecture financière et monétaire africaine [2]. L’objectif affiché
reste la monnaie commune d’ici 2021-2023, ce qui n’exclue nullement des monnaies
communes sous-régionales bien avant cette échéance. Dans la Déclaration de Syrte
du 9/9/99, les chefs d’État africains ont insisté sur la création rapide de ces
institutions. En réalité, le processus de mise en œuvre n’a véritablement
démarré qu’avec l’article 19 de l’Acte constitutif de l’Union africaine.
1. Retard dans l’intégration monétaire africaine
Sans aucune précipitation et en parallèle, les banques centrales africaines
s’interrogeaient sur comment accélérer une coopération monétaire africaine sur
un continent où la fragmentation de l’espace monétaire et financier demeure la
caractéristique principale. En filigrane se dénouent des luttes intestines entre
d’une part, l’Union africaine représentant les Chefs d’État qui veulent aller
vite et estiment qu’une simple décision politique suffit pour créer ces trois
institutions et d’autre part, les principaux dirigeants des institutions
financières africaines notamment les banques centrales et les banques africaines
de développement qui considèrent qu’il faut avancer avec beaucoup de prudence,
c’est-à-dire pour certains très doucement, voire faire du surplace. Que ce soit
par conservatisme dogmatique ou en référence à ce qu’en diront les institutions
de Bretton-Woods et les autorités monétaires non africaines notamment ceux de la
zone franc, les aversions aux risques se font jour. Les pressions extérieures
non dites produisent aussi leurs effets d’autocensure [3]. Au final, les avancées
du processus de création de ces trois institutions à la vitesse lilliputienne
s’expliquent. Pourtant, le Guide libyen, Mouammar Kadhafi, semble disposé à
débourser l’essentiel des besoins financiers si un consensus rapide pouvait
émerger et ne voit pas d’inconvénient à établir ces institutions uniquement avec
les pays africains volontaires et dédiés à l’intégration régionale. En effet, ce
dernier point n’est pas véritablement acquis.
Il existe un groupe de pays africains non majoritaire qui dispose d’une volonté
réelle pour organiser à terme l’avènement d’une souveraineté monétaire commune
afin de réduire au maximum les coûts des transactions financières en Afrique et
de soutenir de manière durable l’amélioration de la croissance économique sur le
continent.
2. Subsidiarité bloquée : capital social en discussion
Dans la pratique, deux options s’opposent à savoir : d’une part, créer très
rapidement ces trois institutions, voire la monnaie commune et d’autre part,
organiser graduellement notamment au niveau sous-régional la cohérence, la
complémentarité, l’intégration des structures financières et monétaires
existantes avant d’aboutir à la fusion au niveau continental. Mais la réalité
africaine est qu’aucun de ces chefs d’État n’a donné instruction à son
gouverneur ou à son ministre des finances de transférer, dans le cadre de la
subsidiarité, l’argent du capital social de chacune de ces institutions … sauf
peut-être le Guide libyen. Les procédures africaines sont longues et
bureaucratiques et ne permettent pas une réponse en moins de 12 à 15 mois sauf
si une procédure spéciale d’approbation urgente est mise en place.
Pourtant, les chefs d’État africains, pour démontrer leur engagement, ont déjà
décidé du siège de ces trois institutions : Yaoundé au Cameroun pour le FMA,
Abuja au Nigeria pour la BCA et Tripoli en Libye pour la BAI. Un comité de
pilotage est en train d’être mis en place par l’UA pour coordonner la mise en
œuvre. En réalité, plusieurs institutions africaines estiment avoir été exclues
du processus et n’hésitent pas discrètement à jouer la montre sous couvert d’une
prudence excessive.
Il fallait donc nécessairement réapprendre à se parler, à comprendre aussi les
règles économiques et financières sous-jacentes à la création d’une monnaie
commune à terme, notamment le respect des critères de convergence accepté d’un
commun accord et la nécessité de procéder à des ajustements structurels des
économies dans un contexte africain. A force de ne pas se parler sérieusement
entre décideurs africains, certains gouverneurs des banques centrales et des
grandes banques de développement africaines s’écartent de la position des chefs
d’État et estiment qu’il n’y a peut-être pas besoin de créer ces trois
institutions et qu’il suffit simplement de renforcer les institutions
existantes. Pour une fois, les populations africaines et les chefs d’État ne
sont pas de cet avis. Le droit de choisir parmi des institutions financières, la
diversité et la multiplicité d’institutions viables ne peuvent qu’aider à
répondre mieux à leurs besoins. En réalité, pour le secteur privé africain, les
délais et le coût de traitement des dossiers dans les institutions bancaires
africaines sont très peu compétitifs. Pour être clair, plusieurs institutions
financières perdent le temps de nombreux acteurs du secteur privé et sont
incapables d’assurer les économies d’échelles systémiques qui viendraient
soutenir l’économie et contribuer à atteindre les objectifs de réduction de la
pauvreté en 2015 proposés par les Nations Unies.
