De « L’illégitimité de la haine »

Koukou R. Hounnou

De « L’illégitimité de la haine »
à l’illégitimité de l’invective raciale

Dans les lignes du Figaro du 19 /11/ 2005, apparaissait une interview du philosophe français Alain Finkielkraut, intitulé « L’illégitimité de la haine », interview dans laquelle il faisait le bilan des émeutes dans les banlieues françaises. L’intérêt de cette interview sur laquelle nous revenons ici volontiers tiens du ton et de la tendance de l’auteur, une attitude très mitigée par rapport à la tendance majoritaire d’une opinion française divisée en ce qui concerne la lecture des événements et de leurs causalités effectives. Le philosophe, toujours égal à lui-même, dans un langage incisif et très sobre à la fois nous avait gratifié d’un ton, qui, contrairement à la réaction permissive et paternaliste de bon nombres de personnes ayant accès aux médias, avait pris le soin de dénoncer la gratuité de la violence, les cibles visées par les vandales, cibles très symboliques a ses yeux et porteurs de sens, sinon traduisant les véritables intentions des fauteurs de troubles, leurs prétendus mobiles, qui au regard des actes posés paraissaient non fondés, et surtout, la désaffection de l’esprit critique des français, occupés à pontifier sur le désespoir des incendiaires au lieu de s’en tenir à la matérialité des faits.

Cette désaffection de l’opinion, incapable de se situer face aux caractères inédits des émeutes, le ressentiment du à une violence gratuite et la conscience d’une panne évidente dans le fonctionnement de la République avait laissé perplexes les membres du Think Tank Afrology, très surpris du psychologisme intéressé de l’opinion, et de l’attitude au début timorée du gouvernement à prendre la mesure exacte des événements. Bref, les condamnations étaient sommaires, sinon, les voix qui s’élevaient tergiversaient entre un blâme ferme à l’endroit des pyromanes et la compréhension de l’écho du désarroi qui serait à l’origine de tels dérapages. C’était comme si l’opinion française se reprochait quelque chose ou à tout le moins reprochait quelque chose à la République embrasée. L’intégrité de la France et sa souveraineté passaient derrière le décryptage du mobile des colères dans les gestes haineux des minorités. On était, au regard des faits et de l’appréciation de l’opinion, en face d’une double désaffection : celle de l’esprit critique et celle de la France.

I Une appréciation « parcellarisante » des faits

La voix de Finkielkraut dans un contexte pareil semblait unique et consacrait sa position comme inédite. Bref, elle le gratifiait d’une lucidité qui dans le cours normal des choses est l’apanage des vrais intellectuels. C’est d’ailleurs le statut dont il jouit aux yeux du premier ministre français, très conforté par son analyse dont le ton lui apparaît comme une bénédiction de sa politique et un gage de légitimité. C’est vrai, quand on reste dans le contexte de la matérialité des faits, les moyens et les cibles des vandales au regard des moeurs et de l’évolution sociohistorique semblaient asymétriques, non-contemporain. Mais au-delà de l’unicité de cette lecture faite par le philosophe et de l’auréole dont il jouit, il existe des questions assez pertinentes qui révèlent non pas seulement un malaise social au sein de la République, mais aussi la portée réductrice, parcellarisante de la lisibilité de l’événement. L’intérêt pour la matérialité des faits et les signes avant-coureurs repérables dans ce que l’on désigne maladroitement par « sous-culture » n’épuisent pas l’étendue du champ des causalités. Il y a des questions qui demeurent suspendues, soit parce qu’on évite de les poser pour des raisons affectives – l’amour de la France, sanctifiée dans le rapport affectif du citoyen à son pays – ou parce que la lucidité fait défaut. Parmi ces questions, il y en a une, des plus simples et des plus basiques qui est celle du pourquoi de cette désaffection. Une question essentielle qui laisse malheureusement Finkielkraut un peu indifférent, une question dont l’économie entraîne insidieusement la stigmatisation des minorités raciales impliquées dans ces émeutes, et même en filigrane, une prise de position dont la suspicion n’est pas gratuite.

