|
COMMENT AIDER L'AFRIQUE: AIDE OU
OUVERTURE DES MARCHÉS?
L'histoire et la théorie le démontrent de façon claire et incontestable:
l'aide aux pays sous-développés est inefficace, en Afrique comme ailleurs. C'est
plutôt par l'ouverture de leurs frontières au commerce que les pays
industrialisés sont le plus susceptibles de déclencher la croissance et le
progrès là où on ne l'observe pas.
Pourtant l'aide internationale, surtout à l'Afrique, est de nouveau à l'ordre
du jour. Les chefs d'État du G8 viennent d'adopter un plan d'action qui promet
une assistance accrue, dont 6 milliards $ pour l'Afrique, en échange de
l'adoption par les pays bénéficiaires de politiques économiques et
gouvernementales saines. Les dernières promesses du G8 ne sont qu'une phase
supplémentaire de la grande mission que s'assignent les organismes
internationaux, depuis le FMI qui a totalement modifié sa mission initiale pour
s'insérer dans l'industrie de la pauvreté, en passant par la Conférence de l'ONU
de mars dernier à Monterrey, jusqu'à la Banque Mondiale (l'Association
internationale de Développement) qui réclame 100 milliards de plus à ajouter aux
200 qu'elle distribue déjà.
Ce qui frappe au premier coup d'oeil dans ces mesures, c'est que cette
nouvelle générosité des riches ne s'accompagne d'aucune mention de la
suppression du protectionnisme agricole, obstacle premier au progrès des pays
pauvres, ni de leur engagement dans la voie de l'expansion du commerce
international mondial. On sait pourtant que la combinaison honteuse de tarifs
prohibitifs et de subventions non moins scandaleuses en faveur de l'agriculture
représente plus de 25% de la valeur de la production aux É.-U., 40% en Europe et
63% au Japon. Le Canada fait un peu meilleure figure avec ses 18%.
À Monterrey, le Président des États-Unis engageait son pays à se montrer plus
généreux, à condition que les bénéficiaires satisfassent à une mesure objective
et impartiale d'efficacité dans l'usage de cette prodigalité, dont l'abaissement
de la pauvreté. Ce qui ne l'a pas retenu de signer le Farm Bill, quelques
semaines plus tard, qui offrait près de 200 milliards de plus par année aux
agriculteurs américains et qui par la même occasion fermait davantage la porte
aux importations agricoles d'Afrique.
L'échec des programmes passés
On notera que toutes ces initiatives ne sont que l'admission de la faillite
totale des 50 dernières années de programmes d'aide. L'appareillage
politico-bureaucratique en place confirme l'échec des programmes passés, mais ne
nous invite pas moins à lui renouveler notre confiance, étant entendu que, la
prochaine fois, grâce aux nouvelles stratégies et aux nouvelles injections de
fonds publics, ça va marcher. (Dans notre jugement défavorable sur l'aide, nous
excluons l'aide humanitaire occasionnelle qui n'a de bienfait que de courte
durée et qui ne saurait déterminer la croissance à long terme et mettre fin à la
dépendance.)
Le fait est que depuis 50 ans, on observe une relation négative entre la
valeur de l'aide internationale reçue par un pays et son taux de croissance.
Dans les années 90, de tous les pays qui ont reçu de l'aide, on en compte autant
qui ont connu une croissance négative que positive. De 1970 à 1999, 17 pays du
sub-Sahara ont reçu plus de 100 milliards d'assistance de la Banque Mondiale. Et
pourtant leur PNB/habitant y a diminué. En 50 ans, les Américains ont donné 500
milliards $ aux pays pauvres, sans qu'on observe de progrès du niveau de vie;
nombre de ces pays ont connu une baisse de leur revenu par habitant. De 1987 à
1998, l'incidence de la pauvreté s'est accrue en Afrique. La moitié de la
population y gagne moins d'un dollar par jour; le taux de mortalité infantile
s'inscrit à un sur sept. En contrepartie, de 1980 à 1990, la Chine et l'Inde
n'ont bénéficié que d'une infime portion d'aide internationale, 4% et 7% de leur
PIB respectif. Ça ne les a pas empêché de jouir d'un taux de croissance
fulgurant de leur économie.
« Les pays pauvres ne sont pas pauvres par la faute de la richesse des
riches. La pauvreté et la faim n'ont rien à voir avec la redistribution du
revenu mondial. Elles découlent l'une et l'autre de l'ineptie et de la malice
des gouvernements en place. »
Il n'y a donc guère de progrès à attendre de l'aide internationale.
Contrairement à l'enseignement d'une certaine doctrine économique inspirée du
keynésianisme et qui avait cours jusqu'à ce que le Lauréat du Prix Friedman,
Peter Bauer (décédé il y a quelques semaines), la dénonce, l'accumulation de
capital et l'implantation factice d'une infrastructure physique et sociale dans
les pays pauvres ne garantissent pas la croissance à long terme.
Les pays pauvres ne sont pas pauvres par la faute de la richesse des riches.
