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Changements climatiques et crises alimentaires
Risques graves pour la production agricole en Afrique

 

Les changements climatiques risquent de compromettre sérieusement la production agricole et la sécurité alimentaire dans beaucoup de pays africains. Même si l’Afrique est le continent qui fournit le moins d’émissions de gaz à effet de serre(environ 3,8 pour cent de l’ensemble des émissions), ses pays figurent parmi les plus exposés aux changements climatiques dans le monde.

"La zone propice à l’agriculture, la durée des périodes de croissance et du potentiel de rendement surtout le long des lisières des zones semi-arides et arides devraient baisser considérablement. Les modèles de pluviométrie devraient changer", précise un rapport de l'UA. Dans la cas d’un rapide réchauffement climatique, de vastes régions africaines vont connaître des changements de pluviométrie en décembre février ou en juin août dépassant largement la variabilité naturelle avec de sérieuses conséquences sur les systèmes agricoles.

Selon le rapport, un réchauffement de 0, 4°C supplémentaire des températures actuelles va provoquer d’ici 2020 une diminution de la période de croissance des récoltes de plus de 20% dans le Sahel et la réduction des rendements obtenus de l’agriculture pluviale de 50 % dans plusieurs pays africains. "Les pertes prévues du potentiel de la production céréalière des pays de l’Afrique sub-saharienne sont estimées à environ 33% d’ici 2060", souligne le rapport.

Il est évident que les changements climatiques ont déjà commencé à provoquer des changements de température dans l’ensemble des pays de l’Afrique.

Guinée Bissau: Les stocks céréaliers s’amenuisent

Les stocks céréaliers dans l’Est, le Nord-Est et le Sud de la Guinée Bissau commencent à s’amenuiser. Ces zones ont été visitées par la mission conjointe d’évaluation de la situation alimentaire et nutritionnelle menée du 17 au 22 février 2008. Il en est de même dans le Nord-Ouest du pays visité par le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO). Face à la faiblesse des disponibilités sur les marchés locaux, certaines populations, se ravitaillent en produits alimentaires dans les marchés frontaliers, notamment à Diaobé, au Sénégal. Comme d’habitude, les populations s’adonnent également à des stratégies courantes pour survivre : ventes de petits ruminants, de volaille, de porcins, et d’huile de palme. Elles s’adonnent aussi à la culture maraîchère, à la fabrique et commercialisation de charbon ainsi qu’à d’autres activités génératrices de revenu. La production céréalière prévisionnelle nette pour la campagne 2007/2008 serait de 151, 516 tonnes, sous réserve que ces prévisions de récoltes doivent être revues et confirmées selon les résultats des enquêtes déjà effectuées mais non encore publiées. Le riz récolté cette année est estimé 53, 208 tonnes de riz alors que les céréales sèches seraient de l’ordre de 98, 308 tonnes. Cette production permettrait de couvrir 61% des besoins de consommation de la population. Cependant, la production rizicole connaît une hausse de 3, 6% par rapport à la campagne précédente. Dans les zones Sud du pays, y compris dans les îles, le riz est la principale céréale cultivée et représente la base de l’alimentation des ménages et la principale source de revenu.

La situation alimentaire pourrait être plus difficile à cause de la mévente, pour la troisième année consécutive, de la noix d’acajou qui se vendrait entre 50 et 75 francs CFA le kilogramme. La culture de l’acajou a fait baisser les superficies de riz. Le système de troc instauré jusqu’en 2005 par les acheteurs de noix, consistant à échanger un kilogramme de noix d’acajou contre un kilogramme de riz, est un des facteurs explicatifs. En 2007, un kilogramme de riz s’échangeait jusqu’à trois kilogrammes de noix d’acajou. Afin d’éviter la dégradation des pouvoirs d’achat des producteurs de noix d’acajou, il est urgent de renforcer les capacités des producteurs pour la transformation primaire de la noix d’acajou. Elle ajouterait à la plus-value du produit qui, jusque là, est vendu à l’état brut. Une enquête menée à la fin octobre et début novembre 2007 par la MADR/SSA, avec l’appui du PAM, dans le cadre du suivi des sites sentinelles révèle une baisse de l’insécurité alimentaire sévère allant de 18% en juin à 4% en novembre, et une baisse de l’insécurité alimentaire modérée de 25% à 10% pour la même période. Au même moment, la population à risque d’insécurité alimentaire est passée de 51 à 75% de juin à novembre 2007 et celle en sécurité alimentaire de 6 à 11%.