En réalité la République est en panne et le politique en est conscient. Mais parce qu’elle refuse (la République) que ce soit au niveau politique, médiatique, ou au niveau de l’opinion publique, de s’interroger sur les racines du mal qui l’affecte, elle oublie de se remettre en question et cherche dans le regard de ses enfants bâtards que nous autres minorités nous passons pour, le témoin du mal. A défaut de l’assomption de la dérive politique et capitalistique de la République par elle-même, il faut trouver un bouc émissaire, un coupable, un innocent à sacrifier afin que la France demeure sanctifiée. C’est de bonne guerre, et pour une cause noble comme l’intégrité de la France, l’incrimination des rebus du système n’à d’autres fins que la surenchère de la bonne santé de la République. Mais la complaisance populiste entretenue par les talk-shows après l’analyse de Finfielkraut, nous oblige à sortir de notre réserve pour soulever le non-dit de cette lecture des événements, au risque d’être désigné bientôt coupable de la grippe aviaire, et de tous les maux dont l’Occident est malade. En vérité la civilisation va mal et il faut avoir le courage à défaut de la remettre en question (ce qui est normal au vu de sa genèse), au moins de s’essayer à l’ausculter.

II Regard croisé sur le modèle économique et socioculturel

2. 1 De la fragilité des civilisations

La conclusion d’Alain Finkielkraut sur les émeutes en France accuse une certaine tendance de l’intelligentsia Française comme étant responsable de sa propre désaffection. Une désaffection qui vient ouvrir la brèche de la désintégration nationale entretenue par « ces révoltés révoltants », qui lui laisse entrevoir la lisibilité d’une conspiration contre la République : « un gigantesque programme antirépublicain ». Si c’était le cas, comment cela est-il advenu? Comment est-ce que, quand sous d’autres cieux, les gens s’honorent d’être citoyens, en France, on est parvenu au détournement du sentiment patriotique en désaffection pour la République? L’influence de la bien-pensance anti-occidentale n’explique pas tout. Avant les dernières émeutes, l’Occident tout entier était confrontée à la poussée théocratique du monde Arabe, les fidèles d’Allah contre les enfants perdus du monde sécularisé. En France notamment, la réaffirmation du principe de laïcité dans le contexte de la question du voile était une réaction mitigée face à l’invitation de cette poussée théocratique dans l’espace public censé resté neutre, une neutralité qui donne sens et contenu au modèle d’intégration français. Dans une co-publication récente avec Y. Charles Zarka, Cynthia Fleury[1] annonçait que dans l’esprit des peuples musulmans, leur présence en Occident répondait plus à une forme d’occupation qui se ferait de l’intérieur sous inspiration jihadiste, et que la présence de cette minorité était plus une conquête passive de l’Occident plutôt qu’une volonté d’intégration sur une terre d’asile. L’homélie de certains Ouléma au travers d’incitations à la haine occidentale donne un certain crédit à cette analyse. Elle participe à la guerre des dieux des religions révélées, les dieux du Judaïsme, du Christianisme et de l’Islam dans la délimitation des zones d’influences dans le monde. Les testaments d’Atta et les déclarations de Ben Laden depuis le 11 septembre peuvent inciter l’adhésion à cette lecture de l’évolution de l’histoire.

Mais se contenter de cette analyse non pas dénuée de fondements, risque d’occulter certains aspects du problème et de surcroît perdre de vue le contexte inédit à l’origine des violences banlieusardes. Il serait malhabile et trop réducteur de se laisser séduire par les paradigmes de la guerre des dieux, ou de la seule volonté de puissance du monde Arabe, puisque s’est invitée aux affrontements cette fois-ci, une communauté noire qui était jusque-là dans l’ombre, et qui n’a pas pris part à la guerre des dieux, occupée qu’elle est à résorber des questions liées à la pure immanence existentielle. C’est ce fait nouveau qui déplace les stéréotypes habituels surenchéris depuis le 11 septembre 2001 pour s’intéresser au fait de la civilisation elle-même, bref, la société française dans son essence. On a très vite oublié que toute civilisation est un milieu chaotique, un lieu de contenus sociaux sédimentés, reposant fondamentalement sur la répression de pulsions dévastatrices et contradictoires par rapport à l’idéal du vivre-ensemble.