La pauvreté et la faim n'ont rien à voir avec la redistribution du revenu
mondial. Elles découlent l'une et l'autre de l'ineptie et de la malice des
gouvernements en place. Par la faute des gouvernements locaux, l'aide suscite la
dépendance généralisée; elle aboutit en bonne partie dans les comptes suisses
des despotes locaux et camoufle le protectionnisme des pays donateurs qui
imposent souvent l'affectation de cette aide à l'achat par les bénéficiaires de
biens et services en provenance des pays donateur. C'est en fait une sorte de
subventions aux compagnies qui vendront des biens et services dans les pays.
Liberté de commerce
Le pessimisme ne doit pas pour autant nous paralyser. Il existe une recette
infaillible pour susciter le progrès du revenu des pays pauvres et qui ne
coûterait rien: l'octroi aux gens de ces pays d'un cadre légal et institutionnel
qui confère la liberté de commercer et le respect des droits de propriété. Pour
les pays riches, la contrepartie consisterait à ouvrir leur économie aux
importations des pays pauvres, surtout en matière de biens agricoles, de textile
et de vêtement.
La source contemporaine reconnue sur le rôle du libre-échange et en général
de la liberté dans la prospérité des pays est l'Annual Index of Economic Freedom,
publié chaque année par la Heritage Foundation et le Wall Street Journal (voir
LES ÉCONOMIES LIBRES SONT LES PLUS PROSPÈRES, le QL, no 93). L'examen comparatif
d'une centaine de pays sur une période de 20 ans établit que les économies
fermement vouées à la protection des libertés économiques et commerciales
s'enrichissent et jouissent d'un taux de croissance supérieur. Aucun des pays
cotés libres sur une longue période n'a manqué d'atteindre un haut niveau de vie
et les 15 pays marqués d'un déclin de la liberté ont tous connu une chute de la
richesse par habitant. Les pays où le marché est le plus libre et les droits
individuels les mieux protégés sont aussi ceux qui atteignent à la plus grande
richesse.
S'il est vrai qu'en moyenne les pays pauvres ne progressent pas plus vite que
les économies déjà industrialisées et riches, il est aussi vrai que les
sous-groupes de pays retardataires qui adoptent les aménagements politiques et
institutionnels favorables gagnent progressivement du terrain sur les riches.
C'est le cas récemment de l'Afrique du Sud, de l'Île Maurice (taux de croissance
de 5%) et du Bostwana (revenu multiplié par 10 en 35 ans).
En les exposant à la concurrence, la mondialisation menace les élites locales
(crony capitalism) qui écrasent les paysans via les offices agricoles de mise en
marché. Les investisseurs étrangers imposent transparence et ouverture de la
part des gouvernements nationaux. Quatre-vingt pour cent des investissements
directs des Américains à l'étranger vont aux pays qui se classent aux premiers
rangs en matière de protection des droits de propriété (à l'Index of Economic
Freedom). Pour un continent (l'Afrique) qui n'attire que 1% des investissements
directs étrangers, la leçon est nette. La mondialisation suscite aussi
l'avènement d'une classe moyenne, mieux formée, et garante d'institutions
démocratiques plus stables.
Corollaires pour les pays riches
Le corollaires plus spécifiques à dégager de cette vision est que l'abolition
du protectionnisme agricole et textile des pays riches s'impose. Selon la Banque
Mondiale, la valeur des exportations des pays pauvres s'élève déjà à plus de 6
fois la valeur de l'aide internationale au développement, même si l'Afrique ne
compte que pour 2% du commerce mondial; l'ouverture au commerce agricole ferait
décroître de 2,8 milliards à 1,8 en 2015 le nombre de personnes qui vivent avec
moins de 2$ par jour. L'initiative ferait grimper de 30 milliards le PIB des
pays pauvres.
Reconnaissons que le Canada amorçait à la fin de juin une timide initiative
dans ce sens en s'engageant à abolir ses droits d'importation et ses quotas sur
les biens provenant de 48 pays pauvres (pour une valeur de 300 millions $). La
bataille n'est pas définitivement gagnée; la Fédération canadienne du vêtement a
immédiatement exprimé son opposition inconditionnelle à cette libéralisation.
Mieux encore que l'abaissement préférentiel du protectionnisme envers les
seuls pays pauvres, la consigne à donner aux pays industrialisés serait de
favoriser la libéralisation supplémentaire et généralisée du commerce mondial.
La simple libéralisation préférentielle, même en faveur des pays pauvres,
comporte un danger: celui de favoriser la diversion coûteuse du commerce en même
temps que son expansion (voir J. Bahgwati, Free Trade Today, Princeton
University Press, 2001). Le beau côté de cette initiative serait qu'elle
susciterait une hausse remarquable du niveau de vie non seulement des pays
pauvres, mais de tous les consommateurs du monde industrialisé.
par Jean-Luc Migué
"Cet article est reproduit avec la permission de l'auteur"
http://www.quebecoislibre.org/
Jean-Luc Migué (Ph.D. économique, American University, Washington, D.C.), a
été successivement professeur à l'Université Laval et à l'École nationale
d'administration publique (ÉNAP), chercheur à la Banque du Canada et au Conseil
économique du Canada, membre de nombreux groupes de travail et a agi comme
consultant auprès de plusieurs organismes publics et privés.
|