Togo: Sécurité agricole menacée dans les régions Savanes, Maritime et Plateaux

Au Togo, une mission conjointe d’évaluation de la situation agricole et alimentaire dans les régions Maritime, Savanes et Plateaux affectées par les inondations de l’été dernier a été conduite par le PAM et de la FAO du 17 février au 9 mars 2008, à la demande du Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche du Togo (MAEP).

Une saison pluvieuse précoce dans la région des Savanes, un démarrage tardif dans la région des Plateaux et des pluies erratiques et mal reparties dans la région Maritime, ont considérablement perturbé la production agricole sur l’ensemble des trois régions . La très grande majorité des exploitations agricoles ont obtenu des rendements agricoles médiocres, mais à des degrés divers. La mission estime le nombre de ménages agricoles victimes des inondations à 24 900 répartis comme suit:

  • 6 908 ménages touchés et 8323 ha de cultures dans la région des Savanes, et 16 000 tonnes de céréales perdues ;
  • 2 022 ménages et 2038 ha de cultures vivrières détruites dans la région des Plateaux;
  • 15 970 ménages touchés et 7675 ha. de cultures détruites dans la région Maritime.

Selon la mission PAM/FAO, la période de soudure a déjà commencé (ou sur le point de commencer) avec plusieurs mois d’avance, pour une grande partie des ménages ruraux sinistrés. Les données recueillies auprès de 31 ménages ruraux interrogés dans les villages sinistrés font état d’une situation dramatique de leurs stocks alimentaires. À l’exception d’un seul, ils n’ont pu constituer de réserves suffisantes pour se nourrir au-delà du mois de juillet. Treize d’entre eux (plus de 40 %) ont terminé leurs réserves en céréales à la fin février, 8 (environ un quart) avaient moins d’un mois de réserves alimentaires, 6 avaient des stocks pour un à trois mois et seulement 3 pour les prochains 3 à 5 mois. L’absence de réserves alimentaires ou leur fin proche est inquiétante, car la production vivrière locale est le facteur essentiel de sécurité alimentaire dans ces zones caractérisées par des indices de pauvreté élevés et la très grande faiblesse du pouvoir d’achat. Pour certains ménages, ce dernier a été réduit par les mauvais rendements des cultures de rente au cours de la précédente campagne et par les dettes contractées au début de la précédente campagne pour l’achat des intrants.

Pour obtenir des revenus pour l’achat de denrées alimentaires, les ménages ont recours le plus souvent au petit commerce, au métayage, à l’abattage d’arbres et d’arbustes pour la production et la vente de charbon de bois, à la pêche ainsi que la vente du bétail. Dans les trois régions, les chefs de villages interrogés ont également signalé une émigration plus importante qu’à la même période les années précédentes, vers d’autres régions agricoles, ou dans les villes, ou encore à l’étranger (Bénin, Ghana, Nigeria). Nos enquêtes sur le terrain n’ont pas permis de mesurer l’importance de ce phénomène.

Des signes de la détérioration de la situation alimentaire ont été relevés dans certains ménages tels que la réduction des rations alimentaires quotidiennes, ainsi que la collecte de produits inhabituels (feuilles, fruits et racines sauvages) et le recours à la chasse pour leur propre consommation. Aussi, les écoles ont commencé à noter une augmentation des abandons scolaires qui, selon un document des services de l’Education de la préfecture des Lacs dans la région Maritime, ira en augmentant si rien n’est fait pour secourir ces populations en vivres 1. Des cas de trafics d’enfants, qui seraient liés à l’aggravation des conditions des ménages sinistrés, ont également été signalés par les autorités des préfectures de la région Maritime riveraines du Bénin.