Les plus grandes individualités pensantes de l’épistémè contemporaine n’ont pas manqué de souligner cette indigence de nos sociétés humaines. Même bien avant, l’époque moderne à sa genèse a souligner la nature de la civilisation humaine. Chez Hobbes, l’un des pères de la modernité politique, la civilisation apparaît comme un phénomène culturel, un contrat entre des êtres qui vivaient préalablement en conflit. En sortant de cet état de nature où « l’homme est un loup pour l’homme », ce dernier devient le créateur d’un monstre ; le Léviathan, qui n’existe pas dans l’état de nature. Mais malgré ce passage de la nature vers la culture, les forces passionnelles antagonistes à l’œuvre dans la gent humaine ne savent pas se socialiser spontanément d’elles mêmes, d’où le versant de la loi du fait de sa capacité coercitive qui participent au maintient de l’équilibre. C’est ce qui éclaire d’ailleurs l’absoluité du pouvoir du Léviathan dans les thèses Hobbesiennes où les pactants se soumettent à l’autorité des lois et du pouvoir du souverain. Mais malgré une évolution sociale des plus décisives dans l’histoire humaine, quelques siècles après, Marx va montrer que le progrès historique s’est effectué par le mauvais coté, à savoir l’exploitation et l’aliénation de l’homme par l’homme. L’histoire humaine est celle de la lutte des classes prenant une forme toujours renouvelée à travers les âges. D’où la promesse messianique d’une révolution pour transformer le monde par la praxis historique. L’homme serait-il demeuré même une fois sortie de l’état de nature, « un loup pour l’homme » ? La praxis révolutionnaire promis dans le messianisme marxien n’a pas abouti, comme si l’homme avait un lien romantico-pathologique avec sa nature profonde, comme si fondamentalement les forces chtoniennes de notre nature nous tenaient en proie comme les destinées d’Alfred de Vigny.

Le soupçon de cette anthropologie dualiste est loin d’être battu en brèche. La psychanalyse de Freud va découvrir les forces antagonistes dans le psychisme humain et démontrer la force dévastatrice des pulsions à l’œuvre dans la gent humaine, et par la même la fragilité de la civilisation. Pour ce penseur, la civilisation est répression, elle dérive d’une répression et l’histoire est pathologie en devenir. Freud à l’inverse de Marx n’envisage aucune praxis révolutionnaire et s’inscrit plutôt dans l’adaptation difficile de l’individu névrotique à la vie sociale. La barbarie phénoménale au cœur de la civilisation occidentale n’était pas gratuite. Elle s’inscrit dans la fragilité de cet équilibre. Les Lumières ont accouché des deux guerres les plus meurtrières de l’histoire de l’homo sapiens et ses conséquences sont loin de prémunir l’homme contre un nouveau chaos. La barbarie est encore à l’œuvre dans la civilisation ; cet infime et fragile lieu de coïncidence de pulsions réprimées. Seulement aujourd’hui, elle prend une forme plus sophistiquée en miroitant la possibilité aux agents historiques de pouvoir traverser la barrière étanche du monde des non-nantis au monde des nantis, et en véhiculant la quête d’une société en construction constante du modèle le plus égalitaire au bénéfice de tous les citoyens.

Il ne faut pas perdre de vue que le désenchantement du monde dans le modèle occidental est épisodique. L’accalmie imposée par la dureté des deux guerres n’a pas empêché la Guerre Froide où les deux puissances occidentales que sont les USA et l’URSS se sont quand même battues à maintes reprises sur terrains neutres, en l’occurrence en Corée, au Vietnam et en Afghanistan. L’équilibre de la civilisation est précaire, il faut s’y faire et lutter à son maintient. Le désenchantement aura repris droit de cité dans l’économie psychologique d’un nombre de citoyens intellectuels lucides, juste après deux décennies de la période d’après guerre. Pas seulement dans la perspective directe d’un horizon collectif, mais cette fois aussi bien en relation avec la vie singulière concrète. C’est dans les sciences et la technologie que s’invite la barbarie. L’École de Francfort reste un lieu-dit en matière de réflexion sur la civilisation occidentale pour ce qui est de la sociologie critique en ses débuts, et Marcuse un penseur dont les thèses restent d’actualité. Mai 1968 est resté stérile peut-être, et Marcuse portait peut-être un espoir démesuré dans les minorités comme agents historiques potentiels. Mais l’écho de son anthropologie dans l’organisation et la production des sociétés de consommation reste pertinent. Pire encore, le « totalitarisme doux » de la Welfare State s’est endurci avec la mondialisation et le libéralisme économique et ne font que participer de plus bel au détournement de la promesse d’émancipation.