3. Jean Ping fait avancer l’intégration monétaire africaine
Reléguée aux oubliettes, le dossier d’intégration monétaire est relancée par la
volonté du nouveau Président de l’Union africaine, Jean Ping. Pour trouver un
nouveau consensus, l’Union africaine, représentée par Dr. René Kouassi N’Guettia
et l’Association des banques centrales africaines (ABCA) dont la présidence
tournante était assurée par le Gouverneur de la banque centrale (BC) du Rwanda,
M. François Kanimba, ont décidé de se parler et cela s’est concrétisé par un
Symposium à Kigali, Rwanda le 21 août 2008 ayant pour thème "les objectifs et
les conditions nécessaires pour l’établissement et le bon fonctionnement des
trois institutions financières africaines, notamment le FMA, la BCA et la BAI".
La plupart des gouverneurs étaient présents ainsi que l’Union africaine. Mais il
faut déplorer l’absence de la plupart des banques de développement africaines et
des institutions régionales. Il faut noter au passage l’élection du nouveau
président de l’ABCA pour un an en la personne du Gouverneur de la BC de Libye,
M. Farhat O. Benghara.
Chacune des institutions financières a été introduite par un expert financier
africain. Deux Gouverneurs des banques centrales ont alors commenté les
propositions de l’expert et le Président de la séance, un gouverneur d’une BC
africaine, a donné ses impressions tout en modérant le débat, riche et direct
avec ses pairs. Les conclusions vont donc être analysées en profondeur par les
Gouverneurs afin de permettre l’émergence de positions communes qui seront
transmises à l’UA. Il semble néanmoins qu’une approche graduelle privilégiant la
création d’institutions au niveau régional d’abord, suivie par la création de
l’institution continentale émerge pour la BCA et le FMA alors que pour la BAI,
il est plus question d’aller directement à la création au niveau continental en
s’appuyant sur un partenaire technique et réputé africain.
4. Clarifications des mandats des trois institutions financières
Les définitions plus précises du mandat de chacune des institutions fournies par
les experts africains ont permis d’évacuer les malentendus. La volonté
d’indépendance des banques centrales ainsi que les besoins non satisfaits des
acteurs économiques, notamment privés, font que le débat sur la nécessité ou pas
de réaliser ces trois institutions est clos, en conformité avec ce que
souhaitent les chefs d’État africains. Il est question maintenant de trouver les
meilleures voies pour créer ces institutions tout en leur assurant les
ressources nécessaires sans oublier d’organiser leur crédibilité et leur
viabilité sur la durée. Sur ce dernier point, aucun gouverneur ne s’est
précipité pour proposer un montant même indicatif de la contribution de son pays
au capital social de chacune de ces institutions, ceci en référence aux
propositions des experts. Compte tenu des procédures d’approbation existantes,
il faudra au moins 12 mois pour que chaque État africain annonce sa contribution
si tous devaient tomber d’accord aujourd’hui. Il est donc clair qu’il va falloir
compter plus sur les pays qui croient effectivement à l’intégration monétaire
africaine, qui disposent de réserves de change substantielles et d’un solde du
compte courant important et régulier. En réalité, c’est aussi une décision sur
la solidarité monétaire africaine dont il est question. Les pays qui fourniront
l’essentiel du capital social minimum doivent accepter que le principe
décisionnel au conseil d’administration de ces institutions ne pourra pas
refléter uniquement le poids économique du pays donateur. Des pondérations au
profit des pays africains pauvres sont à négocier avec en filigrane la volonté
réelle du pays riches africains d’accepter des "sacrifices" passagers pour
harmoniser les économies africaines. Un retour sur investissement au sens propre
doit être redéfini.
5. Qui peut payer ?
Au lieu d’attendre les réunions des chefs d’État pour avancer, le comité de
pilotage de chacune des institutions devrait être élargi pour intégrer les
institutions actuellement absentes si elles le désirent. Les études de
faisabilité devront se réaliser avec des experts africains y compris ceux de la
Diaspora. Les États africains devront rapidement s’accorder sur les montants
précis qu’ils sont prêts à annoncer pour leur participation dans chacune de ces
institutions. L’annonce pourrait se faire lors du prochain sommet des chefs
d’État en janvier 2009. Il faudra alors répondre à deux questions :
1. Qui veut payer ? Cela permet d’identifier les véritables amis de la
souveraineté monétaire africaine ; et
2. Qui peut payer ? Puisque qu’une dizaine de pays disposant de réserves de
change et d’un solde du compte courant positif depuis plusieurs années
pourraient servir de locomotives à ce dossier.
Rien n’empêche les pays africains en difficulté budgétaire passagère de se faire
préfinancer par un grand pays africain ami.
27 août 2008
Par Yves Ekoué Amaïzo
Directeur du Groupe de réflexion et d'action "Afrology"
Director of the Think Tank "Afrology"
Internet: www.afrology.com
1. P. Honohan, “Household financial Assets in the Process of
Development”, World Bank Policy Research Paper 3965, World Bank, Washington,
2006.
2. Union africaine, Rapport des experts indépendants sur l’opportunité de créer
les trois institutions financières africaines, septembre 2005 (voir
www.afrology.com rubrique économie). Voir aussi
www.union-africaine.org
3. Yves Ekoué Amaïzo, La neutralité coupable. L’autocensure
des Africains. Un frein aux alternatives, collection « interdépendance africaine
», éditions Menaibuc, Paris, 2008 ; www. menaibuc.com
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Ekoué Amaïzo

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