Bordeaux et la question de la Traite transatlantique

Augus Lembikissa

Bordeaux et la question de la Traite transatlantique
Reconnaissance ou volonté d’en parler ?

Il n’est toujours pas facile et aisé de parler de la traite négrière quand on se rend compte de ses conséquences dans l’histoire de l’humanité. Six siècles après, certains peinent encore à admettre qu’elle a été un crime contre l’humanité, une véritable tragédie pour l’Afrique, principale victime. Aussi, on a tendance à lier l’esclavage à la traite négrière. Et, beaucoup d’historiens occidentaux vont jusqu’à affirmer que ce sont les Noirs qui ont été à l’origine de la vente de leurs homologues (1) . De même, ces historiens de tendance eurocentriste s’efforcent à convaincre les Noirs, qu’ils se sont même vendus aux négriers de leur propre gré (2).

Notre ambition à travers cette réflexion n’est pas de réécrire l’histoire, mais d’apporter notre contribution à ce débat qui, au regard de ce que l’on observe ça et là, apparaît comme un effet de dédouanement des uns et d’accusation des autres.

Si la majorité des ports de la façade atlantique européenne ont pratiqué le commerce triangulaire et l’esclavage, on estime aujourd’hui que 11 à 13 millions de Noirs ont été déportés et que cette traite s’est faite dans des proportions très différentes. Liverpool en Angleterre a organisé 4894 expéditions, Nantes, principal port négrier en France a organisé 1714 et Bordeaux qui occupe la deuxième place en France en a réalisé 419 pour environ 130.000 à 150.000 Noirs déportés. Bordeaux s’est donc retrouvé dans le système.

Mais, au-delà de tout ce qu’on peut évoquer sur l’implication ou la participation de la ville au commerce transatlantique, il faut souligner que les armateurs bordelais privilégiaient le commerce en droiture avec les Antilles beaucoup moins risqué que le commerce triangulaire dans lequel, les produits de l’Aquitaine (blé, vin, objets manufacturés), étaient directement échangés contre des denrées coloniales, sans qu’il soit nécessaire de faire le détour par l’Afrique. Le port de Bordeaux cependant assurait la redistribution des produits importés des îles dans toute l’Europe. Il contribuait ainsi fortement à l’enrichissement de la ville même si pour cette dernière, le commerce triangulaire ne représentait que 4,4% (3) du commerce bordelais au XVIIIè siècle. Soulignons aussi que vers la fin du XVIIIè siècle, ce commerce s’est intensifié à Bordeaux et la ville aurait même dépassé Nantes en terme d’expéditions.

Face à ce tableau sur l’implication et le rôle de Bordeaux dans le commerce triangulaire et l’esclavage, et, tenant compte des débats contemporains sur les questions de métissage et de diversité, on se pose la question de savoir quelle est la position de la ville par rapport à ces questions ? Est-il raisonnable de continuer à garder le silence ou de reconnaître l’histoire, en assumer le passé pour aller vers un monde de diversité pour Bordeaux ? C’est sans nul doute vers cette dernière orientation que la ville semble se tourner aujourd’hui. Les éléments ci-après permettent de se rendre à l’évidence : une volonté politique manifeste, un lieu d’expression de la question approprié et une volonté de mobilisation des composantes de la société bordelaise.

Une volonté politique manifeste

Parler de la traite négrière et de l’esclavage à Bordeaux est un tabou, c’est un sujet très sensible. Beaucoup de bordelais n’aiment pas que cette question soit évoquée publiquement. Est-ce parce qu’ils se sentent coupable d’un triste passé ou parce qu’ils considèrent que cette question relève du passé, un passé douloureux qu’il faut forcément jeter dans les cendres de l’oubli ? On ne saurait répondre à ces interrogations ni en dire davantage. Néanmoins, la crainte et l’hostilité que suscite la question dans la ville méritent d’être soulignées dans cette réflexion.

C’est certainement en tenant compte des réticences de certains bordelais que les autorités municipales ont voulu prendre à bras le corps cette question pour briser ce qui jusqu’à ce jour est considéré dans la ville comme un tabou.