Dans la recherche des causes réelles des violences banlieusardes en France, on ne peut pas faire l’économie de la santé de la civilisation, son opérationnalité par rapport aux objectifs primaux. Le vivre-ensemble, la liberté, l’émancipation de l’homme dans une société égalitaire. Il faut alors interroger la société française aussi bien dans son modèle de production économique et en même temps sa capacité de socialisation des individus pour voire si la faillite ne s’est pas invitée dans sa mission.

2.2 Le modèle économique

Comme la plupart des pays occidentaux la France est un des chantres invétérés du capitalisme dans ses formes les plus pernicieuses. Et ce modèle de production n’a pas toujours eu l’estime des intellectuels les plus enclins à la transformation des sociétés, notamment dans la recherche de l’émancipation et de l’égalité. C’est Marx qui a sonné le glas de la critique du capitalisme et ses analyses sont connes du grand public. Mais ce qui est intéressant et qui pourrait rendre intelligible la crise des banlieues en France, la désaffection de la critique dans l’opinion intellectuelle et la nature des acteurs principaux, remonte à certains aspects repérables dans la sociologie critique ou le marxisme intervient, mais dans sa forme critique, sa forme déconstruite. Tous les penseurs qui ont poussé l’analyse du système de production à l’instar de Marx jusqu’à la critique de l’économisme, ont mis en exergue les conséquences anthropologiques de ce modèle.

Chez Marcuse qui n’a pas vu la civilisation occidentale capitaliste à l’heure du libéralisme économique, à l’heure de la mondialisation et de la globalisation, la critique est restée focalisée sur la science et la technique. Pas sur le modèle politique et économique stricto sensu, mais sur la rationalité instrumentale qui les mobilise et se sert d’elles à des fins de calculs, de moyens dans le but de la domination. C’est sur l’aporie du renversement de la promesse d’émancipation en domination que s’atèle Marcuse dans l’Homme unidimensionnel [2]. La technoscience prise dans l’engrenage d’une croissance sans limite devient au final une entrave à la libération. Cette croissance illimitée annihile les hommes et leur esprit critique, au lieu de permettre par leur haut niveau, la libération des travailleurs vis-à-vis des instruments de productions. Même les travailleurs qui sont sensés êtres les agents historiques, des agents doués du potentiel de changer le cours de l’histoire en renversant le capitalisme, sont aliénés par la société capitaliste qui manipule leur conscience par l’intermédiaire des mass médias et de l’éducation. Aux yeux de l’auteur, la société occidentale pratique un « totalitarisme doux et subtil » qui ne tolère la liberté que dans la mesure où cette liberté n’excède pas ou ne perturbe pas le fonctionnement du système. L’intégration des agents historiques dans le système est assurée par la « désublimation répressive » qui réduit l’énergie érotique, polymorphe et infini à la sexualité dont la libération ne menace pas le système capitaliste, et la « technologie sociale » qui grâce au rôle social que joue chaque individu permet l’organisation, la rationalisation et le contrôle de la société.

Marcuse à travers ses idées a hanté l’esprit de bons nombres de personnes depuis le trois novembre, d’autant puisque son espoir pour le « Grand refus » et la Révolution reposait sur les minorités. En l’absence de toute possibilité de reformer la société capitaliste de manière progressive, car cette idée étant liée au système lui-même, il fallait le rejet global du système. Une vision de la Révolution dont les événements de novembre 2005 semblent donner corps. Tous les critères, sans exagération aucune sont présents pour entamer une lisibilité de l’histoire des civilisations séculières post-modernes comme l’a fait l’auteur. L’agressivité de la publicité qui pousse à une consommation sans fin, la sous-culture télévisuelle qui s’installe en phagocytant la compétence dévolue à l’élite en les remplaçants par des animateurs, quelques politiques et les peoples, l’apparition à la télévision comme facteur d’ascension sociale. Bref, cette culture de surface dont s’accommodent assez vite les citoyens et qui les dépossèdent d’eux-mêmes. Faut-il voir dans les événements de novembre 2005 une réédition de mai 68 et expliquer la désaffection de la critique chez les intellectuelles par le fait de la clôture des sociétés capitalistes unidimensionnelles, et attribuer le mouvement des minorités à l’éveil des agents historiques?