Sur le plan nutritionnel, une enquête de Médecins Sans Frontières (MSF) suisse menée au cours du mois de février dans la région des Savanes révèle que la situation nutritionnelle pourrait se dégrader rapidement dans les prochains mois si aucune aide alimentaire n’est apportée aux ménages les plus touchés par les aléas climatiques. Les ménages dont les réserves sont nulles et les stocks de céréales épuisés doivent faire face à la flambée des prix des principales denrées de base, notamment les céréales. La région des Savanes et la région Maritime ont été les plus touchées par la hausse des prix des produits agricoles. Ainsi, à la fin du mois de février, le prix du bol de maïs (2,5 kg) était de 450-500 F CFA sur les principaux marchés des régions susmentionnées (Savanes et Maritime), soit pratiquement le double de ce qu’il était en 2007 à pareille époque. Il a en revanche augmenté plus modérément sur les marchés de la région des Plateaux. Le prix du sorgho a lui aussi été multiplié par deux sur les marchés des trois régions. Pour faire face à la flambée des prix, l’Observatoire de la Sécurité Alimentaire au Togo (OSAT) a abaissé le prix du sac de maïs de 100 kg de 18 000 F CFA à 16 000 F CFA, en déversant sur le marché une partie du maïs qu’il a stocké.2 En année normale cet organisme intervient entre juin et août pour faire baisser les prix des produits sur le marché.

Sur la base des informations recueillies, la mission a des inquiétudes quant à la situation alimentaire des ménages agricoles jusqu’à la prochaine récolte et quant à leur capacité à relancer la production vivrière. Pour éviter une aggravation de la situation alimentaire et agricole dans un proche avenir, la mission a formulé un projet de soutien d’urgence à la campagne agricole prochaine au travers d’une distribution d’intrants aux producteurs affectés par les inondations. Afin d’éviter qu’une situation d’une telle gravité ne se reproduise, la mission recommande que, dès à présent, des projets visant à renforcer les capacités de résilience des populations rurales vulnérables soient étudiés par la FAO, conjointement avec le Gouvernement togolais.

Niger: L’insécurité alimentaire en hausse

Selon les résultats préliminaires de l'enquête conjointe sur la sécurité alimentaire et la vulnérabilité des ménages conduite en décembre 2007 par le Gouvernement du Niger, en collaboration avec le PAM, l'UNICEF, le FEWS -net, le CILSS et la FAO, 12% de la population sont en insécurité alimentaire sévère contre 9% en novembre 2006. L’insécurité alimentaire modérée touche 22% de la population contre 21% en 2006.

Ces résultats indiquent également une légère dégradation de la situation alimentaire par rapport à la même période de l’année passée et une augmentation de la proportion de ménages en insécurité alimentaire sévère qui passe de 9% en novembre 2006 à 12% en décembre 2007. S'agissant de la proportion des ménages en insécurité alimentaire modérée, elle est de 22 % contre 21 %.
Actuellement, une détérioration de la situation alimentaire des ménages en insécurité alimentaire sévère est à craindre. En effet, en décembre 2007, leurs stocks alimentaires ne pouvaient couvrir leurs besoins alimentaires que pour une période de deux mois. De plus, ils disposaient de très peu d’opportunités pour générer de revenus additionnels. En plus, leur pouvoir d’achat est trop faible pour
leur permettre d’acheter des vivres sur les marchés même en période de forte disponibilité. Par ailleurs, depuis les récoltes de 2006/2007, plus de 60% des ménages en insécurité alimentaire sévère se sont endettés pour satisfaire leurs besoins alimentaires contre 47,6% en moyenne pour l’ensemble des ménages.

En guise de recommandations, la mission préconise que les programmes d’atténuation et de renforcement des capacités des ménages à faire face aux chocs en cours dans le pays se poursuivent. Des actions ciblées sur les populations les plus vulnérables telles que le "cash for work", le "food for work", les distributions gratuites ciblées, le "blanket feeding", les banques de céréales, la vente de céréales à prix modéré, les micro crédits, les programmes de distribution de semences doivent être initiées dans les zones les plus affectées dans le très court terme. Une attention particulière doit être apportée à l’évolution de la situation alimentaire dans les régions d’Agadez et Diffa en raison des risques élevés qui affectent leurs moyens de subsistance.

L’insécurité alimentaire cause un exode massif de populations dans le sud du Niger. Contrairement à 2005, où la plupart de la population nigérienne était restée dans les villages à attendre l’aide alimentaire, de nombreux départs de populations des villages voisins vers le Nigeria ont été notés cette année. C’est ce qui ressort de la mission conjointe OCHA/PAM/ Direction Régionale du Développement Agricole conduite du 11 au 16 mars dans la région de Maradi pour évaluer la situation alimentaire et nutritionnelle des zones vulnérables.