Tout part du mois d’avril 2006 lors de la rédaction du rapport “Tillinac”, l’actuel directeur du musée d’Aquitaine, M. François Hubert qui rencontre M. Hugues Martin, alors maire de la ville de Bordeaux avec lequel il discute ou échange sur la rénovation des salles du musée d’Aquitaine consacrées au XVIIIè siècle. Les deux interlocuteurs évoquent la possibilité de consacrer à ces salles la question de la traite négrière, de la mise en place d’un réseau atlantique avec un certain nombre de villes qui ont pratiqué la traite (Porto, Nantes, Bristol etc.), de la mise en place chaque année autour du 10 mai de rencontres sur le sujet au musée d’Aquitaine.

En mai 2006, M. Hugues Martin prend un engagement public pour la rénovation des salles du musée d’Aquitaine et lui confie la responsabilité de travailler chaque année sur les questions de traite négrière et de mémoire. En novembre de la même année, le directeur général des affaires culturelles confirme la volonté politique de rénover ces salles. En mai 2007 à l’occasion des cérémonies du 10 mai, M. Hugues Martin annonce que le musée d’Aquitaine ouvrira pour l’année prochaine, des salles entièrement rénovées et qui traiteraient de ces questions. Un calendrier d’exécution et de suivi du projet sera mis en place dès juin 2007.

M. Hugues Martin qui a succédé M. Alain JUPPE va prendre le relais dès mai 2007. Le projet aujourd’hui bénéficie du soutien des autorités municipales, particulièrement du maire de la ville et, la responsabilité a été confiée au musée d’Aquitaine de réaliser une exposition permanente sur Bordeaux et la traite négrière.

Un lieu approprié d’expression de la question

Le musée d’Aquitaine, musée d’histoire et relevant de la tutelle de la mairie de Bordeaux a été choisie pour parler de Bordeaux et la question de la traite négrière et l’esclavage. Profitant de la rénovation des salles permanentes consacrées au XVIIIè siècle du musée d’Aquitaine, une grande exposition permanente dans ces salles sera ouverte en mai 2009 sous le thème : “Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage”. Cette exposition permanente sera présentée sur une surface de 750 m2. Pour mieux aborder le thème choisi, un parcours muséographique de quatre espaces a été élaboré à savoir :

  • Espace1 : La fierté d’une ville de pierre. Ce premier espace évoque l’enrichissement considérable de la ville de Bordeaux, enrichissement lié au fruit tiré du commerce colonial. Il évoque entre autres aspects l’architecture monumentale, la richesse culturelle, la bourgeoisie marchande de la ville telle qu’elle apparaît au XVIIIè siècle.
  • Espace2 : Bordeaux porte océane, l’atlantique et les Antilles. Cette partie évoque les aspects de la rencontre avec les civilisations caraïbe, arawak et taïno, et leur disparition. Elle traite aussi du commerce en droiture avec notamment la mise en relief du navire “le Comte de Vergenne”, le commerce triangulaire avec la capture des esclaves, leur échange contre les produits manufacturés, les conditions de la traversée de l’atlantique. Elle présente également les navires négriers intitulés “la Manette” et “le Patriote” qui illustrent le propos.
  • Espace3 : L’eldorado des Aquitains. Cet espace aborde la production des Antilles (tabac, café, indigo, sucre). Il met en scène une maquette d’habitation pour illustrer la vie et les conditions d’existence des esclaves dans les plantations, le mode d’organisation et les différentes catégories sociales dans les habitations.
  • Espace4 : Héritage. Dans cette dernière partie du parcours on trouve des éléments qui retracent l’histoire qui conduit aux abolitions (la révolution française de 1789, la révolution de Haïti). Elle traite également de la question des métissages, du racisme, de la reconnaissance et débouche sur les enjeux actuels tels la question de la diversité.

Une volonté de mobilisation des composantes de la société bordelaise

Outre l’exposition permanente qui ouvrira les portes le 10 mai 2009, date de la commémoration de l’esclavage et de ses abolitions, des rencontres et activités scientifiques seront organisées au musée d’Aquitaine. Il s’agit entre autres du colloque scientifique international sur le thème “Affranchis et libres de couleur dans le monde atlantique (Europe, Afrique et Amériques) du XVè au XIXè siècle : Statut juridique, insertion sociale et identités culturelles”. Ce colloque réunira des chercheurs, universitaires spécialistes de la question de la traite et de l’esclavage, des professionnels du patrimoine culturel provenant d’Europe, d’Afrique et des Amériques pendant trois jours. L’objectif du colloque sera de mettre en évidence et à expliquer la manière dont les États et les sociétés d’Europe et de leurs colonies atlantiques ont diversement appréhendé la présence en leur sein de populations d’origine servile. Aussi, il sera question au cours de ce colloque d’analyser et de comparer l’intégration juridique, sociale et culturelle des affranchis et des libres de couleur dans les sociétés africaines, les sociétés coloniales africaines et amérindiennes, mais aussi les sociétés métropolitaines européennes.