Au lieu de s’investir dans une réponse toute faite, il semble plus opportun de signifier la critique du système capitaliste dans son versant actuel qui est celle de l’économisme. Des traces de ce basculement de plus en plus pernicieux sont apparues dans l’intelligentsia française elle-même. Elles dépassent la simple condamnation du capitalisme sauvage et questionnent le modèle d’intégration sociale. Une forme hésitante apparaît chez Edgar Morin dans Introduction à une politique de l’homme[3] dans les années 1965 où curieusement Freud et Marx sont à l’honneur, jusqu’à Albert Jacquard il y a une décennie dans la critique radicale de l’économisme. Ce dernier, sur la valence de la civilisation ne ménage pas la rhétorique. Il commence son livre avec un constat pessimiste sur la civilisation économique libérale : « L’humanité est devenue folle ; elle fonce droit dans le mur ! » [4] ou encore ; « l’humanité change d’ère sans le savoir »[5]. Mais comme on peut s’y attendre, un pareil changement ne s’opère sans bourse délier. Marcel Gauchet parlera plus tard quand bien même le thème de son livre ne s’y prêtait pas directement, de l’apparition d’une société fondée sur le modèle du marché, « un événement aux conséquences anthropologiques incalculables, que l’on commence à peine à entrevoir. (…) C’est la constitution intimes des personnes qu’elle contribue à remodeler »[6] graves. Les critiques les plus vives sont aussi du fait des altermondialistes qui versent directement dans la praxis sociale par des manifestations contestataires.

2.3 Le modèle socioculturel

L’histoire de l’Hexagone fait d’elle un pays avant-gardiste en matière de liberté et du respect de la personne aussi bien que sa qualité de citoyen. La longue tradition de penseurs moderniste qu’on peut situer à partir de Rousseau jusqu’au-delà des Lumières lui assure une renommée encore d’actualité au cœur de la Postmodernité, en faisant bien sur un clin d’œil à la révolution de 1789 dont l’influence sur le cours de l’histoire de la modernité politique n’est pas vaine. Sur un point de vue théorique et en tenant compte de l’évolution des mœurs et des libertés citoyennes dans le prolongement de la sécularisation, le modèle social républicain est un des plus prometteurs si dans les faits la praxis coïncidait avec la théorie.

Le libéralisme politique, qui est la possibilité et l’acceptation de la coexistence de la pluralité des opinions et des sensibilités au cœur de l’État, a pris en France les couleurs de la laïcité. Cette exception française liée à son passé historique et qui fait de l’espace public un espace neutre où prévaut une conception morale minimale, une base commune de neutralité à l’égard des notions controversées de la vie bonne traduit la ferme volonté de fonder le juste, pour créer les conditions de possibilités optimales pour le choix des contenus substantiels investis dans la réalisation de cette vie bonne. Interroger la qualité et le côté praxéologique de cette conception de la justice sociale équivaut à répertorier la marque fossile des critères minimums à l’œuvre dans toutes sociétés à vocation égalitaire, et aussi s’intéresser au vécu des citoyens. Pays des Lumières, la France a le devoir d’assurer au travers de la politique la pérennité des valeurs sacro-saintes qui assurent la sortie de l’homme du règne du besoin et de la nécessité. Est-ce vraiment le cas?

La pensée philosophique dans ce domaine s’accorde à désigner certains traits essentiels et irréductibles au fondement du juste que sont :

• La pluralité des conceptions de la vie bonne.
• Des normes égalitaires repérables dans les lois les institutions et leur fonctionnement.
• La responsabilité de l’État du fait que la tâche de la société juste c’est de répartir entre ses membres des ressources et des possibilités concrètes, et la liberté permettant ainsi aux individus de réaliser leur propre bonheur.
• L’efficacité qui consiste à améliorer la situation des plus défavorisés.