A Tessaoua et à Aguié, des départements situés dans la région de Maradi, des actifs et des ménages entiers composés d’hommes, de femmes et d’enfants scolarisés se déplacent vers le Nigéria voisin. Selon le préfet d’Aguié, plusieurs villages se sont vidés de leurs habitants. Pour le département de Tessaoua, la commune de Korgom est la plus touchée par l’exode causée par l’insécurité alimentaire. Selon les chefs de village, les départs concerneraient plus de 70% de la population, environ 14.196 personnes sur 20.281 habitants.

Dans ces deux départements, certains ménages commencent à recourir aux aliments de pénurie. La zone connaît un déficit agricole de plus de 50%, et les stocks paysans ont une disponibilité de moins de trois (3) mois. Ne pouvant plus dépendre du Nigeria voisin qui a connu un déficit céréalier à l’issue de la campagne de 2007, les marchés environnants sont faiblement approvisionnés par des paysans dont les stocks s’amenuisent de jour en jour. Il s’y ajoute une hausse des prix des céréales, des intrants zootechniques et du bétail qui, selon certaines sources, ne répondrait pas aux exigences de l’offre et de la demande, mais relèverait plutôt des spéculations entretenues par les commerçants. Par conséquent, la situation nutritionnelle est caractérisée par une légère augmentation des cas d’enfants malnutris dans les centres de récupération nutritionnelle. Cette situation pourrait se détériorer si des mesures appropriées ne sont pas prises, notamment en matière de sécurité alimentaire.

Le Dispositif National de Prévention et de Gestion des Crises Alimentaires (DNPGCA) dispose d’un plan d’action pour la distribution gratuite de vivres, l’installation de banques céréalières, le démarrage d’activités "cash for work" afin de prévenir l’insécurité alimentaire de la période de soudure. La FAO a distribué des semences et des intrants agricoles, toujours dans le cadre du plan d’action du DNPGCA.

Le manque chronique de planification

Le président sénégalais Abdoulaye Wade a accordé le 27 mars 10 milliards de francs CFA (plus de 24 millions de dollars US) pour aider le monde rural à faire aux mauvaises récoltes et à la hausse des prix du fait de la flambée des cours mondiaux du pétrole. La production agricole 2007-2008 a baissé au Sénégal suite à la faiblesse des pluies qui a compromis plusieurs récoltes dont celle de l'arachide, principale culture du pays. Une enquête a été menée au courant du mois de mars, suite à mission conjointe conduite du 16 au 26 janvier 2008 qui avait révélé des poches de vulnérabilité à travers le pays. Et pour combler le déficit céréalier de cette année, un besoin céréalier de 71.000 tonnes avait été avancé par le gouvernement sénégalais, un chiffre qui devait être affiné par d’autres enquêtes. En outre, les agences des Nations Unies et les ONGs attendent une demande officielle d’assistance internationale émanant du Gouvernement sénégalais leur permettant d’augmenter leur assistance aux couches les plus vulnérables. Cécité ou manque de cohérence et de rigueur politique: c'est le même Wade qui encourageait il y a quelques mois la production agricole pour le bio-carburant.

De façon globale, il faut constater le manque de programme et l'absence d'anticipation dans l'ensemble des régions concernées. Les politiques ne font pas leur travail d'information et d'évaluation de la situation des administrés. On réagit après la crise, avec quelques sacs de riz, histoire de se donner bonne conscience. Mais la crise s'annonce sévère. Et c'est dans ce contexte que Louis Michel propose d'inonder le marché africain avec les excédents de production européen et que la France renforce les subventions à ses agriculteurs [Lire]...

Nous proposons une table ronde sur le sujet, associant les décideurs et les universitaires (agronomes, géographes, économistes, sociologues...) pour tenter d'apporter des solutions concrètes aux populations africaines. Au lieu de faire l'aumône à ces familles, pourquoi ne pas les aider à s'adapter à leur nouvel environnement dénaturé?

31 mars 2008
Gustav Ahadji


1. Commerce Afrique: Hilaire Avril [Lire]

2. Rapport Ocha [Lire]



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