A l’instar du colloque scientifique international, un colloque des enfants sera organisé sur “la traite atlantique et les plantations” au musée d’Aquitaine. Il connaîtra la participation de cinq classes de cycle 3. Les élèves présenteront aux autres classes participantes la synthèse d’un travail de recherches menées tout au long de l’année sur cette thématique. Chaque classe travaille à partir des documents des archives départementales ou municipales de Bordeaux sélectionnés pour leur pertinence (testaments, journaux de bord de navires négriers, correspondances,…) et d’intérêt historique qu’ils présentent. Dans le cadre du projet, les classent visitent les collections du musée en rapport avec la thématique retenue pour le colloque. Et, lors du colloque, à la suite des présentations orales de chaque classe, un débat animé par l’équipe scientifique du musée permettra les échanges entre les participants et les travaux des élèves seront ensuite mis en ligne sur le site Internet du Centre de documentation pédagogique (CDDP) de la Gironde.

Pour conclure nous disons que pendant longtemps, les discours sur l’esclavage se sont fondés en général sur la Traite négrière et souvent élaborés par des Eurocentristes ne connaissant pas parfois les véritables réalités de l’histoire africaine. Le professeur Cheik Anta Diop peut se proclamer comme l’un des défenseurs de cette histoire. Le colloque sur l’esclavage organisé par le réseau thématique prioritaire à Paris du 21 au 24 juin 2006, ainsi que le séminaire “La traite négrière, l’esclavage et leurs abolitions” initié dans le cadre du programme national de l’enseignement scolaire en France ont révélé de graves insuffisances dans la didactique de l’histoire africaine (4).

Aussi pensons-nous que l’une des façons pour Bordeaux de mieux faire état de cette question à travers toutes activités scientifiques qui seront organisées en marge de l’ouverture des salles XVIIIè consacrées à la traite négrière et l’esclavage serait de favoriser les communications qui puissent aider les Bordelais à mieux comprendre la question. Ceci passe à notre avis par une vraie et réelle lecture de l’histoire africaine par des spécialistes africains et non par ceux qui développent encore des conceptions eurocentristes. Il s’agira de donner l’occasion aux historiens africains de dévoiler les pratiques sournoises de l’historiographie occidentale vis-à-vis du continent noir, de démystifier et de décrier les contre-vérités sur l’histoire du continent qui se lit en général par le biais des africanistes eurocentristes sans quoi l’effort qui sera fait à Bordeaux sur cette question suscitera toujours le doute et le mutisme.

Enfin, il faut dire que le moment actuel est pour Bordeaux fort sévère car, à chaque Bordelais, une question est posée: ou bien se débarrasser du passé comme d’un fardeau encombrant et déplaisant qui ne fait qu’entraver l’évolution, ou bien l’assumer virilement, en faire un point d’appui pour continuer la marche en avant. Il faut opter et choisir et ce choix qui fera de ce projet un sens le sera davantage avec l’apport objectif des uns et des autres.

Augus LEMBIKISSA
Elève Conservateur du patrimoine culturel à l’Institut national du patrimoine de Paris,
Doctorant en anthropologie sociale et culturelle, Université Laval, Québec Canada

Notes
(1) Noël Kodia ; Abolition de l’esclavage : Relire l’Histoire des Noirs pour la réécrire ; article sur www.afrology.com
(2) Ibidem
(3) Jacques de Cauna, L’eldorado des Aquitains, Gascons Basques et Béamais aux Iles d’Amérique, Atlantica, Biamtz,1998
(4) Jean-Philippe Omotunde, “Histoire de l’esclavage : Critique du discours eurocentriste”, Editions Menaibuc, Paris, 2008, p.34
http://www.africamaat.com

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