Dans le contexte d’une société de marché où la civilisation a basculé dans l’économisme, il faut avoir le courage de s’interroger sur les normes égalitaires présentes. On glose partout sur la valence des lois sociales françaises, sa meilleure qualité par rapport aux autres modèles sans prendre en compte les ravages et les situations inédites causées par le libéralisme économique dans ses heures de démesures. La culture du rendement optimum et du plus grand profit a dissolu le peu de relent humaniste qui inspirait aux États séculiers la consécration de l’humain. Les normes anthropologiques qui forcent le respect des personnes ont vite sautés sous la pression de l’économie. Il y a aujourd’hui dans la conscience des minorités le désaveu de la croyance répandue selon laquelle la société fonctionne de façon osmotique et que le passage des non nantis vers les nantis est possible. On ne peut pas exiger des minorités le même devoir envers la France sans leur garantir des droits symétriques. La politique des banlieues était en soit un faux plan. La France à préparer et conditionnée cette explosion sociale en accumulant dans les cités un potentiel d’énergie dont la dissolution n’avait pas d’autres moyens que l’explosion à défaut de la possibilité concrète des conditions d’émergence.

Dans un climat où le travail qui est la condition par excellence pour la pérennité d’une existence et son maintient, devient précaire, il y a lieu de se poser des questions. Il y a de ces rebus du système qui demandent qu’on lorgne un peu de leur côté. La dissolution de l’identité collective souhaitée par le vivre-ensemble républicain facilite le repli communautaire initié par la politique des banlieues. La République se désagrège pour verser dans le minimum socialisant d’une vie communautaire fonctionnant sur la base de la solidarité biologique. Tous participent à cette déconstruction, du citoyen ordinaire au politique. C’est cette atmosphère qui amène à distinguer des Français de souche des Français de la minorité noire ou arabe. C’est ainsi que la République en vient à détester cordialement ses fils.

Des maux dont l’Occident est malade, la liste est longue. Du non-respect de ses propres valeurs, au non-respect de l’autre à cette arrogance morbide qui lui donne cette illusion de supériorité, arrogance hélas teintée d’un hubris qui la dévore déjà, la liste est loin d’être exhaustive.

3 L’illégitimité des invectives raciales

Les bien-pensants qui montent au créneau pour décrypter le langage nébuleux et inaudible dont est emprunt la violence inédite de novembre 2005 dans les banlieues pêchent par endroit contre l’esprit. C’est une situation inédite qui demande un degré d’analyse qui n’a rien à voir avec ces visions stéréotypées d’une République sanctifiée qui n’a rien à se reprocher, la considération de la civilisation comme un lieu-dit d’us et de coutumes, de mœurs subtils, peaufinés, délicats et achevés à l’abri de toute barbaries ou encore fixe et exempt de mouvements, et des minorités bâtards de la civilisations. Aucune analyse ne saurait prétendre épuiser le champ dédaléen des causalités. La pensée critique à la mission de faire le tour d’horizon avec le plus d’objectivité possible en évitant des débats impulsifs et passionnés. Guerre des dieux, conspiration antirépublicaine, manipulation intégriste, phénomène de contagions de la violence etc., intellectuels et politiques dans leur mission d’avant-garde doivent honorer leur statut. Des maux dont le monde post-moderne est malade, le soupçon de l’un et de l’autre menace à chaque instant d’altérer la clarté de l’analyse et donner lieu à l’opacité, la confusion des causes et des genres.

A défaut de poser un regard synoptique sur les évènements, il est malsain de stigmatiser des populations et de spéculer sur des soi-disant tendances idiosyncrasiques des minorités. « Racailles », « Les noirs sont plus violents que les arabes » etc., Pourtant jusqu’à présent ils n’ont pas encore gazéifié des populations ni lancé des bombes atomiques sur un peuple. Ils ne font pas des expériences nucléaires dans des zones géographiques pour tester les effets empiriques sur la faune, la flore et les hommes et on n’entretien pas le mal de vivre des populations qu’on affame et dont on pille les ressources naturelles. Ils ne tuent personne pour imposer une certaine vision du monde.

Que l’analyse d’Alain Finkielkraut sur les violences banlieusardes provoque des envolées lyriques chez des personnes que cela arrange et qu’on lui décerne la palme d’or, cela n’est pas étonnant. C’est d’abord la preuve par excellence de la carence de l’esprit critique dans l’Hexagone, carence dont la pertinence se précise puisque ceux qui en font la récupération politique se satisfont trop vite alors qu’ils sont censés savoir que cette appréciation des faits quoique exacte, n’épuise pas le champ de la compréhension du problème. Et ensuite, c’est aussi la preuve que la république va mal, qu’elle s’aveugle, refuse de se questionner afin de s’adapter à l’évolution sociale. Cette civilisation dont la France fait partie des pôles significatifs plonge elle aussi dans l’archaïsme fondamental. Ses grands airs de nobles civilisés ressemblent de plus en plus un pantomime de gueux. Elle ne respecte que la force et l’argent. Elle réagit en fonction de la capacité de nuisance de l’autre, et de la capacité financière. Il n’y a que ces valeurs qui valent de leur pesant d’or. La France humaniste promeut désormais un humanisme de chapiteau. Elle ne respecte plus l’humanitas. Elle affiche sans cesse une régression permanente de ces valeurs dans les faits et dans les discours. L’Afrique francophone demeure toujours le juron de la modernité politique honteusement entretenue par la France. Depuis que la Chine s’affirme comme un géant postmoderne, on tait de plus en plus ses bavures dans le non-respect des droits de l’homme pour bénéficier des largesses de son portefeuille. On criait au scandale à la découverte des prisons secrètes sur le sol européen entretenues par l’Oncle Sam. Il a fallu que Condolisa Rice passe pour que le discours change. On décline de plus en plus de l’excellence vers des normes simplement satisfaisantes. Et encore faut-il qu’elles le soient.

Qu’on ne soit pas surpris que les prochaines violences dont les français ont déjà la certitude de leur avènement dévoilent la participation des Français dit de souches. Le mal dont est souffrant la République grandira si elle se refuse de se questionner et de s’enfermer dans un angélisme choquant et mystificateur, en cherchant dans le regard des minorités l’origine des maux. L’invective raciale et la politique du bouc émissaire ne payeront pas longtemps.

C’est regrettable, des intellectuels engagés dans la dynamique sociale de la trempe de Raymond Aron manquent aujourd’hui à l’Hexagone. Sa clairvoyance, son esprit critique et incisif lui ont valu beaucoup d’inimitiés. Mais lui au moins était fidèle à la pensée qu’à la complaisante politique politicienne. Il faut peut-être renvoyer la France à cette analyse de l’homme datant de 1943, intitulé L’Ombre de Bonaparte où il est question du renouveau politique qui suivra la libération de la France. C’est assez saisissant de lire : « Comme tant de fois dans l’Histoire, l’aventure d’un homme s’acheva en tragédie d’une nation ». Quand on sait que l’embrasement de la France est liée à l’aventure politique du Ministre de l’intérieur, il est impossible de garder sa langue et de ne pas dire à la république de veiller sur elle-même.

Alors qu’on arrête cette fuite en avant, ce leurre malhabile de sanctification et d’angélisme de la République en faisant des minorités le bouc émissaire.

Korh l’Africain
le 17 décembre 2005


1. Y. Charles Zarka, Cynthia Fleury : Difficile tolérance PUF 2004
2. Herbert Marcuse. L’ homme unidimensionnel: étude sur l’idéologie de la socièté industrielle. trad. par M. Wittig, Paris, Ed. de Minuit (Arguments), 1968.
3. Edgar Morin. Introduction à une politique de l’homme, Paris, Editions du seuil, 1965.
4. Albert Jacquard. J’accuse l’économie triomphante, CALMANN-LEVY, 1995, P. 11
5. Albert Jacquard. Op. Cit.,
6. Marcel Gauchet. La religion dans la démocratie, Gallimard, folio essais, 1998 ; pp 118-119

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